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Doutes, palabres et réflexions

Au fil du temps…

Ressentis, engagements, appropriations, révoltes, doutes, certitudes, réflexions… Un peu de littérature aussi, de philosophie s’il se peut, de poésie. Et de musique, on en a tellement besoin !
C’est dans cette approximative petite lucarne que verront périodiquement le jour, à l’avenir, en sus de mes humeurs pas toujours égales, les nouvelles éditions de TamTam dont il vous est déjà loisible de consulter les archives en cliquant ici

Belle découverte à vous !

Cesser d’être en mauvaise compagnie… (6)

Partages Posted on 18 octobre 2020 13 h 22 min

Georges Perros. Réflexions, notes et aphorismes. Sixième !



On trouve toujours des raisons à notre misère, à notre détresse. Certes, elles ne manquent pas. Mais elles nous abusent. Nous font croire que c’est à cause d’elles qu’on souffre. Souvent, c’est le foie qui ne va pas. Les misérables pensent que c’est la politique. Ce faisant, ils votent. Pour nourrir les politiciens. L’homme seul et sans préjugés sociaux va bien au-delà. Il se rend cruel par plaisir, pour abattre, croit-il, une à une les vraies raisons. Au lieu de regarder en avant, il marche à reculons revolver au poing, pour tuer ce qui est déjà mort, mais qu’il ressuscite en y pensant, en le sollicitant à nouveau.



L’honnêteté, ce serait de ne jamais penser à la place. Voilà qui limite notre champ. Mais nous donne une illusion de pesanteur, ce dont nous avons grand besoin.



Il est plus facile d’être honnête avec les choses, qui sont indifférentes à notre passion, qu’avec les hommes, que nous sommes condamnés à aimer. Tout le monde aime la nature. Se l’approprie sous prétexte de beauté. Se fait voir par elle. “Je suis allé à Tahiti” devient très vite : “Tahiti est venu à moi.” Tour de passe-passe dont l’homme seul fait les frais, car pour Tahiti, n’est-ce pas !… Donc, en disant que c’est beau, je fracture mon possible, j’agis comme si la chose avait besoin de mon regard, de mon prestigieux passage, pour exister. Comme si elle allait être flattée. Elle s’en moque éperdument.
Il faut voir aussi quelle importance nous mettons dans le : “Je vous aime” quand il s’adresse à un semblable. Seulement là, c’est plus compliqué. Là, nous attendons une réponse. Si le semblable vous demande froidement ce que vous entendez par là, vous sentirez votre Je vous aime se dégonfler comme pneu crevé. En général nous nous arrangeons à l’amiable, afin que dure ce jeu cruel, qui passe pour suprême. Mais voyons, bien sûr, nous nous aimons. Nous ne pouvons pas faire autrement. On n’arrête pas. On s’en vaporise, on s’en claque la peau. On s’en suicide. C‘est notre enfer. Quant à donner une définition du mot “amour”, grosse légume des arts et lettres, qui s’y risque s’y pique.
J’aime cette femme. Qui me le rend bien. On se connaît parfaitement. On se sépare. Ne me demandez pas la couleur de ses yeux, la forme de sa joue, la ligne de ses reins, le timbre de sa voix. Je ne l’ai jamais regardée. Ni écoutée. Mais aimée, admirée, oui. Nous étions si près l’un de l’autre que nous ne nous sommes pas vus. Quand j’étais jeune, je m’étonnais qu’on puisse aimer plusieurs femmes dans sa vie. Et même retourner à la première quand la dernière en date a fait son paquet. Serions-nous cette grande famille annoncée ? Je m’étonne toujours d’ailleurs. Mais pas de la même façon. Quand j’étais jeune, je me croyais immortel. J’ai changé d’avis.



Objectivité, c’est subjectivité saturée. Mais être objectif avant d’avoir bouffé du subjectif jusqu’à la nausée, c’est comme entrer dans une église parce qu’il pleut.



Le langage précis fait sortir l’homme d’un rêve dont il est, depuis l’origine, le mannequin bringuebalant.


Extraits de Papiers collés (1)
Éditions Gallimard – L’Imaginaire

Voilà pour aujourd’hui. Demain une suite.
À demain donc.



Cesser d’être en mauvaise compagnie… (5)

Partages Posted on 17 octobre 2020 9 h 31 min

Cinquième étape de notre quotidien périple en Perroserie.
Belle lecture à vous !



Il y a un bonheur du malheur. Qu’est-ce que le malheur ? C’est par exemple de se réveiller le matin, et de sentir le frôlement du magma de l’inutile. Cette extrême désolation qui ne peut être provisoirement dérangée que par le travail – mais lequel ? – et la femme – mais laquelle ? – rien, en ce monde, ne saurait en détruire l’implacable ordonnance. Rien n’en saurait voiler l’espèce de bonheur, d’à pied d’œuvre mortuaire. (Le sourire vient de là.) Toute résistance, noble ou vulgaire, nous exile en ce lieu imprenable, immémorial, qui nous empêche de nous croire quoi que ce soit mais nous laisse deviner nos manques, notre absence dans toute leur essentielle étendue.



Il est certain que les hommes se donnent beaucoup de mal pour être malheureux. Mais le sont-ils ?



Il suffit, à trente ans, de penser qu’on aurait pu mourir à quinze ans, et de voir ce qu’on a perdu, gagné, en restant vivant, pour trouver ridicule tout effroi de la mort.



La province. On n’imagine pas à quel point le fait de recevoir les nouvelles trop tard annule la gravité des événements. À quel point on se rend compte de notre impuissance, quant à leur maléfisme. Mais l’homme est une province, incomparablement plus lointaine que tout exil.



Un journal intime gai est inimaginable. Quand l’homme se penche sur lui-même, sur son passé immédiat, il n’attrape que des poissons de désastre.



L’intelligence c’est de prévoir celle de l’autre. En amour, on a annulé celle de l’autre. Ce qui nous permet d’être bêtes sans trop de remords, puisque c’est dans la mesure où on aura été bien bête qu’il y aura récompense.



Et finalement, on préfère le pauvre au riche, le malade au bien portant, etc. Ce qui est parfaitement injuste. Et dénué de sens, le pauvre ne valant pas plus cher que le riche, etc.
Aucun homme n’est supérieur à aucun autre. Dès qu’on commence à préférer, on n’en finit plus. L’indifférence du Christ est là. Mais il n’était pas chrétien, le Christ.


Extraits de Papiers collés (1)
Éditions Gallimard – L’Imaginaire

La baguenauderie continue demain au pays des notes, réflexions, aphorismes de Georges Perros.
Papiers collés (1) encore. Pour l’instant…
À demain ?



Cesser d’être en mauvaise compagnie… (4)

Partages Posted on 16 octobre 2020 8 h 31 min

Le Perros quotidien, quatrième !


Le plus évident c’est l’oubli. Tous les jours il faut refaire le trajet qui nous conduit à nos limites.



Je mentirais en disant que j’ai toujours eu la notion du mal. Mais telle est sa force qu’une fois déclarée en nous, il semble que jamais nous n’avons été dégagé de cet ensorcellement que tout, nature et individu, confirme et malheureusement exagère.
J’ai beau chercher, dévisser les planches un rien rouillées ou qui ont trop joué, de ma mémoire, je ne repère pas évidemment le déclic. Tant il est impossible de se totaliser, tant la durée travaille en nous, à notre insu. Tant nous avons tort quand nous affirmons, jugeons, dépassons nos limites dans ces régions.



L’habitude, c’est l’animal en nous.



Le drame, c’est que nous sommes toujours ce que nous sommes en dernier lieu. C’est pourquoi les autres ont du retard. Quand on parle à un écrivain de son dernier livre, lui l’a déjà oublié.



Le problème est le suivant : peut-on conserver, entretenir, exercer le peu ou prou d’esprit qu’on a sans le secours des autres, quels qu’ils soient ? Le simple fait de noter, et si possible perfectionner ce qui nous passe par la tête, est-il nécessaire et suffisant ? Les autres ne sont-ils pas obligatoirement, fatalement, impliqués dans cet acte, et dès lors n’est-il pas malhonnête, voire stupide, de travailler sur une croyance établie sur un faux ?
Je crois que la “pureté” est une idée de jeunesse mentale, impossible à dissoudre, ou même à tuer avant terme naturel. Il nous faut subir ce temps de pureté, même et surtout si notre intelligence en a décrété l’absurdité. On ne la brise que par des actes qui nous font d’autant plus souffrir qu’ils nous sont ridicules, mais inévitables si l’on veut en finir, crever l’abcès. C’est dans la solitude qu’on vient à bout de la mauvaise solitude.



Je suis sûrement un type agaçant. À cela, quelques raisons :
I. Je n’aime pas ce que j’écris. Mais j’écris.
II. Il n’y a que la solitude qui m’aille, comme un habit qui n’empêche ni l’écharpe ni le manteau.
III. Je me sens très normal, ne comprends rien à les difficultés.
IV. L’amour est à réinventer. Oui.
J’ai tous les jours la sensation très nette, la plus nette de toutes, que je suis foutu. Impossible de redresser le gouvernail. Qui se redresse tout seul. C’est un peu vexant.



On peut, à la rigueur, rencontrer une femme qui ressemble à la Joconde. Il est clair que la Joconde ne ressemble à aucune femme.


Extraits de Papiers collés (1)
Éditions Gallimard – L’Imaginaire

Je continue demain.
Vous y serez ?



Cesser d’être en mauvaise compagnie… (3)

Partages Posted on 15 octobre 2020 9 h 23 min

Jour après jour. Le troisième…



J’ai conservé, sans le vouloir, cette naïveté : quand j’ouvre un livre, j’aime que ce soit un livre. Je m’attends à de la littérature. La vie, c’est-à-dire les autres et moi, la vie me suffit pour le reste. Mais lire, si c’est pour s’y retrouver, autant vaut téléphoner à son voisin et passer une soirée baliverneuse. Nous avons tous une idée de ce qu’est, de ce que devrait être, la littérature. Les uns lisent pour s’évader. (De quelles prisons ?) Les autres pour s’instruire. (À quelles fins ?) D’autres encore lisent parce qu’il vaut mieux fréquenter le langage écrit d’un homme que le langage parlé. D’où je ne déteste pas ma concierge; mais j’aime bien Mallarmé. Les deux, ma concierge et Mallarmé, me paraissent faire leur métier, avec les inconvénients d’usage.



Comment écrire des choses intéressantes à quelqu’un qui ne manquera pas de les trouver intéressantes ?



Si j’étais celui que croient que je suis les gens qui m’aiment en pensant me connaître, je ne les fréquenterais pas.



Non seulement je n’ai pas besoin de voir les gens que j’aime pour les aimer : j’ai besoin de ne pas les voir. Mais continuent-ils à m’aimer, eux ? Alors on se revoit.



Je veux bien me charger, me dire du mal de moi, relever comme un maniaque tous mes défauts. Ça ne me dérange pas. Impossible de me fâcher avec moi. Je veux bien tenter d’être vrai, de voir atrocement clair en moi-même. En conclure que la nature humaine est décidément peu recommandable. Mais cette sincérité, cette franchise – qui vont toujours vers le mal – ne me servent de rien. J’en profite aussi peu que de celles dont mes amis sont prodigues, quand j’ai le dos tourné.



N’avoir rien à cacher, sinon qu’on n’a rien à cacher.



Mon rêve – très réalisable – ce serait d’écrire ce qui me vient sur de petites cartes, comme de visite, en m’interdisant d’en utiliser plus d’une par occasion de penser. Je les jetterais dans une caisse, et tous les cinquante ans, ferais le tri. Je les numéroterais.



Trop vieux pour se marier, il prit une jeune maîtresse.



Je ne crois pas que l’amour soit nécessaire – c’est plutôt le contraire – pour former un monde ou l’amour soit possible.


Extraits de Papiers collés (1)
Éditions Gallimard – L’Imaginaire


À demain ?



Cesser d’être en mauvaise compagnie… (2)

Partages Posted on 14 octobre 2020 12 h 54 min

Suite de notre périple Perrosien…


Ce qui peut arriver de pire à Dieu, c’est que l’homme ne mette plus en doute son existence. C’est aussi ce qui peut arriver de pire à l’homme.



La solitude donne l’habitude des trous, des “à quoi bon”. Morale du “il y a pire”. Personne à qui s’efforcer de plaire. De la détresse. Or quand on a été longtemps seul, on est comme travaillé, on donne plutôt raison, sans le vouloir, à ces ornières, à ces défaillances, plus fréquentes, plus vraisemblables, qu’au redressement de corps et de cœur qui fait la vie, qui fait les couples, qui fait l’amour. Ce sont des moments de distraction foudroyée, invincibles, qui vous rejettent dans votre cage essentielle. L’équivalent du “Ne m’énervez pas, je me sens capable de faire un malheur” du nerveux, ou le contraire du “Ne me laissez pas seul” du malade. Aucun être humain ne paraît capable de combler ce trou, cet abîme, et moins encore par son amour que par sa haine. Car la souffrance par autrui est plus facilement délectable – au sens fort – que son amour.



Ce sont les autres qui m’ont rendu intelligent. Je n’ai pas une intelligence de normalien. D’organisation. Mon Dieu, non. Mais une intelligence oxygène. Je m’en sors toujours grâce à elle. J’émerge de ma détresse congénitale, et toutes les souffrances, finalement, viennent s’installer dans la partie “problème” de mon individu. J’ai affaire à des idées, après avoir entrevu le risque de la ruine. Bref, je suis essentiellement nerveux. On peut me faire horriblement souffrir, quelque bouillon bu, je parviens toujours à retrouver ma respiration. C’est qu’il y a un passionné en moi, sans identité, sans signalement, qui est le secours même. Que je ne sollicite jamais. Mais qui, toujours me sauve du désastre. Je suis, et j’ai l’air, infiniment nonchalant, indifférent, fatigué. Mais par rage de ne pouvoir étreindre le moment, de devoir attendre son bon vouloir. Je mourrai insatisfait, sans oser dire, comme les écrivains de la soixantaine : “J’ai vécu, c’est bien.” Non, ce ne sera pas bien, et je n’aurai pas vécu.



Le vrai temps est nocturne. Je remonte ma montre le soir.



Si Dieu n’existe pas tout est permis.” Je crois que l’effrayant, c’est que tout est permis, même s’il existe.



Il y a pire que la modestie. C’est la peur de l’orgueil.



Extraits de Papiers collés (1)
Éditions Gallimard – L’Imaginaire


Ce sera tout pour aujourd’hui.
À demain ?






Cesser d’être en mauvaise compagnie… (1)

Partages Posted on 13 octobre 2020 16 h 51 min

On n’y avait plus pensé depuis longtemps,
et puis là, un matin,
le voilà qui déboule dans notre esprit.
Et s’y installe
comme s’il était chez lui.
On ne l’avait pas oublié, non.
Sa lecture nous était restée là, dans l’âme plus que dans la tête,
voilà tout.

Ne pas savoir pourquoi est sans doute la meilleure des raisons.

Pourquoi ai-je aujourd’hui envie de partager ici, sur ce blog,
quelques-uns des bonheurs qui me sont ce matin revenus
des lectures de Georges Perros ?
De ses Papiers collés, surtout.

Re-lire, ici, les donner à lire
quelques-uns de ses aphorismes,
quelques-unes de ses réflexions,
de ses pensées qui, parfois nous apparaissent sans queue ni tête
avant de s’imposer par leur tactile, charnelle, vérité.

S’attacher aussi à son lyrisme lucide, celui qu’on évoque rarement pour
parler de tendresse.
Et pourtant, c’est bien de tendresse qu’il s’agit.
Pas de minauderie, non, de tendresse.

Alors, voilà, je consacrerai ces trente prochains jours,
à raison d’un “billet” par jour,
à m’effacer derrière les mots du poète,
les laissant parler sans les interrompre.
Parfois des extraits courts, parfois de plus longs.
Parfois un seul, parfois plusieurs.
En fonction de ce que les jours et la relecture donneront.
Ma seule intervention : les avoir sélectionnés,
ce n’est pas innocent.

À vous de découvrir ou de redécouvrir.

Georges Perros est mort en 1978.
Il avait 55 ans.
Celui qui fut contraint au silence après une opération des cordes vocales,
consécutive à un cancer du larynx,
et qui ne s’exprimait plus qu’à l’aide d’une ardoise magique
(comme on en utilisait quand on était enfants, à peine écrit déjà effacé)
m’a laissé dès la première lecture sans voix.

Subjectivité totale dans le choix des extraits que je vous livre.
La seule règle a été de ne jamais interrompre ni abréger une pensée.
En aucun cas.

On commence ?
Je me tais.


On ne se fait pas à la mort. Elle prend toujours l’homme au dépourvu. On s’étonne. La mort est incroyable. Devant la mort, la vie baisse les yeux, a comme honte. Rien de plus sot, de plus désemparé, que la vie devant la mort et la nature. La vie, c’est-à-dire bouger, choisir, aimer, haïr, souffrir, écrire, parler, faire le singe. Il faut avoir le cœur solide pour passer outre. L’obsession de la mort, du temps, est un poison, dirais-je mortel, qui minerait toute possibilité de bonheur, si le bonheur était en ce monde autre chose qu’un vœu.



Ce qu’on entend : “Vous êtes trop compliqué. Soyez simple. Cessez de couper les cheveux en quatre…” Ils rendent volontaire – ça les arrange – ce qui est consubstantiel, comme la beauté ou la laideur. Un homme laid, auquel on ne cesserait de répéter qu’il a tort d’être laid, finirait par se demander s’il ne l’a pas fait exprès.



Il est bien rare qu’un homme qui dit qu’il refuse (femmes, honneurs, etc) dise vrai. Cela arrive cependant. Alors il ne le dit pas.



L’impossibilité d’aimer sans avoir envie d’être aimé soi-même retire toute grâce à ce sentiment.



Ce qui m’intéresse, c’est ce qui m’échappe. Et ce qui m’échappe me donne la mesure de ce que je suis.



Depuis mon plus jeune âge conscient, je parle tout seul. Je me tiens d’interminables discours. Je ne m’en aperçois pas, sinon quand on me parle. J’attends la séparation pour reprendre mon propos. Car même quand je ne “roule” pas – quand je ne suis pas seul – le moteur ronfle. Je ne m’arrête, je ne me laisse jamais arrêter au point de couper les gaz. On devine pourquoi. D’où mon air tendu. Je ne sais pas ce qu’on entend par repos. Je n’ai jamais su, pu, me reposer. J’ai toujours quelque chose à faire, si important, si définitif, si dangereux, que je ne le fais pas. La vie, soudain, dès que j’interromps cette musique d’ameublement, ma vie n’y suffirait pas. Mon désir empiète sur ma mort. Alors à quoi bon planter ma tente, ici plutôt que là. La chose à trouver est en moi, et bouger me retarde. Mieux, me retire du lieu de la trouvaille, de la mine. Je suis sûr que toute relation avec autrui m’est, me doit finalement être néfaste, puisqu’elle m’éloigne de ce lieu, de ce trou, de ce volcan. L’amour a ici quelque chose à se rendre. Car je suis un homme normalement constitué.



Le comble du pessimisme : croire en Dieu.



Le vain pur monte à la tête.



Il faisait d’elle ce qu’elle voulait.



Cours d’éducation moderne. Dites trois fois : Dieu est mort. La vie est absurde. Il faut une révolution, etc. C’est bien. Maintenant, allez jouer aux billes.



Extraits de Papiers collés (1)
Éditions Gallimard – L’Imaginaire




À demain ?



Bras d’honneur(s)

Partages Posted on 16 septembre 2020 15 h 32 min

Une amie (c’est souvent la même) attire aujourd’hui mon attention sur un article de Libération.
Très intéressé pourtant par la question, et au courant de la polémique, il m’avait échappé.

Je relaie ici l’article dont question. Et qui m’enthousiasme.
Son rappel appuyé à un peu de vérité, de sincérité, d’honnêteté intellectuelle tout simplement,
trouve en moi des échos que je me serais reproché de ne pas évoquer.

À lire ici.
Mais à réfléchir aussi.

À bientôt.



Mais d’où vient ce qui m’advient ?

Et ceci ? Posted on 13 septembre 2020 11 h 15 min

Quand Ferdinand Chabre, ce matin-là, était sorti de chez lui,
il ne faisait plus encore nuit ni déjà matin.
C’était à la fois comme un espoir d’en sortir
et un désir de s’en contenter.
Pas très clair, tout ça, s’était-il dit.
Brumeuse incertitude.

D’autant que s’il s’était, à cette heure matinale, difficilement levé,
c’est parce qu’il avait été convoqué.
Con-vo-qué.
C’est quoi, ce mot ? aurait pu s’exclamer Ferdinand Chabre.
Mais non, pas le genre.
On accepte. On baisse les yeux. Ce qu’il en reste.
Sans pour autant qu’il n’en reste rien, bien sûr.

Document officiel, sans âme, je ne vous apprends rien :
“masque obligatoire”.
Vous voyez le genre.
Je suis sûr que vous voyez.

C’était plutôt bien, s’était-il dit,
qu’enfin le masque fût ainsi avoué.
Ça faisait tant et tant de temps qu’il les percevait, les masques.
Il les voyait partout,
pas seulement dans les mondanités où depuis toujours ils vaquent obligés.
Partout.

En fait, les masques, jusque-là, avaient toujours couru masqués,
tant et si bien qu’on ne les voyait pas.
Et Ferdinand Chabre ne faisait jusque-là que les supposer.

Il fallait soudain les montrer, les afficher
et donc, les avouant, se désavouer.
Cachez ce sourire !
Cachez, ce désaveu, cette moue, cette grimace
que je ne saurais voir !

D’une certaine manière, c’était bien,
tous pouvaient sourire sans que ça se sache.
A contrario pleurer semblait toujours interdit,
et beaucoup plus visible.
On n’avait pas caché les yeux. Pas encore.
Le bonheur.
On n’aime tellement pas du tout voir pleurer le gens.
Ça nous ramène.

Tout avait changé; mais rien.

Ferdinand Chabre ne doutait pas de la nécessité du masque;
une sorte de peste avait envahi la ville.
Simplement, il était très surpris des mots que les autorités avaient choisis
pour en justifier l’obligation.
Protégez-vous, vous protégerez les autres”, le laissait pantois.
Les autres.
C’était bien la première fois qu’on nous suggérait d’y penser.
Pourquoi pas solidarité, tant qu’ils y étaient ?

Bon, c’est pas tout ça,
Ferdinand Chabre avait été convoqué.
Masqué. Ça lui avait été intimé.
Et, à cette convocation-là il se rendait.

Réunion de fantômes avertis.
Pas si rares qu’on aimerait, les affidés du Pouvoir et de la Peur.

Examen, test.
Puis, trois jours.

Vous êtes positif”.

Vous vivez seul ?
Vous avez vu qui ?
Longtemps ?
Combien de temps ?
Vous pouvez ne pas répondre,
mais si on veut savoir, c’est pour le bien des autres.
Vous comprenez ?

Les autres, encore une fois.

Silence.

Positif, donc.
À cette nouvelle peste qui si souvent,
à travers vous et vos imprudences,
gâche la vie des autres.

Ferdinand, aujourd’hui, est un de ces autres.
Ça lui est dit.
Si tout le monde, Monsieur Chabre, était comme vous, obéissant,
vous n’en seriez pas là.

L’enfer, vous voyez, c’est les autres, ceux sans masque.
Tôt ou tard ils seront démasqués

et auront à le regretter.

Les autres sont vite devenus à la fois ceux qu’il faut protéger de soi
et ceux dont nous devons nous protéger.
Vertige.

Vertige, se dit Ferdinand Chabre
en même temps qu’il se pose une question :
Qui ?
Pas pour répondre à la question posée par les autorités, non.
Pour répondre à la question qu’il se pose, lui à lui :

Par qui donc ai-je,
dans mon sommeil sans doute (sinon où ? je ne vais jamais nulle part, ne croise presque personne) –
pu être ainsi empoisonné ?


Comme une femme qui découvre au réveil
qu’elle a été durant la nuit
violée.
Par qui ? Comment ? Pourquoi ?”
Et “De qui dois-je à partir d’aujourd’hui me méfier ?

Ferdinand Chabre sait que ce n’est pas pareil, bien sûr.

Mais l’incertitude ?

Et il découvre que
à l’intérieur de lui,
naît, en même temps qu’une méfiance,
une honte.

Mais de quoi ?

De quoi ?



Les morts auraient-ils toujours raison ?

Partages Posted on 9 septembre 2020 17 h 07 min

On était entrés là.
On nous avait dit qu’il y aurait du Jazz.
C’était pas rien, le jazz, on attendait,
mais déjà on avait une telle envie d’aimer…

Je ne sais plus quand c’était. Ça importe peu, le temps.

Il y avait eu la scène vide pleine d’instruments.
Comme des gisants qui attendaient.
Tous, on avait déjà vu ça, ce vide, avant que.
Mais on ne savait pas.

Il y avait eu ce type aux allures de dandy qu’on n’apercevait pas,
parce qu’il le voulait bien.
Il entrait en scène avec cette sérénité qui aurait pu,
si on n’y avait pris garde,
confiner à l’indifférence;
comme aussi s’il avait fait vœu de “non exister”.
C’est peut-être le souci de ceux qui font ce métier de l’ombre…

Il y avait des gestes assortis toujours à cette espèce d’indolence
qui accompagne ceux qui à la fois doutent et veulent se rassurer.
C’est parfois comme ça, les génies,
je veux dire ceux qui ont maitrisé leur art sans renoncer aux étoiles,
sans s’en préoccuper non plus…

Mais ça, on n’en savait rien.
On était un peu comme ça,
à la fois passionnés et sceptiques,
vous connaissez ça.

Donc, quand il est monté sur scène (pourquoi “monté” ?),
rien n’avait semblé particulier.

Le piano avait fait son boulot (plutôt vraiment très bien, si je peux me permettre…),
la batterie avait léché ses cymbales comme jamais, avait négligé ses baguettes et ses peaux.
Que du cristal.
C’est dire.

C’est alors que.

Et ce fut, de Gary Peacock, la contrebasse.
Il avait composé cette épiphanie-là.
Vignette.
C’était tout ce qu’on espérait sans l’avoir jamais su,
tout ce qu’on ne comprenait pas.

Personne n’avait plus rien à dire.
Tous on rêvait.

Je me tais.

Vignette.
On l’écoute là ?
Gary Peacock, à la basse,
Jack DeJohnette à la batterie,
Keith Jarret, au piano.

C’était la naissance du plus grand des trios de l’histoire du jazz.


      Garry Peacock

 

Gary Peacock est mort ce dernier vendredi.
Une partie du Jazz sans doute aussi.



Le bruissement étouffé de l’émotion, le degré zéro de l’information

Partages, Révoltes Posted on 1 septembre 2020 18 h 11 min

J’emprunte volontiers ici ce double titre plagié de deux essais retentissants de Roland Barthes.
(“Le bruissement de la langue”, d’une part, “Le degré zéro de l’écriture”, par ailleurs).
Mon emprunt s’arrête là et n’a valeur ni de comparaison ni de référence,
si ce n’est celles, exclusivement musicales de la langue.
Les mêmes mots donc, ou à peu près,
pour dire, dans des syntaxes différentes,
des choses que, pour sûr,
Roland Barthes aurait traitées avec un tout autre talent,
si tant est qu’elles eussent été dans le champ de ses préoccupations.

Aujourd’hui n’étant pas hier, ce ne fut pas le cas.

Je veux parler ici d’un essoufflement.
Un de ceux qui nous font oublier de nous révolter.

Hier encore, on serait descendu(s) dans la rue,
on se serait agité(s), on aurait donné de la voix,
on aurait défié quelques coups de matraques,
tout ça.
On aurait été des milliers à hurler notre indignation,
à hurler
et répéter encore et encore que
ça ne peut pas se passer comme ça !

Mais non.

Il y a une usure qui nous fait,
par épuisement sans doute,
par lassitude en tous cas,
parce que, aussi,
notre conscience n’est plus le nerf de la petite guerre que nous menons,
il y a cette usure donc,
qui nous a chloroformés de décisions venues d’ailleurs…


Il y a cette usure qui nous fait omettre de regarder autre chose
que nos doigts raidis sur nos azerty,
ailleurs
que dans les brumes de nos canapés,
ailleurs que dans les endormissements auxquels nous sommes
“pour notre bien” tous conviés.

Mais quoi ?
On ne réagit pas.
La presse en parle à peine.
Plus préoccupée de bla-bla que d’humanité.
Silence. Ou à peu près.

Naît une indifférence dont on connaît la creuse philosophie
et qui murmure sans jamais de cesse :
À quoi bon ?

Merde, merde, merde !

Pour info :

L’avocate turque Ebru Timtik
après 238 jours de grève de la faim
est morte dans les geôles turques
à 42 ans et 30 kilos.
Son dé
lit : être opposante au régime.
Les raisons (délirantes) de sa “condamnation” :

Appartenance à une organisation terroriste

Erdogan s’est levé tôt ce matin,
s’est rasé, a regardé sa montre.

A peut-être lu (re-lu ?) “La Fête au bouc
de Mario Vargas Llosa.
Soulagé
?
Pas de quoi.


Téléchargez gratuitement ici l’article de Valérie Manteau dans Libération du 04/09/20.




D’une souffrance l’autre

Partages, Révoltes Posted on 20 août 2020 11 h 58 min



Violences conjugales :
146 femmes ont été tuées en 2019,

un chiffre en hausse de 25% en un an



Titre accrocheur, titre sans profondeur,
titre tristement vendeur qui,
menotté à la sécheresse comptable des chiffres,
ne dit rien d’une réalité.
Titre d’une presse qui ignore la chair, qui ignore l’os,
parce que, aliénée au seul constat,
elle s’est appauvrie au point, aujourd’hui,
de n’être plus que “presse-purée”…

Et pourtant.
146 femmes.
146 femmes
(mais il n’y en aurait qu’une que le scandale déjà mériterait qu’on s’en révolte,
qu’on s’interroge, qu’on le clame, non ?)

Violences conjugales.
On aimerait renvoyer cette expression à l’état surréaliste d’oxymore.
Mais non.
Information qui m’estomaque. Comment ne pas ?
Images de blessures,
de bleus à l’âme et ailleurs,
de coups étalés, tatoués à vie sur les peaux,
qui scarifient les chairs
jusque dans les os brisés.
Images définitives aussi de corps sans vie, nés de violences presque exclusivement mâles…
Images d’enfants en détresse éternellement,
cherchant chez des mères disloquées la raison de cette injustice assénée.
Et qui ne peuvent pas comprendre.
Ne pourront jamais.

Voilà de quoi, aujourd’hui, je voulais faire la matière de ce billet de fin de congés, si tant est qu’il y en eut.



Les circonstances en ont décidé autrement.
Mais je ne quitte pas pour autant le monde de la violence.
Ni celui des femmes (en tous cas de l’une d’entre elles).

Lene Marie Fossen – autoportrait

Car il y a cette autre violence faite – majoritairement – aux femmes.
Et, principalement, aux femmes jeunes.
L’anorexie.


J’ai été foudroyé l’autre soir par la découverte d’une immense artiste morte en 2019,
à l’âge de 33 ans.
Norvégienne.

Lene Marie Fossen était photographe.
Tout en elle l’était, bien que toujours en devenir.
Artiste, profondément artiste.
Est-ce la maladie qui l’a faite telle ?
Discutes de comptoir qui ne demandent, comme toujours, qu’approbations.

Quelle importance ?
D’autant qu’elle voulait,
bien que sa production fût avant tout autobiographique,
que la malade s’efface derrière l’artiste.

Il y a, chez Lene Marie Fossen,
comme chez Antonin Artaud, évoqué ici même l’autre jour,
(chez Hervé Guibert aussi, sans doute, dans son travail et d‘écrivain et de photographe),
la nécessité d’offrir son corps à son travail artistique,
la braise en même temps que le mâchefer ;
le corps devenant alors à la fois le sujet et le matériau,
l’outil même de la recherche.
Sans impudeur, sans voyeurisme, sans mièvrerie non plus.

Et, qu’on l’entrevoie ou non, sans narcissisme.

Aller jusqu’au bout de la douleur,
se calciner
pour tenter de trouver dans les restes de soi
une vérité
dont on n’aurait pas honte.

Une seule envie,
prendre cette si jeune femme si vieille dans mes bras.
En aurais-je seulement été capable ?
La réponse est dans la question.


Arte consacre à Lene Marie Fossen un film visible ici


À bientôt ?



Carré noir sur robe noire

Partages Posted on 29 juillet 2020 15 h 05 min

Gisèle Halimi
née Zeiza Gisèle Élise Taïeb
1927 – 2020

Bien plus que notre seule tristesse
ici



Pour que le soleil de l’été nous fasse un peu moins d’ombre

Et ceci ?, Partages Posted on 28 juillet 2020 19 h 43 min

Est-ce le soleil qui traditionnellement nous suggère un triste farniente ?
Seraient-ce les fatigues, les habitudes prises d’entrevoir juillet puis août
comme autant d’indolences, d’alanguissements, d’assoupissements ?
Allez savoir, mais on s’en fout !

Il me vient aujourd’hui, allez savoir pourquoi,
l’envie de partager avec vous un texte vieux de 85 ans.

Je dis « un texte », mais ce n’est pas d’un texte qu’il s’agit,
c’est un cri, une colère ;
une colère qui n’oublie en rien le déploiement de sa propre logique,
celle d’un homme qui a choisi d’aller au bout de sa douleur.
Difficile d’y résister.
D’autant qu’il nous force à réfléchir à nos propres réticences,
à nos propres refus des différences ;
d’autant qu’il nous apprend à hurler
avec la douleur qui est la sienne
mais dont on sait à l’instant même de ce hurlement
qu’il est avant tout le nôtre.
Et qu’on n’a dès lors pas à le singer.
Inconnu.
Jusqu’alors insenti, si j’ose dire ça comme ça.

C’est au prix souvent d’un regard dans le rétroviseur
qu’on prend la mesure de nos très relatives modernités.

Le contexte.
On est en 1935.
Un homme n’en finit pas.

Antonin Artaud,
poète, écrivain, comédien, metteur en scène,
théoricien du théâtre, dessinateur de génie
(son autoportrait ci-dessous s’en veut témoin)
volontiers peintre aussi, philosophe à rebrousse-poil,
pousseur de cris qui en valent la peine…
mais ne sont jamais entendus,
Antonin Artaud, oui,
qui n’en finit pas, n’en a jamais fini
de hurler que la vie est oblique,
et que nous ne faisons qu’obéir aux Totems
qui nous massacrent.
Ah nom de dieu !

Alors, ce texte que je vous promets,
alors, cette désespérance bouffée de la hargne
qui refuse d’obéir
à ceci, à cela, à n’importe quoi,
le voici,
le voilà.

C’est une lettre.
Elle est adressée « aux médecins-chefs des asiles de fous ».

C’est donc en 1935.
Il faudrait savoir. Mais les hurlements n’ont pas d’histoire.
On en parlera ?

Interné de force, Artaud écrit, hurle, cette lettre.

On réfléchit, on tremble.
Voilà :


Messieurs,

Les lois, la coutume vous concèdent le droit de mesurer l’esprit. Cette juridiction souveraine, redoutable, c’est avec votre entendement que vous l’exercez. laissez-nous rire. La crédulité des peuples civilisés, des savants, des gouvernements pare la psychiatrie d’on ne sait quelles lumières surnaturelles. Le procès de votre profession est jugé d’avance. Nous n’entendons pas discuter ici la valeur de votre science, ni l’existence douteuse des maladies mentales. Mais, pour cent pathogénies prétentieuses où se déchaîne la confusion de la matière et de l’esprit, pour cent classifications dont les plus vagues sont encore les plus utilisables, combien de tentatives nobles pour approcher le monde cérébral où vivent tant de vos prisonniers ? Combien êtes-vous par exemple, pour qui le rêve du dément précoce, les images dont il est la proie sont autre chose qu’une salade de mots ?

Antonin Artaud – Autoportrait – 1946


Nous ne nous étonnons pas de vous trouver inférieurs à une tâche pour laquelle il n’y a que peu de prédestinés. Mais nous nous élevons contre le droit attribué à des hommes, bornés ou non, de sanctionner par l’incarcération perpétuelle leurs investigations dans le domaine de l’esprit.

Et quelle incarcération ! On sait – on ne sait pas assez- que les asiles, loin d’être des asiles, sont d’effroyables geôles, où les détenus fournissent une main-d’œuvre gratuite et commode, où les sévices sont la règle, et cela est toléré par vous. L’asile d’aliénés, sous le couvert de la justice, est comparable à la caserne, à la prison, au bagne.

Nous ne soulèverons pas ici la question des internements arbitraires, pour vous éviter la peine de dénégations faciles. Nous affirmons qu’un grand nombre de vos pensionnaires, parfaitement fous selon la définition officielle, sont eux aussi, arbitrairement internés. Nous n’admettons pas qu’on entrave le libre développement d’un délire, aussi légitime, aussi logique que toute autre succession d’idées ou d’actes humains. La répression des réactions antisociales est aussi chimérique qu’inacceptable en son principe. Tous les actes individuels sont antisociaux. Les fous sont les victimes individuelles par excellence de la dictature sociale ; au nom de cette individualité qui est le propre de l’homme, nous réclamons qu’on libère ces forçats de la sensibilité puisque aussi bien il n’est pas au pouvoir des lois d’enfermer tous les hommes qui pensent et agissent.

Sans insister sur le caractère parfaitement génial des manifestations de certains fous, dans la mesure où nous sommes aptes à les apprécier, nous affirmons la légitimité absolue de leur conception de la réalité, et de tous les actes qui en découlent.

Puissiez-vous vous en souvenir demain matin à l’heure de la visite, quand vous tenterez sans lexique de converser avec ces hommes sur lesquels, reconnaissez-le, vous n’avez d’avantage que celui de la force.



À bientôt ?


PS.: cette lettre mériterait bien plus de folie que là.
J’y arriverai peut-être. Un jour. On verra.



Les horloges à l’heure

Partages Posted on 26 juillet 2020 16 h 02 min

Il y a eu, ce dernier quatorze juillet,
comme une mise au point dont on a peu parlé.
Elle signifiait tant et tant de choses pourtant.
Un rapport au pouvoir fait de sens et non de soumission.
Sauf, bien évidemment, à considérer une fois pour toute
que le pouvoir est, entre deux de nos votes,
au-dessus de ce vote
et qu’il devient un omnipotent patron.
Mais est-ce un patron qu’on choisit ?
Ou l’un de nous chargé de nous représenter,
et qui doit de ses actions nous rendre compte ?

Une petite phrase, ce 14 juillet,
nous a remis en lumière la bêtise de nos servitudes.
Et qui vient nous rappeler que la logique libérale
peut, contre elle-même, être retournée comme une chaussette
(n’est pas le ‘patron” qui croit l’être, d’ailleurs, pas besoin de patron)

Je fais allusion ici à ce qui fut clamé par un « Gilet jaune« ,
(mais ç’aurait pu être par n’importe qui, vous, par exemple, ou moi…)
par la voix et par le calicot,
à Emmanuel Macron se promenant « incognito »
(entouré par quelques gardes du corps, quand même, on nous prend pour des billes ?)
ce dernier 14 juillet, aux Tuileries…

Une petite phrase, mais qui voulait dire tout d’une réalité,
un rappel à l’ordre en quelque sorte qui à Macron fut adressé :

Ben oui.
S’en souvenir.

Belles vacances à tous !



À bientôt.



Sans commentaire ? Vraiment ?

Et ceci ? Posted on 2 juillet 2020 17 h 05 min

Sans commentaire, oui.
Simplement, le souhait,
au travers de ce reggae qui date de 2007,
de remettre au cœur de nos préoccupations
la situation des migrants
que le coronavirus a eu, semble-t-il,
le triste talent d’effacer des unes des journaux.

C’était en 2007, donc.
C’était Tiken Jah Fakoly.


À bientôt ?



Question de pinceaux

Partages Posted on 27 juin 2020 10 h 39 min

Tout,
c’est clair,
ne dépend jamais que du portrait qu’on veut faire
de celui-ci, de celui-là, ou de ce que.

La question, avant tout, serait de se demander
non pas qui est celui ou celle dont on veut faire le portrait,
non pas l’événement, le mouvement de pensée
dont on voudrait faire, d’une manière plus abstraite sans doute,
le portrait,
mais bien ce que suppose un portrait.
et, par-dessus tout, celui qu’on voudrait faire de, de ou de.

Car quoi, il y a mille manières de parler – d’écrire –
d’une seule et même chose,
même si une chose, dans la mesure de sa réalité,
ne peut avoir à ses yeux propres qu’une seule et même identité.

On entend, on voit même, beaucoup de choses,
contradictoires toujours, sensées rarement,
et qui semblent servir de vérité
qui aux politiques
qui aux journalistes
qui aux concierges
qui aux spécialistes de tous bords
quand il s’agit de commenter,
de décrire,
de faire le portrait de notre actualité.

Qu’est-ce donc qu’un portrait ?
Il a toujours été une interprétation.
Jusqu’à ce qu’une mode « hyperréaliste »
nous en vienne donner une définition
qu’elle annonçait définitive,
sous prétexte sans doute
qu’elle était livrée
pieds et poings liés
aux dogmes réalistes
de la photographie d’alors,
trop contente de s’emparer des thèmes
jusque-là « domaines réservés » de la peinture
(le portrait, la nature morte, le paysage…)

Je me limite ici à la réalité que j’appellerai “visuelle”
des choses auxquelles nous assistons ou participons,
mais il est patent que cette gentillette réflexion
pourrait s’élargir et concerner
d’autres secteurs de la perception,
de la pensée,
ou de la transmission par l’observation ou le savoir.

Mais je sens que je m’éloigne.
Je parlais de la subjectivité du portrait,
et, partant, voulais évoquer
le millefeuille contradictoire (forcément contradictoire)
que nous offre à voir l’information
à laquelle il est de plus en plus impossible de croire.
Comme un portrait de Dora Maar,
et qui donnerait à voir tout à la fois la face et un profil
(mais l’autre profil ? qu’en est-il ?),
l’information, voulant se nourrir de deux vérités
(la vitesse du temps et l’attrait de l’argent),
oublie – n’a plus le temps ? – de réfléchir,
à autre chose qu’aux évidences.

Peur, aussi sans doute, de s’emmêler les pinceaux.

Parce que l’information s’est faite religion,
et qu’à une religion il est dit qu’il faut croire ou ne pas croire,
il lui suffit d’asséner de l’information,
c’est-à dire, des réponses à des questions
qui ne sont que presque jamais celles que nous nous posons,
et sont chargées de nous communiquer
une « réalité » volontiers doctrinale.

Alors qu’elle devrait avant tout nous faire réfléchir,
nous poser question,
elle se contente de se réfléchir
et de ne se poser plus de question
que celle de son portrait dans le miroir
sonnant et trébuchant de sa survie…

Une amie me disait que, peut-être,
le salut ne résiderait pas
dans le statut d’une réponse
(information, religion, même combat),
mais dans l’aventure de questions
que nous pourrions poser
à l’information et à ses affirmations.
Elle me suggérait un monde où l’information
serait le devenir de philosophes.

Les philosophes auraient tout à y perdre,
mais nous, sans doute tout à y gagner.
Ne plus se contenter de constats bien cimentés,
mais nous alimenter de réflexion.
On peut rêver.
On peut aussi s’en poser la question.




À bientôt ?



Prophylaxie d’un néanmoins qui crie sans trop savoir pourquoi…

Chroniques volpiennes Posted on 11 juin 2020 8 h 30 min

Bon, c’est Volp.
Encore une fois.

Il grimpe comme s’il courait,
on fait ça parfois,
les escaliers.
Jusqu’au troisième.

En tous cas il est épuisé,
et il crie,
sans savoir s’il ira se moucher dans les étoiles,
Amsterdam !

C’est pas rien.
Je vous laisse imaginer.

C’est donné à tout le monde de crier
Amsterdam !
Mais personne ne le fait.
Les étoiles, tout ça…

On pourrait pourtant.
Ça ne serait pas mal de crier comme ça, 
tous ensemble,
ou à des moments différents,
Chacun pour soi ou l’un pour l’autre.
Amsterdam !

Le bonheur de ne rien dire 
et de crier pourtant.

Amsterdam !

Ouf. 

On est déjà fatigué quand on a écrit ça.
Alors ?

Volp,
au-dessus des marches,
mais pas tout à fait encore,
se demande.

Il a beau penser, réfléchir, pire : écrire,
ses mots s’enrouent, se font glaireux.
Plus de chair,
que des os qui ratent leurs tangos.
Si vides qu’il suffirait d’un cheveu pour qu’ils s’y pendent.

Pas d’Amsterdam, pas le moindre.
Et les étoiles, furieusement, manquent.

Et puis, trop de poussières trainent
qui les empêchent de vivre,
les mots,
dans des syntaxes qui par ailleurs s’épuisent.

Comment faire se demandent-ils, 
alors que déjà ils ne pèsent rien,
pour trouver un peu de légèreté ?

C’est dans la bidoche même du cerveau,
dans la cervelle qui veut se souvenir,
en même temps que dans la barbaque de l’âme,
qu’ils devraient aller chercher.

Dans un carnet, à la date de maintenant :

Mes mots sont ce qu’ils sont,
ils se rêvent audacieux, courageux même,
volontiers ils se révoltent,
mais ne nettoient rien,
n’envisagent rien,
n’éclairent rien des phrases
qu’ils sont censés fabriquer
pour dire les trois fois rien
pour lesquels je les ai convoqués.

Ne reste dès lors après leur passage
que ce qui les précédait,
augmenté d’un peu de colère
en même temps que de leur poussière.
Ou alors l’imagination d’un enfant généreux,
et qui saurait écrire
abrité sous un parapluie.
Et qui, dès lors, n’en aurait nul besoin.

Comme une définition de la vacuité.
Comme un doigt pointé sur le
“parler pour ne rien dire”.

C’est toujours bon à prendre
disent volontiers les sots.

Amsterdam !

Et c’est en criant Amsterdam ! que Volp s’endort.

Et il retrouve dans ses rêves un peu de jazz
et d’Amsterdam.


      Amsterdam


Amsterdam, de Jacques Brel
Par le duo Ginger

Gregory Sallet : saxophones
Romain Baret : Guitare


À bientôt ?



I CAN’T BREATHE !

Révoltes Posted on 8 juin 2020 9 h 55 min

George Floyd
25 mai 2020
46 ans


N’a tenu que huit minutes, quarante-six secondes
sur le ring de Minneapolis.
Il est vrai que ses agresseurs étaient quatre,
qu’ils étaient armés,
faisaient partie du gang de la police,


et qu’il était noir.



Deleuze en large

Partages Posted on 6 juin 2020 20 h 35 min

On se demande ce qui nous sépare de l’intelligence.
On gigote un peu, on fait les coquets.

On se demande – mais se demande-t-on vraiment ? –
ce que sont ces idées auxquelles on pense.
Auxquelles on prétend penser.

On croit, s’en posant la question, savoir de quoi nous parlons.

On grenouille un peu.
On se fait des illusions.
C’est pas toujours si bien que ça,
de se faire des illusions.
Ça « prétend ».
C’est superbe aussi, ça nous interdit de mourir.

Un peu prétentieusement,
parce qu’il nous en vient l’idée,
on se pose la question de savoir
de quand date notre dernière idée,
ce qu’elle était,
ce qu’elle voulait dire,
qui elle aimait,
ou pour qui elle voulait se dire
dans le but de l’aimer.

On croyait avoir des idées,
on les instrumentalisait,
avec pour objectif mâle et un peu fétide donc,
de s’en faire une intelligence.

On n’était pas peu fier parfois.

Malheureux, on l’était le plus souvent possible.
Il fallait que ça soit.
Au moment de s’aller dormir,
sans idée qui puisse nous ressembler,
on allait rêver à nous-même, sans idée.
Sans non plus se l’avouer.

On se disait que.

On se pensait intelligent, imaginatif.
Dès lors…

Mais une idée ne ressemble en rien à une idée.
En même temps, elle ne peut ressembler à rien d’autre qu’à elle-même.
Ou alors elle cesserait d’en être une.
C’est dire à quel point elle était peu probable.
C’est dire à quel point on n’en avait pas vraiment envie.

On s’en est fait pourtant des idées.
Géniales. Toutes.
Bien sûr.

Gilles Deleuze, mort il y a vingt-cinq ans, ne se leurre pas, ni ne nous leurre.
Ne nous a jamais leurrés.
C’est le propre de cet homme-là.

Philosophe de l’errance, du nomadisme, du désir, de l’éventualité.

Et puis, se taire.
Écouter l’homme, son humilité.
Son trajet de nomade d’une pensée qui,
sans cesse ailleurs,
a toujours pour point d’appui
une intransigence
sans aucun confort.

On l’écoute ?
Le sujet n’est pas banal.

Est-il possible de penser ?
Ou, plus exactement,
notre pensée nous appartient-elle ?

Ou encore,
(mais ceci m’appartient)
Avons-nous d’autre but,
quand nous pensons (ou croyons penser),
que celui de nous assimiler ?

Gilles Deleuze est mort par suicide en 1995, à l’âge de 70 ans.
La conférence dont cette vidéo est extraite a été donnée
dans le cadre des « Mardis de la Fondation » le 17 mars 1987.
Il y a trente-trois ans…


À bientôt ?



Ailleurs qu’au pied du grand arbre…

Amis, confluences… Posted on 5 juin 2020 11 h 41 min

J’ai déjà, à plusieurs reprises, relayé sur ce blog
certaines interventions, certains travaux
de mon amie Gaëlle Boissonnard,
qui dans le domaine de l’illustration
qui dans ceux de la peinture,
la céramique, la sculpture, voire la couture.

Depuis quelques années, Gaëlle a entrepris
de proposer une nouvelle gamme de papeterie,
imprimée localement, aux finitions artisanales,
emballée et distribuée par ses soins à toute petite échelle.
Cela lui a permis, dit-elle, d’insuffler dans ses dessins
un air un peu plus libre, un peu plus léger.

Sous le nom de Gaëlle Boissonnard-Édition minuscule,
Gaëlle lance en production ces jours prochains,
une nouvelle collection de cartes qui s’appellera Et si la vie…
Elle y a travaillé en pensant aux valeurs qui lui importent.
Un profond besoin d’être reliée à son environnement naturel,
l’idée de faire avec peu et la joie d’inventer qui en découle
– à l’opposé de la consommation aveugle –,
celle de faire de chaque instant une fête…

Même d’ampleur volontairement modeste,
ce projet, on s’en doute, suppose un investissement
que la conjoncture (comme disent les sans-âmes financiers)
n’encourage pas. C’est le moins qu’on puisse dire.

Gaëlle a décidé dès lors de faire appel au financement participatif.
Un financement dont elle a illustré les contours

…en oubliant d’y inclure le poste sans lequel rien ne se peut :
la Création, son métier.
Excès de modestie ? Syndrome freudien ?
Nul ne sait.
Pas même, sans doute, elle-même.

Pour découvrir sa campagne de financement,
cliquez sur le visuel ci-dessus.

Et si vous pouvez l’encourager…



Sortir, rêver peut-être ?

Partages Posted on 30 mai 2020 13 h 33 min

C’est Ferdinand Chabre.
Il est sorti.
De chez lui, je veux dire.
Sorti.
Besoin de rêver.
Il sait que rêver, c’est penser en moins décevant.

Il se promène.
Il fait gris.
Mais non, c’est dans l’âme.
Dans le ciel il fait clair.
Le ciel est bleu donc.
Ou jaune, ou rose.
Qu’importe ? 
Ça n’importe pas, se dit-il.

De toute manière, il a un peu de mal à respirer.
Ce n’est pas simple de devoir sortir bâillonné
(ils disent masqués, mais c’est bien de bâillon qu’il s’agit)
ça empêche un peu beaucoup de rêver.
Alors, on se promène aux aguets,
plus qu’on ne se sent autorisé à rêver.
Ça empêche, pense Ferdinand Chabre.
De s’abandonner.

On croise, caché sous un chapeau de grisaille, un masque.
On ne rencontre personne.
Ou alors, c’est un peu tout le monde qu’on vient de croiser.
Et on se demande si on a jamais rencontré “autre chose”
que des silhouettes masquées.
Même “avant” je veux dire.
Du reste, c’est incongru, se dit Ferdinand Chabre,
cette obligation de mettre un masque
par-dessus le masque
qui nous formate
depuis si longtemps et partout.
Et même ailleurs.

Façon Comedia dell’arte ?
Que nenni !
Trop de vie dans ce masque-là !
Il ne s’agit pas d’arlequinades,
il ne s’agit pas de faire en gestes ce qu’on éteint du visage,
ce que la gueule a, depuis belle lurette, tu.
Non ! 
Il s’agit de passer inaperçu.
D’innocenter la maladie, pense Ferdinand.
Et donc de ne faire ni bruit ni, surtout, mouvement incongru.

Se ressembler. Tous.

Vivre sous le masque
est la mascarade la plus prisée de ceux qui,
sans joie,
veulent perpétuer le bal masqué qui les autorise à faiblement respirer.

Et depuis quelques jours, c’est une joie multipliée !
Offrez au masque un bâillon,
lira-t-on bientôt dans les réclames portes-ouvertes.
Car il n’y a aucune joie sous cet éteignoir-là !
Et de cela on se fait une joie.
C’est tellement ennuyeux, la joie !
(se dit, sans en penser un mot, Ferdinand. Et pourtant).

Aucune joie ?
Aucune joie sous l’habituel masque
qui nous protège tant ?

Non !
Il n’y a que la douleur, que l’épuisement, que le dos voûté
de ceux qui, ayant cessé de croire, n’ont pas cru assez longtemps.

Auxquels s’additionne la sanitaire “protection”
qu’on nous impose pour notre bien ?
(et là, on sent bien que Ferdinand, s’il le pouvait, se révolterait, mais.)

Mais qui, bon sang, leur a dit un jour
qu’il fallait tout croire de ce qui est dit ?
Qui est le sombre salaud qui leur a fait avaler que l’espoir était
la salle d’attente d’un bien-être rêvé ?
Qui nous a dit ?
(fait mine de s’interroger notre ami)

On ne sait pas ?
On ne sait pas.
(Ferdinand Chabre a un petite idée, mais).

Mais noyés d’espoir,
ils ont admis que respirer serait suffisant en attendant que.
Respirer ? Suffisant ?
Ils ont oublié que pour respirer il faut pouvoir s’essouffler
à courir,
à se battre,
à inventer !

Qui est le salaud qui leur a dit que la vie était une salle d’attente avec, au fond,
une porte qui donne sur la vie ?
Qui donc s’aventurera à vouloir le démasquer ?
Et, quand ce masque-là sera tombé, les autres en finiront-ils de leur mascarade ? 

Pas sûr. 

On se promène.
Le ciel fait un peu comme si.
Ou jaune ou bleu ou rose.
Qu’importe ? 

Ferdinand Chabre est fatigué des non-visages qui ne le regardent pas.

On croise, caché sous un chapeau gris, un chapeau de grisaille, un masque.

Et, par-dessus, un bâillon.

Alors, Ferdinand Chabre rentre chez lui.
Ôte le masque, je veux dire le bâillon.
Face à son miroir, il se trouve tout nu.

Quand viendra le sommeil, il lâchera le masque aussi.
Sans doute.
Personne ne peut savoir.
Personne ne sait,
ne saura.

Tout nu enfin.
Il frise parfois l’indécence, Ferdinand Chabre.
Si pudique pourtant.

Que voulez-vous ?
On n’est que ce qu’on est.
Demain, on rêvera
(ose prétendre Ferdinand. sans exclamation. dans un souffle).

Là, il s’est endormi.



Se toucher sans risque, sans contact

Partages Posted on 20 mai 2020 17 h 08 min

C’était en 2009.
Alain Badiou, dans un essai très éclairant, Éloge de l’amour *,
évoquait sa crainte des méfiances.
Je dis “crainte”,
mais il n’aurait pas, je crois,
donné son imprimatur à l’usage de ce mot-là.

Il évoquait la marchandisation de l’amour “sans risque
dont se sont faits spécialistes certains sites de rencontres…
Comme un “contrat-incendie” qui voudrait, comme préliminaire,
signaler que le feu n’existe pas.

Et Badiou de nous rendre compte de son légitime étonnement :
“C’est vrai, Paris a été couvert d’affiches pour le site de rencontres Meetic,
dont l’intitulé m’a profondément interpellé. Je peux citer un certain nombre
de slogans de cette campagne publicitaire.
Le premier dit – et il s’agit du détournement d’une citation de théâtre –
‘Ayez l’amour sans le hasard !”.
Et puis, il y en a un autre : “On peut être amoureux sans tomber amoureux !”
Donc, pas de chute, n’est-ce pas ?
Et puis, il y a aussi : “Vous pouvez parfaitement être amoureux sans souffrir !”

Et tout ça grâce au site de rencontres Meetic… qui vous propose de surcroît
– l’expression m’a paru tout à fait remarquable – un “coaching amoureux”.
Vous aurez donc un entraîneur qui va vous préparer à affronter l’épreuve.

Je pense que cette propagande publicitaire
relève d’une conception sécuritaire de l’“amour”.

Il y a de ça dans notre obnubilation du “sans contact
que nous espérons “sans risque”.
Sans quoi pourquoi ?

Depuis l’apparition du très « propagandé » coronavirus,
le sans contact est devenu une doctrine
en même temps qu’un obligatoire comportement,
pour tout dire une bible.
Qui s’y soustrait devient un mécréant.

C’est que la peur frémit au bout des index
qui fréquentent les écrans tactiles, les digicodes,
et bientôt les dos des femmes
qu’on essaie d’aimer un peu mieux
qu’indifféremment.

Nos masques,
quand nous nous soumettons à cette sanitaire cérémonie
(d’abord décriée, ensuite acceptée, souhaitée plus tard, obligatoire dans pas longtemps),
sont les prolongements (pourquoi ?) de cette peur du contact
née bien avant l’apparition du virus, mais encouragée, c’est sûr, par elle.

Parce que la société du “sans contact”
s’est, sans hasard, assimilée à celle du “sans risque”.
Qu’il s’agisse d’un mode de paiement,
ou d’un mode de vie,
c’est une société qui nous suggère d’abolir,
avec ou sans masque, le toucher.

Au profit du “tout écran” ?
Sans doute, oui.
En attendant pire.
En attendant,
sans doute aussi,
les baisers,
les caresses,
les frémissements,
les extases,
les orgasmes virtuels.
Sans risque.
Puisque sans contact.

Revenir à Badiou.
L’éloge de l’Amour.
Inclure, lors de notre lecture, le risque.
Le risque d’une lecture qui se pose la question et se met en danger,
accepte ce danger de penser.

Rester en contact.

On peut rêver.



* Alain Badiou – Éloge de l’amour – avec Nicolas Truong – Flammarion 2009



À bientôt ?



15 05 20 / Cinquième jour d’après

Partages Posted on 15 mai 2020 15 h 33 min

Une question chaque jour pour tenter de comprendre,
puisque essayer de comprendre, 

c’est d’abord se poser des questions…


Jour 5 de l’après, donc.

On reprend une promenade entamée l’autre jour,
le premier jour de l’après.
Et la question est
Que sommes-nous devenus ?

Il a suffi de deux mois ou d’un seul,
de seulement quelques jours peut-être,
pour qu’on ne se ressemble plus.
Nos regards, par-dessus les masques, se sont embrumés.
De crainte, mais non, d’incompréhension.
Quand il y en a, on ne regarde plus le ciel.
Chance, de ciel, il n’y en a que peu, que pas.
Notre démarche même a changé.
On pose un pied devant l’autre comme si c’était une aventure
dont il faudrait au plus vite se sauver.

Oh, ce n’est pas si caricatural que je veux bien l’écrire, non,
mais c’est un petit peu ça.
On reste loin les uns des autres, on change de trottoir.
Ou on se détourne parce qu’on se dit que l’autre est peut-être.
Malade.

On pense encore, on réfléchit.
Mais de bric et de broc.
La grille de lecture est devenue celle de la maladie,
de l’après-maladie,
du confinement,
du déconfinement,
du possible re-confinement dont on nous menace si.
Tout nous ramène à.

Même l’Académie française.
Qui dit que Covid 19 est un féminin.
Tu m’étonnes.
Dans un monde d’hommes,
les désastres ont toujours été féminins.
La peste, la lèpre, la grippe, la tuberculose, la syphilis, etc.
Il n’y a que le sida.
Va savoir pourquoi.
Peut-être que le gang de vieux messieurs qu’on dit immortels
n’est pas aussi féministe qu’on aimerait.
Et que ceci expliquerait cela.
(Je rigole, je suis un peu comme ça, que voulez-vous).

Vous me direz que j’exagère.
C’est la société, pas moi, qui exagère.
On n’avance pas, là.

Je continue.

Je me demandais donc
Que sommes-nous devenus ?

Peut-être, tout simplement, avons-nous peur.


Faut dire qu’on a déployé une énergie folle,
des moyens pas possibles,
un pognon de dingues (je rigole encore…),
pour nous mener à en arriver là.
Toujours cette même volonté de nous domestiquer.

Illustration : Roland Topor


On accepte peu l’autonomie des serfs,
leur sauvagerie, n’en parlons pas.
C’est un si beau mot pourtant, sauvagerie.

Rêveur solitaire dans une triste ville,
mais ce serait pareil ailleurs,
je continue ma promenade.
Je me demande.
Qu’avons nous fait pour devenir ça ?

Parce que, oui, je découvre que je me sens coupable.
Comme tous les yeux baissés derrière leur masque.

Le nouveau monde, dans sa notice, inclura-t-il,
la possibilité de se révolter,
les besoins de résilience ?

C’est pas demain.
Ou alors, droit dans les yeux.


Ceci est le dernier billet de la chronique “Le jour d’après”.
D’autres chroniques viendront.
On est si seuls qu’on ne peut pas s’en empêcher.


À bientôt ?



14 05 20 / Quatrième jour d’après

Partages Posted on 14 mai 2020 11 h 11 min

Une question chaque jour pour tenter de comprendre,
puisque essayer de comprendre, 

c’est d’abord se poser des questions…


Jour 4 de l’après, donc.

La question est peut-être de savoir quand,
à quel moment,
on passera du jour d’après au maintenant.

Il y a cette incertitude.
Le “maintenant” sera sans doute
le jour à partir duquel nous aurons recouvré
toutes nos libertés
et pas seulement celle qui se limite
au pauvre petit privilège du travail et de la consommation.

Liberté très relative du reste,
puisqu’elle consiste à faire retrouver au système néolibéral,
c’est-à-dire à la machine qui oppresse, exploite et esclavagise,
toutes ses couleurs et les dividendes aux actionnaires qui vont avec.

Dès lors, la question serait non pas de savoir
quand on pourra oublier le jour d’après,
mais plutôt de savoir quel monde d’après
nous voulons construire.

Un monde d’Amazon, de sueur et de drones ?
Un monde de l’Après nous, les mouches et du chacun pour soi,
et tant pis si la planète entière se fissure
et si la maison brûle et crève de soif, de faim et de détresses ?

Ou un monde aux inégalités rabotées
qui donne aux pauvres ce que les riches ont en trop ?
Un monde qui partage ses ressources,
naturelles, intellectuelles, culturelles.
Une maison solidaire et apaisée.

Utopie ? Utopie, bien sûr.
Mais le monde n’a jamais avancé que par scandales et utopies.
Pour ce qui est des scandales, on a fait le plein.
Essayons l’utopie (*).

À quoi sommes-nous, serons-nous prêts ?

Illustration : Erik Johansson

(*) Les premiers congés payés, la sécurité sociale, le suffrage universel, c’étaient des utopies, non ?
Je me trompe ?


À demain ?



13 05 20 / Troisième jour d’après

Partages Posted on 13 mai 2020 16 h 19 min

Une question chaque jour pour tenter de comprendre,
puisque essayer de comprendre, 

c’est d’abord se poser des questions…


Jour 3 de l’après, donc.

On se promène donc.
Un peu, beaucoup, à la folie,…
On se surprend à ne regarder rien,
rien d’autre que les autres
qui ne regardent rien d’autre que nous.

C’est que la promenade est sous haute surveillance.
Mais de qui ?
De chacun d’entre nous.
Chacun surveillant tout le monde,
pénible évocation de temps qu’on croyait révolus.

Comme par vengeance, le ciel s’est mis à pleuvoir.
Et nous voilà gris,
avec en guise d’élégance,
ce qu’il faut de tissu pour cacher les sourires,
pour tuer les baisers,
pour ternir les voix.

C’est une des victoires du pouvoir
sur des citoyens toujours plus férus de servitude,
pourvu qu’elle les mette à l’abri.
Nous ne sommes pas très courageux.
Mais à l’abri de quoi, de qui ?
D’un ennemi désigné.
Par qui ?

Il ne s’agit pas ici d’adhérer aux sombres résolutions
des complotistes de tous acabits.

Il s’agit, se promenant,
de constater les comportements
de qui nous sommes devenus masqués.

Regards qui ne regardent plus rien,
ou alors, si souvent, leurs pieds,
– parce qu’on est étrangement voûtés quand on est masqués –
ou alors le masque des autres;
allures de soumission effarouchée
qui ne demandent, comme chez les rats de Laborit,
qu’à se déchainer en agressivité;
et puis, d’usante obéissance surtout.

Mais par-dessus tout,
usure (déjà !), tristesse (encore), résignation (toujours et à venir…)

Et on se pose la question
– la voilà enfin ! –
de ce “nouveau monde” que, depuis trois ans, on nous promet
et qui, soudain,
en dépit de tous les portraits qu’on tentait de s’en faire,
trouverait en une épidémique allégorie
son illustration la plus fidèle.
Comme un monstre, quand on nous annonçait un ange,
un nuage de cendres chargé d’occulter
le soleil à quelques-uns réservé ?

Un monde du chacun pour soi.

Et Jupiter, tremblant, qui pense à nous. Tellement.

On se promène donc.
Un peu, beaucoup, à la folie,…
On se surprend à ne regarder rien,
rien d’autre que les autres
qui ne regardent rien d’autre que nous.

On redoute, parce que c’est possible, le “re-confinement”.
Double peine.

Un second coup de matraque, se dit-on, jamais n’abolira le hasard…


À demain ?


Mais aussi (surtout) un regard sur ceci
alimenterait poétiquement (mais pas seulement) l’âme de ce billet.
C’est à mon amie Gaëlle que je dois de pouvoir vous proposer
ces créations-réflexions-rébellions-là.
Merci à elle !



12 05 20 / Deuxième jour d’après

Partages Posted on 12 mai 2020 16 h 57 min

Une question chaque jour pour tenter de comprendre,
puisque essayer de comprendre, 

c’est d’abord se poser des questions…


Jour 2 de l’après, donc.

Mais pourquoi si peu de changements ?
C’est vrai, depuis hier, on cherche.
Qu’est ce qui, vraiment, a changé ?
On ne trouve que des riens à dire.

Peut-être n’y a-t-il effectivement que si peu de choses
que ce déconfinement nous apparaît que comme un confinement bis.

Il nous vient à l’esprit que,
peut-être,
le pouvoir, lui,
s’est très bien accommodé de ces 55 jours
durant lesquels il a pu donner libre cours à son autoritarisme
et jouer sans vergogne
au jeu de la carotte et du bâton.

Peut-être a-t-il du mal à s’imaginer lâchant la bride
à ces Gaulois si réfractaires en temps normal,
mais si dociles quand on menace leur santé,
et si faciles dès lors à infantiliser ?

Comme le disait le très réac économiste Thomas Sowell,
apôtre du laissez-faire économique,
La dernière chose dont les politiciens ont besoin, c’est de citoyens autonomes.

On a peut-être renoncé pour longtemps à des pans entiers de notre liberté.
D’autant que,
la menace d’une seconde vague d’épidémie aidant,
le bâton et la carotte seront, pour les gouvernements,
des outils très aisément maniables.

À moins que.
À moins que quoi ?
À nous de voir.



11 05 20 / Premier jour d’après

Partages Posted on 11 mai 2020 16 h 04 min

Une question chaque jour pour tenter de comprendre,
puisque essayer de comprendre,

c’est d’abord se poser des questions…


Jour 1 de l’après, donc.

Libéré(s), mais masqué(s) ?
Il y a cela d’étrange
qu’il faille,
au moment d’être enfin libéré(s),
se cacher
sous un masque dont il nous a d’abord été dit
qu’il ne servait à rien.
Belle idée que celle qui consiste à dire en creux
que rien ne sert de nous libérer
puisque nous sommes acculés à nous cacher.
Ennui.


On marche sur la tête,
mais on ne sait plus où elle est.

Y aura-t-il un accès aux soins gratuits pour schizophrénie ?

Ce n’est qu’une question.

À demain ?



Abandon vs utopie ?

Et ceci ?, Partages Posted on 9 mai 2020 11 h 15 min

Il y a eu, ces dernières semaines, cette espèce d’espoir.

Il se disait que quelque chose serait, au sortir de cette sanitaire crise,
un peu moins pourri.
Il se disait que l’homme, les gouvernements, les systèmes
prendraient conscience
que l’homme ne pourrait plus grandir avec ces gouvernements-là,
avec ces systèmes-là.
Et, peu ou prou, on en arrivait à se dire
qu’il y aurait un mieux après le désastre
(qui, en tous cas, nous fut présenté comme tel…)

Du moins l’espérait-on.

Les annonces présidentielles, ministérielles, gouvernementales semblaient évoquer,
au travers d’aveux certes un peu masqués,
qu’il nous faudrait à l’avenir “reconsidérer”
l’importance de l’humain dans notre si belle société,
lui redonner une place qu’il avait perdue,
ou, plus exactement,
qu’une organisation sociétale basée exclusivement sur la finance,
lui avait déniée…

On tiendrait compte,
était-il clamé, dans un mea culpa déguisé en prise de conscience,
du fait que « tout ne saurait être soumis aux lois de la finance« .
C’était une erreur, nous était-il dit, de penser que le service public
pouvait se gérer, comme une entreprise,
qu’il se devait, lui aussi, d’être soumis aux lois de la rentabilité.

Bien !
On pouvait donc espérer qu’un peu de bien surgirait de tant de mal.
On a tellement envie de croire à ces choses-là.

Mais d’où vient, à deux jours du déconfinement, que cet espoir nous semble
de plus en plus un leurre ?
Peut-être les circonstances, inconnues jusqu’alors de chacun d’entre nous
– je veux parler
de notre assignation à résidence,
de cette liberté surveillée à laquelle nous avons dû nous soumettre –
nous avaient-elles brouillé un peu l’esprit et, partant, notre sens critique.
Tout était si nouveau.
Une nouvelle solidarité semblait soudain unir un certain nombre d’entre nous.
Mais surtout, l’ennemi que nous devions affronter était, croyions-nous,
le même pour tous.
Nous en voulions pour preuve que son nom était sur toutes les lèvres,
des nantis comme des plus pauvres,
des intellectuels comme des plombiers zingueurs,
des blancs bourgeois comme des rappeurs,…
et il rejetait en seconde zone, pour cause d’urgence, les injustices et le mépris
d’un gouvernement qu’une frange d’entre nous combattait jusque-là.

Préoccupés par notre santé,
nous avions besoin de croire en des lendemains plus vertueux,
et c’était rassurant d’y croire.
En fait, pris de peur, nous ne faisions que baisser la garde.
Un ennemi chassait l’autre. Tout simplement.
Ou l’occultait momentanément.

Mais le temps confiné s’est fait long.
Et lentement nous avons repris nos esprits.
Nous avons changé de grille de lecture.

Et nous avons, en plus du virus,
retrouvé l’initial ennemi, les glaçants marionettistes qui nous gouvernent,
repris conscience de l’autoritarisme
d’un pouvoir qui, s’il prenait volontiers un visage plus humain,
le faisait pour cacher toujours la même grimace,
celle des experts financiers, des cyniques, des méprisants,
des « au-dessus des lois”,
des menteurs professionnels…

Il va falloir rester vigilants,
Ne pas accepter que les privations de liberté se retrouvent gravées
dans le marbre d’une Constitution à notre insu détricotée.
Vaste programme. Obligatoire cependant.

J’en reste là, pour aujourd’hui.

Mais je relaie ici cette vidéo.
Elle complète – et de quelle manière ! – l’âme de mon propos.



À bientôt !



Le semainier de Volp (7 et quelques sur 7)

Chroniques volpiennes Posted on 3 mai 2020 11 h 08 min

JOUR 7 (quelques semaines plus tard…)


Dé-con-fi-nés !

S’avouer vaincu, pour aujourd’hui au moins, après on verra,
c’est ce que décrète Volp quand, d’un dernier rendez-vous,
il sort à dix-sept heures vingt-trois, on vous rappellera.

Mal au dos. D’attendre debout.
Et ça vous tiraille. Vous n’imaginez peut-être pas à quel point ça vous tiraille.
Et la caboche aussi, qui ne trouve plus à quelle certitude se vouer.
Il en a vu d’autres, mais pas tout le monde.
Il sort donc, et, derechef, c’est la gadoue.
Parce que, derechef, il pleut, ben voyons.
Et puis le métro.
Il y a des jours comme ça, se dit-il.
Mais c’est souvent que les jours sont comme ça.
Et ce masque sur la bouche et le nez qui n’arrange rien.
Qu’à nous masquer.
Comme s’il fallait à tout prix ne pas se ressembler.
Ressembler à soi-même, je veux dire.

Bon, on fait quoi maintenant ?

Porte de Champerret, où il n’a rien à faire,
à peine le crissement des freins a-t-il suivi l’annonce de la station,
que, précipitamment,
il a visé la sortie comme on songe à se sauver d’une apnée.
C’est qu’il l’a aperçue, reconnue.
Rousse. Un peu raide.
Elle est quand même un peu arrimée,
a-t-il tout juste eu le temps, en son for intérieur, de s’exclamer.
Bref, ne se posant pas la question de savoir si elle oui,
il ne s’imagine pas à ses côtés, non.

Donc, comme font les hommes, Volp a entrepris de fissa se barrer.
Et, dans la foulée, le voilà qui fend le moite agglomérat des navetteurs masqués.
Les eaux de toilette à cette heure-là ne font plus qu’aigrir un peu plus
des transpirations acculées au mensonge.
Et les masques ne servent pas même à s’en défendre.
Sauve qui peut. C’est ainsi que vivent les hommes.

Et s’en suit, comme presque toujours dans les mouvements de foules qui ont leurs lois,
une précipitation de textiles humides et odorants
(nylons fatigués, skaïs fragiles, laines feutrées ou boulochées, ou les deux à la fois
malgré les précautions d’entretien suggérées par les notices),
de suintements d’humeurs dont on aurait préféré se priver,
de bedaines dont on a du mal à s’extraire,
de seins qui font rêver, mais on n’est pas là pour ça.
Bref, expulsé de la rame par l’indigeste foule,
Volp se retrouve vomi sur le quai.
Il l’a échappé belle.
Il était à deux doigts de. De quoi ?

Et là, il aurait fallu s’en douter
et dès lors se méfier de tout mouvement hâtif,
voire éviter,
la douleur, la cheville, la déchirure qui le fait,
comme il y a quelques semaines, couiner…
Oui, couiner.
Pas un petit cri étouffé, non.
Un couinement, je vous dis.

Bref, vous aurez compris,
Volp affalé dans son imper gris sur le quai goudronné a la cheville en feu.
Et la rousse (c’est Sarah Volp, née Dielman, son ex belle-sœur, sans qu’il le sache,
ça aussi vous l’avez compris),
dans la rame verdasse qui s’éloigne ne se doute de rien.
Comment pourrait-elle ? elle ne l’a jamais vu, Volp.
En tous cas, n’en sait rien.
Il ne connaît même pas son nom. Il se dit quelle importance ?
À ce sujet-là, il frime un peu.
Il surjoue l’indifférence, clope au bec,
mais sans clope pour cause de mois sans tabac, vous vous souvenez ?

Dans un gémissement de cric, il se redresse, crac.
Tant bien que mal, et c’est pas du gâteau.
Moins une et il la retrouvait.
Pas le courage là de faire face à la moindre déception.

Alors, quai, escalier,
remonté à l’air libre, Volp s’en va claudiquer rue Descombes
puis avenue Stéphane Mallarmé.
Il se sent toujours un peu plus intelligent dans des rues qui ont ces noms-là.
Il n’aime pas trop la rue des Boulets dans le onzième,
lui préfère de loin la rue de la Liberté dans le dix-neuvième. 
Même s’il sait qu’elle s’efface.
Mallarmé donc. Avenue Mallarmé.

Il ne sait trop que faire dans ce quartier de Paris où il n’a rien à faire.
Pas en osmose, pas même un petit début d’on est bien ici,
si vous voyez ce que je veux dire.
Mais par-dessus tout, il y a la cheville qui rouscaille. Et pas qu’un peu.
Ah, nom de dieu !
On clopine un peu beaucoup passionnément à la folie quand on manque d’assurance,
mais là, c’est le pompon.
Et il pense à sa mère. Pourquoi soudain ? il ne sait pas.
Se dit que ce serait bien qu’il aille la voir de temps en temps,
en tous cas un peu plus souvent, mais là on n’y est pas,
et puis, c’est pas le moment.
De toute façon, lui dire quoi ?

Volp ne sait pas ce qu’il a gagné à la précipitation
et à l’atterrissage forcé sur le bitume du quai Champerret.
Si ce n’est cette supplémentaire douleur à la cheville gauche.
Va falloir s’occuper de ça.
Et les grolles qui ne l’aident pas.
Va falloir s’en trouver d’autres aussi.
Se dorloter un peu, faudrait.
Pas normal de vouloir vous cacher de quelqu’une
qui ne vous connaît pas et que vous brûlez de voir.
Une femme, d’accord, mais un peu lourde tout de même.
Enfin, il m’a semblé.
C’est pas qu’il ne les aime que maigrelettes, mais bon.
Volp est un terrien qui cherche de l’aérien.
Un intellectuel contrarié, aussi.
Un terrien tendance cool jazz.
Et puis, un mec sensible. Faut pas le brusquer.

Elle avait une étole orange, là.
Une étole orange, sur une courte veste jade à larges revers roses,
il s’en souvient parfaitement, tignasse rouille.
Alors, toutes ces couleurs, ça vous mange, ça vous estourbit.
Il se demande si.
Et c’est alors que, sans avoir rien vu venir, il craque.
Presque des larmes, mais non, n’exagérons pas,
encore que, oui, quelques.
S’adosse, glissant vers le bas si j’ai bien vu, à la façade blonde du 13,
porte en verre et fer forgé, vous trouverez.
Se laisse lentement s’accroupir, accoté au grand dossier froid de la façade,
sur les talons. La cheville en feu.
Et le pied qui dans les pompes s’est remis à bleuir et à gonfler.
Pas habitué à s’occuper de lui. Essoufflé. Marre.
Dire qu’il s’était promis de vivre.

Alors, se relever, fouiller les poches de l’imper gris,
tout ça à la recherche de quoi s’offrir un taxi.
C’est pas rien. Voilà, c‘est fait, sans trop savoir comment.
Ric-rac et manque une fois encore un peu de ceci ou de cela,
mais reste le plus souvent une part de sourire qui arrive à convaincre.
Volp n’en revient pas.
Volp ne revient jamais de rien.
Il a un charme fou, Volp.

Demain, je trouve du boulot.
Je recommence à écrire.
Mais là, tout de suite, on rêve d’un café chaud.
Trois étages, un verre de rouge aussi, ça pourrait être bien.

Et de la musique toute la soirée.

 
      john McLaughlin et Rasika Shekarmy

Et puis, cette nuit, malgré la patte folle, le Bœuf Indigo.
Il y a trop longtemps…
On y jouera peut-être My favorite things, allez savoir.
Ce serait trop drôle.




Bon déconfinement à vous, quand enfin il interviendra !
D’ici là, prenez soin de vous,
de vos amis,
de vos amours,
de la musique,

et de vos révoltes !



Le semainier de Volp (6/7)

Chroniques volpiennes Posted on 2 mai 2020 13 h 38 min

JOUR 6

Sarah.
Sarah Volp.
Née Dielman.
Sarah Volp, née Dielman.

Une femme qui n’a, semble-t-il, rien espéré des anges,
mais qui, en toute logique, devrait tous les sidérer.
La première fois qu’il l’a vue, Volp l’a trouvée belle.
Silhouette un peu lourde toutefois.
Un ventre, sous le tissu du haut de la jupe tendu, commençe de naître,
un début de grossesse peut-être, elle a encore cet éventuel âge-là.
Mais ce n’est qu’une illusion que les hommes craignent des femmes qu’ils regardent.

Tignasse auburn, un peu roux orangé tout de même, lâchée sur les épaules,
elle aussi se trouve belle, elle sait qu’elle l’est.
Ni comme une telle ni comme une autre, simplement à sa manière,
et ne veut laisser aucun doute à ce sujet.
Dès lors on ne doute pas, on acquiesce, on consent.

Partant, on n’hésite pas à tempérer un chouya les préliminaires observations de Volp.
Moins lourde, Sarah, beaucoup moins lourde, qu’il veut bien,
pour s’en protéger (c’est difficile à encaisser, la beauté), le prétendre.
Belle donc. Pour ça oui.
Bibliothécaire, par ailleurs. Quoi d’autre ?

Mariée il y a dix ans par innocente distraction au frère de Volp;
une négligence, on connaît tous ça.
Mais c’est de l’histoire ancienne.
Une dispute et les deux frangins ne se croisent plus guère depuis plus de quinze ans.
Séparée depuis belle lurette.

Un détail encore, mais qui a son importance :
pas très jazz, Sarah,
plutôt Paganini, Jean-Sébastien, Bugsdehude et ces sortes de choses.
Un peu jazz quand même si on y pense.

Du reste, là, en ce dimanche confiné,
ça sonne joliment jazzy dans son bel appartement.
Rue de Mazagran.
Cinquième étage gauche avec ascenseur à grille coulissante comme d’antan,
un peu bourge, un peu bohème en même temps.
Vous voyez le genre.
Métro Bonne Nouvelle à un demi jet de pierre.
Dixième arrondissement.

C’était l’appartement du couple avant qu’il explose chambre à part.
Rupture, amertume, rancœur, mouchoirs et reproches en veux-tu en voilà,
tout le monde connaît ça. Même votre serviteur, non je n’en parlerai pas.
Résultat, Sarah Volp, née Dielman a racheté à l’éphémère mari,
moyennant crédit, sa part de murs blancs,
de portes en pin décapé,
de parquet vitrifié,
de baie vitrée,
bref des cent soixante-quinze mètres carrés habitables (loi Alur) qui,
hors une invraisemblable quantité de livres
(des services de presse pour la plupart),
et quelques tailleurs, siglés quand même,
sont aujourd’hui son seul signe extérieur de richesse,
dans ce quartier populaire certes (resto chinois un peu graisseux au rez-de-chaussée),
mais de richesse quand même.
Et la voilà propriétaire d’une dette légalement contractée
auprès d’une usurière banque.

Un peu jazzy disais-je.

 
      Peter Sprague


Dimanche matin (enfin, je dis ça mais il n’est pas loin de midi).

Hasard, c’est la musiquette “Favorite things” encore !
À croire que.

Donc, Sarah Volp, née Dielman,
(mules à pompon orange et évanescente robe de chambre aubergine
frappée de lotus vert jade, en tous cas sur l’épaule droite),
soliloque en pensée, mais en pensée seulement,
sur les affres des humeurs qui lui embuent le cerveau.

Un peu éclatée de l’âme, Sarah.

Tête en vrac, mais aussi digne que possible,
dans le sofa de l’appartement accroché au cinquième de la rue de Mazagran,
elle s’envoie dissoute dans un grand verre d’eau de Vittel
une double ration d’acide acétylsalicylique,
plus communément connu sous le vernaculaire vocable,
typo blanche sur fond marine, Alka-Seltzer.
C’est que la soirée confinée fut un brin arrosée.

Elle rêve un peu d’existentiels de cartes postales,
de magazines bien-être, de choses comme ça.
Comme elle, on se surprend à bâiller,
on fait ça parfois quand on s’ennuie ou qu’on n’y croit pas.
Elle a ce matin la peau moins pêche, plus blanche.
Bref, elle est pâlichonne et n’a pas vraiment la pêche.
Les cheveux en bataille sont restés roux bien sûr,
mais ils ont l’allure un peu grasse des sauts du lit problématiques,
et Sarah est autrement blême que de coutume.
Dort comme un peu de bleu sous la peau sans le carmin aux lèvres.
Et le mascara qui doucement rejoint les commissures d’une bouche qui vire à l’amer,
délaisse celles de paupières gonflées de reliquats alcoolisés.
(ouf ! j’y suis arrivé…)

Trois gouttes de démaquillant et, dans le désordre,
un nuage de blush mandarine,
imaginons,
un trois rien de shampooing,
un coup de brosse pour démêler tout ça,
et ça pourrait repartir, mais non, pas envie.

On la laisse là à son désespoir obligatoire.
Confinée.


Plus loin, Simon Dahlem émerge.
Pas besoin de faire un dessin,
un homme qui revient d’un rien de sommeil ou d’ennui n’en a pas besoin,
un vieil homme encore moins.
C‘est qu’il croit souvent,
même si des restes de passion surnagent encore,
avoir fait le tour de sa vie, et c’est pas toujours très beau à voir.

Simon Dahlem voudrait un peu d’obscurité
pour héberger un morceau de rêve qui lui reste, mais non,
un trait de lumière tombe silencieusement,
sans excessive générosité, de la fenêtre sur l’oreiller,
mais c’en est déjà trop,
vive douleur du temporal droit.

Tout habillé sur le canapé, Simon.
À peine s’en est-il aperçu qu’il jette un œil contrarié
à un flacon qui gît à ses pieds. Boukha. Vide.

Et déjà, dans sa caboche encore en demi sommeil,
c’est Rachmaninov et Dostoïevski qui s’en jettent un dernier
comme il aime grogner.
Le dégoulinant romantisme du second concerto en do mineur opus 18 de l’un
qui rend visite à la folie baroque des Possédés de l’autre.
Le joyeux éthylisme Russe, comme il dit.

Simon Dahlem n’est pas russe.
On ne peut pas, répète-t-il souvent, être tout à la fois.
Comprenne qui pourra.
Du reste, l’éthylisme russe n’est pas joyeux.
Dépressif. Exaspéré. Désespéré. Glorieux, oui, mais pas joyeux.
L’éthylisme russe est une soûlographie
que l’homme adresse à Dieu au moment de le tutoyer.
Non, je rigole.
Il faut bien se donner l’une ou l’autre occasion de pleurer.
Il arrive parfois à Simon d’être un peu lyrique,
voire un brin grandiloquent.
Incohérent même de temps à autres.
On l’aime comme ça ou on ne l’aime pas.

Là, il tangue, il se lève et il tangue.
Temporal droit. La vengeance de la Boukha.
Il hésite. Pantalon froissé, chemise n’en parlons pas.
Un peu de soleil blanc et des bois de bouleaux dans la tête.
Un peu de Pologne où il n’est jamais allé.
Un peu de.
On parle d’autre chose.

Et cette musiquette qui lui prend la tête, “My Favorite things”…

 
 
      Baqir Abbas




Plus loin encore.
Le docteur Geldfeld, couché sous son ventre sur le dos,
dort encore.
Ou c’est plutôt qu’il ne s’est qu’à peine réveillé.

Rien encore dans les oreilles.
Il plane dans ces régions de la nuit où ne règne que la lune.
C’est un choix qui ne dépend que du sommeil.
Mais il va bien falloir se lever.
Peut-être écrire un peu.

Il fait ça, écrire, Anatole Geldfeld, ne sait pas trop pourquoi,
à propos de ces choses, selon lui assez rares, qu’il ne connaît pas.
Il n’y arrive jamais, lui non plus.
Allons. Une semaine l’attend comme elle attend tout le monde.
Et, comme c’est souvent le cas,
il n’y a chez Anatole Geldfeld aucune impatience à la voir naître.
Fatigue déjà.
Confiné ou non, quelle différence ?
Il se rendort.





Dans son appartement, au rez-de-chaussée, là-bas,
dans le jardin poussent les lilas.

Irina, la vieille mère de Volp, née Serkin,
cherche dans sa cuisine un rayon de soleil qui lui réchaufferait le dos,
le temps de préparer ceci cela qui pourrait plaire à son fils András
(parce que, oui, Volp se prénomme András)
dont elle a, ce matin, regardé une unique photo, extraite d’un tiroir,
elle ne s’en souvenait pas.
Des fois qu’il viendrait comme il l’a promis.
Mais toujours il promet.
Ensuite, c’est toujours sans suite.

Aujourd’hui pourtant, elle a la conviction que oui.
Et elle se sourit,
se regarde sourire dans le dos brillant d’une cuiller
qu’elle vient de laver, de rincer, d’essuyer.
La vaisselle, quoi.
Un geste pour mettre en ordre ses cheveux.
Un peu de curry aussi.
Il aime ça, le curry, son András.
Elle en fera double portion, des fois que le frère viendrait lui aussi.
Depuis sa séparation d’avec la Sarah, il est trop seul, reste trop seul,
et caetera.
Elle ajoute trois mots à une liste de courses à faire. Ne pas oublier.

Irina écrit sans cesse des listes
qu’elle colle à l’aide de magnets sur la porte du frigo.
Des listes de ce qu’elle fait,
de ce quelle oublie,
de ce dont elle se souvient,
des souvenirs à ne pas oublier,
des numéros de téléphone qu’avant elle retenait,
les rendez-vous chez son amie coiffeuse, aussi.
Parce qu’elle a bien repéré que la mémoire se faisait un peu la malle ces derniers temps.
Alors, les listes lui servent de béquilles.
C’est elle qui le dit.
D’ailleurs, ces mémos tenus par ces magnets sur ce frigo,
elle les appelle ses béquilles.
C’est dire.
En vérité, ça ne dit rien que les quelques mots de rappel qu’ils contiennent.
Faut pas juger.

Mais aujourd’hui András viendra.
Et son frère aussi peut-être.

Irina ne sait pas qu’elle est confinée.
Elle est chez elle, c’est tout.
Et elle leur prépare à manger.

Elle remonte le mécanisme d’une petite boîte à musique.
Elle aime bien.
C’est doux.
C’est comme ça…

 

 

      Youn Sun Nah





Chez Volp,
Volp est absent.
La platine laser nous rappelle en boucle qu’il n’y a plus besoin de désir
pour que la musique résonne.
Ça se fait sans envie, automatiquement.
Suffit de ne pas couper le flux au moment de quitter, ça continue.
Volp, quand il s’agit de musique aimerait que ça ne s’arrête jamais
quitte à s’en user les tympans même quand il est absent.
Alors, la note d’Edf, vous savez…
On peut se permettre ça quand on n’a pas les moyens.

Sur les murs patafixés du séjour du troisième étage, rien a déclarer.
Les mêmes pages raturées qu’hier, avant-hier, la semaine dernière
et le mois passé.
Un peu plus de colère
en même temps qu’une abnégation qui fait peine à lire,
le chef-d’œuvre attendra.
Le fantôme de n’avoir rien à dire, ni donc à écrire, menace.
Volp fait mine de l’ignorer mais il sait, et n’ignore pas le savoir.
Mais il pense qu’il faut parfois se mentir pour survivre.

La cuisine est toujours aussi dévastée
– on ne juge pas, on est à chaque fois un peu étonné, c’est tout –
quelques restes de restes attendent d’être réchauffés.
Sinon, rien.

Volp a quitté les lieux les laissant aux charmes lascifs de la musique cubaine abandonnée là.
Sous son chapeau gris, il a la tête ailleurs.
Il rêve sans se l’avouer de rencontres irrisées.

La cheville lui fait mal encore, mais pas de quoi.
Alors, il tente de marcher droit,
de masquer le bancal mouvement que la douleur impose,
histoire de s’en moquer,
aux douloureux.

On n’y songe pas mais Volp entretient une manière de fierté qui lui va bien,
un peu dandy un peu zazou.
On n’est pas là pour être vulgaire, dit-il parfois.
Un peu jazz négligé mais pas trop surtout.
Il tente donc de marcher droit, bien que déhanché façon Cuba, en rentrant chez soi.
Aux aguets d’une bagnole de flics qui lui demanderaient.
Il rase un peu les murs.
Il doit rentrer rue Ramponeau.

Il avait promis pourtant, hors confinement, de venir serrer sa maman.

Musique !

 

 

      Nicolas Jules



À demain pour une dernière journée ?



Au même moment,
la chat Nabucco, robe rousse et gris souri (un comble !) rentre au bercail,
une discrète griffure dans le dos et une lenteur surjouée.
Silence à la maison,
il se pose,
le canapé et le rayon de soleil lui prodigueront du bien,
l’odeur alcoolisée de Simon, c’est moins sûr.
Simon grogne, Nabucco ce matin ne miaule pas.
C’est dimanche, c’est bien.



Le Semainier de Volp (5/7)

Chroniques volpiennes Posted on 1 mai 2020 11 h 58 min

JOUR 5

Et là, hop ! Volp se met à danser.
Il fait ça parfois. Comme il peut. 
Aujourd’hui, c’est cahin-caha, la cheville couine un peu, mais ça va.
Alors, prudemment, il danse.
Et chante aussi.
Pas très juste, mais ça ne le préoccupe pas, on n’est pas à l’Opéra.
Du reste, Volp n’aime pas trop l’Opéra. Sauf une fois.
C’était d’un compositeur tchèque. Il ne se souvient pas.
Il demandera à Simon. Simon, lui, connaît bien ces choses-là, il se rappellera, Simon.

Là, rue Ramponeau, c’est encore l’aube,
ou quelque chose comme ça, et il danse et chante donc. 

On est chez lui entre cuisine et salon,
c’est pas très grand, on vous l’a dit peut-être déjà, je ne me souviens pas,
mais, dès lors qu’on écoute, qu’on prend la peine de rêver,
c’est aussi vaste que le Village Vanguard de New-York, ou peu s’en faut,
même si le Village Vanguard est petit, cent-vingt places à tout casser…

Volp imagine et rêve ça, en tous cas.
Et quand il rêve, Volp, tout devient réalité.
Il est comme ça.
Une voix, une guitare,
ça lui prend des allures de big band à la Thad Jones & Mel Lewis,
et on est projeté au Blue Note, 131 W 3rd St, New York,
ou à la Zorra y el Cuervo Jazz Club, à La Habana, Cuba,
rythmes lassés, guitares lascives, trompettes,
et le joyeux bordel de Cuba,
et les femmes qui fument des Habanos effilochés pour faire la nique aux soumissions. 
C’est dire l’imagination de Volp…

Là, c’est Melissa Laveaux, guitare et voix.

      Mélissa Laveaux


Et Volp pousse plus encore, sans respect de la paix des autres, le volume de la hi-fi,
ondule un peu plus ostensiblement malgré la patte qui fout le camp.
Les voisins, confinés, n’apprécient, on s’en doute, que modérément.
Les gens tout de même !

Dans la cuisine, dans un wok à deux balles rapporté d’on ne saura où,
au cœur d’un filet d’huile de sésame grillé,
trois quatre sardines en ont fini de s’inquiéter. 
Reliquats de repas.

Et s’obstine la musique.
Suffit parfois d’une poignée de décibels pour vous chanter une vie, s’est dit Volp.
Alors il danse,
jette de temps à autre un regard au grand miroir qu’il déteste (je voudrais vous y voir),
posé vertical à même le sol du hall d’entrée faute d’avoir pu y être accroché,
mais où voudriez-vous ? la place manque, étagères et livres un peu partout. Il y jette parfois un regard et c’est sa silhouette un peu lourde qui lui adresse un clin d’œil.
Ça lui permet de ne vouloir pas être là, ça lui permet de danser, quoi.
Seul chez lui. De s’oublier ?
Mais on s’égare.

C’est pas tout ça.
En réalité, Volp, s’il écoute l’éternelle musiquette “Favorite things”,
c’est en enfilant une ultime veste qui indolemment pendait
sur un cintre dans le ventre d’une garde-robe improvisée
(tissu à fleurs et structure en bambou),
qu’il ondule et passe à la cuisine piquer
un peu de la chair d’une froide sardine. 

C’est que le rêve s’épuise et qu’il va falloir se bouger
si on veut payer ce loyer déjà très en retard.
Chercher de quoi.
Même si Simon, le vieux bouquiniste-épicier-caviste-trafics-en-tous-genres,
propriétaire du lieu Ramponeau, ne manque pas de patience.
Ça fait partie de ces choses que Volp aime chez Simon.
On a beau dire, ça facilite. 

Mais un samedi ? Trouver du turbin un samedi ?
Et puis, Caramba, on est confinés, tout est fermé !
Autant dire, zéro chance d’en trouver.

Alors, laser ! Musique !
Chauffe, Bobby !

Bobby McFerrin, voix (et c’est tout).

      Bobby McFerrin


Alors ? À demain ?




Le semainier de Volp (4/7)

Chroniques volpiennes Posted on 30 avril 2020 15 h 51 min

JOUR 4

 

      Jeanne Added & François Thuillier

Quatrième jour. Ou alors il se trompe.
De confinement, de mise à l’abri, de liberté surveillée.
C’est comme vous voulez.
Tout ça ne veut rien dire d’autre qu’ennui.

Dans le quartier, un nouveau folklore embarrassant.
Des applaudissements. À heure fixe. Vingt.
On applaudit ceux qu’on n’a pas respectés depuis des ans et des ans.
Volp se trompe peut-être,
mais il aimerait révoquer cette évitable grégarité.
Une impudeur de Sauve qui peut, s’est-il hier soir murmuré.
Il n’est pas rare que Volp se trompe,
mais là, rien n’est moins sûr.

Par ailleurs, la musiquette prend un peu de chien.
Comme un côté perdu, désabusé.
Des prudences sans mouvements, et pourtant…
Jeanne Added et François Thuillier.
Comme si l’une (l’un) s’emparait du souffle de l’autre.
Et pourtant.

Volp écoute. Avec attention.
Embrocation de pois surgelés sur membre meurtri.
Un début de déhanchement même,
malgré la cheville pourrie.
Qu’est-ce qu‘on n’inventerait pas pour se sentir vivre.
Écouter. Regretter parfois de n’avoir pas entendu.
Lascivité perdue.
Comme une envie de.
Non Volp n’en parlera pas.

Ça se termine sur un essoufflement discret, si discret, du tuba.
Une apnée.
Crépusculaire.
Volp n’en revient pas.
Volp ne revient jamais de rien. Ni d’ailleurs.

Il est passé midi déjà.
L’heure a changé depuis le confinement.
Le temps désaccéléré.


Autre chose :
on ne va pas en faire plus longtemps mystère,
Volp écrit.
Depuis longtemps.
Des livres. Parce que pour lui, écrire, c’est des livres.
Il en écrit d’imaginaires jamais mis en chantier,
pas l’ombre d’un incipit même,
il en écrit de vrais qu’il parvient parfois à terminer.
Jamais trouvé le moindre éditeur pour autant.
L’un ou l’autre opus aurait, pense-t-il, valu le coup, mais non.

Ça ne va pas se vendre. Les temps sont durs
disent les éditeurs plus très entreprenants
à propos des temps qui les ont rendus si prudents.
C’est qu’il faut que ça se vende, les bavardages,
des fois que s’y trouverait une idée. Et que.

N’empêche, Volp continue.
Sans plus de rêve, ou alors un fifrelin,
sur son ordi comme il dit ou dans des carnets, à l’encre,
ça ne mange pas de pain, un fifrelin.
Il s’y remet de temps en temps,
un peu plus souvent que de temps en temps,
et il patafixe alors aux murs du séjour les pages dont il n’a pas honte.
Une manière comme une autre de s’encourager.

Mais le lendemain, déjà une nouvelle honte survient
et il rend aux murs leur initiale relative virginité,
le temps d’y en patafixer d’autres qui suivront très vite le même chemin.
Il aurait mieux valu en avoir honte d’emblée.
Se dit-il.
Mais c’est irrépressible.
Il tape, il relit, il colle ou punaise, il déchire. Et on reprend de zéro.

Ainsi va la vie de Volp, aspirant écrivain.
Chez lui, au troisième étage, c’est une caverne pleine de livres et de papiers jetés.
Il y a contagion.
Et de jazz aussi.
Et de musique en général.
Sauf militaire. Volp n’aime vraiment pas toutes ces choses qui.
Jamais été troufion.
On dira ce qu’on voudra mais, réformé, il l’a échappé belle.
Mélomane, jazzophile un peu éclairé,
et, par souci d’utopie, écrivaillon satellitaire,
pas vraiment le profil.
Disons comme ça, oui.

Le docteur Geldfeld, croisé l’autre soir, dit :
“Il est comme le petit garçon qui veut être routier
parce qu’il est né dans un nid de camions.
La question, dans les deux cas, de Volp ou du petit garçon, c’est l’ailleurs”.
Volp n’en a pas.
C’est du reste pour ça qu’il veut s’en inventer.
D’où le jazz.
Il a quarante-sept ans mais il fait mine d’ignorer
qu’à quarante-sept ans, on ne peut le plus souvent s’inventer
que ce qu’on connaît déjà. C’est ce qu’on dit en tous cas.
Les autres sont des aventuriers.

Vous trouvez ça triste ? Si vous saviez.
Tout ça, Volp sans doute, n’en doute pas,
mais il veut repousser les frontières et croire que, oui.
Ou que, non, parfois.
Là, il s’est imposé un défi. Un roman comique.
Le sujet central : la mort. Volp aime les contradictions.
Un peu trop parfois.
Pourtant, pour lui, tout ça est très logique.
Après avoir raté ses romans tristes sur la vie, quoi d’autre? 

Mais le temps passe.
Quand on a du temps, on le dépense vite.
C’est comme l’argent.
(Philosophie de bistrot, je vous avais prévenu).

Trois petites notes sur un improbable blog
et puis s’en vont.

Cuisine.
Et jazz.
Jazz et cuisine.
Ç’aurait été bien de faire un peu la fête,
inviter ceux qu’on n’invite pas. Ou alors jamais.

Là, ce sera Jazz.
Histoire de.
Un peu vénéneux, un chouya désappointé.
Tabac et quoi d’autre ?
Blessé.
Qui a dit « triste » ?
C’est 1939, c’est Berlin.
L’illusion de Berlin.

Ça fait mine de n’avoir peur de rien.
Mais comment ?


      Rosemary Standley


Jazz.
Et c’est Volp qui tente de respirer.
Le docteur Geldfeld, lui, aime beaucoup Arcangelo Corelli (1653-1713).
La Follia.
Il l’écoute un peu plus que souvent quand il est seul.
Il est toujours seul.
Et il se met parfois à danser.
C’est bien, La Follia.
C’est quand même un peu jazz, non ?
Volp pense que oui, c’est résolument.
Mais personne ne lui en a posé la question.
Alors voilà.


Mais ses choses préférées ?

Un épuisement peut-être.
Se demander.

À demain ?



Le semainier de Volp (3/7)

Chroniques volpiennes Posted on 29 avril 2020 12 h 29 min

JOUR 3

Ça y est, voilà qu’elle lui revient.
Comme si elle était née de ce confinement.
Ça fait trois jours qu’elle le hante.
Avec sa complicité, sans doute, mais elle le hante,
la musiquette des Favorite things.
À force d’en être privé par les circonstances,
Volp rumine ces choses préférées auxquelles il ne songeait jamais.
On ne pense pas assez aux petits bonheurs dont on ne se prive pas, se dit-il.
Jusqu’au moment où on en est privé.
Volp n’est jamais, quand il pense, avare de ces banalités.
Il est comme ça.
Il prend pour de la philosophie la moindre de ses ratiocinations.

Alors, il la réécoute en boucle, la musiquette My favorites things.



      Elise Caron & Sylvaine Helary


Une voix, une flûte.
Ben non, pas une voix une flûte.
Une voix, des flûtes.
Ben non pas une voix, des flûtes.
Des voix, des flûtes.
Mais deux musiciennes.
Il s’emmêle un peu les pinceaux, Volp.
Une chanteuse, une flutiste, ça vous va ?
Faut tout vous dire !
On n’en dit pas plus.

Affaissé sur son sofa rouge,
dans les oreilles la musiquette par Caron et Helary,
(ça vous caresse gentiment les tympans, sans agressivité, sans génie non plus),
Volp essaie de se sentir bien.
Embrocation de petits pois surgelés dégoulinant sur la cheville…
Oups ! j’ai oublié de vous parler de l’incident Dahlem.

C’est qu’il ne supportait plus, hier soir, de rester assigné à résidence.
Alors, il est un peu sorti, le Volp.
Une petite virée en catimini chez son ami Simon Dalhem,
le vieux bouquiniste qui fait aussi office d’épicier de nuit,
de caviste,
et de toutes sortes d’autres choses,
dont on ne parlera pas ici,
sait-on jamais.
Ouvert jusqu’à pas d’heure.
Je vous filerai l’adresse, si vous voulez.
Mais discrétion, hein !

Volp ne sait jamais trop s’il y vient pour acheter ou pour vendre.
Il n’a jamais saisi la nuance. 
Pour lui un type vendu est toujours un type acheté.
Ou alors inversement, se dit-il quand il se dit.
Volp, dès lors, ne sait jamais, disais-je.
Tellement à acheter et presque jamais rien à vendre.
Quand il lui arrive de s’en rendre compte, il achète en rêve,
ou alors, parfois un peu vraiment, des broutilles pour des étagères,
parfois trois fois rien de plus, parfois pour un cadeau,
jamais ce qu’il aurait aimé.
Ou alors, c’est une partition, la dernière, il se jure que ce sera la dernière,
de Benny Goodman, comme ça.
Mais le plus souvent, il se contente de boire une petite boukha avec le vieux Simon.
Comme hier soir.

Ils n’avaient pas vu grand monde de la journée. Les circonstances…
Alors, ils ont parlé, parlé.
De ce qui n’existe pas, de la santé de Simon, de musique,
de ce qui ne va pas.
Ils sont intarissables quand ça part par là.
Ils ont tapé sans modération dans le flacon de boukha, l’ont tué.
Puis Volp s’en va, Salut Simon.
Et là, ça claudique ferme.
On s’en fout, bien sûr qu’on s’en fout, mais ça craint un peu quand même.

Et il entre dans la nuit flottante qui le sépare de Ramponeau.
Et du troisième étage.
Si on y prête attention, on le découvre un peu pathétique là, Volp.
C’est le dernier verre qui lui ravage la tête
et l’idée du clavier de Mehldau qui la lui mange.
My favorite things. Au piano.



      Brad Mehldau



Trois étages.
Bon, on y va ? Pas un peu qu’on y va.
Un, puis deux, puis trois.
On y est. Presque.
C’est alors que, sans crier gare,
le fait couiner puis chuter une sorte de coup de couteau en bas à gauche,
aux environs immédiats du pied, et le feulement d’une déchirure…
Volp affalé dans un imper gris au sommet de l’escalier a la cheville en feu.
Dans un gémissement de cric, il se redresse.
Tant bien que mal, et c’est pas du gâteau.
La boukha.

C’était hier soir. Ça ressemblait à cette nuit.

Et donc :
Volp essaie de se sentir bien.
Embrocation de petits pois surgelés dégoulinant sur la cheville…


Et Brad Mehldau.
Et c’est un gouffre qui monte.
Un gouffre ascendant.

À demain ?



Le semainier de Volp (2/7)

Chroniques volpiennes Posted on 28 avril 2020 12 h 10 min

JOUR 2

Et patatras, on est déjà demain.
Volp a dormi mais ne s’en souvient pas.
Un hurleur le réveille, c’est son réveil ou alors il se trompe.
Volp a aimé programmer son téléphone portable et c’est le chant d’un coq qui.
Bon, on n’est pas là pour juger.
Dernier ronflement d’espoir d’encore un peu, puis évanescente lucidité, il va falloir. 
S’arracher.

Volp somnambule vaille que vaille à fleur de savates direction la salle de bains,
rouge sang la salle de bains avec un lavabo blanc et on dirait qu’il saigne.
Mais halte obligée d’abord à la cuisine.
Papilles pas tout à fait remises d’un biriani avalé la veille,
langue encore un chouya préoccupée d’huile de sésame grillé.
Le dentifrice d’avant-sommeil ne s’est pas tout à fait défait des affres du dit biriani.
A dormi là et dort encore en catimini puis se réveille,
entre une dent qui se déchausse et une autre qui frise la carie,
un souvenir de gingembre et d’huile un peu cramée, c’est comme ça.
Pas très appétissant, non, mais c’est comme ça.

Et le café du matin ne fait rien pour arranger les choses.
Les haleines se superposent sans la moindre gène, ne se cachent pas l’une l’autre.
Pourtant, Volp tient à ce petit machin liquide noir qui tient dans une tasse
qu’il tient à l’instant dans sa main qui ne tient plus à rien ou alors à ne pas trembler.
On compte toujours un peu trop sur le café du matin.

Fin de baguette tranchée puis grillée à la poêle,
pas très branché électro-ménager, Volp, pas de micro-ondes, pas de congel, pas de toaster donc…

C’est pas tout ça, on continue, gelée de framboise dont il a,
avec des prudences d’horloger,
ôté une diaphane couche de moisissure, une transparence à peine un peu verte,
rien de plus.
Pain grillé, gelée de framboise industrielle sur film de beurre salé.
C’est frugal.
C’est avant la douche. C’est un moment d’ennui.

Aussi, Volp a-t-il posé sur la platine laser du séjour,
comme pour prévenir un chagrin qui, sait-on jamais, pourrait ressurgir ou naître,
devinez quoi ?


      Sarah Murcia



Ça dépote pas mal, Sarah.
Toute seule avec sa contrebasse, faut le faire quand même.
Rien qu’elle et l’instrument ! Vous imaginez ?
Et puis, avec ça, qu’est-ce qu’on fait ?
On fait ça, et c’est pas n’importe quoi.
Vous entendez ?

Là, Volp allonge un peu les jambes.
On grignote une fin de tartine,
on écoute, on se la repasse, deux fois, trois peut-être,
on a bien envie de s’en allumer une,
on hésite, et puis non, c’est le mois sans tabac,
alors on ouvre les fenêtres,
on songe en battant la mesure, on songe à quoi ?
Que c’était bien quand même, hier soir, My Favorite things
Mais le Bœuf Indigo fermé, ils exagèrent !

Moi, c’est quoi, au juste, se demande Volp, mes choses préférées ?

Et il se remet à rêver…

Que faire ? Aller au turbin ?
Mais le turbin de Volp depuis quelques mois, c’est d’en chercher.
Je voudrais vous y voir.

Et donc, c’est après une douche tant qu’il y en a encore,
que s’apprête à glisser Volp vers on ne sait trop quoi ou qui
qui lui proposerait de, ou alors non vous n’avez pas le profil.
C’est comme ça.

Heureusement, à cette heure il ne pleut pas.
Heureusement, parce que les grolles, hier soir, ont morflé
et que ne leur restent que des allures un peu tristes, de misère,
entre nous on peut se l’avouer.

Volp fait taire la laser.
Il est sur le point de sortir vers l’enfer
de la recherche d’un travail
où il n’y a rien à faire,
quand il se souvient.

La course, hier soir.
Le confinement.
Rester chez soi, la joie.
C’est gagné.

Et on recommence à vivre.
Laser !!!

My favorite things, mes choses préférées, c’est aussi ça.
Louis Sclavis. Clarinette basse.
Ondulantes ondées, se dit Volp, poète au rabais.

 

      Louis Sclavis


Il commence comme ça, ce confinement.
Volp ne s’en plaint pas.
Sauf le Bœuf Indigo, of course. Là, il enrage.
Mais doucement.


À demain ?



Le semainier de Volp (1/7)

Chroniques volpiennes Posted on 27 avril 2020 13 h 12 min

JOUR 1

C’est alors que Volp s’était mis à courir. 
Il faut dire qu’il pleuvait.
Il avait pensé “comme vache qui pisse”. 
Et on court dans ces cas-là où la pluie nous fait croire
qu’une fois qu’on l’aura prise de la vitesse, 
elle nous mouillera moins. 
Mais la vitesse lui disait que son grand imper gris n’y pourrait rien. 
Le grand imper gris qui flottait, si j’ose dire, le ralentissait
et la pluie gagnait du terrain. 
Jamais assez de vitesse pour précéder la pluie, s’était-il dit.

Les gens qui courent nous étonnent toujours. 
Plus personne dans les villes ne court.
On marche vite, oui. 
Oh ça, pour marcher vite, on marche vite. 
Sans regarder ni ceci ni cela resté immobile sur le bord de la voie,
un homme qui pleure et se mouche pour faire mine de ne pleurer pas,
une femme qui en pleine rue finit de se maquiller,
la salle de bain était occupée,
ou alors un amant qu’on quitte
et on se reproche déjà de ne l’avoir fait que trop tard… Allez savoir.
On ne regarde pas.
Droit devant soi. On marche. Obstinément. Vite. 
Mais courir, on prend son automobile pour ça. 
Plus personne ne court hors son automobile. 
Enfin, n’exagérons pas.
Parfois, oui, on jogge en turquoise, orange et vert et jaune fluorescents,
et il faut que ça se voie,
sur le bitume et dans la pollution pour éviter le bitume et la pollution, mais bon. 

Parfois, aussi, c’est vrai, de manière plus classique,
plus sur son quant à soi,
costume trois pièces, valisette à la main,
on trotte, un peu ridicule,
en appuyant avant la pointe du pied le talon,
pour choper un tramway qui ne nous attendrait pas;
ça n’a aucun sens, ça n’attend jamais les tramways.
Vous imaginez, vous, un tramway qui vous attendrait ?
Du reste personne n’attend plus personne.
Sauf peut-être Volp, certains matins, quand il attend le tramway.
C’est en flânant qu’on attend. Ou immobile.
Alors, voir courir Volp, ce soir-là,
quand rien de rien ne rien,
ni plus ni moins, ni oui,
ça étonnait forcément.

Mais je bavarde, je bavarde. Venons-en au fait.

Si Volp courait, c’était pour rejoindre son chez lui,
ou son chez soi, c’est comme on voudra.
En tous cas, c’est rue Ramponneau dans le vingtième.
Arrondissement.
Et s’il fallait qu’il rejoigne son chez lui ou son chez soi c’est comme on voudra,
c’est parce que les autorités avaient soudain imposé à tous un confinement strict
qui prendrait son départ dans, voyons, trois petites minutes !
Une histoire d’épidémie au nom un peu barbare, aux trois quarts latin…
qui nous obligerait tous à rester cloîtrés jusqu’on ne savait pas encore quand.

Malgré l’urgence, Volp avait cessé de courir; il avait cessé de pleuvoir.
Ou alors c’était l’inverse.

Chez lui n’était plus très loin.

Il allait falloir se sécher,
sécher ce trop large futal avant de sans doute le jeter,
un peu trop long aussi, trempé jusqu’aux pieds,
essorer le grand imper gris qui n’en pouvait plus d’avoir trop couru.
Et puis ce chapeau qui s’était mis à ressembler à une méduse avec son ventre
qui lui coulait sur le front, le front de Volp, je veux dire.

D’ordinaire il aurait espéré un peu de jazz au Bœuf Indigo, le jazz club du quartier,
mais il était déjà fermé, le confinement venait de commencer.

Dernière ligne droite.
Rentrer chez soi, quatre étages d’escalier de pierre,
une tachycardie très momentanée n’allait pas outre mesure le bouleverser,
trouver la clé…
De la musique.
Négligence heureusement organisée, la radio chez Volp, reste allumée toute la journée.
Il aime, quand il rentre chez lui, la sensation d’y être attendu.
Il est un peu comme ça, un peu très seul, si vous me permettez.

S’affaler,
abandonner les flaques froides de ses grolles,
s’arracher le pantalon encore humide,
le reste, hors les chaussettes ruinées n’en parlons pas,
constater les dégâts du corps, s’affaler plus encore, tenter de dormir.
Se mettre sur le flanc gauche pour ne pas ronfler. 
C’est que Volp ronfle couché sur le dos. Un peu.
Mais un peu, c’est beaucoup trop.
Les voisins, ce n’était pas gagné.

Mais, avant de s’endormir,
sur France Musique, Volp entend encore quelques notes,
d’une mélodie dite du Bonheur.

 

      Julie Andrews


My favorite things, Richard Rodgers, Oscar Hammerstein II, 1959.
Julie Andrews

Il trouve ça un peu crincrin.
Penser, demain, à retrouver la version de Coltrane.

Mais non, Coltrane n’attend pas !
Voilà :

 

      John Coltrane

John Coltrane (soprano sax), McCoy Tyner (piano), Steve Davis (bass), Elvin Jones (drums).
Extase, étoiles.
Et plus, puisque affinités.

Puis, il se couche, s’endort.
Ronfle un peu, mais on ne va pas en faire un fromage.

Ça ressemblera à quoi, ce confinement ?



À demain ?




Confinement ou assignation à résidence et liberté surveillée ?

Partages Posted on 21 avril 2020 12 h 53 min

Je ne sais pas vous, mais moi, jour après jour,
je crois entrevoir que ce qui se révèle au cœur de ce confinement,
– censé nous avoir été imposé pour notre bien et le bien de tous
c’est ce certain glissement du sens des mots
en même temps que de celui de ce qui nous est
peut-être davantage infligé que, disons, salutairement imposé.

Ainsi, il aurait pu sembler intéressant, voire normal, naturel,
pour tout dire humain, en tous cas bienvenu,
que, confinés, nous ayons été consultés, accompagnés, aidés
et non pas surveillés, réprimés, infantilisés, menacés.

Un sentiment de solidarité sans doute, mais pas seulement,
nous aurait comme liés à la difficile décision prise par le Pouvoir
(car, ne nous leurrons pas, il ne s’agit ici que de pouvoir et non de gouvernance),
et nous aurions peut-être pu alors,
n’étant pas traités comme des gamins,
mettre dans la balance du confinement le poids de notre bienveillance.
Une espèce d’Union Sacrée, d’entente, de pacte, de Paix des Braves, en quelque sorte…

Il se trouve qu’il n’en a pas été, qu’il n’en est pas ainsi.
Le Pouvoir ne sait pas parler aux enfants. C’est définitif.
Moins encore aux adultes qu’il infantilise.
Sans doute cesserait-il, s’il y parvenait, d’être ce pouvoir arrogant
dont, à ses yeux, la nature même est d’avoir en tout raison.
Et de pouvoir dès lors imposer à tous cette raison.

Le confinement pour le bien de tous s’est tôt mué en assignation à résidence,
et nos allées et venues d’emblée confondues avec les principes de la liberté surveillée

Bientôt, nous est-il dit, un début de « déconfinement ».
Comprenne qui pourra ce mot qui doit sans doute être au confinement
ce qu’est la déconfiture à la confiture.

De quel déconfinement (progressif, comme il est dit) s’agira-t-il ?
D’un rabotage acquis de certaines de nos libertés,
mises à mal au cours de ces dernières semaines,
ou d’une restitution totale de tous nos droits ?
La mise en place pour le bien de tous de surveillances numériques
nous fait craindre le pire.
Comment le Pouvoir (ce Pouvoir-là !) pourrait-il demain se priver des privilèges
obtenus sans le moindre vote sous prétexte d’urgence ?
Comment pourrait-il opter pour une humilité qui ne lui ressemble pas
au détriment d’un autoritarisme qui,
même s’il aime à le cacher,
est sa vraie identité ?

Je ne sais pas vous, mais moi je trouve que ça ne sent pas bon la confiture.

À suivre.
Avec vigilance.



Un appel intéressant et qui concerne peu ou prou le même sujet, ICI



Autre chose.
Je vous donne à lire là ceci.
Qui nous interroge, j’imagine.

(…)
« Mais si c’était l’exil, dans la majorité des cas c’était l’exil chez soi. Et quoique le narrateur n’ait connu que l’exil de tout le monde, il ne doit pas oublier ceux, comme le journaliste Rambert ou d’autres, pour qui, au contraire, les peines de la séparation s’amplifièrent du fait que, voyageurs surpris par la peste et retenus dans la ville, ils se trouvaient éloignés à la fois de l’être qu’ils ne pouvaient rejoindre et du pays qui était le leur. Dans l’exil général, ils étaient les plus exilés, car si le temps suscitait chez eux, comme chez tous, l’angoisse qui lui est propre, ils étaient attachés aussi à l’espace et se heurtaient sans cesse aux murs qui séparaient leur refuge empesté de leur patrie perdue. C’étaient eux sans doute qu’on voyait errer à toute heure du jour dans la ville poussiéreuse, appelant en silence des soirs qu’ils étaient seuls à connaître, et les matins de leur pays. Ils nourrissaient alors leur mal de signes impondérables et de messages déconcertants comme un vol d’hirondelles, une rosée de couchant, ou ces rayons bizarres que le soleil abandonne parfois dans les rues désertes. Ce monde extérieur qui peut toujours sauver de tout, ils fermaient les yeux sur lui, entêtés qu’ils étaient à caresser leurs chimères trop réelles et à poursuivre de toutes leurs forces les images d’une terre où une certaine lumière, deux ou trois collines, l’arbre favori et des visages de femmes composaient un climat pour eux irremplaçable. » (…)


Ça date de 1947.
C’est un court extrait de La Peste de Camus.


À bientôt ?



Jusqu’ici tout va bien ?

Partages, Révoltes Posted on 14 avril 2020 11 h 43 min

Rentrer chez soi. 
On est allé acheter une baguette. Deux croissants aussi, peut-être.
Petit déjeuner en amoureux.
Imaginaire.

Se dire que tout va bien. 
Se sentir étrangement soulagé 
de n’avoir pas été interpellé (je devrais dire intercepté),
qu’on ne nous ait, cette fois encore, 
rien demandé d’où on vient, d’où on va, 
ni, si, en plus de nos papiers d’identité, 
on a une preuve du pourquoi on va là en venant d’ici 
et si on est bien celui qu’on prétend être.

Illustration : Roland Topor

Jusqu’ici tout va bien.
On est sorti de chez soi,
mais on s’est posé la question de savoir 
si on pourrait prouver que c’était bien chez soi.
On aimerait cesser d’être tendu, aux aguets.
On n’y arrive pas tout à fait.
Mais de quoi, nom de dieu, se sent-on coupable ?
Coupable de ce qu’on nous reprochera.
Parce qu’on en est là.

On est peut-être sorti d’ailleurs que de chez soi,
de chez une femme aimée, on peut rêver.
Et nous viendrait, calquée en gris, sur notre joie, 
la culpabilité de n’être pas où on en a le droit.
Le droit ?

Je n’avais donc pas le droit,
contrairement à ce qui était dit,
d’aller et venir à mon gré ?
Bien sûr que si !
Eh bien, non.

Liberté conditionnelle.
Seulement et seulement si.
Parce que, dorénavant, il y a des si.

Jusqu’ici tout va bien.
Mais il nous est dit que tout pourrait,
d’un jour à l’autre, basculer.
Alors, méfiez-vous !

On nous menace.
Mais qui donc nous menace ?
Sortir sans un sésame vérifiable est punissable. Et puni.
On nous infantilise.
Mais qui donc nous infantilise ?
A-t-on coché la bonne case sur notre attestation de déplacement dérogatoire (ces mots !) ?
On s’est trompé ? On a changé d’objectif ?
C’est punissable. Et puni.
On nous intimide. On nous humilie.
Mais qui donc ?
Ceux, sans doute, qui nous disent
que c’est pour notre bien !

Pour notre bien.
Leitmotiv prétendument irréfutable.

C’est pour leur bien qu’on sépare les amoureux ?
C’est pour leur bien qu’on isole même les plus fragiles ?
Les vieillards, les démunis, les addicts de toutes natures,
et j’en passe.
C’est pour son bien qu’on confine avec son bourreau la femme violentée ?

Jusqu’ici tout va bien.
On est sorti de chez soi,
mais on s’est posé la question de savoir 
si on pourrait prouver que c’était bien chez soi,
qu’on allait bien où on le prétendait,
que les achats de première nécessité en étaient.
Et si la laisse ne dépassait pas la longueur réglementaire.
Et si nous ne mettrons pas davantage de temps qu’il a été décidé.
Et si ce que nous faisons est autorisé ou interdit.
Par qui ?

On est inquiets.
C’est bien ce qu’ils voulaient.
Mais qui ?

Jusqu’ici tout va bien ?



Un jour après la nuit…

Partages Posted on 7 avril 2020 12 h 24 min

Illustration : Paola Piglia


Les autorités avaient ce matin-là déclaré retrouvée la “sanité” de l’air.
À la radio nationale d’abord, 
dans l’ensemble de la presse y compris télévisée ensuite.
Elles l’avaient fait – parce que ça, ça n’avait pas encore changé –
par le biais  d’un de ces communiqués volontiers ampoulés 
qui étaient la façon qu’avaient les autorités de s’autoriser une autorité.

Bref, on avait gagné,
dans le bras de fer qui nous opposait à l’épidémie,
le droit d’à nouveau librement respirer.

Les masques pouvaient dès lors être rangés,
on pourrait à nouveau se promener le nez au vent,
un bisou à la voisine, au voisin, 
ne rien éviter des embrassades, des proximités,
ne plus se méfier,
découcher, allez savoir…

Il n’y avait plus rien à craindre de l’air du temps.
Ça tombait bien, il faisait grand beau temps.
C’étaient des conditions idéales pour commencer à oublier les morts 
qui s’étaient dans les morgues entassés.
Le travail de résilience (dixit des “autorités” encore) pouvait commencer.

Alors, sortir ?
Alors, sortir.
C’est ce que, malgré son légendaire manque d’audace, 
Ferdinand Chabre décida de faire.

Et c’était vrai, 
l’air avait, semblait-il, retrouvé cette sanité évoquée par les autorités.
Il y avait un beau ciel dans le ciel
et les oiseaux étaient revenus.
En nombre, qui plus est.
Les merles chantaient, les martinets, n’en parlons pas
(et pourquoi donc n’en parlerait-on pas ?),
quelques mésanges dans un buisson fleuri aussi
s’en donnaient à cœur joie.
Et les femmes sans plus de masques avaient les jupes qui souriaient.
C’était le plein printemps,
mais avec un plus en plus.

Ferdinand Chabre se promenait,
goûtait sans mesure à cet immense et glorieux
je ne sais quoi
qui transcendait
tout ce qu’il voyait.
Jusqu’aux plus infimes choses.

Le bonheur était dans les détails.
Il croisa un groupe de policiers
sans ni casque ni armes ni contraventions même,
et qui le saluèrent,
c’est dire.
Le directeur de l’agence bancaire de la place de l’Hôtel de ville
avait installé sur le trottoir
trois transatlantiques et y accueillait ses clients
avec lesquels tout sourire il devisait.
Les étals de primeurs s’étaient tous convertis au bio…
Ferdinand Chabre n’en revenait pas.

Mais c’est la presse du matin qui lui réserva les plus grandes
et, en même temps, les plus belles surprises.
Le pouvoir avait, par décret avec effet immédiat,
interdit à la fois les riches et les pauvres,
obligeant les uns à donner aux autres ce qu’ils n’avaient pas,
jusqu’à ce qu’équilibre s’ensuive !

Mais aussi,
la pénibilité des plus durs métiers serait à l’avenir prise en compte,
les femmes se verraient remerciées, applaudies d’en être,
et la parité absolue devrait à l’avenir les rendre enfin libres de choisir,
de construire, d’inventer, au même titre que les hommes,
elles avec eux, eux avec elles,
la société mixte et tolérante à laquelle tout le monde aspirait.

Mais encore,
la vigilance se ferait aux frontières de la planète,
dans le respect non plus des États, mais des individus,
– qu’ils soient réunis en couples, en familles, en associations, en tribus –
dans leur intérêt.

Et puis,
les fleurs, les arbres, la verdure, les chats et les oiseaux
(sans que cette liste puisse s’imaginer exhaustive)
venaient d’être déclarés de première nécessité
et, en tant que tels, à protéger.

Mais surtout,
les experts financiers étaient condamnés
à mettre les coudes sur la table
et à s’enthousiasmer
du tournoiement des bras de la Grande Ourse,
en s’imprégnant de l’idée
(qu’ils ne comprenaient pas encore mais qu’un jour ils comprendraient)
que la vie n’est pas dans les cours de la bourse…
(Un poète, un jour, quelque part, avait inventé cette réquisition-là)

Cette dernière décision,
c’est dans les pages de papier rose du journal le Temps des finances
que Ferdinand Chabre, à sa grande surprise, en prit connaissance.

Sur ce, il alla,
guilleret, léger comme n’importe quelle plume,
prendre un cappuccino et un gâteau au rhum-raisins
dans la petite cafétéria au rez-de-chaussée de chez lui.

C’était un beau printemps, une belle vie.

Puis, la tête dans les étoiles,
il remonta les marches qui le séparaient de son petit appartement.
Le soir avait commencé de rosir le ciel bleu.

Ferdinand Chabre se doucha,
puis les dents,
et ces sortes de choses qu’on fait avant de, de, ou de.

Il se glissa dans son lit encore un peu défait du matin.
Il était là, qui dormait à côté de lui, pas encore réveillé,
un peu défait peut-être lui aussi..

Le soleil ne s’était pas encore levé.

Combien de jours encore à vivre confiné ?
Après avoir vérifié son stock de masques posés à côté du lit,
il se prit dans ses bras
et s’endormit.



Espoir, désespoir, ceci en contrepoint…



Nous aurions donc un avis…

Partages Posted on 4 avril 2020 17 h 09 min

On aurait un avis sur ce qui est en train de se passer.
Une épidémie, tout ça.
Et cet avis, ben oui, serait celui-ci et peut-être celui-là.
Bien en place, comme il faut.

Il se trouve qu’on n’a pas d’avis
dès lors qu’un avis suppose, quoi qu’on en veuille, une opinion…

Mais non.
Non, bien évidemment.
On n’a pas d’avis.
Ou alors un doute.
Vous savez, cette manière qu’on a d’être triste à propos d’une chose.
Ou de pas grand chose.

On n’a pas d’avis sur la maladie.
Comment pourrait-on,
quand elle se répand,
et que, se répandant,
elle échappe à ce qu’elle est initialement
pour devenir un événement ?

On regarde autrement les épidémies.
Les épidémies sont, en quelque sorte, des maladies institutionnalisées.

Il y a quelque chose de l’ordre d’une crise,
d’une guerre à mener se dit-on et nous est-il dit.
On sait, mais on fait mine d’ignorer ce qu’on sait.
On sait qu’on ne mourra pas.
Mais on tremble et on a peur.
On sait que, oui, le virus est là.
On en parle, en en sue, on en parlera.

On sait surtout que, encore une fois,
le pouvoir nous dira qu’il a mis tout en place,
qu’on a toutes les bonnes raisons d’être rassurés,
qu’il a (ce fut difficile !) trouvé une solution,
et que tout, comme avant, pourra recommencer.
Et nous serons soulagés de retrouver notre vie d’avant.
Et on se dira que oui, que oui, que oui…

Mais on aura oublié peut-être ce que voulait dire “recommencer”.
S’offrir le même infini bordel d’une soumission obstinément acceptée, voire désirée,
parce que c’est bien quand même d’avoir la paix ?

Recommencer sans rien changer ?

Et je regarde, là, au moment où je tente d’écrire,
un peu de ce ciel dans lequel semblent flotter trois oiseaux.
Je sais que, pas très loin, mais trop, respire une femme que j’aime,
mais comment on fait pour le dire ? pour le savoir même.
On ne sait pas même à quoi peuvent servir nos révoltes.

Et pourtant, ce n’est pas rien.
Recommencer.
Me (se) dire qu’il va falloir, si on veut que tout change, changer.
Y compris ma (notre) perception du danger.
D’une épidémie.

Désobéir.
Même si c’est “très cher payer”.



À l’heure où bêlent les moutons…

Amis, confluences…, Partages Posted on 27 mars 2020 10 h 34 min

Mais qui sommes-nous ?
Ou plutôt : que sommes-nous ?
Ou : que sommes-nous devenus ?




Illustration : Roland Topor


Ce soir, comme chaque soir depuis quelques jours
(depuis en fait le moment où les gens ont enfin pris conscience,
Covid 19 aidant, qu’ils en avaient grand besoin),
à vingt heures tapantes, les fenêtres s’ouvriront,
les balcons s’animeront,
il y aura des clameurs,
des clapings,
des chansons,
des déclarations d’amour.
Un artificiel barnum de bonnes intentions
adressé à ce qu’on appelle aujourd’hui,
dans un euphémisme désincarné,
le personnel soignant.

Parce qu’ils font ça maintenant, les gens.
Ils exorcisent leurs peurs en tapant dans les mains
pour dire merci à des gens pour lesquels,
il y a un mois encore,
ils n’adressaient qu’une indifférence à peine polie.

Il faut dire qu’ils ne savaient plus trop quoi en penser
avec toutes ces déclarations d’un gouvernement
qui ne faisait pas même mine de l’écouter
depuis des mois, depuis des années,
ce fameux personnel soignant.

Mais, depuis quelques jours donc,
depuis que ledit gouvernement les a confinés chacun chez soi
(je dis confinés, mais je pourrais tout aussi bien dire isolés, cloîtrés ou séquestrés),
depuis que, soudain, ledit gouvernement,
dans une funambulesque contorsion,
a déclaré sa flamme à tout ce qui porte blouse blanche,
depuis, surtout, que la peur les tenaille,
des hommes et des femmes disent, crient, chantent
merci ! à ce personnel soignant
dont ils craignent par-dessus tout d’en avoir très bientôt besoin.

Je ne dis pas que les soignants ne méritent pas ces applaudissements.
Je dis que cet élan est généré par la peur bien plus que par une réelle réflexion,
ou une réelle prise de conscience de leur importance.
Amour aussi soudain qu’intéressé donc.

On se rappelle la vague d’amour d’une même nature
dont furent l’objet les flics, ou tout ce qui y ressemblait,
aux lendemains du Bataclan.
Tous, comme par magie étaient devenus des héros.
Et, dans les rues, certains se sont pris à les embrasser !
Aujourd’hui,
tous ceux qui portent casque, casquette, matraque ou képi sont,
par les mêmes probablement, insultés quand ce n’est pas carrément caillassés.
On ne les a aimés que le temps de se rassurer,
que dans le but d’être protégés.
Amour qui ne se déclare que par besoin.

Loin de moi l’idée de mettre sur un pied d’égalité les flics et les infirmiers
– les uns trop souvent sont à l’origine des blessures soignées par les autres –
mais le soudain enthousiasme qu’ils ont pu susciter ou suscitent
me paraît un peu plus que suspect.

La reconnaissance du peuple a ses limites et, à peine née, elle songera bientôt à s’essouffler.
Le temps sans doute d’une épidémie.

Mais je bavarde.
J’avais commencé d’écrire ce billet pour introduire une tribune parue dans Libé, il y a une paire de jours.
Autrement plus documentée,
plus éloquente,
plus rageuse
que ces quelques mots que j’ai posés là.
Vitale pour tout dire.
Elle m’a été signalée par mon amie Gaëlle Boissonnard
dont j’ai déjà, ici même, relayé la délicatesse des travaux.

Merci de vous précipiter, de la lire
au départ de son blog
ou en cliquant ICI.



Une question

Partages Posted on 19 mars 2020 14 h 54 min

Et puis une autre…



Faites des femmes !

Partages Posted on 8 mars 2020 11 h 31 min

08 mars.
Journée des femmes
La belle affaire !

Comme le père Noël, le 25 décembre,
les femmes ont leur “journée”.

À la différence commerciale près
que le père Noël, bien avant Noël,
est attendu dès le mois de septembre.

On ne va pas chinoiser.

La femme,
pas besoin de l’attendre, 
elle est là, à disposition.
Elle nous est acquise.

Plus d’effort à faire.
depuis belle lurette.

À quoi bon dès lors déborder d’une petite journée ?
C’est le 8, et basta !

Les morts ont leur journée.
Les asthmatiques ont leur journée.
Les mères, les pères, les scolopendres, 
Les hippopotames en danger,
les marsupilamis gris,
les grandes marées,
les amoureux,
les laids,
les bonbons mentholés,
les moules et frites,
les stilettos,
les envies de rien,
les, les, les …

Aujourd’hui, c’est les femmes.

Et elles se plaindraient ?



Au-delà de la colère…

Partages Posted on 3 mars 2020 11 h 59 min

Au-delà de la colère, de la rage, de la révolte
(à mes yeux si compréhensibles et justifiées),
de la tribune de Virginie Despentes que j’ai relayée hier,
il m’a semblé intéressant, voire primordial,
d’en faire de même avec deux interventions sur le même sujet
(toujours dans Libération) de philosophes,
parues dans le quotidien ce matin.
Une manière de prolonger la réflexion initiée par la déchirure
de la romancière à laquelle je ne peux qu’adresser mon admiration.
Il n’est pas simple de hurler quand le silence ambiant
n’est pas seulement un silence mais un bâillon…
Il n’est pas simple de rester lucide dans la douleur.
Il n’est pas simple d’avoir du courage.
Ça n’a pas dû être simple, mais sans doute était-ce vital.
Merci !

Première contribution, donc :
Césars : ce que veut dire quitter la salle
par Fabienne Brugère et Guillaume le Blanc, philosophes

Puis :
L’ancienne académie en feu
par Paul B. Preciado, philosophe

Bonne lecture !



Rendre aux césars…

Partages, Révoltes Posted on 2 mars 2020 10 h 58 min

Je prends la liberté ce matin de relayer ici la tribune de Virginie Despentes
parue dans Libération ce lundi.
Elle fait suite à la cérémonie des césars de ce dernier samedi.
Pas plus que je ne ferai de commentaire
(mon envie de relayer ce texte a à elle seule valeur d’engagement),
je ne me suis permis de ne changer rien, pour en faciliter la lecture,
à la mise en page originelle.

À vous de voir.




“Je vais commencer comme ça : soyez rassurés, les puissants, les boss, les chefs, les gros bonnets : ça fait mal. On a beau le savoir, on a beau vous connaître, on a beau l’avoir pris des dizaines de fois votre gros pouvoir en travers de la gueule, ça fait toujours aussi mal. Tout ce week-end à vous écouter geindre et chialer, vous plaindre de ce qu’on vous oblige à passer vos lois à coups de 49.3 et qu’on ne vous laisse pas célébrer Polanski tranquilles et que ça vous gâche la fête mais derrière vos jérémiades, ne vous en faites pas : on vous entend jouir de ce que vous êtes les vrais patrons, les gros caïds, et le message passe cinq sur cinq : cette notion de consentement, vous ne comptez pas la laisser passer. Où serait le fun d’appartenir au clan des puissants s’il fallait tenir compte du consentement des dominés ? Et je ne suis certainement pas la seule à avoir envie de chialer de rage et d’impuissance depuis votre belle démonstration de force, certainement pas la seule à me sentir salie par le spectacle de votre orgie d’impunité.

Il n’y a rien de surprenant à ce que l’académie des césars élise Roman Polanski meilleur réalisateur de l’année 2020. C’est grotesque, c’est insultant, c’est ignoble, mais ce n’est pas surprenant. Quand tu confies un budget de plus de 25 millions à un mec pour faire un téléfilm, le message est dans le budget. Si la lutte contre la montée de l’antisémitisme intéressait le cinéma français, ça se verrait. Par contre, la voix des opprimés qui prennent en charge le récit de leur calvaire, on a compris que ça vous soûlait. Alors quand vous avez entendu parler de cette subtile comparaison entre la problématique d’un cinéaste chahuté par une centaine de féministes devant trois salles de cinéma et Dreyfus, victime de l’antisémitisme français de la fin du siècle dernier, vous avez sauté sur l’occasion. Vingt-cinq millions pour ce parallèle. Superbe. On applaudit les investisseurs, puisque pour rassembler un tel budget il a fallu que tout le monde joue le jeu : Gaumont Distribution, les crédits d’impôts, France 2, France 3, OCS, Canal +, la RAI… la main à la poche, et généreux, pour une fois. Vous serrez les rangs, vous défendez l’un des vôtres. Les plus puissants entendent défendre leurs prérogatives : ça fait partie de votre élégance, le viol est même ce qui fonde votre style. La loi vous couvre, les tribunaux sont votre domaine, les médias vous appartiennent. Et c’est exactement à cela que ça sert, la puissance de vos grosses fortunes : avoir le contrôle des corps déclarés subalternes. Les corps qui se taisent, qui ne racontent pas l’histoire de leur point de vue. Le temps est venu pour les plus riches de faire passer ce beau message : le respect qu’on leur doit s’étendra désormais jusqu’à leurs bites tachées du sang et de la merde des enfants qu’ils violent. Que ça soit à l’Assemblée nationale ou dans la culture – marre de se cacher, de simuler la gêne. Vous exigez le respect entier et constant. Ça vaut pour le viol, ça vaut pour les exactions de votre police, ça vaut pour les césars, ça vaut pour votre réforme des retraites. C’est votre politique : exiger le silence des victimes. Ça fait partie du territoire, et s’il faut nous transmettre le message par la terreur vous ne voyez pas où est le problème. Votre jouissance morbide, avant tout. Et vous ne tolérez autour de vous que les valets les plus dociles. Il n’y a rien de surprenant à ce que vous ayez couronné Polanski : c’est toujours l’argent qu’on célèbre, dans ces cérémonies, le cinéma on s’en fout. Le public on s’en fout. C’est votre propre puissance de frappe monétaire que vous venez aduler. C’est le gros budget que vous lui avez octroyé en signe de soutien que vous saluez – à travers lui c’est votre puissance qu’on doit respecter.

Il serait inutile et déplacé, dans un commentaire sur cette cérémonie, de séparer les corps de cis mecs aux corps de cis meufs. Je ne vois aucune différence de comportements. Il est entendu que les grands prix continuent d’être exclusivement le domaine des hommes, puisque le message de fond est : rien ne doit changer. Les choses sont très bien telles qu’elles sont. Quand Foresti se permet de quitter la fête et de se déclarer «écœurée», elle ne le fait pas en tant que meuf – elle le fait en tant qu’individu qui prend le risque de se mettre la profession à dos. Elle le fait en tant qu’individu qui n’est pas entièrement assujetti à l’industrie cinématographique, parce qu’elle sait que votre pouvoir n’ira pas jusqu’à vider ses salles. Elle est la seule à oser faire une blague sur l’éléphant au milieu de la pièce, tous les autres botteront en touche. Pas un mot sur Polanski, pas un mot sur Adèle Haenel. On dîne tous ensemble, dans ce milieu, on connaît les mots d’ordre : ça fait des mois que vous vous agacez de ce qu’une partie du public se fasse entendre et ça fait des mois que vous souffrez de ce qu’Adèle Haenel ait pris la parole pour raconter son histoire d’enfant actrice, de son point de vue.

Alors tous les corps assis ce soir-là dans la salle sont convoqués dans un seul but : vérifier le pouvoir absolu des puissants. Et les puissants aiment les violeurs. Enfin, ceux qui leur ressemblent, ceux qui sont puissants. On ne les aime pas malgré le viol et parce qu’ils ont du talent. On leur trouve du talent et du style parce qu’ils sont des violeurs. On les aime pour ça. Pour le courage qu’ils ont de réclamer la morbidité de leur plaisir, leur pulsion débile et systématique de destruction de l’autre, de destruction de tout ce qu’ils touchent en vérité. Votre plaisir réside dans la prédation, c’est votre seule compréhension du style. Vous savez très bien ce que vous faites quand vous défendez Polanski : vous exigez qu’on vous admire jusque dans votre délinquance. C’est cette exigence qui fait que lors de la cérémonie tous les corps sont soumis à une même loi du silence. On accuse le politiquement correct et les réseaux sociaux, comme si cette omerta datait d’hier et que c’était la faute des féministes mais ça fait des décennies que ça se goupille comme ça : pendant les cérémonies de cinéma français, on ne blague jamais avec la susceptibilité des patrons. Alors tout le monde se tait, tout le monde sourit. Si le violeur d’enfant c’était l’homme de ménage alors là pas de quartier : police, prison, déclarations tonitruantes, défense de la victime et condamnation générale. Mais si le violeur est un puissant : respect et solidarité. Ne jamais parler en public de ce qui se passe pendant les castings ni pendant les prépas ni sur les tournages ni pendant les promos. Ça se raconte, ça se sait. Tout le monde sait. C’est toujours la loi du silence qui prévaut. C’est au respect de cette consigne qu’on sélectionne les employés.

Et bien qu’on sache tout ça depuis des années, la vérité c’est qu’on est toujours surpris par l’outrecuidance du pouvoir. C’est ça qui est beau, finalement, c’est que ça marche à tous les coups, vos saletés. Ça reste humiliant de voir les participants se succéder au pupitre, que ce soit pour annoncer ou pour recevoir un prix. On s’identifie forcément – pas seulement moi qui fais partie de ce sérail mais n’importe qui regardant la cérémonie, on s’identifie et on est humilié par procuration. Tant de silence, tant de soumission, tant d’empressement dans la servitude. On se reconnaît. On a envie de crever. Parce qu’à la fin de l’exercice, on sait qu’on est tous les employés de ce grand merdier. On est humilié par procuration quand on les regarde se taire alors qu’ils savent que si Portrait de la jeune fille en feu ne reçoit aucun des grands prix de la fin, c’est uniquement parce qu’Adèle Haenel a parlé et qu’il s’agit de bien faire comprendre aux victimes qui pourraient avoir envie de raconter leur histoire qu’elles feraient bien de réfléchir avant de rompre la loi du silence. Humilié par procuration que vous ayez osé convoquer deux réalisatrices qui n’ont jamais reçu et ne recevront probablement jamais le prix de la meilleure réalisation pour remettre le prix à Roman fucking Polanski. Himself. Dans nos gueules. Vous n’avez décidément honte de rien. Vingt-cinq millions, c’est-à-dire plus de quatorze fois le budget des Misérables, et le mec n’est même pas foutu de classer son film dans le box-office des cinq films les plus vus dans l’année. Et vous le récompensez. Et vous savez très bien ce que vous faites – que l’humiliation subie par toute une partie du public qui a très bien compris le message s’étendra jusqu’au prix d’après, celui des Misérables, quand vous convoquez sur la scène les corps les plus vulnérables de la salle, ceux dont on sait qu’ils risquent leur peau au moindre contrôle de police, et que si ça manque de meufs parmi eux, on voit bien que ça ne manque pas d’intelligence et on sait qu’ils savent à quel point le lien est direct entre l’impunité du violeur célébré ce soir-là et la situation du quartier où ils vivent. Les réalisatrices qui décernent le prix de votre impunité, les réalisateurs dont le prix est taché par votre ignominie – même combat. Les uns les autres savent qu’en tant qu’employés de l’industrie du cinéma, s’ils veulent bosser demain, ils doivent se taire. Même pas une blague, même pas une vanne. Ça, c’est le spectacle des césars. Et les hasards du calendrier font que le message vaut sur tous les tableaux : trois mois de grève pour protester contre une réforme des retraites dont on ne veut pas et que vous allez faire passer en force. C’est le même message venu des mêmes milieux adressé au même peuple : «Ta gueule, tu la fermes, ton consentement tu te le carres dans ton cul, et tu souris quand tu me croises parce que je suis puissant, parce que j’ai toute la thune, parce que c’est moi le boss.»

Alors quand Adèle Haenel s’est levée, c’était le sacrilège en marche. Une employée récidiviste, qui ne se force pas à sourire quand on l’éclabousse en public, qui ne se force pas à applaudir au spectacle de sa propre humiliation. Adèle se lève comme elle s’est déjà levée pour dire voilà comment je la vois votre histoire du réalisateur et son actrice adolescente, voilà comment je l’ai vécue, voilà comment je la porte, voilà comment ça me colle à la peau. Parce que vous pouvez nous la décliner sur tous les tons, votre imbécillité de séparation entre l’homme et l’artiste – toutes les victimes de viol d’artistes savent qu’il n’y a pas de division miraculeuse entre le corps violé et le corps créateur. On trimballe ce qu’on est et c’est tout. Venez m’expliquer comment je devrais m’y prendre pour laisser la fille violée devant la porte de mon bureau avant de me mettre à écrire, bande de bouffons.

Adèle se lève et elle se casse. Ce soir du 28 février on n’a pas appris grand-chose qu’on ignorait sur la belle industrie du cinéma français par contre on a appris comment ça se porte, la robe de soirée. A la guerrière. Comme on marche sur des talons hauts : comme si on allait démolir le bâtiment entier, comment on avance le dos droit et la nuque raidie de colère et les épaules ouvertes. La plus belle image en quarante-cinq ans de cérémonie – Adèle Haenel quand elle descend les escaliers pour sortir et qu’elle vous applaudit et désormais on sait comment ça marche, quelqu’un qui se casse et vous dit merde. Je donne 80 % de ma bibliothèque féministe pour cette image-là. Cette leçon-là. Adèle je sais pas si je te male gaze ou si je te female gaze mais je te love gaze en boucle sur mon téléphone pour cette sortie-là. Ton corps, tes yeux, ton dos, ta voix, tes gestes tout disait : oui on est les connasses, on est les humiliées, oui on n’a qu’à fermer nos gueules et manger vos coups, vous êtes les boss, vous avez le pouvoir et l’arrogance qui va avec mais on ne restera pas assis sans rien dire. Vous n’aurez pas notre respect. On se casse. Faites vos conneries entre vous. Célébrez-vous, humiliez-vous les uns les autres tuez, violez, exploitez, défoncez tout ce qui vous passe sous la main. On se lève et on se casse. C’est probablement une image annonciatrice des jours à venir. La différence ne se situe pas entre les hommes et les femmes, mais entre dominés et dominants, entre ceux qui entendent confisquer la narration et imposer leurs décisions et ceux qui vont se lever et se casser en gueulant. C’est la seule réponse possible à vos politiques. Quand ça ne va pas, quand ça va trop loin ; on se lève on se casse et on gueule et on vous insulte et même si on est ceux d’en bas, même si on le prend pleine face votre pouvoir de merde, on vous méprise on vous dégueule. Nous n’avons aucun respect pour votre mascarade de respectabilité. Votre monde est dégueulasse. Votre amour du plus fort est morbide. Votre puissance est une puissance sinistre. Vous êtes une bande d’imbéciles funestes. Le monde que vous avez créé pour régner dessus comme des minables est irrespirable. On se lève et on se casse. C’est terminé. On se lève. On se casse. On gueule. On vous emmerde.”

Virginie Despentes, romancière



Éloge du doute

Et ceci ?, Révoltes Posted on 26 février 2020 12 h 28 min


Il y a cette nécessaire possibilité du doute qui aujourd’hui
– quand bien même on en entreverrait encore la saine nécessité –
se débine.

C’est que, dans ce qu’on nous présente comme le nouveau monde,
les certitudes sont dogmatiques,
et elles seules doivent, semblerait-il, nous guider.
Une nouvelle irréfutable bible, une monarchique liturgie,
des vérités de classe nous sont non pas proposées mais assénées
avec ordre de ne pas en sortir.
Pas une dictature bien sûr, mais une évidente propension à un autoritarisme
qui pourrait s’en révéler l’antichambre.

Il y a dans l’air du temps comme une obligatoire acceptation
de ce qui nous est imposé.

Les idées ont oublié d’en être et sont devenues des faits
qu’on veut déterminés, indiscutables, irrévocables.
Quitte à tordre le cou à la plus élémentaire des analyses,
elles cessent d’être des projections, ne sont plus des sujets de réflexion.
Elles ne se présentent plus que comme d’indéfectibles vérités.
Inutile de vouloir les jauger, en discuter.
Elle sont le fait du Prince et de sa servile cour d’ânonnants
chargés de nous dire et répéter où est dans le bien le mal
et où, par-dessus tout, dans le mal le bien.
Et nous voilà réduits (voudraient-ils) à ce triste catéchisme
de savoir sans renâcler ce qui, selon que le grand maître,
et les petits qui le suivent, sera bon ou mauvais pour nous,
avec pour critères qui décideront de ce bien-être
les ceci leur feraient du bien et les cela du mal.

Aux caniveaux, les questionnements, les interrogations.
Trêve de ces philosophies qui préféreraient aux réponses les questions.

Et si un doute nous vient, immédiatement le voilà suspect.

Parce que la tendance du jour est à la certitude.
Et que celle-ci ne peut nous être inoculée que par les néolibérales contraintes.

Ainsi nous est-il prétendu, contre vents et marées,
que seule une consommation toujours plus gourmande
pourra venir à bout de nos détresses…

On apprend aussi qu’acheter deux voitures sera toujours mieux
que n’en acheter qu’une;
le pire étant, pour sûr de n’en acheter pas.
Deux yaourts plutôt qu’un.
Un smartphone pour en remplacer un autre qui n’en a pas besoin…
Consommer.
Au détriment de la planète ?

Il se trouve qu’insidieusement ou, selon les cas,
avec de gros sabots,
il nous est suggéré que notre modèle
(celui auquel il est bon que nous nous pliions)
génère en lui toutes les vertus.
Et, par-dessus tout qu’il est le seul possible, le seul viable.
En douter serait une hérésie.
Une certitude en boucle assénée.

Et peu importe que ce modèle creuse chaque jour davantage
le fossé qui existe entre les plus riches et les plus pauvres,
puisque c’est au service des plus riches
que travaillent les gouvernements,
impatients que sont leurs dirigeants
de rejoindre leurs rangs.

S’assurer que les pauvres restent pauvres
(voire le deviennent plus encore),
c’est promettre aux très riches de le rester
(ou de le devenir encore plus)
afin, un jour, de pouvoir en rejoindre
la très sélective petite famille.
Au prix d’une définitive inhumanité.


À bientôt ?


Quelques lectures :

Sur le contrôle de nos vies – Noam Chomsky – Éditions Allia
Éloge de l’oisiveté – Bertrand Russell – Éditions Allia
Impliquons-nous (Dialogue pour le siècle) – E.Morin & M. Pistoletto – Actes Sud



Écologie de marché.

Partages Posted on 8 février 2020 17 h 27 min

Mais que signifie encore un mot quand la réalité qu’il est censé recouvrir est dévoyée ? 

Que reste-t-il d’une conviction quand, 
telle un drapeau sans plus de couleurs, 
elle est agitée à tout instant pour nous y faire croire,
alors même que ceux qui l’agitent n’y croient qu’à peine, 
ou le plus souvent, ne font mine d’y croire
que par amer mercantilisme ? 

On doute, on a de quoi douter, on découvre à son corps défendant qu’on se méfie.

Il y a aussi ces mots qui ne coutent pas cher à prononcer
et dont on croit qu’ils nous appartiennent soudain.
Dont on sait, en tous cas,
qu’ils sont la combinaison gagnante d’un cynique Jackpot.

La protection de la planète est devenue,
au rythme des appétits des hommes et femmes de marketing,
l’obligatoire tarte à la crème de toute communication
l’argument de vente qui fait bingo.
C’est que la chose
– les financiers ne s’y sont pas trompés –
met en appétit les consommateurs,
trop contents d’être déculpabilisés
à une époque où ce fameux respect de la planète
leur est asséné,
à juste titre mais à des fins douteuses,
lors du moindre petit achat…

On nous vend aujourd’hui de l’irrespect de la planète certifié bio
avec comme suprême plus produit (comme disent les publicitaires)
… le respect de la planète.
On fait venir par avion, de Chine, d’Amérique du Sud, de Nouvelle Zélande,
au prix d’une délirante pollution,
des produits prétendument bio et respectueux de la planète !
Empaquetés plastique, bien évidemment.
On croit rêver alors qu’on cauchemarde.

Il y a, dans ce cynisme financier, une morgue (dans tous les sens du mot !)
qui ramène l’homme à son mensonge,
à son incapacité à sortir du champ de ses habitudes.
Tant et si bien, que la solution plébiscitée pour réagir à la destruction (oui !) de notre planète,
n’est rien d’autre que de consommer autrement.
Pas de consommer moins.

L’idée d’une dé-croissance n’effleure pas l’esprit de l’homo de moins en moins sapiens.

Consommons, consommons.
Les grandes enseignes (j’y reviens)
nous assurent qu’elles respectent l’environnement
(ce qui est loin d’être démontré),
nous voilà donc vertueux !

Mais que signifie encore un mot
quand la réalité qu’il est censé recouvrir est dévoyée,
disais-je en ouverture de ce billet.

Pas sûr que le blé auquel s’intéressent les grandes chaines de l’agro-alimentaire
soit celui auquel on pense quand on se promène dans les champs.
Ou quand le pain n’a pas le goût amer de l’appauvrissement des terres.

Respect de la planète ?
On respecte les morts, c’est vrai.



Il y a cette image…

Partages, Révoltes Posted on 27 janvier 2020 11 h 17 min

“Un jour, avec amour, on plumera les vautours…”
Photo Cyril Zannettacci pour Libération


Il y a cette image aux relents désespérés d’insurrection.
Il y a cet homme, vraisemblablement jeune encore,
qui se dit qu’il n’a pas le choix, qu’on ne lui en offre plus,
et qui se bat pour s’en inventer un.
Un nouveau, avec quelque part un morceau de soleil.

Il y a cette image d’un drapeau.
Un drapeau, peu importe lequel.
Pas n’importe lequel.
Qu’on ne s’y trompe pas, ce n’est pas le drapeau français,
c’est celui d’une exaspération.

L’homme, vraisemblablement jeune encore donc,
y a écrit, comme une griffe,
Un jour avec amour on plumera les vautours…

Il y a cette question de n’avoir pas le choix qui taraude.
On l’entend un peu partout.
“On n’a pas le choix…”
Il nous arrive même de la lâcher quand,
lors d’une conversation,
on veut lâchement mettre fin au débat.

Le choix, on l’a pourtant.
Et l’homme au drapeau qui rêve de plumer les vautours le sait.
C’est par choix qu’il est là, c’est par choix qu’il exprime sa révolte.
Mais ce n’est pas par choix qu’il est désespéré.
Son désespoir est le nôtre,
et ce désespoir est le choix d’autres
qui volontiers nous prennent pour des billes.

D’autres qui ont décidé, depuis certaine Dame de fer,
qu’il n’y aurait plus de choix.
There is no alternative, clamait-elle en boucle.
Plus de choix d’une autre société,
un peu moins liberticide,
un peu plus partageuse,
un peu moins injuste.

Et on y est, dans cette société sans plus de choix que la réalité violente et clivante qui nous est imposée.

Nous restent les périodiques élections, dites-vous ?

Choisir une fois tous les quatre, cinq, six ou sept ans
et entretemps fermer sa gueule ?
C’est ça, le choix qu’on nous propose ?
Choisir au “moment X” entre quelques représentants d’une identique société, sans alternative,
une démocratie en résidence surveillée,
et puis n’avoir plus à rêver que de les plumer avec ou sans amour ?

Superbe choix, société de rêve, libertés cadenassées.

Il y a cette image.
Le drapeau sera parfois différent.
Mais ce sera toujours celui de l’exaspération.
Celui du choix fait de s’opposer à ceux qui veulent brader nos libertés.
Et les vendre aux plus offrants, les GAFAM sont de très bons clients.

Cette image, on risque de la revoir souvent.
Les couleurs seront autres, le talent du photographe différent.
Et les violences policières qu’elle suscitera plus que vraisemblablement
seront à l’image de notre détresse : sans modération.
Sauf si un miracle…
Peut-on seulement encore en inventer ?



Autruches, on triche !

Et ceci ?, Partages Posted on 11 janvier 2020 14 h 59 min

Franz Kafka, Georges Orwell, et quelques autres nous ont parlé de nous.

Amoureux de dénis en tous genres,
adoptant volontiers la posture des autruches,
nous nous sommes attachés à croire qu’ils parlaient des autres,
d’une autre société vers laquelle, certes, nous dérivions sans doute,
mais n’exagérons pas tout de même, nous disions-nous,
ce n’est pas pour demain.
On était sans doute sincères ce disant,
mais on craignait surtout qu’ils aient raison, Orwell, les quelques autres et Kafka…

On sait aujourd’hui que la société hyper formatée qu’ils nous promettaient,
était déjà sur les rails.
On constate depuis quelques années qu’elle est de fait déjà en place.

La démocratie n’est plus que l’obligation que nous avons tous d’obéir.
Tous, sauf ceux à qui nous devons obéir bien sûr.

Mais nous faisons mine, à tel point que nous en perdons la conscience.

Les lois ne sont plus que les reflets écrits des constats de nos soumissions,
puisque par avance nous nous plions
aux modes, aux humeurs, aux exigences d’un pouvoir
qui n’est plus même le pouvoir tel qu’on l’imaginait,
celui pour lequel ou contre lequel on votait, non.
Les lois sont des décrets programmatiques de nos futures grégarités
édictées par les grands papes de la finance et de la consommation.

On nous avait mis en garde
(Étienne de La Boétie, entre autre, dont j’ai souvent parlé ici sur ce modeste blog),
certains continuent de nous mettre en garde
(des philosophes, des sociologues surtout,
tels Edgar Morin, Alain Badiou, Noam Chomsky, Pierre Bourdieu,…).

Mais on voit bien que les GAFAM (Google, Amazone, Facebook, Apple, Microsoft) ont,
en même temps que l’intention, les moyens de nous “suggérer
de nouvelles servitudes auxquelles nous applaudirons.
Et ce, en l’absence de toute réaction qui ne soit pas veule
des politiques “démocratiquement élus” par nous.

Trop contents de faire partie du grand club des “gagnants”,
ils n’ont pas compris qu’ils sont eux-mêmes les serviles pièces
d’un grand puzzle, de l’immense inhumanité d’un monde
dont la grégarité est celle du profit :
le monde de la finance.

Pourquoi pas l’autruche après tout ? se disent-ils probablement.

On peut penser tout ça, y réfléchir.
Mais y réfléchir ne suffira pas.
Alors, quoi ?

Ceci, pour illustrer cela :

À bientôt ?



Les migrants croiraient-ils au Père Noël ?

Partages, Révoltes Posted on 6 janvier 2020 17 h 49 min

D’où vient que certain Père Noël, cette année, nous fasse honte ?

Je découvre la dernière et subliminale « pèrenoëlerie »
télévisée et cinématographiée de Coca-Cola,
exercice obligé depuis presque toujours pour le bien-pensant géant d’Atlanta.

On n’est pas déçu.
Toujours les mêmes bons sentiments.
Le Père Noël,
la petite famille middle-class bien blanche, bien comme il faut,
deux enfants bien sûr, et, oh surprise ! il s’agit d’un garçon et d’une fille !
Sourires béats, joies de l’entre-soi.
On attend un invité.
La famille modèle, quoi.
C’est du Walt Disney.
Ça dégouline d’évidence.



Pas besoin de la bande-son, elle dit ce qu’on ne voit pas,
mais que la multinationale veut nous faire croire.
Elle dit sans jamais l’avouer,
semblant s’émouvoir de la situation des migrants,
(le Père Noël lui-même en serait un, sauf que, ceci dit au passage, lui, on l’attend…)
à quel point elle a en elle
le gène de la manipulation,
et qu’il n’est pas honteux de tondre sur le dos des désespérés
la laine qui nous fait progresser
(comprendre : qui nous fait gagner des parts de marché).


Une certaine droite, très à droite, se déclare scandalisée.
Valeurs actuelles (actuelles, tu parles !) juge que Coca-Cola veut,
au travers de cette nouvelle campagne,
et c’est une honte, disent-ils,
favoriser l’accueil des migrants (je crois rêver) !

Ils viennent de quelle planète ces trolls-là pour dire telles inepties ?
Comme des vendeurs d’aspirateurs,
ils posent le pied pour empêcher la porte de se refermer.
Et cette porte, c’est justement celle qu’ils craignent par-dessus tout :
celle qui reste ouverte.
Paradoxe. Entendre sans jamais écouter. Et inversement.
Encore une fois, ils se trompent de combat mais,
ce faisant, ils font bien des dégâts !


Coca-Cola – ni gauche ni droite, donc droite, intérêts financiers avant tout, c’est tout –
n’a que faire des migrants.
Sauf qu’ils sont une belle source d’apitoiement
pour une société dont la multinationale est un des piliers,
ce néolibéralisme à contre-courant de la fraternité
à laquelle veulent nous faire croire les communicants de
la brune et chimique boisson.
Une fraternité, une solidarité désintéressée
qui n’existe que quand il s’agit de vanter et de vendre
un Père Noël
devenu VRP du grand capitalisme
… aux dépends des migrants justement.
Je me trompe ?


Alors, alors,
ceci, que nous vous proposons
pour tenter de dégager du subliminal un cynisme
qui s’offre sans efforts les atours d’une nouvelle morale
mais ne se préoccupe d’aucune éthique…

On a gardé la bande-son.


Sans aucune illusion,
mais sincèrement,
Belle année lucide à vous !



Toujours recommencée

Partages Posted on 30 décembre 2019 18 h 56 min



Elle est là qui s’essouffle.
Elle en a un peu par-dessus la tête de ce qui lui est passé sur le dos.
Elle ne demande qu’à dormir, qu’à aller se répandre ailleurs.

Au moment de mourir, épuisée, elle sait déjà, qu’elle renaîtra.
Ça ne lui procure aucune joie,
seules celles peut-être de l’espoir du jour où, 
Phénix fatigué, à nouveau, elle s’ébrouera.

Et où tout le monde,
vous, toi et moi, 
nous nous la souhaiterons, belle.
Sans trop d’espoir. 

Mais sait-on jamais, se dira-t-on.
Comme tous les ans.
Avec une innocence à chaque fois renouvelée.

Ce qui reste de pureté.


Belle, on vous la souhaite belle, sincèrement, cette année.

Elle est entre nos mains.
Qu’en ferons-nous ?

À tout bientôt.

Laissez-moi déjà vous présenter ceci :

Est-ce bien normal de demander à cette merveille-là
de protéger celle(s)
que nous n’avons fait que détruire ?
Celle(s)-ci :

Belle année à nous tous !

Sincèrement



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