On était entrés là.
On nous avait dit qu’il y aurait du Jazz.
C’était pas rien, le jazz, on attendait,
mais déjà on avait une telle envie d’aimer…

Je ne sais plus quand c’était. Ça importe peu, le temps.

Il y avait eu la scène vide pleine d’instruments.
Comme des gisants qui attendaient.
Tous, on avait déjà vu ça, ce vide, avant que.
Mais on ne savait pas.

Il y avait eu ce type aux allures de dandy qu’on n’apercevait pas,
parce qu’il le voulait bien.
Il entrait en scène avec cette sérénité qui aurait pu,
si on n’y avait pris garde,
confiner à l’indifférence;
comme aussi s’il avait fait vœu de “non exister”.
C’est peut-être le souci de ceux qui font ce métier de l’ombre…

Il y avait des gestes assortis toujours à cette espèce d’indolence
qui accompagne ceux qui à la fois doutent et veulent se rassurer.
C’est parfois comme ça, les génies,
je veux dire ceux qui ont maitrisé leur art sans renoncer aux étoiles,
sans s’en préoccuper non plus…

Mais ça, on n’en savait rien.
On était un peu comme ça,
à la fois passionnés et sceptiques,
vous connaissez ça.

Donc, quand il est monté sur scène (pourquoi “monté” ?),
rien n’avait semblé particulier.

Le piano avait fait son boulot (plutôt vraiment très bien, si je peux me permettre…),
la batterie avait léché ses cymbales comme jamais, avait négligé ses baguettes et ses peaux.
Que du cristal.
C’est dire.

C’est alors que.

Et ce fut, de Gary Peacock, la contrebasse.
Il avait composé cette épiphanie-là.
Vignette.
C’était tout ce qu’on espérait sans l’avoir jamais su,
tout ce qu’on ne comprenait pas.

Personne n’avait plus rien à dire.
Tous on rêvait.

Je me tais.

Vignette.
On l’écoute là ?
Gary Peacock, à la basse,
Jack DeJohnette à la batterie,
Keith Jarret, au piano.

C’était la naissance du plus grand des trios de l’histoire du jazz.


      Garry Peacock

 

Gary Peacock est mort ce dernier vendredi.
Une partie du Jazz sans doute aussi.