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Doutes, palabres et réflexions

Au fil du temps…

Ressentis, engagements, appropriations, révoltes, doutes, certitudes, réflexions… Un peu de littérature aussi, de philosophie s’il se peut, de poésie. Et de musique, on en a tellement besoin !
C’est dans cette approximative petite lucarne que verront périodiquement le jour, à l’avenir, en sus de mes humeurs pas toujours égales, les nouvelles éditions de TamTam dont il vous est déjà loisible de consulter les archives en cliquant ici

Belle découverte à vous !

Sortir, rêver peut-être ?

Partages Posted on 30 mai 2020 13 h 33 min

C’est Ferdinand Chabre.
Il est sorti.
De chez lui, je veux dire.
Sorti.
Besoin de rêver.
Il sait que rêver, c’est penser en moins décevant.

Il se promène.
Il fait gris.
Mais non, c’est dans l’âme.
Dans le ciel il fait clair.
Le ciel est bleu donc.
Ou jaune, ou rose.
Qu’importe ? 
Ça n’importe pas, se dit-il.

De toute manière, il a un peu de mal à respirer.
Ce n’est pas simple de devoir sortir bâillonné
(ils disent masqués, mais c’est bien de bâillon qu’il s’agit)
ça empêche un peu beaucoup de rêver.
Alors, on se promène aux aguets,
plus qu’on ne se sent autorisé à rêver.
Ça empêche, pense Ferdinand Chabre.
De s’abandonner.

On croise, caché sous un chapeau de grisaille, un masque.
On ne rencontre personne.
Ou alors, c’est un peu tout le monde qu’on vient de croiser.
Et on se demande si on a jamais rencontré “autre chose”
que des silhouettes masquées.
Même “avant” je veux dire.
Du reste, c’est incongru, se dit Ferdinand Chabre,
cette obligation de mettre un masque
par-dessus le masque
qui nous formate
depuis si longtemps et partout.
Et même ailleurs.

Façon Comedia dell’arte ?
Que nenni !
Trop de vie dans ce masque-là !
Il ne s’agit pas d’arlequinades,
il ne s’agit pas de faire en gestes ce qu’on éteint du visage,
ce que la gueule a, depuis belle lurette, tu.
Non ! 
Il s’agit de passer inaperçu.
D’innocenter la maladie, pense Ferdinand.
Et donc de ne faire ni bruit ni, surtout, mouvement incongru.

Se ressembler. Tous.

Vivre sous le masque
est la mascarade la plus prisée de ceux qui,
sans joie,
veulent perpétuer le bal masqué qui les autorise à faiblement respirer.

Et depuis quelques jours, c’est une joie multipliée !
Offrez au masque un bâillon,
lira-t-on bientôt dans les réclames portes-ouvertes.
Car il n’y a aucune joie sous cet éteignoir-là !
Et de cela on se fait une joie.
C’est tellement ennuyeux, la joie !
(se dit, sans en penser un mot, Ferdinand. Et pourtant).

Aucune joie ?
Aucune joie sous l’habituel masque
qui nous protège tant ?

Non !
Il n’y a que la douleur, que l’épuisement, que le dos voûté
de ceux qui, ayant cessé de croire, n’ont pas cru assez longtemps.

Auxquels s’additionne la sanitaire “protection”
qu’on nous impose pour notre bien ?
(et là, on sent bien que Ferdinand, s’il le pouvait, se révolterait, mais.)

Mais qui, bon sang, leur a dit un jour
qu’il fallait tout croire de ce qui est dit ?
Qui est le sombre salaud qui leur a fait avaler que l’espoir était
la salle d’attente d’un bien-être rêvé ?
Qui nous a dit ?
(fait mine de s’interroger notre ami)

On ne sait pas ?
On ne sait pas.
(Ferdinand Chabre a un petite idée, mais).

Mais noyés d’espoir,
ils ont admis que respirer serait suffisant en attendant que.
Respirer ? Suffisant ?
Ils ont oublié que pour respirer il faut pouvoir s’essouffler
à courir,
à se battre,
à inventer !

Qui est le salaud qui leur a dit que la vie était une salle d’attente avec, au fond,
une porte qui donne sur la vie ?
Qui donc s’aventurera à vouloir le démasquer ?
Et, quand ce masque-là sera tombé, les autres en finiront-ils de leur mascarade ? 

Pas sûr. 

On se promène.
Le ciel fait un peu comme si.
Ou jaune ou bleu ou rose.
Qu’importe ? 

Ferdinand Chabre est fatigué des non-visages qui ne le regardent pas.

On croise, caché sous un chapeau gris, un chapeau de grisaille, un masque.

Et, par-dessus, un bâillon.

Alors, Ferdinand Chabre rentre chez lui.
Ôte le masque, je veux dire le bâillon.
Face à son miroir, il se trouve tout nu.

Quand viendra le sommeil, il lâchera le masque aussi.
Sans doute.
Personne ne peut savoir.
Personne ne sait,
ne saura.

Tout nu enfin.
Il frise parfois l’indécence, Ferdinand Chabre.
Si pudique pourtant.

Que voulez-vous ?
On n’est que ce qu’on est.
Demain, on rêvera
(ose prétendre Ferdinand. sans exclamation. dans un souffle).

Là, il s’est endormi.



Se toucher sans risque, sans contact

Partages Posted on 20 mai 2020 17 h 08 min

C’était en 2009.
Alain Badiou, dans un essai très éclairant, Éloge de l’amour *,
évoquait sa crainte des méfiances.
Je dis “crainte”,
mais il n’aurait pas, je crois,
donné son imprimatur à l’usage de ce mot-là.

Il évoquait la marchandisation de l’amour “sans risque
dont se sont faits spécialistes certains sites de rencontres…
Comme un “contrat-incendie” qui voudrait, comme préliminaire,
signaler que le feu n’existe pas.

Et Badiou de nous rendre compte de son légitime étonnement :
“C’est vrai, Paris a été couvert d’affiches pour le site de rencontres Meetic,
dont l’intitulé m’a profondément interpellé. Je peux citer un certain nombre
de slogans de cette campagne publicitaire.
Le premier dit – et il s’agit du détournement d’une citation de théâtre –
‘Ayez l’amour sans le hasard !”.
Et puis, il y en a un autre : “On peut être amoureux sans tomber amoureux !”
Donc, pas de chute, n’est-ce pas ?
Et puis, il y a aussi : “Vous pouvez parfaitement être amoureux sans souffrir !”

Et tout ça grâce au site de rencontres Meetic… qui vous propose de surcroît
– l’expression m’a paru tout à fait remarquable – un “coaching amoureux”.
Vous aurez donc un entraîneur qui va vous préparer à affronter l’épreuve.

Je pense que cette propagande publicitaire
relève d’une conception sécuritaire de l’“amour”.

Il y a de ça dans notre obnubilation du “sans contact
que nous espérons “sans risque”.
Sans quoi pourquoi ?

Depuis l’apparition du très « propagandé » coronavirus,
le sans contact est devenu une doctrine
en même temps qu’un obligatoire comportement,
pour tout dire une bible.
Qui s’y soustrait devient un mécréant.

C’est que la peur frémit au bout des index
qui fréquentent les écrans tactiles, les digicodes,
et bientôt les dos des femmes
qu’on essaie d’aimer un peu mieux
qu’indifféremment.

Nos masques,
quand nous nous soumettons à cette sanitaire cérémonie
(d’abord décriée, ensuite acceptée, souhaitée plus tard, obligatoire dans pas longtemps),
sont les prolongements (pourquoi ?) de cette peur du contact
née bien avant l’apparition du virus, mais encouragée, c’est sûr, par elle.

Parce que la société du “sans contact”
s’est, sans hasard, assimilée à celle du “sans risque”.
Qu’il s’agisse d’un mode de paiement,
ou d’un mode de vie,
c’est une société qui nous suggère d’abolir,
avec ou sans masque, le toucher.

Au profit du “tout écran” ?
Sans doute, oui.
En attendant pire.
En attendant,
sans doute aussi,
les baisers,
les caresses,
les frémissements,
les extases,
les orgasmes virtuels.
Sans risque.
Puisque sans contact.

Revenir à Badiou.
L’éloge de l’Amour.
Inclure, lors de notre lecture, le risque.
Le risque d’une lecture qui se pose la question et se met en danger,
accepte ce danger de penser.

Rester en contact.

On peut rêver.



* Alain Badiou – Éloge de l’amour – avec Nicolas Truong – Flammarion 2009



À bientôt ?



15 05 20 / Cinquième jour d’après

Partages Posted on 15 mai 2020 15 h 33 min

Une question chaque jour pour tenter de comprendre,
puisque essayer de comprendre, 

c’est d’abord se poser des questions…


Jour 5 de l’après, donc.

On reprend une promenade entamée l’autre jour,
le premier jour de l’après.
Et la question est
Que sommes-nous devenus ?

Il a suffi de deux mois ou d’un seul,
de seulement quelques jours peut-être,
pour qu’on ne se ressemble plus.
Nos regards, par-dessus les masques, se sont embrumés.
De crainte, mais non, d’incompréhension.
Quand il y en a, on ne regarde plus le ciel.
Chance, de ciel, il n’y en a que peu, que pas.
Notre démarche même a changé.
On pose un pied devant l’autre comme si c’était une aventure
dont il faudrait au plus vite se sauver.

Oh, ce n’est pas si caricatural que je veux bien l’écrire, non,
mais c’est un petit peu ça.
On reste loin les uns des autres, on change de trottoir.
Ou on se détourne parce qu’on se dit que l’autre est peut-être.
Malade.

On pense encore, on réfléchit.
Mais de bric et de broc.
La grille de lecture est devenue celle de la maladie,
de l’après-maladie,
du confinement,
du déconfinement,
du possible re-confinement dont on nous menace si.
Tout nous ramène à.

Même l’Académie française.
Qui dit que Covid 19 est un féminin.
Tu m’étonnes.
Dans un monde d’hommes,
les désastres ont toujours été féminins.
La peste, la lèpre, la grippe, la tuberculose, la syphilis, etc.
Il n’y a que le sida.
Va savoir pourquoi.
Peut-être que le gang de vieux messieurs qu’on dit immortels
n’est pas aussi féministe qu’on aimerait.
Et que ceci expliquerait cela.
(Je rigole, je suis un peu comme ça, que voulez-vous).

Vous me direz que j’exagère.
C’est la société, pas moi, qui exagère.
On n’avance pas, là.

Je continue.

Je me demandais donc
Que sommes-nous devenus ?

Peut-être, tout simplement, avons-nous peur.


Faut dire qu’on a déployé une énergie folle,
des moyens pas possibles,
un pognon de dingues (je rigole encore…),
pour nous mener à en arriver là.
Toujours cette même volonté de nous domestiquer.

Illustration : Roland Topor


On accepte peu l’autonomie des serfs,
leur sauvagerie, n’en parlons pas.
C’est un si beau mot pourtant, sauvagerie.

Rêveur solitaire dans une triste ville,
mais ce serait pareil ailleurs,
je continue ma promenade.
Je me demande.
Qu’avons nous fait pour devenir ça ?

Parce que, oui, je découvre que je me sens coupable.
Comme tous les yeux baissés derrière leur masque.

Le nouveau monde, dans sa notice, inclura-t-il,
la possibilité de se révolter,
les besoins de résilience ?

C’est pas demain.
Ou alors, droit dans les yeux.


Ceci est le dernier billet de la chronique “Le jour d’après”.
D’autres chroniques viendront.
On est si seuls qu’on ne peut pas s’en empêcher.


À bientôt ?



14 05 20 / Quatrième jour d’après

Partages Posted on 14 mai 2020 11 h 11 min

Une question chaque jour pour tenter de comprendre,
puisque essayer de comprendre, 

c’est d’abord se poser des questions…


Jour 4 de l’après, donc.

La question est peut-être de savoir quand,
à quel moment,
on passera du jour d’après au maintenant.

Il y a cette incertitude.
Le “maintenant” sera sans doute
le jour à partir duquel nous aurons recouvré
toutes nos libertés
et pas seulement celle qui se limite
au pauvre petit privilège du travail et de la consommation.

Liberté très relative du reste,
puisqu’elle consiste à faire retrouver au système néolibéral,
c’est-à-dire à la machine qui oppresse, exploite et esclavagise,
toutes ses couleurs et les dividendes aux actionnaires qui vont avec.

Dès lors, la question serait non pas de savoir
quand on pourra oublier le jour d’après,
mais plutôt de savoir quel monde d’après
nous voulons construire.

Un monde d’Amazon, de sueur et de drones ?
Un monde de l’Après nous, les mouches et du chacun pour soi,
et tant pis si la planète entière se fissure
et si la maison brûle et crève de soif, de faim et de détresses ?

Ou un monde aux inégalités rabotées
qui donne aux pauvres ce que les riches ont en trop ?
Un monde qui partage ses ressources,
naturelles, intellectuelles, culturelles.
Une maison solidaire et apaisée.

Utopie ? Utopie, bien sûr.
Mais le monde n’a jamais avancé que par scandales et utopies.
Pour ce qui est des scandales, on a fait le plein.
Essayons l’utopie (*).

À quoi sommes-nous, serons-nous prêts ?

Illustration : Erik Johansson

(*) Les premiers congés payés, la sécurité sociale, le suffrage universel, c’étaient des utopies, non ?
Je me trompe ?


À demain ?



13 05 20 / Troisième jour d’après

Partages Posted on 13 mai 2020 16 h 19 min

Une question chaque jour pour tenter de comprendre,
puisque essayer de comprendre, 

c’est d’abord se poser des questions…


Jour 3 de l’après, donc.

On se promène donc.
Un peu, beaucoup, à la folie,…
On se surprend à ne regarder rien,
rien d’autre que les autres
qui ne regardent rien d’autre que nous.

C’est que la promenade est sous haute surveillance.
Mais de qui ?
De chacun d’entre nous.
Chacun surveillant tout le monde,
pénible évocation de temps qu’on croyait révolus.

Comme par vengeance, le ciel s’est mis à pleuvoir.
Et nous voilà gris,
avec en guise d’élégance,
ce qu’il faut de tissu pour cacher les sourires,
pour tuer les baisers,
pour ternir les voix.

C’est une des victoires du pouvoir
sur des citoyens toujours plus férus de servitude,
pourvu qu’elle les mette à l’abri.
Nous ne sommes pas très courageux.
Mais à l’abri de quoi, de qui ?
D’un ennemi désigné.
Par qui ?

Il ne s’agit pas ici d’adhérer aux sombres résolutions
des complotistes de tous acabits.

Il s’agit, se promenant,
de constater les comportements
de qui nous sommes devenus masqués.

Regards qui ne regardent plus rien,
ou alors, si souvent, leurs pieds,
– parce qu’on est étrangement voûtés quand on est masqués –
ou alors le masque des autres;
allures de soumission effarouchée
qui ne demandent, comme chez les rats de Laborit,
qu’à se déchainer en agressivité;
et puis, d’usante obéissance surtout.

Mais par-dessus tout,
usure (déjà !), tristesse (encore), résignation (toujours et à venir…)

Et on se pose la question
– la voilà enfin ! –
de ce “nouveau monde” que, depuis trois ans, on nous promet
et qui, soudain,
en dépit de tous les portraits qu’on tentait de s’en faire,
trouverait en une épidémique allégorie
son illustration la plus fidèle.
Comme un monstre, quand on nous annonçait un ange,
un nuage de cendres chargé d’occulter
le soleil à quelques-uns réservé ?

Un monde du chacun pour soi.

Et Jupiter, tremblant, qui pense à nous. Tellement.

On se promène donc.
Un peu, beaucoup, à la folie,…
On se surprend à ne regarder rien,
rien d’autre que les autres
qui ne regardent rien d’autre que nous.

On redoute, parce que c’est possible, le “re-confinement”.
Double peine.

Un second coup de matraque, se dit-on, jamais n’abolira le hasard…


À demain ?


Mais aussi (surtout) un regard sur ceci
alimenterait poétiquement (mais pas seulement) l’âme de ce billet.
C’est à mon amie Gaëlle que je dois de pouvoir vous proposer
ces créations-réflexions-rébellions-là.
Merci à elle !



12 05 20 / Deuxième jour d’après

Partages Posted on 12 mai 2020 16 h 57 min

Une question chaque jour pour tenter de comprendre,
puisque essayer de comprendre, 

c’est d’abord se poser des questions…


Jour 2 de l’après, donc.

Mais pourquoi si peu de changements ?
C’est vrai, depuis hier, on cherche.
Qu’est ce qui, vraiment, a changé ?
On ne trouve que des riens à dire.

Peut-être n’y a-t-il effectivement que si peu de choses
que ce déconfinement nous apparaît que comme un confinement bis.

Il nous vient à l’esprit que,
peut-être,
le pouvoir, lui,
s’est très bien accommodé de ces 55 jours
durant lesquels il a pu donner libre cours à son autoritarisme
et jouer sans vergogne
au jeu de la carotte et du bâton.

Peut-être a-t-il du mal à s’imaginer lâchant la bride
à ces Gaulois si réfractaires en temps normal,
mais si dociles quand on menace leur santé,
et si faciles dès lors à infantiliser ?

Comme le disait le très réac économiste Thomas Sowell,
apôtre du laissez-faire économique,
La dernière chose dont les politiciens ont besoin, c’est de citoyens autonomes.

On a peut-être renoncé pour longtemps à des pans entiers de notre liberté.
D’autant que,
la menace d’une seconde vague d’épidémie aidant,
le bâton et la carotte seront, pour les gouvernements,
des outils très aisément maniables.

À moins que.
À moins que quoi ?
À nous de voir.



11 05 20 / Premier jour d’après

Partages Posted on 11 mai 2020 16 h 04 min

Une question chaque jour pour tenter de comprendre,
puisque essayer de comprendre,

c’est d’abord se poser des questions…


Jour 1 de l’après, donc.

Libéré(s), mais masqué(s) ?
Il y a cela d’étrange
qu’il faille,
au moment d’être enfin libéré(s),
se cacher
sous un masque dont il nous a d’abord été dit
qu’il ne servait à rien.
Belle idée que celle qui consiste à dire en creux
que rien ne sert de nous libérer
puisque nous sommes acculés à nous cacher.
Ennui.


On marche sur la tête,
mais on ne sait plus où elle est.

Y aura-t-il un accès aux soins gratuits pour schizophrénie ?

Ce n’est qu’une question.

À demain ?



Abandon vs utopie ?

Et ceci ?, Partages Posted on 9 mai 2020 11 h 15 min

Il y a eu, ces dernières semaines, cette espèce d’espoir.

Il se disait que quelque chose serait, au sortir de cette sanitaire crise,
un peu moins pourri.
Il se disait que l’homme, les gouvernements, les systèmes
prendraient conscience
que l’homme ne pourrait plus grandir avec ces gouvernements-là,
avec ces systèmes-là.
Et, peu ou prou, on en arrivait à se dire
qu’il y aurait un mieux après le désastre
(qui, en tous cas, nous fut présenté comme tel…)

Du moins l’espérait-on.

Les annonces présidentielles, ministérielles, gouvernementales semblaient évoquer,
au travers d’aveux certes un peu masqués,
qu’il nous faudrait à l’avenir “reconsidérer”
l’importance de l’humain dans notre si belle société,
lui redonner une place qu’il avait perdue,
ou, plus exactement,
qu’une organisation sociétale basée exclusivement sur la finance,
lui avait déniée…

On tiendrait compte,
était-il clamé, dans un mea culpa déguisé en prise de conscience,
du fait que « tout ne saurait être soumis aux lois de la finance« .
C’était une erreur, nous était-il dit, de penser que le service public
pouvait se gérer, comme une entreprise,
qu’il se devait, lui aussi, d’être soumis aux lois de la rentabilité.

Bien !
On pouvait donc espérer qu’un peu de bien surgirait de tant de mal.
On a tellement envie de croire à ces choses-là.

Mais d’où vient, à deux jours du déconfinement, que cet espoir nous semble
de plus en plus un leurre ?
Peut-être les circonstances, inconnues jusqu’alors de chacun d’entre nous
– je veux parler
de notre assignation à résidence,
de cette liberté surveillée à laquelle nous avons dû nous soumettre –
nous avaient-elles brouillé un peu l’esprit et, partant, notre sens critique.
Tout était si nouveau.
Une nouvelle solidarité semblait soudain unir un certain nombre d’entre nous.
Mais surtout, l’ennemi que nous devions affronter était, croyions-nous,
le même pour tous.
Nous en voulions pour preuve que son nom était sur toutes les lèvres,
des nantis comme des plus pauvres,
des intellectuels comme des plombiers zingueurs,
des blancs bourgeois comme des rappeurs,…
et il rejetait en seconde zone, pour cause d’urgence, les injustices et le mépris
d’un gouvernement qu’une frange d’entre nous combattait jusque-là.

Préoccupés par notre santé,
nous avions besoin de croire en des lendemains plus vertueux,
et c’était rassurant d’y croire.
En fait, pris de peur, nous ne faisions que baisser la garde.
Un ennemi chassait l’autre. Tout simplement.
Ou l’occultait momentanément.

Mais le temps confiné s’est fait long.
Et lentement nous avons repris nos esprits.
Nous avons changé de grille de lecture.

Et nous avons, en plus du virus,
retrouvé l’initial ennemi, les glaçants marionettistes qui nous gouvernent,
repris conscience de l’autoritarisme
d’un pouvoir qui, s’il prenait volontiers un visage plus humain,
le faisait pour cacher toujours la même grimace,
celle des experts financiers, des cyniques, des méprisants,
des « au-dessus des lois”,
des menteurs professionnels…

Il va falloir rester vigilants,
Ne pas accepter que les privations de liberté se retrouvent gravées
dans le marbre d’une Constitution à notre insu détricotée.
Vaste programme. Obligatoire cependant.

J’en reste là, pour aujourd’hui.

Mais je relaie ici cette vidéo.
Elle complète – et de quelle manière ! – l’âme de mon propos.



À bientôt !



Le semainier de Volp (7 et quelques sur 7)

Chroniques volpiennes Posted on 3 mai 2020 11 h 08 min

JOUR 7 (quelques semaines plus tard…)


Dé-con-fi-nés !

S’avouer vaincu, pour aujourd’hui au moins, après on verra,
c’est ce que décrète Volp quand, d’un dernier rendez-vous,
il sort à dix-sept heures vingt-trois, on vous rappellera.

Mal au dos. D’attendre debout.
Et ça vous tiraille. Vous n’imaginez peut-être pas à quel point ça vous tiraille.
Et la caboche aussi, qui ne trouve plus à quelle certitude se vouer.
Il en a vu d’autres, mais pas tout le monde.
Il sort donc, et, derechef, c’est la gadoue.
Parce que, derechef, il pleut, ben voyons.
Et puis le métro.
Il y a des jours comme ça, se dit-il.
Mais c’est souvent que les jours sont comme ça.
Et ce masque sur la bouche et le nez qui n’arrange rien.
Qu’à nous masquer.
Comme s’il fallait à tout prix ne pas se ressembler.
Ressembler à soi-même, je veux dire.

Bon, on fait quoi maintenant ?

Porte de Champerret, où il n’a rien à faire,
à peine le crissement des freins a-t-il suivi l’annonce de la station,
que, précipitamment,
il a visé la sortie comme on songe à se sauver d’une apnée.
C’est qu’il l’a aperçue, reconnue.
Rousse. Un peu raide.
Elle est quand même un peu arrimée,
a-t-il tout juste eu le temps, en son for intérieur, de s’exclamer.
Bref, ne se posant pas la question de savoir si elle oui,
il ne s’imagine pas à ses côtés, non.

Donc, comme font les hommes, Volp a entrepris de fissa se barrer.
Et, dans la foulée, le voilà qui fend le moite agglomérat des navetteurs masqués.
Les eaux de toilette à cette heure-là ne font plus qu’aigrir un peu plus
des transpirations acculées au mensonge.
Et les masques ne servent pas même à s’en défendre.
Sauve qui peut. C’est ainsi que vivent les hommes.

Et s’en suit, comme presque toujours dans les mouvements de foules qui ont leurs lois,
une précipitation de textiles humides et odorants
(nylons fatigués, skaïs fragiles, laines feutrées ou boulochées, ou les deux à la fois
malgré les précautions d’entretien suggérées par les notices),
de suintements d’humeurs dont on aurait préféré se priver,
de bedaines dont on a du mal à s’extraire,
de seins qui font rêver, mais on n’est pas là pour ça.
Bref, expulsé de la rame par l’indigeste foule,
Volp se retrouve vomi sur le quai.
Il l’a échappé belle.
Il était à deux doigts de. De quoi ?

Et là, il aurait fallu s’en douter
et dès lors se méfier de tout mouvement hâtif,
voire éviter,
la douleur, la cheville, la déchirure qui le fait,
comme il y a quelques semaines, couiner…
Oui, couiner.
Pas un petit cri étouffé, non.
Un couinement, je vous dis.

Bref, vous aurez compris,
Volp affalé dans son imper gris sur le quai goudronné a la cheville en feu.
Et la rousse (c’est Sarah Volp, née Dielman, son ex belle-sœur, sans qu’il le sache,
ça aussi vous l’avez compris),
dans la rame verdasse qui s’éloigne ne se doute de rien.
Comment pourrait-elle ? elle ne l’a jamais vu, Volp.
En tous cas, n’en sait rien.
Il ne connaît même pas son nom. Il se dit quelle importance ?
À ce sujet-là, il frime un peu.
Il surjoue l’indifférence, clope au bec,
mais sans clope pour cause de mois sans tabac, vous vous souvenez ?

Dans un gémissement de cric, il se redresse, crac.
Tant bien que mal, et c’est pas du gâteau.
Moins une et il la retrouvait.
Pas le courage là de faire face à la moindre déception.

Alors, quai, escalier,
remonté à l’air libre, Volp s’en va claudiquer rue Descombes
puis avenue Stéphane Mallarmé.
Il se sent toujours un peu plus intelligent dans des rues qui ont ces noms-là.
Il n’aime pas trop la rue des Boulets dans le onzième,
lui préfère de loin la rue de la Liberté dans le dix-neuvième. 
Même s’il sait qu’elle s’efface.
Mallarmé donc. Avenue Mallarmé.

Il ne sait trop que faire dans ce quartier de Paris où il n’a rien à faire.
Pas en osmose, pas même un petit début d’on est bien ici,
si vous voyez ce que je veux dire.
Mais par-dessus tout, il y a la cheville qui rouscaille. Et pas qu’un peu.
Ah, nom de dieu !
On clopine un peu beaucoup passionnément à la folie quand on manque d’assurance,
mais là, c’est le pompon.
Et il pense à sa mère. Pourquoi soudain ? il ne sait pas.
Se dit que ce serait bien qu’il aille la voir de temps en temps,
en tous cas un peu plus souvent, mais là on n’y est pas,
et puis, c’est pas le moment.
De toute façon, lui dire quoi ?

Volp ne sait pas ce qu’il a gagné à la précipitation
et à l’atterrissage forcé sur le bitume du quai Champerret.
Si ce n’est cette supplémentaire douleur à la cheville gauche.
Va falloir s’occuper de ça.
Et les grolles qui ne l’aident pas.
Va falloir s’en trouver d’autres aussi.
Se dorloter un peu, faudrait.
Pas normal de vouloir vous cacher de quelqu’une
qui ne vous connaît pas et que vous brûlez de voir.
Une femme, d’accord, mais un peu lourde tout de même.
Enfin, il m’a semblé.
C’est pas qu’il ne les aime que maigrelettes, mais bon.
Volp est un terrien qui cherche de l’aérien.
Un intellectuel contrarié, aussi.
Un terrien tendance cool jazz.
Et puis, un mec sensible. Faut pas le brusquer.

Elle avait une étole orange, là.
Une étole orange, sur une courte veste jade à larges revers roses,
il s’en souvient parfaitement, tignasse rouille.
Alors, toutes ces couleurs, ça vous mange, ça vous estourbit.
Il se demande si.
Et c’est alors que, sans avoir rien vu venir, il craque.
Presque des larmes, mais non, n’exagérons pas,
encore que, oui, quelques.
S’adosse, glissant vers le bas si j’ai bien vu, à la façade blonde du 13,
porte en verre et fer forgé, vous trouverez.
Se laisse lentement s’accroupir, accoté au grand dossier froid de la façade,
sur les talons. La cheville en feu.
Et le pied qui dans les pompes s’est remis à bleuir et à gonfler.
Pas habitué à s’occuper de lui. Essoufflé. Marre.
Dire qu’il s’était promis de vivre.

Alors, se relever, fouiller les poches de l’imper gris,
tout ça à la recherche de quoi s’offrir un taxi.
C’est pas rien. Voilà, c‘est fait, sans trop savoir comment.
Ric-rac et manque une fois encore un peu de ceci ou de cela,
mais reste le plus souvent une part de sourire qui arrive à convaincre.
Volp n’en revient pas.
Volp ne revient jamais de rien.
Il a un charme fou, Volp.

Demain, je trouve du boulot.
Je recommence à écrire.
Mais là, tout de suite, on rêve d’un café chaud.
Trois étages, un verre de rouge aussi, ça pourrait être bien.

Et de la musique toute la soirée.

 
      john McLaughlin et Rasika Shekarmy

Et puis, cette nuit, malgré la patte folle, le Bœuf Indigo.
Il y a trop longtemps…
On y jouera peut-être My favorite things, allez savoir.
Ce serait trop drôle.




Bon déconfinement à vous, quand enfin il interviendra !
D’ici là, prenez soin de vous,
de vos amis,
de vos amours,
de la musique,

et de vos révoltes !



Le semainier de Volp (6/7)

Chroniques volpiennes Posted on 2 mai 2020 13 h 38 min

JOUR 6

Sarah.
Sarah Volp.
Née Dielman.
Sarah Volp, née Dielman.

Une femme qui n’a, semble-t-il, rien espéré des anges,
mais qui, en toute logique, devrait tous les sidérer.
La première fois qu’il l’a vue, Volp l’a trouvée belle.
Silhouette un peu lourde toutefois.
Un ventre, sous le tissu du haut de la jupe tendu, commençe de naître,
un début de grossesse peut-être, elle a encore cet éventuel âge-là.
Mais ce n’est qu’une illusion que les hommes craignent des femmes qu’ils regardent.

Tignasse auburn, un peu roux orangé tout de même, lâchée sur les épaules,
elle aussi se trouve belle, elle sait qu’elle l’est.
Ni comme une telle ni comme une autre, simplement à sa manière,
et ne veut laisser aucun doute à ce sujet.
Dès lors on ne doute pas, on acquiesce, on consent.

Partant, on n’hésite pas à tempérer un chouya les préliminaires observations de Volp.
Moins lourde, Sarah, beaucoup moins lourde, qu’il veut bien,
pour s’en protéger (c’est difficile à encaisser, la beauté), le prétendre.
Belle donc. Pour ça oui.
Bibliothécaire, par ailleurs. Quoi d’autre ?

Mariée il y a dix ans par innocente distraction au frère de Volp;
une négligence, on connaît tous ça.
Mais c’est de l’histoire ancienne.
Une dispute et les deux frangins ne se croisent plus guère depuis plus de quinze ans.
Séparée depuis belle lurette.

Un détail encore, mais qui a son importance :
pas très jazz, Sarah,
plutôt Paganini, Jean-Sébastien, Bugsdehude et ces sortes de choses.
Un peu jazz quand même si on y pense.

Du reste, là, en ce dimanche confiné,
ça sonne joliment jazzy dans son bel appartement.
Rue de Mazagran.
Cinquième étage gauche avec ascenseur à grille coulissante comme d’antan,
un peu bourge, un peu bohème en même temps.
Vous voyez le genre.
Métro Bonne Nouvelle à un demi jet de pierre.
Dixième arrondissement.

C’était l’appartement du couple avant qu’il explose chambre à part.
Rupture, amertume, rancœur, mouchoirs et reproches en veux-tu en voilà,
tout le monde connaît ça. Même votre serviteur, non je n’en parlerai pas.
Résultat, Sarah Volp, née Dielman a racheté à l’éphémère mari,
moyennant crédit, sa part de murs blancs,
de portes en pin décapé,
de parquet vitrifié,
de baie vitrée,
bref des cent soixante-quinze mètres carrés habitables (loi Alur) qui,
hors une invraisemblable quantité de livres
(des services de presse pour la plupart),
et quelques tailleurs, siglés quand même,
sont aujourd’hui son seul signe extérieur de richesse,
dans ce quartier populaire certes (resto chinois un peu graisseux au rez-de-chaussée),
mais de richesse quand même.
Et la voilà propriétaire d’une dette légalement contractée
auprès d’une usurière banque.

Un peu jazzy disais-je.

 
      Peter Sprague


Dimanche matin (enfin, je dis ça mais il n’est pas loin de midi).

Hasard, c’est la musiquette “Favorite things” encore !
À croire que.

Donc, Sarah Volp, née Dielman,
(mules à pompon orange et évanescente robe de chambre aubergine
frappée de lotus vert jade, en tous cas sur l’épaule droite),
soliloque en pensée, mais en pensée seulement,
sur les affres des humeurs qui lui embuent le cerveau.

Un peu éclatée de l’âme, Sarah.

Tête en vrac, mais aussi digne que possible,
dans le sofa de l’appartement accroché au cinquième de la rue de Mazagran,
elle s’envoie dissoute dans un grand verre d’eau de Vittel
une double ration d’acide acétylsalicylique,
plus communément connu sous le vernaculaire vocable,
typo blanche sur fond marine, Alka-Seltzer.
C’est que la soirée confinée fut un brin arrosée.

Elle rêve un peu d’existentiels de cartes postales,
de magazines bien-être, de choses comme ça.
Comme elle, on se surprend à bâiller,
on fait ça parfois quand on s’ennuie ou qu’on n’y croit pas.
Elle a ce matin la peau moins pêche, plus blanche.
Bref, elle est pâlichonne et n’a pas vraiment la pêche.
Les cheveux en bataille sont restés roux bien sûr,
mais ils ont l’allure un peu grasse des sauts du lit problématiques,
et Sarah est autrement blême que de coutume.
Dort comme un peu de bleu sous la peau sans le carmin aux lèvres.
Et le mascara qui doucement rejoint les commissures d’une bouche qui vire à l’amer,
délaisse celles de paupières gonflées de reliquats alcoolisés.
(ouf ! j’y suis arrivé…)

Trois gouttes de démaquillant et, dans le désordre,
un nuage de blush mandarine,
imaginons,
un trois rien de shampooing,
un coup de brosse pour démêler tout ça,
et ça pourrait repartir, mais non, pas envie.

On la laisse là à son désespoir obligatoire.
Confinée.


Plus loin, Simon Dahlem émerge.
Pas besoin de faire un dessin,
un homme qui revient d’un rien de sommeil ou d’ennui n’en a pas besoin,
un vieil homme encore moins.
C‘est qu’il croit souvent,
même si des restes de passion surnagent encore,
avoir fait le tour de sa vie, et c’est pas toujours très beau à voir.

Simon Dahlem voudrait un peu d’obscurité
pour héberger un morceau de rêve qui lui reste, mais non,
un trait de lumière tombe silencieusement,
sans excessive générosité, de la fenêtre sur l’oreiller,
mais c’en est déjà trop,
vive douleur du temporal droit.

Tout habillé sur le canapé, Simon.
À peine s’en est-il aperçu qu’il jette un œil contrarié
à un flacon qui gît à ses pieds. Boukha. Vide.

Et déjà, dans sa caboche encore en demi sommeil,
c’est Rachmaninov et Dostoïevski qui s’en jettent un dernier
comme il aime grogner.
Le dégoulinant romantisme du second concerto en do mineur opus 18 de l’un
qui rend visite à la folie baroque des Possédés de l’autre.
Le joyeux éthylisme Russe, comme il dit.

Simon Dahlem n’est pas russe.
On ne peut pas, répète-t-il souvent, être tout à la fois.
Comprenne qui pourra.
Du reste, l’éthylisme russe n’est pas joyeux.
Dépressif. Exaspéré. Désespéré. Glorieux, oui, mais pas joyeux.
L’éthylisme russe est une soûlographie
que l’homme adresse à Dieu au moment de le tutoyer.
Non, je rigole.
Il faut bien se donner l’une ou l’autre occasion de pleurer.
Il arrive parfois à Simon d’être un peu lyrique,
voire un brin grandiloquent.
Incohérent même de temps à autres.
On l’aime comme ça ou on ne l’aime pas.

Là, il tangue, il se lève et il tangue.
Temporal droit. La vengeance de la Boukha.
Il hésite. Pantalon froissé, chemise n’en parlons pas.
Un peu de soleil blanc et des bois de bouleaux dans la tête.
Un peu de Pologne où il n’est jamais allé.
Un peu de.
On parle d’autre chose.

Et cette musiquette qui lui prend la tête, “My Favorite things”…

 
 
      Baqir Abbas




Plus loin encore.
Le docteur Geldfeld, couché sous son ventre sur le dos,
dort encore.
Ou c’est plutôt qu’il ne s’est qu’à peine réveillé.

Rien encore dans les oreilles.
Il plane dans ces régions de la nuit où ne règne que la lune.
C’est un choix qui ne dépend que du sommeil.
Mais il va bien falloir se lever.
Peut-être écrire un peu.

Il fait ça, écrire, Anatole Geldfeld, ne sait pas trop pourquoi,
à propos de ces choses, selon lui assez rares, qu’il ne connaît pas.
Il n’y arrive jamais, lui non plus.
Allons. Une semaine l’attend comme elle attend tout le monde.
Et, comme c’est souvent le cas,
il n’y a chez Anatole Geldfeld aucune impatience à la voir naître.
Fatigue déjà.
Confiné ou non, quelle différence ?
Il se rendort.





Dans son appartement, au rez-de-chaussée, là-bas,
dans le jardin poussent les lilas.

Irina, la vieille mère de Volp, née Serkin,
cherche dans sa cuisine un rayon de soleil qui lui réchaufferait le dos,
le temps de préparer ceci cela qui pourrait plaire à son fils András
(parce que, oui, Volp se prénomme András)
dont elle a, ce matin, regardé une unique photo, extraite d’un tiroir,
elle ne s’en souvenait pas.
Des fois qu’il viendrait comme il l’a promis.
Mais toujours il promet.
Ensuite, c’est toujours sans suite.

Aujourd’hui pourtant, elle a la conviction que oui.
Et elle se sourit,
se regarde sourire dans le dos brillant d’une cuiller
qu’elle vient de laver, de rincer, d’essuyer.
La vaisselle, quoi.
Un geste pour mettre en ordre ses cheveux.
Un peu de curry aussi.
Il aime ça, le curry, son András.
Elle en fera double portion, des fois que le frère viendrait lui aussi.
Depuis sa séparation d’avec la Sarah, il est trop seul, reste trop seul,
et caetera.
Elle ajoute trois mots à une liste de courses à faire. Ne pas oublier.

Irina écrit sans cesse des listes
qu’elle colle à l’aide de magnets sur la porte du frigo.
Des listes de ce qu’elle fait,
de ce quelle oublie,
de ce dont elle se souvient,
des souvenirs à ne pas oublier,
des numéros de téléphone qu’avant elle retenait,
les rendez-vous chez son amie coiffeuse, aussi.
Parce qu’elle a bien repéré que la mémoire se faisait un peu la malle ces derniers temps.
Alors, les listes lui servent de béquilles.
C’est elle qui le dit.
D’ailleurs, ces mémos tenus par ces magnets sur ce frigo,
elle les appelle ses béquilles.
C’est dire.
En vérité, ça ne dit rien que les quelques mots de rappel qu’ils contiennent.
Faut pas juger.

Mais aujourd’hui András viendra.
Et son frère aussi peut-être.

Irina ne sait pas qu’elle est confinée.
Elle est chez elle, c’est tout.
Et elle leur prépare à manger.

Elle remonte le mécanisme d’une petite boîte à musique.
Elle aime bien.
C’est doux.
C’est comme ça…

 

 

      Youn Sun Nah





Chez Volp,
Volp est absent.
La platine laser nous rappelle en boucle qu’il n’y a plus besoin de désir
pour que la musique résonne.
Ça se fait sans envie, automatiquement.
Suffit de ne pas couper le flux au moment de quitter, ça continue.
Volp, quand il s’agit de musique aimerait que ça ne s’arrête jamais
quitte à s’en user les tympans même quand il est absent.
Alors, la note d’Edf, vous savez…
On peut se permettre ça quand on n’a pas les moyens.

Sur les murs patafixés du séjour du troisième étage, rien a déclarer.
Les mêmes pages raturées qu’hier, avant-hier, la semaine dernière
et le mois passé.
Un peu plus de colère
en même temps qu’une abnégation qui fait peine à lire,
le chef-d’œuvre attendra.
Le fantôme de n’avoir rien à dire, ni donc à écrire, menace.
Volp fait mine de l’ignorer mais il sait, et n’ignore pas le savoir.
Mais il pense qu’il faut parfois se mentir pour survivre.

La cuisine est toujours aussi dévastée
– on ne juge pas, on est à chaque fois un peu étonné, c’est tout –
quelques restes de restes attendent d’être réchauffés.
Sinon, rien.

Volp a quitté les lieux les laissant aux charmes lascifs de la musique cubaine abandonnée là.
Sous son chapeau gris, il a la tête ailleurs.
Il rêve sans se l’avouer de rencontres irrisées.

La cheville lui fait mal encore, mais pas de quoi.
Alors, il tente de marcher droit,
de masquer le bancal mouvement que la douleur impose,
histoire de s’en moquer,
aux douloureux.

On n’y songe pas mais Volp entretient une manière de fierté qui lui va bien,
un peu dandy un peu zazou.
On n’est pas là pour être vulgaire, dit-il parfois.
Un peu jazz négligé mais pas trop surtout.
Il tente donc de marcher droit, bien que déhanché façon Cuba, en rentrant chez soi.
Aux aguets d’une bagnole de flics qui lui demanderaient.
Il rase un peu les murs.
Il doit rentrer rue Ramponeau.

Il avait promis pourtant, hors confinement, de venir serrer sa maman.

Musique !

 

 

      Nicolas Jules



À demain pour une dernière journée ?



Au même moment,
la chat Nabucco, robe rousse et gris souri (un comble !) rentre au bercail,
une discrète griffure dans le dos et une lenteur surjouée.
Silence à la maison,
il se pose,
le canapé et le rayon de soleil lui prodigueront du bien,
l’odeur alcoolisée de Simon, c’est moins sûr.
Simon grogne, Nabucco ce matin ne miaule pas.
C’est dimanche, c’est bien.



Le Semainier de Volp (5/7)

Chroniques volpiennes Posted on 1 mai 2020 11 h 58 min

JOUR 5

Et là, hop ! Volp se met à danser.
Il fait ça parfois. Comme il peut. 
Aujourd’hui, c’est cahin-caha, la cheville couine un peu, mais ça va.
Alors, prudemment, il danse.
Et chante aussi.
Pas très juste, mais ça ne le préoccupe pas, on n’est pas à l’Opéra.
Du reste, Volp n’aime pas trop l’Opéra. Sauf une fois.
C’était d’un compositeur tchèque. Il ne se souvient pas.
Il demandera à Simon. Simon, lui, connaît bien ces choses-là, il se rappellera, Simon.

Là, rue Ramponeau, c’est encore l’aube,
ou quelque chose comme ça, et il danse et chante donc. 

On est chez lui entre cuisine et salon,
c’est pas très grand, on vous l’a dit peut-être déjà, je ne me souviens pas,
mais, dès lors qu’on écoute, qu’on prend la peine de rêver,
c’est aussi vaste que le Village Vanguard de New-York, ou peu s’en faut,
même si le Village Vanguard est petit, cent-vingt places à tout casser…

Volp imagine et rêve ça, en tous cas.
Et quand il rêve, Volp, tout devient réalité.
Il est comme ça.
Une voix, une guitare,
ça lui prend des allures de big band à la Thad Jones & Mel Lewis,
et on est projeté au Blue Note, 131 W 3rd St, New York,
ou à la Zorra y el Cuervo Jazz Club, à La Habana, Cuba,
rythmes lassés, guitares lascives, trompettes,
et le joyeux bordel de Cuba,
et les femmes qui fument des Habanos effilochés pour faire la nique aux soumissions. 
C’est dire l’imagination de Volp…

Là, c’est Melissa Laveaux, guitare et voix.

      Mélissa Laveaux


Et Volp pousse plus encore, sans respect de la paix des autres, le volume de la hi-fi,
ondule un peu plus ostensiblement malgré la patte qui fout le camp.
Les voisins, confinés, n’apprécient, on s’en doute, que modérément.
Les gens tout de même !

Dans la cuisine, dans un wok à deux balles rapporté d’on ne saura où,
au cœur d’un filet d’huile de sésame grillé,
trois quatre sardines en ont fini de s’inquiéter. 
Reliquats de repas.

Et s’obstine la musique.
Suffit parfois d’une poignée de décibels pour vous chanter une vie, s’est dit Volp.
Alors il danse,
jette de temps à autre un regard au grand miroir qu’il déteste (je voudrais vous y voir),
posé vertical à même le sol du hall d’entrée faute d’avoir pu y être accroché,
mais où voudriez-vous ? la place manque, étagères et livres un peu partout. Il y jette parfois un regard et c’est sa silhouette un peu lourde qui lui adresse un clin d’œil.
Ça lui permet de ne vouloir pas être là, ça lui permet de danser, quoi.
Seul chez lui. De s’oublier ?
Mais on s’égare.

C’est pas tout ça.
En réalité, Volp, s’il écoute l’éternelle musiquette “Favorite things”,
c’est en enfilant une ultime veste qui indolemment pendait
sur un cintre dans le ventre d’une garde-robe improvisée
(tissu à fleurs et structure en bambou),
qu’il ondule et passe à la cuisine piquer
un peu de la chair d’une froide sardine. 

C’est que le rêve s’épuise et qu’il va falloir se bouger
si on veut payer ce loyer déjà très en retard.
Chercher de quoi.
Même si Simon, le vieux bouquiniste-épicier-caviste-trafics-en-tous-genres,
propriétaire du lieu Ramponeau, ne manque pas de patience.
Ça fait partie de ces choses que Volp aime chez Simon.
On a beau dire, ça facilite. 

Mais un samedi ? Trouver du turbin un samedi ?
Et puis, Caramba, on est confinés, tout est fermé !
Autant dire, zéro chance d’en trouver.

Alors, laser ! Musique !
Chauffe, Bobby !

Bobby McFerrin, voix (et c’est tout).

      Bobby McFerrin


Alors ? À demain ?




Le semainier de Volp (4/7)

Chroniques volpiennes Posted on 30 avril 2020 15 h 51 min

JOUR 4

 

      Jeanne Added & François Thuillier

Quatrième jour. Ou alors il se trompe.
De confinement, de mise à l’abri, de liberté surveillée.
C’est comme vous voulez.
Tout ça ne veut rien dire d’autre qu’ennui.

Dans le quartier, un nouveau folklore embarrassant.
Des applaudissements. À heure fixe. Vingt.
On applaudit ceux qu’on n’a pas respectés depuis des ans et des ans.
Volp se trompe peut-être,
mais il aimerait révoquer cette évitable grégarité.
Une impudeur de Sauve qui peut, s’est-il hier soir murmuré.
Il n’est pas rare que Volp se trompe,
mais là, rien n’est moins sûr.

Par ailleurs, la musiquette prend un peu de chien.
Comme un côté perdu, désabusé.
Des prudences sans mouvements, et pourtant…
Jeanne Added et François Thuillier.
Comme si l’une (l’un) s’emparait du souffle de l’autre.
Et pourtant.

Volp écoute. Avec attention.
Embrocation de pois surgelés sur membre meurtri.
Un début de déhanchement même,
malgré la cheville pourrie.
Qu’est-ce qu‘on n’inventerait pas pour se sentir vivre.
Écouter. Regretter parfois de n’avoir pas entendu.
Lascivité perdue.
Comme une envie de.
Non Volp n’en parlera pas.

Ça se termine sur un essoufflement discret, si discret, du tuba.
Une apnée.
Crépusculaire.
Volp n’en revient pas.
Volp ne revient jamais de rien. Ni d’ailleurs.

Il est passé midi déjà.
L’heure a changé depuis le confinement.
Le temps désaccéléré.


Autre chose :
on ne va pas en faire plus longtemps mystère,
Volp écrit.
Depuis longtemps.
Des livres. Parce que pour lui, écrire, c’est des livres.
Il en écrit d’imaginaires jamais mis en chantier,
pas l’ombre d’un incipit même,
il en écrit de vrais qu’il parvient parfois à terminer.
Jamais trouvé le moindre éditeur pour autant.
L’un ou l’autre opus aurait, pense-t-il, valu le coup, mais non.

Ça ne va pas se vendre. Les temps sont durs
disent les éditeurs plus très entreprenants
à propos des temps qui les ont rendus si prudents.
C’est qu’il faut que ça se vende, les bavardages,
des fois que s’y trouverait une idée. Et que.

N’empêche, Volp continue.
Sans plus de rêve, ou alors un fifrelin,
sur son ordi comme il dit ou dans des carnets, à l’encre,
ça ne mange pas de pain, un fifrelin.
Il s’y remet de temps en temps,
un peu plus souvent que de temps en temps,
et il patafixe alors aux murs du séjour les pages dont il n’a pas honte.
Une manière comme une autre de s’encourager.

Mais le lendemain, déjà une nouvelle honte survient
et il rend aux murs leur initiale relative virginité,
le temps d’y en patafixer d’autres qui suivront très vite le même chemin.
Il aurait mieux valu en avoir honte d’emblée.
Se dit-il.
Mais c’est irrépressible.
Il tape, il relit, il colle ou punaise, il déchire. Et on reprend de zéro.

Ainsi va la vie de Volp, aspirant écrivain.
Chez lui, au troisième étage, c’est une caverne pleine de livres et de papiers jetés.
Il y a contagion.
Et de jazz aussi.
Et de musique en général.
Sauf militaire. Volp n’aime vraiment pas toutes ces choses qui.
Jamais été troufion.
On dira ce qu’on voudra mais, réformé, il l’a échappé belle.
Mélomane, jazzophile un peu éclairé,
et, par souci d’utopie, écrivaillon satellitaire,
pas vraiment le profil.
Disons comme ça, oui.

Le docteur Geldfeld, croisé l’autre soir, dit :
“Il est comme le petit garçon qui veut être routier
parce qu’il est né dans un nid de camions.
La question, dans les deux cas, de Volp ou du petit garçon, c’est l’ailleurs”.
Volp n’en a pas.
C’est du reste pour ça qu’il veut s’en inventer.
D’où le jazz.
Il a quarante-sept ans mais il fait mine d’ignorer
qu’à quarante-sept ans, on ne peut le plus souvent s’inventer
que ce qu’on connaît déjà. C’est ce qu’on dit en tous cas.
Les autres sont des aventuriers.

Vous trouvez ça triste ? Si vous saviez.
Tout ça, Volp sans doute, n’en doute pas,
mais il veut repousser les frontières et croire que, oui.
Ou que, non, parfois.
Là, il s’est imposé un défi. Un roman comique.
Le sujet central : la mort. Volp aime les contradictions.
Un peu trop parfois.
Pourtant, pour lui, tout ça est très logique.
Après avoir raté ses romans tristes sur la vie, quoi d’autre? 

Mais le temps passe.
Quand on a du temps, on le dépense vite.
C’est comme l’argent.
(Philosophie de bistrot, je vous avais prévenu).

Trois petites notes sur un improbable blog
et puis s’en vont.

Cuisine.
Et jazz.
Jazz et cuisine.
Ç’aurait été bien de faire un peu la fête,
inviter ceux qu’on n’invite pas. Ou alors jamais.

Là, ce sera Jazz.
Histoire de.
Un peu vénéneux, un chouya désappointé.
Tabac et quoi d’autre ?
Blessé.
Qui a dit « triste » ?
C’est 1939, c’est Berlin.
L’illusion de Berlin.

Ça fait mine de n’avoir peur de rien.
Mais comment ?


      Rosemary Standley


Jazz.
Et c’est Volp qui tente de respirer.
Le docteur Geldfeld, lui, aime beaucoup Arcangelo Corelli (1653-1713).
La Follia.
Il l’écoute un peu plus que souvent quand il est seul.
Il est toujours seul.
Et il se met parfois à danser.
C’est bien, La Follia.
C’est quand même un peu jazz, non ?
Volp pense que oui, c’est résolument.
Mais personne ne lui en a posé la question.
Alors voilà.


Mais ses choses préférées ?

Un épuisement peut-être.
Se demander.

À demain ?



Le semainier de Volp (3/7)

Chroniques volpiennes Posted on 29 avril 2020 12 h 29 min

JOUR 3

Ça y est, voilà qu’elle lui revient.
Comme si elle était née de ce confinement.
Ça fait trois jours qu’elle le hante.
Avec sa complicité, sans doute, mais elle le hante,
la musiquette des Favorite things.
À force d’en être privé par les circonstances,
Volp rumine ces choses préférées auxquelles il ne songeait jamais.
On ne pense pas assez aux petits bonheurs dont on ne se prive pas, se dit-il.
Jusqu’au moment où on en est privé.
Volp n’est jamais, quand il pense, avare de ces banalités.
Il est comme ça.
Il prend pour de la philosophie la moindre de ses ratiocinations.

Alors, il la réécoute en boucle, la musiquette My favorites things.



      Elise Caron & Sylvaine Helary


Une voix, une flûte.
Bien non, pas une voix une flûte.
Une voix, des flûtes.
Ben non pas une voix, des flûtes.
Des voix, des flûtes.
Mais deux musiciennes.
Il s’emmêle un peu les pinceaux, Volp.
Une chanteuse, une flutiste, ça vous va ?
Faut tout vous dire !
On n’en dit pas plus.

Affaissé sur son sofa rouge,
dans les oreilles la musiquette par Caron et Helary,
(ça vous caresse gentiment les tympans, sans agressivité, sans génie non plus),
Volp essaie de se sentir bien.
Embrocation de petits pois surgelés dégoulinant sur la cheville…
Oups ! j’ai oublié de vous parler de l’incident Dahlem.

C’est qu’il ne supportait plus, hier soir, de rester assigné à résidence.
Alors, il est un peu sorti, le Volp.
Une petite virée en catimini chez son ami Simon Dalhem,
le vieux bouquiniste qui fait aussi office d’épicier de nuit,
de caviste,
et de toutes sortes d’autres choses,
dont on ne parlera pas ici,
sait-on jamais.
Ouvert jusqu’à pas d’heure.
Je vous filerai l’adresse, si vous voulez.
Mais discrétion, hein !

Volp ne sait jamais trop s’il y vient pour acheter ou pour vendre.
Il n’a jamais saisi la nuance. 
Pour lui un type vendu est toujours un type acheté.
Ou alors inversement, se dit-il quand il se dit.
Volp, dès lors, ne sait jamais, disais-je.
Tellement à acheter et presque jamais rien à vendre.
Quand il lui arrive de s’en rendre compte, il achète en rêve,
ou alors, parfois un peu vraiment, des broutilles pour des étagères,
parfois trois fois rien de plus, parfois pour un cadeau,
jamais ce qu’il aurait aimé.
Ou alors, c’est une partition, la dernière, il se jure que ce sera la dernière,
de Benny Goodman, comme ça.
Mais le plus souvent, il se contente de boire une petite boukha avec le vieux Simon.
Comme hier soir.

Ils n’avaient pas vu grand monde de la journée. Les circonstances…
Alors, ils ont parlé, parlé.
De ce qui n’existe pas, de la santé de Simon, de musique,
de ce qui ne va pas.
Ils sont intarissables quand ça part par là.
Ils ont tapé sans modération dans le flacon de boukha, l’ont tué.
Puis Volp s’en va, Salut Simon.
Et là, ça claudique ferme.
On s’en fout, bien sûr qu’on s’en fout, mais ça craint un peu quand même.

Et il entre dans la nuit flottante qui le sépare de Ramponeau.
Et du troisième étage.
Si on y prête attention, on le découvre un peu pathétique là, Volp.
C’est le dernier verre qui lui ravage la tête
et l’idée du clavier de Mehldau qui la lui mange.
My favorite things. Au piano.



      Brad Mehldau



Trois étages.
Bon, on y va ? Pas un peu qu’on y va.
Un, puis deux, puis trois.
On y est. Presque.
C’est alors que, sans crier gare,
le fait couiner puis chuter une sorte de coup de couteau en bas à gauche,
aux environs immédiats du pied, et le feulement d’une déchirure…
Volp affalé dans un imper gris au sommet de l’escalier a la cheville en feu.
Dans un gémissement de cric, il se redresse.
Tant bien que mal, et c’est pas du gâteau.
La boukha.

C’était hier soir. Ça ressemblait à cette nuit.

Et donc :
Volp essaie de se sentir bien.
Embrocation de petits pois surgelés dégoulinant sur la cheville…


Et Brad Mehldau.
Et c’est un gouffre qui monte.
Un gouffre ascendant.

À demain ?



Le semainier de Volp (2/7)

Chroniques volpiennes Posted on 28 avril 2020 12 h 10 min

JOUR 2

Et patatras, on est déjà demain.
Volp a dormi mais ne s’en souvient pas.
Un hurleur le réveille, c’est son réveil ou alors il se trompe.
Volp a aimé programmer son téléphone portable et c’est le chant d’un coq qui.
Bon, on n’est pas là pour juger.
Dernier ronflement d’espoir d’encore un peu, puis évanescente lucidité, il va falloir. 
S’arracher.

Volp somnambule vaille que vaille à fleur de savates direction la salle de bains,
rouge sang la salle de bains avec un lavabo blanc et on dirait qu’il saigne.
Mais halte obligée d’abord à la cuisine.
Papilles pas tout à fait remises d’un biriani avalé la veille,
langue encore un chouya préoccupée d’huile de sésame grillé.
Le dentifrice d’avant-sommeil ne s’est pas tout à fait défait des affres du dit biriani.
A dormi là et dort encore en catimini puis se réveille,
entre une dent qui se déchausse et une autre qui frise la carie,
un souvenir de gingembre et d’huile un peu cramée, c’est comme ça.
Pas très appétissant, non, mais c’est comme ça.

Et le café du matin ne fait rien pour arranger les choses.
Les haleines se superposent sans la moindre gène, ne se cachent pas l’une l’autre.
Pourtant, Volp tient à ce petit machin liquide noir qui tient dans une tasse
qu’il tient à l’instant dans sa main qui ne tient plus à rien ou alors à ne pas trembler.
On compte toujours un peu trop sur le café du matin.

Fin de baguette tranchée puis grillée à la poêle,
pas très branché électro-ménager, Volp, pas de micro-ondes, pas de congel, pas de toaster donc…

C’est pas tout ça, on continue, gelée de framboise dont il a,
avec des prudences d’horloger,
ôté une diaphane couche de moisissure, une transparence à peine un peu verte,
rien de plus.
Pain grillé, gelée de framboise industrielle sur film de beurre salé.
C’est frugal.
C’est avant la douche. C’est un moment d’ennui.

Aussi, Volp a-t-il posé sur la platine laser du séjour,
comme pour prévenir un chagrin qui, sait-on jamais, pourrait ressurgir ou naître,
devinez quoi ?


      Sarah Murcia



Ça dépote pas mal, Sarah.
Toute seule avec sa contrebasse, faut le faire quand même.
Rien qu’elle et l’instrument ! Vous imaginez ?
Et puis, avec ça, qu’est-ce qu’on fait ?
On fait ça, et c’est pas n’importe quoi.
Vous entendez ?

Là, Volp allonge un peu les jambes.
On grignote une fin de tartine,
on écoute, on se la repasse, deux fois, trois peut-être,
on a bien envie de s’en allumer une,
on hésite, et puis non, c’est le mois sans tabac,
alors on ouvre les fenêtres,
on songe en battant la mesure, on songe à quoi ?
Que c’était bien quand même, hier soir, My Favorite things
Mais le Bœuf Indigo fermé, ils exagèrent !

Moi, c’est quoi, au juste, se demande Volp, mes choses préférées ?

Et il se remet à rêver…

Que faire ? Aller au turbin ?
Mais le turbin de Volp depuis quelques mois, c’est d’en chercher.
Je voudrais vous y voir.

Et donc, c’est après une douche tant qu’il y en a encore,
que s’apprête à glisser Volp vers on ne sait trop quoi ou qui
qui lui proposerait de, ou alors non vous n’avez pas le profil.
C’est comme ça.

Heureusement, à cette heure il ne pleut pas.
Heureusement, parce que les grolles, hier soir, ont morflé
et que ne leur restent que des allures un peu tristes, de misère,
entre nous on peut se l’avouer.

Volp fait taire la laser.
Il est sur le point de sortir vers l’enfer
de la recherche d’un travail
où il n’y a rien à faire,
quand il se souvient.

La course, hier soir.
Le confinement.
Rester chez soi, la joie.
C’est gagné.

Et on recommence à vivre.
Laser !!!

My favorite things, mes choses préférées, c’est aussi ça.
Louis Sclavis. Clarinette basse.
Ondulantes ondées, se dit Volp, poète au rabais.

 

      Louis Sclavis


Il commence comme ça, ce confinement.
Volp ne s’en plaint pas.
Sauf le Bœuf Indigo, of course. Là, il enrage.
Mais doucement.


À demain ?



Le semainier de Volp (1/7)

Chroniques volpiennes Posted on 27 avril 2020 13 h 12 min

JOUR 1

C’est alors que Volp s’était mis à courir. 
Il faut dire qu’il pleuvait.
Il avait pensé “comme vache qui pisse”. 
Et on court dans ces cas-là où la pluie nous fait croire
qu’une fois qu’on l’aura prise de la vitesse, 
elle nous mouillera moins. 
Mais la vitesse lui disait que son grand imper gris n’y pourrait rien. 
Le grand imper gris qui flottait, si j’ose dire, le ralentissait
et la pluie gagnait du terrain. 
Jamais assez de vitesse pour précéder la pluie, s’était-il dit.

Les gens qui courent nous étonnent toujours. 
Plus personne dans les villes ne court.
On marche vite, oui. 
Oh ça, pour marcher vite, on marche vite. 
Sans regarder ni ceci ni cela resté immobile sur le bord de la voie,
un homme qui pleure et se mouche pour faire mine de ne pleurer pas,
une femme qui en pleine rue finit de se maquiller,
la salle de bain était occupée,
ou alors un amant qu’on quitte
et on se reproche déjà de ne l’avoir fait que trop tard… Allez savoir.
On ne regarde pas.
Droit devant soi. On marche. Obstinément. Vite. 
Mais courir, on prend son automobile pour ça. 
Plus personne ne court hors son automobile. 
Enfin, n’exagérons pas.
Parfois, oui, on jogge en turquoise, orange et vert et jaune fluorescents,
et il faut que ça se voie,
sur le bitume et dans la pollution pour éviter le bitume et la pollution, mais bon. 

Parfois, aussi, c’est vrai, de manière plus classique,
plus sur son quant à soi,
costume trois pièces, valisette à la main,
on trotte, un peu ridicule,
en appuyant avant la pointe du pied le talon,
pour choper un tramway qui ne nous attendrait pas;
ça n’a aucun sens, ça n’attend jamais les tramways.
Vous imaginez, vous, un tramway qui vous attendrait ?
Du reste personne n’attend plus personne.
Sauf peut-être Volp, certains matins, quand il attend le tramway.
C’est en flânant qu’on attend. Ou immobile.
Alors, voir courir Volp, ce soir-là,
quand rien de rien ne rien,
ni plus ni moins, ni oui,
ça étonnait forcément.

Mais je bavarde, je bavarde. Venons-en au fait.

Si Volp courait, c’était pour rejoindre son chez lui,
ou son chez soi, c’est comme on voudra.
En tous cas, c’est rue Ramponneau dans le vingtième.
Arrondissement.
Et s’il fallait qu’il rejoigne son chez lui ou son chez soi c’est comme on voudra,
c’est parce que les autorités avaient soudain imposé à tous un confinement strict
qui prendrait son départ dans, voyons, trois petites minutes !
Une histoire d’épidémie au nom un peu barbare, aux trois quarts latin…
qui nous obligerait tous à rester cloîtrés jusqu’on ne savait pas encore quand.

Malgré l’urgence, Volp avait cessé de courir; il avait cessé de pleuvoir.
Ou alors c’était l’inverse.

Chez lui n’était plus très loin.

Il allait falloir se sécher,
sécher ce trop large futal avant de sans doute le jeter,
un peu trop long aussi, trempé jusqu’aux pieds,
essorer le grand imper gris qui n’en pouvait plus d’avoir trop couru.
Et puis ce chapeau qui s’était mis à ressembler à une méduse avec son ventre
qui lui coulait sur le front, le front de Volp, je veux dire.

D’ordinaire il aurait espéré un peu de jazz au Bœuf Indigo, le jazz club du quartier,
mais il était déjà fermé, le confinement venait de commencer.

Dernière ligne droite.
Rentrer chez soi, quatre étages d’escalier de pierre,
une tachycardie très momentanée n’allait pas outre mesure le bouleverser,
trouver la clé…
De la musique.
Négligence heureusement organisée, la radio chez Volp, reste allumée toute la journée.
Il aime, quand il rentre chez lui, la sensation d’y être attendu.
Il est un peu comme ça, un peu très seul, si vous me permettez.

S’affaler,
abandonner les flaques froides de ses grolles,
s’arracher le pantalon encore humide,
le reste, hors les chaussettes ruinées n’en parlons pas,
constater les dégâts du corps, s’affaler plus encore, tenter de dormir.
Se mettre sur le flanc gauche pour ne pas ronfler. 
C’est que Volp ronfle couché sur le dos. Un peu.
Mais un peu, c’est beaucoup trop.
Les voisins, ce n’était pas gagné.

Mais, avant de s’endormir,
sur France Musique, Volp entend encore quelques notes,
d’une mélodie dite du Bonheur.

 

      Julie Andrews


My favorite things, Richard Rodgers, Oscar Hammerstein II, 1959.
Julie Andrews

Il trouve ça un peu crincrin.
Penser, demain, à retrouver la version de Coltrane.

Mais non, Coltrane n’attend pas !
Voilà :

 

      John Coltrane

John Coltrane (soprano sax), McCoy Tyner (piano), Steve Davis (bass), Elvin Jones (drums).
Extase, étoiles.
Et plus, puisque affinités.

Puis, il se couche, s’endort.
Ronfle un peu, mais on ne va pas en faire un fromage.

Ça ressemblera à quoi, ce confinement ?



À demain ?




Confinement ou assignation à résidence et liberté surveillée ?

Partages Posted on 21 avril 2020 12 h 53 min

Je ne sais pas vous, mais moi, jour après jour,
je crois entrevoir que ce qui se révèle au cœur de ce confinement,
– censé nous avoir été imposé pour notre bien et le bien de tous
c’est ce certain glissement du sens des mots
en même temps que de celui de ce qui nous est
peut-être davantage infligé que, disons, salutairement imposé.

Ainsi, il aurait pu sembler intéressant, voire normal, naturel,
pour tout dire humain, en tous cas bienvenu,
que, confinés, nous ayons été consultés, accompagnés, aidés
et non pas surveillés, réprimés, infantilisés, menacés.

Un sentiment de solidarité sans doute, mais pas seulement,
nous aurait comme liés à la difficile décision prise par le Pouvoir
(car, ne nous leurrons pas, il ne s’agit ici que de pouvoir et non de gouvernance),
et nous aurions peut-être pu alors,
n’étant pas traités comme des gamins,
mettre dans la balance du confinement le poids de notre bienveillance.
Une espèce d’Union Sacrée, d’entente, de pacte, de Paix des Braves, en quelque sorte…

Il se trouve qu’il n’en a pas été, qu’il n’en est pas ainsi.
Le Pouvoir ne sait pas parler aux enfants. C’est définitif.
Moins encore aux adultes qu’il infantilise.
Sans doute cesserait-il, s’il y parvenait, d’être ce pouvoir arrogant
dont, à ses yeux, la nature même est d’avoir en tout raison.
Et de pouvoir dès lors imposer à tous cette raison.

Le confinement pour le bien de tous s’est tôt mué en assignation à résidence,
et nos allées et venues d’emblée confondues avec les principes de la liberté surveillée

Bientôt, nous est-il dit, un début de « déconfinement ».
Comprenne qui pourra ce mot qui doit sans doute être au confinement
ce qu’est la déconfiture à la confiture.

De quel déconfinement (progressif, comme il est dit) s’agira-t-il ?
D’un rabotage acquis de certaines de nos libertés,
mises à mal au cours de ces dernières semaines,
ou d’une restitution totale de tous nos droits ?
La mise en place pour le bien de tous de surveillances numériques
nous fait craindre le pire.
Comment le Pouvoir (ce Pouvoir-là !) pourrait-il demain se priver des privilèges
obtenus sans le moindre vote sous prétexte d’urgence ?
Comment pourrait-il opter pour une humilité qui ne lui ressemble pas
au détriment d’un autoritarisme qui,
même s’il aime à le cacher,
est sa vraie identité ?

Je ne sais pas vous, mais moi je trouve que ça ne sent pas bon la confiture.

À suivre.
Avec vigilance.



Un appel intéressant et qui concerne peu ou prou le même sujet, ICI



Autre chose.
Je vous donne à lire là ceci.
Qui nous interroge, j’imagine.

(…)
« Mais si c’était l’exil, dans la majorité des cas c’était l’exil chez soi. Et quoique le narrateur n’ait connu que l’exil de tout le monde, il ne doit pas oublier ceux, comme le journaliste Rambert ou d’autres, pour qui, au contraire, les peines de la séparation s’amplifièrent du fait que, voyageurs surpris par la peste et retenus dans la ville, ils se trouvaient éloignés à la fois de l’être qu’ils ne pouvaient rejoindre et du pays qui était le leur. Dans l’exil général, ils étaient les plus exilés, car si le temps suscitait chez eux, comme chez tous, l’angoisse qui lui est propre, ils étaient attachés aussi à l’espace et se heurtaient sans cesse aux murs qui séparaient leur refuge empesté de leur patrie perdue. C’étaient eux sans doute qu’on voyait errer à toute heure du jour dans la ville poussiéreuse, appelant en silence des soirs qu’ils étaient seuls à connaître, et les matins de leur pays. Ils nourrissaient alors leur mal de signes impondérables et de messages déconcertants comme un vol d’hirondelles, une rosée de couchant, ou ces rayons bizarres que le soleil abandonne parfois dans les rues désertes. Ce monde extérieur qui peut toujours sauver de tout, ils fermaient les yeux sur lui, entêtés qu’ils étaient à caresser leurs chimères trop réelles et à poursuivre de toutes leurs forces les images d’une terre où une certaine lumière, deux ou trois collines, l’arbre favori et des visages de femmes composaient un climat pour eux irremplaçable. » (…)


Ça date de 1947.
C’est un court extrait de La Peste de Camus.


À bientôt ?



Jusqu’ici tout va bien ?

Partages, Révoltes Posted on 14 avril 2020 11 h 43 min

Rentrer chez soi. 
On est allé acheter une baguette. Deux croissants aussi, peut-être.
Petit déjeuner en amoureux.
Imaginaire.

Se dire que tout va bien. 
Se sentir étrangement soulagé 
de n’avoir pas été interpellé (je devrais dire intercepté),
qu’on ne nous ait, cette fois encore, 
rien demandé d’où on vient, d’où on va, 
ni, si, en plus de nos papiers d’identité, 
on a une preuve du pourquoi on va là en venant d’ici 
et si on est bien celui qu’on prétend être.

Illustration : Roland Topor

Jusqu’ici tout va bien.
On est sorti de chez soi,
mais on s’est posé la question de savoir 
si on pourrait prouver que c’était bien chez soi.
On aimerait cesser d’être tendu, aux aguets.
On n’y arrive pas tout à fait.
Mais de quoi, nom de dieu, se sent-on coupable ?
Coupable de ce qu’on nous reprochera.
Parce qu’on en est là.

On est peut-être sorti d’ailleurs que de chez soi,
de chez une femme aimée, on peut rêver.
Et nous viendrait, calquée en gris, sur notre joie, 
la culpabilité de n’être pas où on en a le droit.
Le droit ?

Je n’avais donc pas le droit,
contrairement à ce qui était dit,
d’aller et venir à mon gré ?
Bien sûr que si !
Eh bien, non.

Liberté conditionnelle.
Seulement et seulement si.
Parce que, dorénavant, il y a des si.

Jusqu’ici tout va bien.
Mais il nous est dit que tout pourrait,
d’un jour à l’autre, basculer.
Alors, méfiez-vous !

On nous menace.
Mais qui donc nous menace ?
Sortir sans un sésame vérifiable est punissable. Et puni.
On nous infantilise.
Mais qui donc nous infantilise ?
A-t-on coché la bonne case sur notre attestation de déplacement dérogatoire (ces mots !) ?
On s’est trompé ? On a changé d’objectif ?
C’est punissable. Et puni.
On nous intimide. On nous humilie.
Mais qui donc ?
Ceux, sans doute, qui nous disent
que c’est pour notre bien !

Pour notre bien.
Leitmotiv prétendument irréfutable.

C’est pour leur bien qu’on sépare les amoureux ?
C’est pour leur bien qu’on isole même les plus fragiles ?
Les vieillards, les démunis, les addicts de toutes natures,
et j’en passe.
C’est pour son bien qu’on confine avec son bourreau la femme violentée ?

Jusqu’ici tout va bien.
On est sorti de chez soi,
mais on s’est posé la question de savoir 
si on pourrait prouver que c’était bien chez soi,
qu’on allait bien où on le prétendait,
que les achats de première nécessité en étaient.
Et si la laisse ne dépassait pas la longueur réglementaire.
Et si nous ne mettrons pas davantage de temps qu’il a été décidé.
Et si ce que nous faisons est autorisé ou interdit.
Par qui ?

On est inquiets.
C’est bien ce qu’ils voulaient.
Mais qui ?

Jusqu’ici tout va bien ?



Un jour après la nuit…

Partages Posted on 7 avril 2020 12 h 24 min

Illustration : Paola Piglia


Les autorités avaient ce matin-là déclaré retrouvée la “sanité” de l’air.
À la radio nationale d’abord, 
dans l’ensemble de la presse y compris télévisée ensuite.
Elles l’avaient fait – parce que ça, ça n’avait pas encore changé –
par le biais  d’un de ces communiqués volontiers ampoulés 
qui étaient la façon qu’avaient les autorités de s’autoriser une autorité.

Bref, on avait gagné,
dans le bras de fer qui nous opposait à l’épidémie,
le droit d’à nouveau librement respirer.

Les masques pouvaient dès lors être rangés,
on pourrait à nouveau se promener le nez au vent,
un bisou à la voisine, au voisin, 
ne rien éviter des embrassades, des proximités,
ne plus se méfier,
découcher, allez savoir…

Il n’y avait plus rien à craindre de l’air du temps.
Ça tombait bien, il faisait grand beau temps.
C’étaient des conditions idéales pour commencer à oublier les morts 
qui s’étaient dans les morgues entassés.
Le travail de résilience (dixit des “autorités” encore) pouvait commencer.

Alors, sortir ?
Alors, sortir.
C’est ce que, malgré son légendaire manque d’audace, 
Ferdinand Chabre décida de faire.

Et c’était vrai, 
l’air avait, semblait-il, retrouvé cette sanité évoquée par les autorités.
Il y avait un beau ciel dans le ciel
et les oiseaux étaient revenus.
En nombre, qui plus est.
Les merles chantaient, les martinets, n’en parlons pas
(et pourquoi donc n’en parlerait-on pas ?),
quelques mésanges dans un buisson fleuri aussi
s’en donnaient à cœur joie.
Et les femmes sans plus de masques avaient les jupes qui souriaient.
C’était le plein printemps,
mais avec un plus en plus.

Ferdinand Chabre se promenait,
goûtait sans mesure à cet immense et glorieux
je ne sais quoi
qui transcendait
tout ce qu’il voyait.
Jusqu’aux plus infimes choses.

Le bonheur était dans les détails.
Il croisa un groupe de policiers
sans ni casque ni armes ni contraventions même,
et qui le saluèrent,
c’est dire.
Le directeur de l’agence bancaire de la place de l’Hôtel de ville
avait installé sur le trottoir
trois transatlantiques et y accueillait ses clients
avec lesquels tout sourire il devisait.
Les étals de primeurs s’étaient tous convertis au bio…
Ferdinand Chabre n’en revenait pas.

Mais c’est la presse du matin qui lui réserva les plus grandes
et, en même temps, les plus belles surprises.
Le pouvoir avait, par décret avec effet immédiat,
interdit à la fois les riches et les pauvres,
obligeant les uns à donner aux autres ce qu’ils n’avaient pas,
jusqu’à ce qu’équilibre s’ensuive !

Mais aussi,
la pénibilité des plus durs métiers serait à l’avenir prise en compte,
les femmes se verraient remerciées, applaudies d’en être,
et la parité absolue devrait à l’avenir les rendre enfin libres de choisir,
de construire, d’inventer, au même titre que les hommes,
elles avec eux, eux avec elles,
la société mixte et tolérante à laquelle tout le monde aspirait.

Mais encore,
la vigilance se ferait aux frontières de la planète,
dans le respect non plus des États, mais des individus,
– qu’ils soient réunis en couples, en familles, en associations, en tribus –
dans leur intérêt.

Et puis,
les fleurs, les arbres, la verdure, les chats et les oiseaux
(sans que cette liste puisse s’imaginer exhaustive)
venaient d’être déclarés de première nécessité
et, en tant que tels, à protéger.

Mais surtout,
les experts financiers étaient condamnés
à mettre les coudes sur la table
et à s’enthousiasmer
du tournoiement des bras de la Grande Ourse,
en s’imprégnant de l’idée
(qu’ils ne comprenaient pas encore mais qu’un jour ils comprendraient)
que la vie n’est pas dans les cours de la bourse…
(Un poète, un jour, quelque part, avait inventé cette réquisition-là)

Cette dernière décision,
c’est dans les pages de papier rose du journal le Temps des finances
que Ferdinand Chabre, à sa grande surprise, en prit connaissance.

Sur ce, il alla,
guilleret, léger comme n’importe quelle plume,
prendre un cappuccino et un gâteau au rhum-raisins
dans la petite cafétéria au rez-de-chaussée de chez lui.

C’était un beau printemps, une belle vie.

Puis, la tête dans les étoiles,
il remonta les marches qui le séparaient de son petit appartement.
Le soir avait commencé de rosir le ciel bleu.

Ferdinand Chabre se doucha,
puis les dents,
et ces sortes de choses qu’on fait avant de, de, ou de.

Il se glissa dans son lit encore un peu défait du matin.
Il était là, qui dormait à côté de lui, pas encore réveillé,
un peu défait peut-être lui aussi..

Le soleil ne s’était pas encore levé.

Combien de jours encore à vivre confiné ?
Après avoir vérifié son stock de masques posés à côté du lit,
il se prit dans ses bras
et s’endormit.



Espoir, désespoir, ceci en contrepoint…



Nous aurions donc un avis…

Partages Posted on 4 avril 2020 17 h 09 min

On aurait un avis sur ce qui est en train de se passer.
Une épidémie, tout ça.
Et cet avis, ben oui, serait celui-ci et peut-être celui-là.
Bien en place, comme il faut.

Il se trouve qu’on n’a pas d’avis
dès lors qu’un avis suppose, quoi qu’on en veuille, une opinion…

Mais non.
Non, bien évidemment.
On n’a pas d’avis.
Ou alors un doute.
Vous savez, cette manière qu’on a d’être triste à propos d’une chose.
Ou de pas grand chose.

On n’a pas d’avis sur la maladie.
Comment pourrait-on,
quand elle se répand,
et que, se répandant,
elle échappe à ce qu’elle est initialement
pour devenir un événement ?

On regarde autrement les épidémies.
Les épidémies sont, en quelque sorte, des maladies institutionnalisées.

Il y a quelque chose de l’ordre d’une crise,
d’une guerre à mener se dit-on et nous est-il dit.
On sait, mais on fait mine d’ignorer ce qu’on sait.
On sait qu’on ne mourra pas.
Mais on tremble et on a peur.
On sait que, oui, le virus est là.
On en parle, en en sue, on en parlera.

On sait surtout que, encore une fois,
le pouvoir nous dira qu’il a mis tout en place,
qu’on a toutes les bonnes raisons d’être rassurés,
qu’il a (ce fut difficile !) trouvé une solution,
et que tout, comme avant, pourra recommencer.
Et nous serons soulagés de retrouver notre vie d’avant.
Et on se dira que oui, que oui, que oui…

Mais on aura oublié peut-être ce que voulait dire “recommencer”.
S’offrir le même infini bordel d’une soumission obstinément acceptée, voire désirée,
parce que c’est bien quand même d’avoir la paix ?

Recommencer sans rien changer ?

Et je regarde, là, au moment où je tente d’écrire,
un peu de ce ciel dans lequel semblent flotter trois oiseaux.
Je sais que, pas très loin, mais trop, respire une femme que j’aime,
mais comment on fait pour le dire ? pour le savoir même.
On ne sait pas même à quoi peuvent servir nos révoltes.

Et pourtant, ce n’est pas rien.
Recommencer.
Me (se) dire qu’il va falloir, si on veut que tout change, changer.
Y compris ma (notre) perception du danger.
D’une épidémie.

Désobéir.
Même si c’est “très cher payer”.



À l’heure où bêlent les moutons…

Amis, confluences…, Partages Posted on 27 mars 2020 10 h 34 min

Mais qui sommes-nous ?
Ou plutôt : que sommes-nous ?
Ou : que sommes-nous devenus ?




Illustration : Roland Topor


Ce soir, comme chaque soir depuis quelques jours
(depuis en fait le moment où les gens ont enfin pris conscience,
Covid 19 aidant, qu’ils en avaient grand besoin),
à vingt heures tapantes, les fenêtres s’ouvriront,
les balcons s’animeront,
il y aura des clameurs,
des clapings,
des chansons,
des déclarations d’amour.
Un artificiel barnum de bonnes intentions
adressé à ce qu’on appelle aujourd’hui,
dans un euphémisme désincarné,
le personnel soignant.

Parce qu’ils font ça maintenant, les gens.
Ils exorcisent leurs peurs en tapant dans les mains
pour dire merci à des gens pour lesquels,
il y a un mois encore,
ils n’adressaient qu’une indifférence à peine polie.

Il faut dire qu’ils ne savaient plus trop quoi en penser
avec toutes ces déclarations d’un gouvernement
qui ne faisait pas même mine de l’écouter
depuis des mois, depuis des années,
ce fameux personnel soignant.

Mais, depuis quelques jours donc,
depuis que ledit gouvernement les a confinés chacun chez soi
(je dis confinés, mais je pourrais tout aussi bien dire isolés, cloîtrés ou séquestrés),
depuis que, soudain, ledit gouvernement,
dans une funambulesque contorsion,
a déclaré sa flamme à tout ce qui porte blouse blanche,
depuis, surtout, que la peur les tenaille,
des hommes et des femmes disent, crient, chantent
merci ! à ce personnel soignant
dont ils craignent par-dessus tout d’en avoir très bientôt besoin.

Je ne dis pas que les soignants ne méritent pas ces applaudissements.
Je dis que cet élan est généré par la peur bien plus que par une réelle réflexion,
ou une réelle prise de conscience de leur importance.
Amour aussi soudain qu’intéressé donc.

On se rappelle la vague d’amour d’une même nature
dont furent l’objet les flics, ou tout ce qui y ressemblait,
aux lendemains du Bataclan.
Tous, comme par magie étaient devenus des héros.
Et, dans les rues, certains se sont pris à les embrasser !
Aujourd’hui,
tous ceux qui portent casque, casquette, matraque ou képi sont,
par les mêmes probablement, insultés quand ce n’est pas carrément caillassés.
On ne les a aimés que le temps de se rassurer,
que dans le but d’être protégés.
Amour qui ne se déclare que par besoin.

Loin de moi l’idée de mettre sur un pied d’égalité les flics et les infirmiers
– les uns trop souvent sont à l’origine des blessures soignées par les autres –
mais le soudain enthousiasme qu’ils ont pu susciter ou suscitent
me paraît un peu plus que suspect.

La reconnaissance du peuple a ses limites et, à peine née, elle songera bientôt à s’essouffler.
Le temps sans doute d’une épidémie.

Mais je bavarde.
J’avais commencé d’écrire ce billet pour introduire une tribune parue dans Libé, il y a une paire de jours.
Autrement plus documentée,
plus éloquente,
plus rageuse
que ces quelques mots que j’ai posés là.
Vitale pour tout dire.
Elle m’a été signalée par mon amie Gaëlle Boissonnard
dont j’ai déjà, ici même, relayé la délicatesse des travaux.

Merci de vous précipiter, de la lire
au départ de son blog
ou en cliquant ICI.



Une question

Partages Posted on 19 mars 2020 14 h 54 min

Et puis une autre…



Faites des femmes !

Partages Posted on 8 mars 2020 11 h 31 min

08 mars.
Journée des femmes
La belle affaire !

Comme le père Noël, le 25 décembre,
les femmes ont leur “journée”.

À la différence commerciale près
que le père Noël, bien avant Noël,
est attendu dès le mois de septembre.

On ne va pas chinoiser.

La femme,
pas besoin de l’attendre, 
elle est là, à disposition.
Elle nous est acquise.

Plus d’effort à faire.
depuis belle lurette.

À quoi bon dès lors déborder d’une petite journée ?
C’est le 8, et basta !

Les morts ont leur journée.
Les asthmatiques ont leur journée.
Les mères, les pères, les scolopendres, 
Les hippopotames en danger,
les marsupilamis gris,
les grandes marées,
les amoureux,
les laids,
les bonbons mentholés,
les moules et frites,
les stilettos,
les envies de rien,
les, les, les …

Aujourd’hui, c’est les femmes.

Et elles se plaindraient ?



Au-delà de la colère…

Partages Posted on 3 mars 2020 11 h 59 min

Au-delà de la colère, de la rage, de la révolte
(à mes yeux si compréhensibles et justifiées),
de la tribune de Virginie Despentes que j’ai relayée hier,
il m’a semblé intéressant, voire primordial,
d’en faire de même avec deux interventions sur le même sujet
(toujours dans Libération) de philosophes,
parues dans le quotidien ce matin.
Une manière de prolonger la réflexion initiée par la déchirure
de la romancière à laquelle je ne peux qu’adresser mon admiration.
Il n’est pas simple de hurler quand le silence ambiant
n’est pas seulement un silence mais un bâillon…
Il n’est pas simple de rester lucide dans la douleur.
Il n’est pas simple d’avoir du courage.
Ça n’a pas dû être simple, mais sans doute était-ce vital.
Merci !

Première contribution, donc :
Césars : ce que veut dire quitter la salle
par Fabienne Brugère et Guillaume le Blanc, philosophes

Puis :
L’ancienne académie en feu
par Paul B. Preciado, philosophe

Bonne lecture !



Rendre aux césars…

Partages, Révoltes Posted on 2 mars 2020 10 h 58 min

Je prends la liberté ce matin de relayer ici la tribune de Virginie Despentes
parue dans Libération ce lundi.
Elle fait suite à la cérémonie des césars de ce dernier samedi.
Pas plus que je ne ferai de commentaire
(mon envie de relayer ce texte a à elle seule valeur d’engagement),
je ne me suis permis de ne changer rien, pour en faciliter la lecture,
à la mise en page originelle.

À vous de voir.




“Je vais commencer comme ça : soyez rassurés, les puissants, les boss, les chefs, les gros bonnets : ça fait mal. On a beau le savoir, on a beau vous connaître, on a beau l’avoir pris des dizaines de fois votre gros pouvoir en travers de la gueule, ça fait toujours aussi mal. Tout ce week-end à vous écouter geindre et chialer, vous plaindre de ce qu’on vous oblige à passer vos lois à coups de 49.3 et qu’on ne vous laisse pas célébrer Polanski tranquilles et que ça vous gâche la fête mais derrière vos jérémiades, ne vous en faites pas : on vous entend jouir de ce que vous êtes les vrais patrons, les gros caïds, et le message passe cinq sur cinq : cette notion de consentement, vous ne comptez pas la laisser passer. Où serait le fun d’appartenir au clan des puissants s’il fallait tenir compte du consentement des dominés ? Et je ne suis certainement pas la seule à avoir envie de chialer de rage et d’impuissance depuis votre belle démonstration de force, certainement pas la seule à me sentir salie par le spectacle de votre orgie d’impunité.

Il n’y a rien de surprenant à ce que l’académie des césars élise Roman Polanski meilleur réalisateur de l’année 2020. C’est grotesque, c’est insultant, c’est ignoble, mais ce n’est pas surprenant. Quand tu confies un budget de plus de 25 millions à un mec pour faire un téléfilm, le message est dans le budget. Si la lutte contre la montée de l’antisémitisme intéressait le cinéma français, ça se verrait. Par contre, la voix des opprimés qui prennent en charge le récit de leur calvaire, on a compris que ça vous soûlait. Alors quand vous avez entendu parler de cette subtile comparaison entre la problématique d’un cinéaste chahuté par une centaine de féministes devant trois salles de cinéma et Dreyfus, victime de l’antisémitisme français de la fin du siècle dernier, vous avez sauté sur l’occasion. Vingt-cinq millions pour ce parallèle. Superbe. On applaudit les investisseurs, puisque pour rassembler un tel budget il a fallu que tout le monde joue le jeu : Gaumont Distribution, les crédits d’impôts, France 2, France 3, OCS, Canal +, la RAI… la main à la poche, et généreux, pour une fois. Vous serrez les rangs, vous défendez l’un des vôtres. Les plus puissants entendent défendre leurs prérogatives : ça fait partie de votre élégance, le viol est même ce qui fonde votre style. La loi vous couvre, les tribunaux sont votre domaine, les médias vous appartiennent. Et c’est exactement à cela que ça sert, la puissance de vos grosses fortunes : avoir le contrôle des corps déclarés subalternes. Les corps qui se taisent, qui ne racontent pas l’histoire de leur point de vue. Le temps est venu pour les plus riches de faire passer ce beau message : le respect qu’on leur doit s’étendra désormais jusqu’à leurs bites tachées du sang et de la merde des enfants qu’ils violent. Que ça soit à l’Assemblée nationale ou dans la culture – marre de se cacher, de simuler la gêne. Vous exigez le respect entier et constant. Ça vaut pour le viol, ça vaut pour les exactions de votre police, ça vaut pour les césars, ça vaut pour votre réforme des retraites. C’est votre politique : exiger le silence des victimes. Ça fait partie du territoire, et s’il faut nous transmettre le message par la terreur vous ne voyez pas où est le problème. Votre jouissance morbide, avant tout. Et vous ne tolérez autour de vous que les valets les plus dociles. Il n’y a rien de surprenant à ce que vous ayez couronné Polanski : c’est toujours l’argent qu’on célèbre, dans ces cérémonies, le cinéma on s’en fout. Le public on s’en fout. C’est votre propre puissance de frappe monétaire que vous venez aduler. C’est le gros budget que vous lui avez octroyé en signe de soutien que vous saluez – à travers lui c’est votre puissance qu’on doit respecter.

Il serait inutile et déplacé, dans un commentaire sur cette cérémonie, de séparer les corps de cis mecs aux corps de cis meufs. Je ne vois aucune différence de comportements. Il est entendu que les grands prix continuent d’être exclusivement le domaine des hommes, puisque le message de fond est : rien ne doit changer. Les choses sont très bien telles qu’elles sont. Quand Foresti se permet de quitter la fête et de se déclarer «écœurée», elle ne le fait pas en tant que meuf – elle le fait en tant qu’individu qui prend le risque de se mettre la profession à dos. Elle le fait en tant qu’individu qui n’est pas entièrement assujetti à l’industrie cinématographique, parce qu’elle sait que votre pouvoir n’ira pas jusqu’à vider ses salles. Elle est la seule à oser faire une blague sur l’éléphant au milieu de la pièce, tous les autres botteront en touche. Pas un mot sur Polanski, pas un mot sur Adèle Haenel. On dîne tous ensemble, dans ce milieu, on connaît les mots d’ordre : ça fait des mois que vous vous agacez de ce qu’une partie du public se fasse entendre et ça fait des mois que vous souffrez de ce qu’Adèle Haenel ait pris la parole pour raconter son histoire d’enfant actrice, de son point de vue.

Alors tous les corps assis ce soir-là dans la salle sont convoqués dans un seul but : vérifier le pouvoir absolu des puissants. Et les puissants aiment les violeurs. Enfin, ceux qui leur ressemblent, ceux qui sont puissants. On ne les aime pas malgré le viol et parce qu’ils ont du talent. On leur trouve du talent et du style parce qu’ils sont des violeurs. On les aime pour ça. Pour le courage qu’ils ont de réclamer la morbidité de leur plaisir, leur pulsion débile et systématique de destruction de l’autre, de destruction de tout ce qu’ils touchent en vérité. Votre plaisir réside dans la prédation, c’est votre seule compréhension du style. Vous savez très bien ce que vous faites quand vous défendez Polanski : vous exigez qu’on vous admire jusque dans votre délinquance. C’est cette exigence qui fait que lors de la cérémonie tous les corps sont soumis à une même loi du silence. On accuse le politiquement correct et les réseaux sociaux, comme si cette omerta datait d’hier et que c’était la faute des féministes mais ça fait des décennies que ça se goupille comme ça : pendant les cérémonies de cinéma français, on ne blague jamais avec la susceptibilité des patrons. Alors tout le monde se tait, tout le monde sourit. Si le violeur d’enfant c’était l’homme de ménage alors là pas de quartier : police, prison, déclarations tonitruantes, défense de la victime et condamnation générale. Mais si le violeur est un puissant : respect et solidarité. Ne jamais parler en public de ce qui se passe pendant les castings ni pendant les prépas ni sur les tournages ni pendant les promos. Ça se raconte, ça se sait. Tout le monde sait. C’est toujours la loi du silence qui prévaut. C’est au respect de cette consigne qu’on sélectionne les employés.

Et bien qu’on sache tout ça depuis des années, la vérité c’est qu’on est toujours surpris par l’outrecuidance du pouvoir. C’est ça qui est beau, finalement, c’est que ça marche à tous les coups, vos saletés. Ça reste humiliant de voir les participants se succéder au pupitre, que ce soit pour annoncer ou pour recevoir un prix. On s’identifie forcément – pas seulement moi qui fais partie de ce sérail mais n’importe qui regardant la cérémonie, on s’identifie et on est humilié par procuration. Tant de silence, tant de soumission, tant d’empressement dans la servitude. On se reconnaît. On a envie de crever. Parce qu’à la fin de l’exercice, on sait qu’on est tous les employés de ce grand merdier. On est humilié par procuration quand on les regarde se taire alors qu’ils savent que si Portrait de la jeune fille en feu ne reçoit aucun des grands prix de la fin, c’est uniquement parce qu’Adèle Haenel a parlé et qu’il s’agit de bien faire comprendre aux victimes qui pourraient avoir envie de raconter leur histoire qu’elles feraient bien de réfléchir avant de rompre la loi du silence. Humilié par procuration que vous ayez osé convoquer deux réalisatrices qui n’ont jamais reçu et ne recevront probablement jamais le prix de la meilleure réalisation pour remettre le prix à Roman fucking Polanski. Himself. Dans nos gueules. Vous n’avez décidément honte de rien. Vingt-cinq millions, c’est-à-dire plus de quatorze fois le budget des Misérables, et le mec n’est même pas foutu de classer son film dans le box-office des cinq films les plus vus dans l’année. Et vous le récompensez. Et vous savez très bien ce que vous faites – que l’humiliation subie par toute une partie du public qui a très bien compris le message s’étendra jusqu’au prix d’après, celui des Misérables, quand vous convoquez sur la scène les corps les plus vulnérables de la salle, ceux dont on sait qu’ils risquent leur peau au moindre contrôle de police, et que si ça manque de meufs parmi eux, on voit bien que ça ne manque pas d’intelligence et on sait qu’ils savent à quel point le lien est direct entre l’impunité du violeur célébré ce soir-là et la situation du quartier où ils vivent. Les réalisatrices qui décernent le prix de votre impunité, les réalisateurs dont le prix est taché par votre ignominie – même combat. Les uns les autres savent qu’en tant qu’employés de l’industrie du cinéma, s’ils veulent bosser demain, ils doivent se taire. Même pas une blague, même pas une vanne. Ça, c’est le spectacle des césars. Et les hasards du calendrier font que le message vaut sur tous les tableaux : trois mois de grève pour protester contre une réforme des retraites dont on ne veut pas et que vous allez faire passer en force. C’est le même message venu des mêmes milieux adressé au même peuple : «Ta gueule, tu la fermes, ton consentement tu te le carres dans ton cul, et tu souris quand tu me croises parce que je suis puissant, parce que j’ai toute la thune, parce que c’est moi le boss.»

Alors quand Adèle Haenel s’est levée, c’était le sacrilège en marche. Une employée récidiviste, qui ne se force pas à sourire quand on l’éclabousse en public, qui ne se force pas à applaudir au spectacle de sa propre humiliation. Adèle se lève comme elle s’est déjà levée pour dire voilà comment je la vois votre histoire du réalisateur et son actrice adolescente, voilà comment je l’ai vécue, voilà comment je la porte, voilà comment ça me colle à la peau. Parce que vous pouvez nous la décliner sur tous les tons, votre imbécillité de séparation entre l’homme et l’artiste – toutes les victimes de viol d’artistes savent qu’il n’y a pas de division miraculeuse entre le corps violé et le corps créateur. On trimballe ce qu’on est et c’est tout. Venez m’expliquer comment je devrais m’y prendre pour laisser la fille violée devant la porte de mon bureau avant de me mettre à écrire, bande de bouffons.

Adèle se lève et elle se casse. Ce soir du 28 février on n’a pas appris grand-chose qu’on ignorait sur la belle industrie du cinéma français par contre on a appris comment ça se porte, la robe de soirée. A la guerrière. Comme on marche sur des talons hauts : comme si on allait démolir le bâtiment entier, comment on avance le dos droit et la nuque raidie de colère et les épaules ouvertes. La plus belle image en quarante-cinq ans de cérémonie – Adèle Haenel quand elle descend les escaliers pour sortir et qu’elle vous applaudit et désormais on sait comment ça marche, quelqu’un qui se casse et vous dit merde. Je donne 80 % de ma bibliothèque féministe pour cette image-là. Cette leçon-là. Adèle je sais pas si je te male gaze ou si je te female gaze mais je te love gaze en boucle sur mon téléphone pour cette sortie-là. Ton corps, tes yeux, ton dos, ta voix, tes gestes tout disait : oui on est les connasses, on est les humiliées, oui on n’a qu’à fermer nos gueules et manger vos coups, vous êtes les boss, vous avez le pouvoir et l’arrogance qui va avec mais on ne restera pas assis sans rien dire. Vous n’aurez pas notre respect. On se casse. Faites vos conneries entre vous. Célébrez-vous, humiliez-vous les uns les autres tuez, violez, exploitez, défoncez tout ce qui vous passe sous la main. On se lève et on se casse. C’est probablement une image annonciatrice des jours à venir. La différence ne se situe pas entre les hommes et les femmes, mais entre dominés et dominants, entre ceux qui entendent confisquer la narration et imposer leurs décisions et ceux qui vont se lever et se casser en gueulant. C’est la seule réponse possible à vos politiques. Quand ça ne va pas, quand ça va trop loin ; on se lève on se casse et on gueule et on vous insulte et même si on est ceux d’en bas, même si on le prend pleine face votre pouvoir de merde, on vous méprise on vous dégueule. Nous n’avons aucun respect pour votre mascarade de respectabilité. Votre monde est dégueulasse. Votre amour du plus fort est morbide. Votre puissance est une puissance sinistre. Vous êtes une bande d’imbéciles funestes. Le monde que vous avez créé pour régner dessus comme des minables est irrespirable. On se lève et on se casse. C’est terminé. On se lève. On se casse. On gueule. On vous emmerde.”

Virginie Despentes, romancière



Éloge du doute

Et ceci ?, Révoltes Posted on 26 février 2020 12 h 28 min


Il y a cette nécessaire possibilité du doute qui aujourd’hui
– quand bien même on en entreverrait encore la saine nécessité –
se débine.

C’est que, dans ce qu’on nous présente comme le nouveau monde,
les certitudes sont dogmatiques,
et elles seules doivent, semblerait-il, nous guider.
Une nouvelle irréfutable bible, une monarchique liturgie,
des vérités de classe nous sont non pas proposées mais assénées
avec ordre de ne pas en sortir.
Pas une dictature bien sûr, mais une évidente propension à un autoritarisme
qui pourrait s’en révéler l’antichambre.

Il y a dans l’air du temps comme une obligatoire acceptation
de ce qui nous est imposé.

Les idées ont oublié d’en être et sont devenues des faits
qu’on veut déterminés, indiscutables, irrévocables.
Quitte à tordre le cou à la plus élémentaire des analyses,
elles cessent d’être des projections, ne sont plus des sujets de réflexion.
Elles ne se présentent plus que comme d’indéfectibles vérités.
Inutile de vouloir les jauger, en discuter.
Elle sont le fait du Prince et de sa servile cour d’ânonnants
chargés de nous dire et répéter où est dans le bien le mal
et où, par-dessus tout, dans le mal le bien.
Et nous voilà réduits (voudraient-ils) à ce triste catéchisme
de savoir sans renâcler ce qui, selon que le grand maître,
et les petits qui le suivent, sera bon ou mauvais pour nous,
avec pour critères qui décideront de ce bien-être
les ceci leur feraient du bien et les cela du mal.

Aux caniveaux, les questionnements, les interrogations.
Trêve de ces philosophies qui préféreraient aux réponses les questions.

Et si un doute nous vient, immédiatement le voilà suspect.

Parce que la tendance du jour est à la certitude.
Et que celle-ci ne peut nous être inoculée que par les néolibérales contraintes.

Ainsi nous est-il prétendu, contre vents et marées,
que seule une consommation toujours plus gourmande
pourra venir à bout de nos détresses…

On apprend aussi qu’acheter deux voitures sera toujours mieux
que n’en acheter qu’une;
le pire étant, pour sûr de n’en acheter pas.
Deux yaourts plutôt qu’un.
Un smartphone pour en remplacer un autre qui n’en a pas besoin…
Consommer.
Au détriment de la planète ?

Il se trouve qu’insidieusement ou, selon les cas,
avec de gros sabots,
il nous est suggéré que notre modèle
(celui auquel il est bon que nous nous pliions)
génère en lui toutes les vertus.
Et, par-dessus tout qu’il est le seul possible, le seul viable.
En douter serait une hérésie.
Une certitude en boucle assénée.

Et peu importe que ce modèle creuse chaque jour davantage
le fossé qui existe entre les plus riches et les plus pauvres,
puisque c’est au service des plus riches
que travaillent les gouvernements,
impatients que sont leurs dirigeants
de rejoindre leurs rangs.

S’assurer que les pauvres restent pauvres
(voire le deviennent plus encore),
c’est promettre aux très riches de le rester
(ou de le devenir encore plus)
afin, un jour, de pouvoir en rejoindre
la très sélective petite famille.
Au prix d’une définitive inhumanité.


À bientôt ?


Quelques lectures :

Sur le contrôle de nos vies – Noam Chomsky – Éditions Allia
Éloge de l’oisiveté – Bertrand Russell – Éditions Allia
Impliquons-nous (Dialogue pour le siècle) – E.Morin & M. Pistoletto – Actes Sud



Écologie de marché.

Partages Posted on 8 février 2020 17 h 27 min

Mais que signifie encore un mot quand la réalité qu’il est censé recouvrir est dévoyée ? 

Que reste-t-il d’une conviction quand, 
telle un drapeau sans plus de couleurs, 
elle est agitée à tout instant pour nous y faire croire,
alors même que ceux qui l’agitent n’y croient qu’à peine, 
ou le plus souvent, ne font mine d’y croire
que par amer mercantilisme ? 

On doute, on a de quoi douter, on découvre à son corps défendant qu’on se méfie.

Il y a aussi ces mots qui ne coutent pas cher à prononcer
et dont on croit qu’ils nous appartiennent soudain.
Dont on sait, en tous cas,
qu’ils sont la combinaison gagnante d’un cynique Jackpot.

La protection de la planète est devenue,
au rythme des appétits des hommes et femmes de marketing,
l’obligatoire tarte à la crème de toute communication
l’argument de vente qui fait bingo.
C’est que la chose
– les financiers ne s’y sont pas trompés –
met en appétit les consommateurs,
trop contents d’être déculpabilisés
à une époque où ce fameux respect de la planète
leur est asséné,
à juste titre mais à des fins douteuses,
lors du moindre petit achat…

On nous vend aujourd’hui de l’irrespect de la planète certifié bio
avec comme suprême plus produit (comme disent les publicitaires)
… le respect de la planète.
On fait venir par avion, de Chine, d’Amérique du Sud, de Nouvelle Zélande,
au prix d’une délirante pollution,
des produits prétendument bio et respectueux de la planète !
Empaquetés plastique, bien évidemment.
On croit rêver alors qu’on cauchemarde.

Il y a, dans ce cynisme financier, une morgue (dans tous les sens du mot !)
qui ramène l’homme à son mensonge,
à son incapacité à sortir du champ de ses habitudes.
Tant et si bien, que la solution plébiscitée pour réagir à la destruction (oui !) de notre planète,
n’est rien d’autre que de consommer autrement.
Pas de consommer moins.

L’idée d’une dé-croissance n’effleure pas l’esprit de l’homo de moins en moins sapiens.

Consommons, consommons.
Les grandes enseignes (j’y reviens)
nous assurent qu’elles respectent l’environnement
(ce qui est loin d’être démontré),
nous voilà donc vertueux !

Mais que signifie encore un mot
quand la réalité qu’il est censé recouvrir est dévoyée,
disais-je en ouverture de ce billet.

Pas sûr que le blé auquel s’intéressent les grandes chaines de l’agro-alimentaire
soit celui auquel on pense quand on se promène dans les champs.
Ou quand le pain n’a pas le goût amer de l’appauvrissement des terres.

Respect de la planète ?
On respecte les morts, c’est vrai.



Il y a cette image…

Partages, Révoltes Posted on 27 janvier 2020 11 h 17 min

“Un jour, avec amour, on plumera les vautours…”
Photo Cyril Zannettacci pour Libération


Il y a cette image aux relents désespérés d’insurrection.
Il y a cet homme, vraisemblablement jeune encore,
qui se dit qu’il n’a pas le choix, qu’on ne lui en offre plus,
et qui se bat pour s’en inventer un.
Un nouveau, avec quelque part un morceau de soleil.

Il y a cette image d’un drapeau.
Un drapeau, peu importe lequel.
Pas n’importe lequel.
Qu’on ne s’y trompe pas, ce n’est pas le drapeau français,
c’est celui d’une exaspération.

L’homme, vraisemblablement jeune encore donc,
y a écrit, comme une griffe,
Un jour avec amour on plumera les vautours…

Il y a cette question de n’avoir pas le choix qui taraude.
On l’entend un peu partout.
“On n’a pas le choix…”
Il nous arrive même de la lâcher quand,
lors d’une conversation,
on veut lâchement mettre fin au débat.

Le choix, on l’a pourtant.
Et l’homme au drapeau qui rêve de plumer les vautours le sait.
C’est par choix qu’il est là, c’est par choix qu’il exprime sa révolte.
Mais ce n’est pas par choix qu’il est désespéré.
Son désespoir est le nôtre,
et ce désespoir est le choix d’autres
qui volontiers nous prennent pour des billes.

D’autres qui ont décidé, depuis certaine Dame de fer,
qu’il n’y aurait plus de choix.
There is no alternative, clamait-elle en boucle.
Plus de choix d’une autre société,
un peu moins liberticide,
un peu plus partageuse,
un peu moins injuste.

Et on y est, dans cette société sans plus de choix que la réalité violente et clivante qui nous est imposée.

Nous restent les périodiques élections, dites-vous ?

Choisir une fois tous les quatre, cinq, six ou sept ans
et entretemps fermer sa gueule ?
C’est ça, le choix qu’on nous propose ?
Choisir au “moment X” entre quelques représentants d’une identique société, sans alternative,
une démocratie en résidence surveillée,
et puis n’avoir plus à rêver que de les plumer avec ou sans amour ?

Superbe choix, société de rêve, libertés cadenassées.

Il y a cette image.
Le drapeau sera parfois différent.
Mais ce sera toujours celui de l’exaspération.
Celui du choix fait de s’opposer à ceux qui veulent brader nos libertés.
Et les vendre aux plus offrants, les GAFAM sont de très bons clients.

Cette image, on risque de la revoir souvent.
Les couleurs seront autres, le talent du photographe différent.
Et les violences policières qu’elle suscitera plus que vraisemblablement
seront à l’image de notre détresse : sans modération.
Sauf si un miracle…
Peut-on seulement encore en inventer ?



Autruches, on triche !

Et ceci ?, Partages Posted on 11 janvier 2020 14 h 59 min

Franz Kafka, Georges Orwell, et quelques autres nous ont parlé de nous.

Amoureux de dénis en tous genres,
adoptant volontiers la posture des autruches,
nous nous sommes attachés à croire qu’ils parlaient des autres,
d’une autre société vers laquelle, certes, nous dérivions sans doute,
mais n’exagérons pas tout de même, nous disions-nous,
ce n’est pas pour demain.
On était sans doute sincères ce disant,
mais on craignait surtout qu’ils aient raison, Orwell, les quelques autres et Kafka…

On sait aujourd’hui que la société hyper formatée qu’ils nous promettaient,
était déjà sur les rails.
On constate depuis quelques années qu’elle est de fait déjà en place.

La démocratie n’est plus que l’obligation que nous avons tous d’obéir.
Tous, sauf ceux à qui nous devons obéir bien sûr.

Mais nous faisons mine, à tel point que nous en perdons la conscience.

Les lois ne sont plus que les reflets écrits des constats de nos soumissions,
puisque par avance nous nous plions
aux modes, aux humeurs, aux exigences d’un pouvoir
qui n’est plus même le pouvoir tel qu’on l’imaginait,
celui pour lequel ou contre lequel on votait, non.
Les lois sont des décrets programmatiques de nos futures grégarités
édictées par les grands papes de la finance et de la consommation.

On nous avait mis en garde
(Étienne de La Boétie, entre autre, dont j’ai souvent parlé ici sur ce modeste blog),
certains continuent de nous mettre en garde
(des philosophes, des sociologues surtout,
tels Edgar Morin, Alain Badiou, Noam Chomsky, Pierre Bourdieu,…).

Mais on voit bien que les GAFAM (Google, Amazone, Facebook, Apple, Microsoft) ont,
en même temps que l’intention, les moyens de nous “suggérer
de nouvelles servitudes auxquelles nous applaudirons.
Et ce, en l’absence de toute réaction qui ne soit pas veule
des politiques “démocratiquement élus” par nous.

Trop contents de faire partie du grand club des “gagnants”,
ils n’ont pas compris qu’ils sont eux-mêmes les serviles pièces
d’un grand puzzle, de l’immense inhumanité d’un monde
dont la grégarité est celle du profit :
le monde de la finance.

Pourquoi pas l’autruche après tout ? se disent-ils probablement.

On peut penser tout ça, y réfléchir.
Mais y réfléchir ne suffira pas.
Alors, quoi ?

Ceci, pour illustrer cela :

À bientôt ?



Les migrants croiraient-ils au Père Noël ?

Partages, Révoltes Posted on 6 janvier 2020 17 h 49 min

D’où vient que certain Père Noël, cette année, nous fasse honte ?

Je découvre la dernière et subliminale « pèrenoëlerie »
télévisée et cinématographiée de Coca-Cola,
exercice obligé depuis presque toujours pour le bien-pensant géant d’Atlanta.

On n’est pas déçu.
Toujours les mêmes bons sentiments.
Le Père Noël,
la petite famille middle-class bien blanche, bien comme il faut,
deux enfants bien sûr, et, oh surprise ! il s’agit d’un garçon et d’une fille !
Sourires béats, joies de l’entre-soi.
On attend un invité.
La famille modèle, quoi.
C’est du Walt Disney.
Ça dégouline d’évidence.



Pas besoin de la bande-son, elle dit ce qu’on ne voit pas,
mais que la multinationale veut nous faire croire.
Elle dit sans jamais l’avouer,
semblant s’émouvoir de la situation des migrants,
(le Père Noël lui-même en serait un, sauf que, ceci dit au passage, lui, on l’attend…)
à quel point elle a en elle
le gène de la manipulation,
et qu’il n’est pas honteux de tondre sur le dos des désespérés
la laine qui nous fait progresser
(comprendre : qui nous fait gagner des parts de marché).


Une certaine droite, très à droite, se déclare scandalisée.
Valeurs actuelles (actuelles, tu parles !) juge que Coca-Cola veut,
au travers de cette nouvelle campagne,
et c’est une honte, disent-ils,
favoriser l’accueil des migrants (je crois rêver) !

Ils viennent de quelle planète ces trolls-là pour dire telles inepties ?
Comme des vendeurs d’aspirateurs,
ils posent le pied pour empêcher la porte de se refermer.
Et cette porte, c’est justement celle qu’ils craignent par-dessus tout :
celle qui reste ouverte.
Paradoxe. Entendre sans jamais écouter. Et inversement.
Encore une fois, ils se trompent de combat mais,
ce faisant, ils font bien des dégâts !


Coca-Cola – ni gauche ni droite, donc droite, intérêts financiers avant tout, c’est tout –
n’a que faire des migrants.
Sauf qu’ils sont une belle source d’apitoiement
pour une société dont la multinationale est un des piliers,
ce néolibéralisme à contre-courant de la fraternité
à laquelle veulent nous faire croire les communicants de
la brune et chimique boisson.
Une fraternité, une solidarité désintéressée
qui n’existe que quand il s’agit de vanter et de vendre
un Père Noël
devenu VRP du grand capitalisme
… aux dépends des migrants justement.
Je me trompe ?


Alors, alors,
ceci, que nous vous proposons
pour tenter de dégager du subliminal un cynisme
qui s’offre sans efforts les atours d’une nouvelle morale
mais ne se préoccupe d’aucune éthique…

On a gardé la bande-son.


Sans aucune illusion,
mais sincèrement,
Belle année lucide à vous !



Toujours recommencée

Partages Posted on 30 décembre 2019 18 h 56 min



Elle est là qui s’essouffle.
Elle en a un peu par-dessus la tête de ce qui lui est passé sur le dos.
Elle ne demande qu’à dormir, qu’à aller se répandre ailleurs.

Au moment de mourir, épuisée, elle sait déjà, qu’elle renaîtra.
Ça ne lui procure aucune joie,
seules celles peut-être de l’espoir du jour où, 
Phénix fatigué, à nouveau, elle s’ébrouera.

Et où tout le monde,
vous, toi et moi, 
nous nous la souhaiterons, belle.
Sans trop d’espoir. 

Mais sait-on jamais, se dira-t-on.
Comme tous les ans.
Avec une innocence à chaque fois renouvelée.

Ce qui reste de pureté.


Belle, on vous la souhaite belle, sincèrement, cette année.

Elle est entre nos mains.
Qu’en ferons-nous ?

À tout bientôt.

Laissez-moi déjà vous présenter ceci :

Est-ce bien normal de demander à cette merveille-là
de protéger celle(s)
que nous n’avons fait que détruire ?
Celle(s)-ci :

Belle année à nous tous !

Sincèrement



Un peu décalé ? Inhabituel sur ce blog surtout.

Partages Posted on 23 décembre 2019 16 h 16 min

Inhabituel, sur ce blog, de proposer une tranche de détente, voire de rire.

Et pourtant, tout attaché que je suis à la plus grande laïcité,
je voudrais profiter de cette « trêve des confiseurs » pour vous proposer
quelques minutes d’un rire franc (et décalé).
Un peu de sel et d’esprit qui ne soit pas ce qu’on appelle benoîtement l’esprit de Noël,
mais nous permette d’y penser… avec distance.
Un conte de Noël distancié et transgressif, en quelque sorte…

À vous, belle fête de Noël, donc !


Belle soirée. Et à bientôt ?



Quoi, ma gueule ?

Partages, Révoltes Posted on 23 décembre 2019 16 h 08 min

Enki Bilal
“Bug”


On n’arrête pas le progrès ? Rassurez-vous, c’est lui qui bientôt nous arrêtera.
Au propre comme au figuré.
À moins, bien sûr, que nous reprenions la main…

Je relaie ici une lettre commune rédigée, sous le titre “Interdisez la reconnaissance faciale sécuritaire”, et cosignée par un grand nombre d’associations – et non des moindres…

Je vous la donne à lire :

Lettre commune de 80 organisations, dont l’Observatoire des libertés et du numérique dont la LDH est membre

Nous, organisations, collectifs, entreprises, associations et syndicats, demandons au Parlement et au gouvernement français d’interdire tout usage sécuritaire de dispositifs de reconnaissance faciale actuels ou futurs.

Nous constatons que de telles technologies sont aujourd’hui déjà largement déployées en France. Outre les portiques « Parafe » présents dans plusieurs aéroports et gares, le fichier de traitement des antécédents judiciaires permet depuis 2012 à la police et à la gendarmerie de recourir à la reconnaissance faciale à partir d’images prises dans la rue par des caméras, ou encore obtenues sur les médias sociaux. D’autres expérimentations ont déjà été menées ou sont programmées.

La multiplicité des dispositifs déjà existants, installés sans aucun véritable encadrement juridique, transparence ou réel débat public, ne satisfait pourtant pas nombre d’acteurs publics et industriels. En se fondant sur le fantasme d’un développement inéluctable de la technologie et sur des arguments purement sécuritaires et économiques, ils souhaitent accélérer et faciliter le déploiement de ces dispositifs, au détriment des conséquences pour nos libertés et notre modèle de société.

La reconnaissance faciale est une technique exceptionnellement invasive et déshumanisante qui permet, à plus ou moins court terme, la surveillance permanente de l’espace public. Elle fait de nous une société de suspect·es. Elle attribue au visage non plus une valeur de personnalité mais une fonction de traceur constant, le réduisant à un objet technique. Elle permet un contrôle invisible. Elle impose une identification permanente et généralisée. Elle abolit l’anonymat.

Aucun argument ne peut justifier le déploiement d’une telle technologie : au-delà de quelques agréments anecdotiques (utiliser son visage plutôt que des mots de passe pour s’authentifier en ligne ou activer son téléphone…), ses seules promesses effectives sont de conférer à l’État un pouvoir de contrôle total sur la population, dont il ne pourra qu’être tenté d’abuser contre ses opposant·es politiques et certaines populations. Puisque l’utilisation de la reconnaissance faciale à des fins sécuritaires est par essence disproportionnée, il est vain d’en confier l’évaluation au cas par cas à une autorité de contrôle qui échouerait en pratique à suivre chacune de ses nombreuses nouvelles applications.

C’est pourquoi nous vous demandons d’interdire tout usage sécuritaire qui pourrait en être fait. De telles interdictions ont déjà été décidées dans plusieurs villes des États-Unis. La France et l’Union européenne doivent aller encore plus loin et, dans la lignée du règlement général sur la protection des données personnelles (RGPD), construire un modèle européen respectueux des libertés.

Il conviendra par ailleurs de renforcer les exigences de protection des données à caractère personnel et de limiter les autres usages de la reconnaissance faciale : qu’il s’agisse d’authentification ou d’identification privée, l’ensemble de ces dispositifs ne sont pas assez protecteurs des atteintes à la vie privée ; ils préparent, et banalisent une société de surveillance de masse.

Nous appelons à l’interdiction de tout usage sécuritaire de la reconnaissance faciale.

Paris, le 19 décembre 2019



Téléchargez la lettre au format pdf (et partagez-la) en cliquant ici.

Visitez le site de la Ligue des Droits de l’Homme (LdH) ici.


Liste des premiers signataires :

Abilian – ACAT France – Access Now – Action Droits des Musulmans – Altairis – Antanak – Article19 –
Association Dédale – Association for Progressive Communications – Association forCivil Rights (ADC) –
Assodev-Marsnet – ATTAC France – Bee-home – BEhAV Consulting & Coaching – Cerveaux non disponible –
CECIL – Cliss XXI – CNLL – Comité local ATTAC du 78 Sud – CREIS Terminal – DAL (Droit Au Logement) –
Electronic Frontier Foundation (EFF) -Emmabuntus – Entr’ouvert – FACil – FAIbreizh –
FDN – Fédération nationale des Arts de la Rue – FFDN – Framasoft – Franciliens.net – Genepi – Génération.s – GISTI – Globenet – Happyculture -Hermes Center – Hoga – Icare (UVSQ) – Illyse – In Memoris Fondation –
Indie Hosters – INP-net – Internet Bolivia – IP Solution – L’Auberge des Migrants – La Boussole – La Cimade –
La Quadrature du Net – Le groupe parlementaire LFI – Le Mouton Numérique – Le Parti Communiste Français –
Les Tilleuls.coop – Ligue des Droits de l’Homme – Lorraine Data Network – Mailden – Mailo –
Mouvement Ecologiste Indépendant – Mycélium – Numericatous – Observatoire des Libertés et du Numérique – Ouvaton – Parti Pirate – PLOSS Auvergne Rhône-Alpes – ReAct – Résistance à l’Agression Publicitaire – ritimo – Root66 – Sherpa – Solidaires Informatiques – Sursiendo (Chiapas, México) – Syndicat de la Magistrature –
Syndicat des Avocats de France – Tech Trash – Technologos – Technopolice – Toile-Libre –
Union Syndicale Solidaires – Usuarios Digitales de Ecuador – Vanoix – Vélorution Paris Île-De-France



Vivre sa vie une dernière fois…

Partages Posted on 16 décembre 2019 16 h 29 min



On se demande,
bien sûr on se demande quelle est la couleur du sommeil des anges.
Pas vous ?

Anna Karina
(dans Vivre sa vie de Jean-Luc Godard)
22 09 1940 / 14 12 2019


On se souvient d’elle, filmée par JLG, dans Vivre sa vie.
Mais pas seulement.
Personne ne l’a jamais filmée comme ça.
Il y fallait de l’amour
– mais ça ne nous regarde pas –
en plus de ce génie si particulier que Godard a toujours inventé.

Il y avait aussi cette émotion de tous les instants,
comme une espèce de fragilité prise au piège d’une incertitude
dont elle ne parvenait pas à se libérer.

Et ça donnait cette drôle de chansonnette
qui a illuminé toute la Nouvelle vague.

Son accent venu d’ailleurs,
les doutes posés au hasard d’une voix assez peu maîtrisée
(mais qu’est-ce qu’elle était belle, cette voix-là !)
quand elle serinait, lasse, dans Pierrot le fou,
Qu’est-ce que je peux faire ? J’sais pas quoi faire !”,
on avait envie,
comme Pierrot (Belmondo),
de lui demander de se taire.

Aujourd’hui,
c’est une autre affaire




J’en parlerai ici plus longuement plus tard.
Tout bientôt.


(mais, quand même, ceci déjà, un peu de filmographie,
puisque une déclaration d’amour jamais ne suffira)
merci à Libération



Glissements progressifs du mépris (2/2)

Partages, Révoltes Posted on 8 décembre 2019 16 h 16 min

Sagesse ou brutalité ?
L’alternative est proposée comme si elle était une évidence à laquelle on puisse sincèrement se référer.

Qu’en est-il de la brutalité se prétendant sagesse ?
Qu’en est-il de cette brutalité quand
elle ne se vit plus que comme une incontournable manière de penser,
et donc de gouverner ?

Quand la pensée oublie de penser, existe-t-elle ?
Et celui qui ainsi croit penser a-t-il quelque légitimité à prétendre “nous guider” ?

Le pouvoir, aujourd’hui est un Amphitryon qui tour à tour veut séduire et mater.
C’est le fameux “en même temps” qui est le « badge »
de celui qui n’arrive pas à se décider,
mais qui sait comment nous enfumer…

Pour séduire il a sa frêle et faux-derche séduction.
Il ne se contente pas de sa puissance,
il se veut à la fois Dom Juan et Sganarelle. On ne sait jamais…
Il se prétend moderne et ne répète
– parce qu’il se répète un peu plus que souvent –
qu’un médiéval discours fait de supériorités et de clivages.

C’est sa langue qui, parlant bien mais toujours oblique, le révèle.
Et ça donne ces glissements sémantiques
qui font dire à une chose ce qu’elle ne voulait signifier.
Ne pouvait. Mais qu’importe.
Et ça donne ces manipulations vulgaires des valeurs auxquelles
on fait mine de croire (mais pas trop si on y pense).
Et ça donne ce langage muet et sous-entendu,
une langue de bois qui se persuade qu’elle est drôle.

Et, suivant une logique de banalisation chargée de plaire à tous,
un militant des Droits de l’homme devient,
dans cette langue faite de dérision et de mépris,
et de “je sais de quoi de parle”,
et de “ne vous laissez pas avoir”,
un « droit-de-l’hommiste” !
(On a emprunté – est-ce vraiment un hasard ? – à Jean-Marie LePen cette dénomination…)
Substantivisation” méprisante destinée, on le devine,
à dénigrer l’importance des “valeurs” auxquelles on a,
une fois au pouvoir, renoncé.

Et, comme par un effet de dominos,
s’en sont suivies les relativités amenant au cynisme,
d’abord langagier, mais ça ne saurait suffire, de cette dérision affichée :
Les convaincus des droits de l’homme ?
Des droits-de-l’hommistes.
Mépris.
Les inquiets du tiers-monde ?
Des tiers-mondistes.
Mépris.
Les convaincus que la terre est plate .
Des terreplatistes (!)
Mépris.

Croit-on vraiment qu’en humiliant, qu’en abaissant,
on rassemble ?
Le but, sans doute n’est-il pas celui-là.

Sans doute donne-t-il ceci :

Belle découverte à vous !

À bientôt



Regarder des pans de passé, les yeux tournés vers l’avenir.

Partages Posted on 4 décembre 2019 8 h 52 min

May b.
Maguy Marin


Je me souviens du “Je me souviens” de Georges Perec.

Il y avait là comme une intense folie du rien qui n’en finissait pas de se dire.
Mieux : de se raconter.

Je me souviens de ce comédien inoubliable, Samy Frey,
disant le texte de Perec, sur un vélo,
sur un câble tendu par-dessus une scène de théâtre (c’était à l’Opéra comique, je crois)
et qui disait, entre autres somptueuses banalités :

Je me souviens du silence
qui accompagnait le défilé des dissidents chinois sur les Champs-Élysées
le 14 juillet 1989 peu après les événements de Tiananmen.

Et puis :
“Je ne me souviens pas du moment de ma naissance.”

Et puis :
Je me souviens de l’annonce de la mort de Brassens.
Je me souviens des papiers peints
où d’énormes formes géométriques oranges et jaunes
s’épanouissaient sur fond noir ou marron.”
Je me souviens du jour de la mort de Jacques Prévert,
mais plus de quel jour c’était précisément.

Et puis, et puis, et puis…

Je me souviens d’un soir, dans les années 80,
à Bruxelles, où je vivais alors et où,
au Palais des Beaux-Arts,
je fus secoué, comme en amour on peut l’être,
par la découverte d’une tellurique authenticité.
Un ballet désobéissant qui m’apparut comme une naissance.

Dans une petite salle feutrée, contrite et bourgeoise,
je rencontrais à la fois Beckett, Artaud et une soif aride de vérité.

C’était Maguy Marin, alors jeune chorégraphe.
C’était May B.
C’était un regard profond sur ce que nous sommes,
sur nos limites, sur nos envies,
sur notre parfois splendide pauvreté.
C’était et c’est toujours Maguy Marin.

Se souvenir. Mais sans regret. Sans nostalgie.
Pour prendre la mesure du temps.
De ce qu’il nous reste à faire de ce beaucoup-là.


Un coup d’œil ci-dessous.






On s’en parle ?


PS.: May B est repris ce 07 déc au Théâtre de l’Oliver à Istres
PS2: Pour connaître les dates et lieux de la tournée 2020, c’est ici.



Glissements progressifs du mépris (1/2)

Partages, Révoltes Posted on 29 novembre 2019 10 h 56 min

Peut-être se sont-ils demandés comment faire de la langue leur plus sûr allié.
Quitte à la soumettre aux caprices de leur ironie,
quitte à lui faire dire n’importe quoi pourvu que ce n’importe quoi les agrée.
Peut-être se sont-ils posés la question de comment faire dire à un mot
tout ce qu’ils méprisent de ce qu’il signifie, de ce qu’il contient de sens. 

Peut-être est-ce dans ce but-là qu’ils ont créé
ces “éléments de langage”,
ces chapelets de mots vidés de tout leur sens
– mais qu’il est bon de répéter à la manière vide des slogans –
et qui sont ceux de la langue de bois faite de copeaux de vérité,
des cendres précoces, rien de plus.

Ça a donné de ces rodomontades qu’on ose à peine rappeler.
Il en est une, emblématique, mais elle n’est que la tête d’un troupeau.
Le 7 mars 2019, Macron, plus sûr de lui que jamais, clame :
Ne parlez pas de répression ou de violences policières,
ces mots sont inacceptables dans un État de droit”

(Des violences policières, de la répression, il y en a à la pelle
sous cette macronienne république.
Et je n’en rappellerai ici ni la récurrence des témoignages ni leur nombre…
Seulement, voilà, les témoignages n’ont, face à la langue de bois,
que si peu de poids…
)

Peut-être que, effectivement, ces mots-là,
dès lors qu’ils témoignent d’une vérité,
sont inacceptables dans un État de droit.
Mais ce ne sont pas eux qui choquent,
ce sont les méfaits qu’ils dévoilent et montrent du doigt
– on leur en sait gré.
Parce que, quoi ? il suffirait de les taire pour que s’en trouve renforcé cet État de droit ?
Et suffirait-il de les prononcer pour qu’on en soit exclu ?
Si oui, c’est qu’il a des pieds d’argile, cet État de droit.

Il y a cette espèce de bouche en cul-de-poule qui prétend ne jamais mentir
et qui a quelque chose du scorpion.
Nos “dirigeants” s’affublent volontiers de ces hypocrites atours-là
quand ils nous assènent ceci ou cela
et que ni cela ni ceci n’est la vérité…

À l’heure où les violences policières sont
– par le biais d’un mensonge déconcertant*,
aussi bien que par une autiste tautologie –
niées
(il ne saurait y avoir de violences policières dans une État de droit.
Nous sommes dans un État de droit.
Donc, les violences policières n’existent pas),
on ne peut que constater que la vérité officielle n’est qu’un enfant
fait dans le dos de la réalité
et qu’il s’appelle mensonge d’État.

La force du pouvoir aujourd’hui
– mais la chose n’est pas si nouvelle que ça, hélas –
est sa cynique organisation.
Il sait qu’il suffit de tourner en dérision ce qui est l’âme des idées
qu’il s’était pourtant engagé, aux seules fins de se faire élire, et qui l’ont fait élire,
à mettre en place. 

Peut-être hélas, la vulgarité aidant, ont-ils (ces gens-là, de pouvoir)
réussi à faire dire à une cohorte de mots
à la fois ce qu’il sont et le mépris dans lequel ils les tiennent.

Et, pour ce faire, ils ont déployé un petit, tout petit arsenal
fait de condescendance, d’indifférence, de cynisme.
Un de ces cocktails dans lesquels ils sont passés maîtres.

Ce faisant, ils ont consciencieusement passé au laminoir de leur arrogance
les plus belles idées, les plus généreuses – les plus irréalistes sans doute aussi
(mais n’est-ce pas la gloire en même temps que la contradiction de l’homme
que de pouvoir s’offrir des idées farfelues ?)



(à suivre)

* Le mensonge en question, c’est celui qui est asséné de manière tellement péremptoire – et fallacieuse – qu’il en vient à déconcerter celui qui l’entend. L’auditeur, en effet, a du mal à concevoir comment on peut proférer des faussetés aussi évidentes et massives en piétinant les règles élémentaires de la logique et du respect des faits – sans lesquelles il n’y a plus de discussion possible – en comptant sur la crédulité du public non-informé.

(merci à Laurent Joffrin du journal Libération pour cette information)




Imaginons. Une pause.

Partages Posted on 25 novembre 2019 16 h 46 min

Ce qui est confortable dans cette “année Beethoven”, précocement appelée telle (on n’est pas encore en 2020, année du 250ème anniversaire de sa naissance – le 16 décembre 1770 –, mais les nécessités commerciales n’ont de mémoire que le futur, pourvu qu’il sonne et trébuche), c’est cette gourmandise de niaiseries énoncées les unes après les autres, quand ce n’est pas avant.

Radios, magazines, télévisions, tout le monde, au garde à vous, est sur le pont, prêt à nous servir l’obligatoire plat du jour : “Beethoven était un génie !« .
Voilà une information qui ne manque pas de sucre. Personne, jusque-là n’avait entrevu le génie de ce génie-là, c’est sûr. Et cette information nous éclaire à un point qu’on n’imaginait pas.

On nous apprend quantité de ces choses dont nous avions grand besoin pour appréhender qui la septième, qui la neuvième, qui Fidelio, qui les seize quatuors (au passage, celui qui pourra en parler, de ces seize-là, n’est pas encore né. Du reste à quoi bon en parler ? C’est comme parler du soleil, ça ne l’empêchera pas d’être à la fois central et indissociable de notre survie, alors ?)

Ce qui énerve dans toute cette déplaisante gaudriole, dans cette procession de “savoirs” qui volontiers nous dictent ceci ou cela de ce qu’il convient de savoir de Ludwig van, c’est l’absence. Pas l’absence du héros, non ! L’absence de la moindre réflexion.

Il n’empêche, écoutons plutôt.


LVB
Quatuor à cordes n° 8 en mi mineur op. 59 – II. Molto adagio
par le Quatuor Tchalik



Sans image


sans profonde réflexion


sans prétention


Comme ça,
c’est tout.



Antidote ?

Amis, confluences… Posted on 16 novembre 2019 9 h 08 min

J’évoque ici, sur ce blog, un peu plus que souvent,
des détresses, des révoltes, des noirceurs
auxquelles on ne trouve que rarement les moyens de s’opposer.
On cherche, on aimerait, mais.
Il y a comme une stérilité parfois à dire ces choses-là qui dérangent.
Plus encore quand on ne trouve pas le moindre outil pour les profaner
ou, mieux, pour les combattre.
On est hélas si souvent faits de ces impossibilités-là.

Quoi qu’on en veuille ou en décide,
les mots ne trouvent de réalité que dans les gestes des sincérités.
Les phrases ne suffisent pas, on s’en rend vite compte.
Elle ne sont le plus souvent qu’adressées à nous-mêmes,
sortes de grigris destinés à nous donner bonne conscience.

On ne sait trop où chercher les consolations dont on a tellement besoin.

On parle de tendresse, de regards, d’entraide, de solidarité.
Sans doute imagine-t-on possible d’inventer autre chose que la petite solitude du chacun pour soi.

Mais quoi ?

Mon amie, Gaëlle Boissonnard,
dont on connaît le travail ici, ailleurs et partout,
cherche dans le geste, dans la couleur
et dans ses profondes convictions,
les moyens de “faire autrement”.

Créer de la beauté n’est bien évidemment pas suffisant,
mais c’est pour elle un moyen (parmi de nombreux autres),
de tenter de peser sur le social, le politique, le sociologique.

Un moyen qu’elle met au centre de sa vie,
qui lui sert non pas de doctrine,
mais d’engagement, de sincérité;
j’ai envie de dire de philosophie.

Cet engagement, c’est au quotidien
– par le biais de sa peinture, de ses céramiques, bien sûr –
qu’elle veut le partager, mais pas seulement.

Elle le partage depuis quelque temps au cours de stages
qu’elle organise dans son atelier de Roche-la-Molère (Loire)
et au sein desquels elle veut transmettre
de ces choses qu’elle a apprises d’autres,
et de ses expériences.

Il est permis d’apprécier.

Vivre, peindre et s’engager.
Un choix.

Un antidote à la laideur ?

Allez-y voir ici

Et là…


Belle découverte à vous !



« Un jour j’arracherai l’ancre qui tient mon navire loin des mers. »

Partages, Révoltes Posted on 7 novembre 2019 15 h 55 min

C’est une colère, une colère immense, quasi sismique.
Un texte bref mais sans qu’un seul mot y puisse être ajouté;
je parle de Contre ! de Henri Michaux.

Loin de moi l’envie de jouer aux critiques littéraires.
Le voudrais-je que mon usurpation sauterait aux yeux, même des plus profanes,
tant il est vrai que ce n’est que l’émotion
– et non pas une quelconque science des lettres et des mots –
qui me mène à évoquer ici ce texte, je devrais dire ce refus.

C’est qu’il y a là, me semble-il, dans cette colère de Michaux,
toute rassemblée dans la chair même de chaque mot,
qui jamais n’est que du verbe,
arrachée aux poumons, à la voix qui voudrait vivre,
une révolte qui ne peut que me faire penser – et avec quelle acuité ! –
aux mouvements désespérés qui ébranlent, un peu partout dans le monde,
les arrogantes certitudes des systèmes liberticides imposés aux peuples…

Ce n’est certes pas l’objectif que poursuivait Michaux,
bien plus métaphysique,
mais ma pensée, ici, fonctionne par analogie,
pas par souci d’analyse littéraire.

Qu’on veuille bien me pardonner.

Henri Michaux
Le Silence du monde


Contre ! (*)

Je vous construirai une ville avec des loques, moi !
Je vous construirai sans plan et sans ciment
Un édifice que vous ne détruirez pas,
Et qu’une espèce d’évidence écumante
Soutiendra et gonflera, qui viendra vous braire au nez,
Et au nez gelé de tous vos Parthénons, vos arts arabes, et de vos Mings.
 

Avec de la fumée, avec de la dilution de brouillard
Et du son de peau de tambour,
Je vous assoirai des forteresses écrasantes et superbes,
Des forteresses faites exclusivement de remous et de secousses,
Contre lesquelles votre ordre multimillénaire et votre géométrie
Tomberont en fadaises et galimatias et poussière de sable sans raison.
Glas ! Glas ! Glas sur vous tous, néant sur les vivants !
Oui ! Je crois en Dieu ! Certes, il n’en sait rien !
Foi, semelle inusable pour qui n’avance pas.
Oh ! Monde, monde étranglé, ventre froid !
Même pas symbole, mais néant, je contre, je contre,
Je contre et te gave de chiens crevés,
En tonnes, vous m’entendez, en tonnes, je vous arracherai ce que vous m’avez refusé en grammes.

 
Le venin du serpent est son fidèle compagnon,
Fidèle, et il l’estime à sa juste valeur.
Frères, mes frères damnés, suivez-moi avec confiance.
Les dents du loup ne lâchent pas le loup.
C’est la chair du mouton qui lâche.

 
Dans le noir nous verrons clair, mes frères.
Dans le labyrinthe nous trouverons la voie droite.
Carcasse, où est ta place ici, gêneuse, pisseuse, pot cassé ?
Poulie gémissante, comme tu vas sentir les cordages tendus des quatre mondes !
Comme je vais t’écarteler !


(*) Henri Michaux, « Contre ! », La Nuit remue (1935)

Henri Michaux
La paresse


Henri Michaux
1899 – 1985



À bientôt ?



Ceci n’est pas un leurre

Révoltes Posted on 27 octobre 2019 15 h 44 min

C’est une femme qui parle de l’infâme.
Ça nous arrache la tête.
Parce qu’on n’est pas concernés ?
Qui peut prétendre ne l’être pas ?
Et viennent des hontes,
et viennent des regrets de n’avoir pas vu, de n’avoir pas parlé, pas aidé…

Quatre minutes qui nous sont adressées à tous.
Écoutez le froid constat que fait Anne-Cécile Mailfert, présidente de la Fondation des Femmes, sur ce quotidien partagé par de très nombreuses femmes que peu d’hommes acceptent d’entendre (je le crains).


Y réfléchir.



TamTam avait, il y a de nombreuses années déjà, évoqué le problème.

À découvrir ici.

TamTam février 2007

Et ici

TamTam septembre 2010

À bientôt ?



De quelques précisions qui nous tiennent à cœur…

BaoBab Posted on 18 octobre 2019 16 h 10 min

Nous ne parlons pas seulement philosophie, littérature, musique
ou de choses qui fâchent…

Sur ce blog, nous bavardons, racontons, nous révoltons volontiers, au fil des mois, de ces quelques choses – elles sont nombreuses – qui nous révoltent ou nous inspirent. Des humeurs en quelque sorte. Ici un peu littéraires, là plutôt philosophiques, ailleurs encore engagées…

Force est aujourd’hui de constater que nous avons parfois fait fausse route. Non pas dans nos convictions qui sont ce qu’elles sont, mais dans le fait que, emportés par certains enthousiasmes, nous avons, sans jamais vouloir nous en cacher, omis de dire et redire que BaoBab n’est pas le dernier salon où on essaie de causer, mais un studio (petit studio) de création graphique.

Notre activité, nous voulons la développer, quand il se peut, en référence aux valeurs auxquelles nous croyons (celles souvent évoquées dans ce blog), pas comme une révérence adressée à l’économie de marché.
La chose est plus exigeante qu’il y paraît.
Faire passer l’éthique avant l’intérêt est un pari difficile à tenir.

Visitez, pour en savoir plus, notre site.
Découvrez-y nos travaux,
et nos TamTam (tentatives de questionnement que nous proposons périodiquement)

Logos, plaquettes, brochures, sites web, entrez en contact avec nous.
Nous pourrions sans doute vous aider à les réaliser.
À des prix qui n’arracheraient la tête qu’à de vils harpagons…

tristan@baobabcreation.fr
+33 (0) 4 77 25 16 04



Ces mots qu’on utilise…

Et ceci ? Posted on 11 octobre 2019 16 h 54 min
Friedrich Nietzsche

Je me disais, à force de les entendre employés, de les voir écrits, de les utiliser parfois peut-être, que bien des mots cachent ce qu’ils ne s’avouent pas. Un peu comme la lumière qui, en photographie, peut se révéler noire. Étrange idée, se dit-on. On sait pourtant que nos idées même cachent des choses que nous n’avons pas toujours voulu y mettre. L’incompréhension, à laquelle – par faiblesse sans doute – si souvent on aspire est à ce prix. Qu’en est-il des zones sombres de certains mots (souvent devenus, dans le monde de la philosophie, des « concepts »), que cachent-ils, ces mots, de lumière ou d’inavouable ?

Petit début, aujourd’hui, d’une liste, égrenée au fil du temps, de mots chargés de nous faire réfléchir.

Aujourd’hui, éclairé par Friedrich Nietzsche* :


Fanatisme

Le fanatisme est l’unique force de volonté à laquelle puissent être amenés aussi les faibles et les incertains, en tant qu’il est une espèce d’hypnotisation de l’ensemble du système sensible intellectuel au profit de l’alimentation surabondante d’une unique manière de voir et de sentir qui domine désormais. Le chrétien l’appelle sa foi. Là où un homme parvient à la conviction fondamentale qu’on doit lui commander, il devient croyant. À l’inverse, on pourrait penser un plaisir et une force de l’autodétermination et une liberté de la volonté par lesquels un esprit congédie toute croyance, tout désir de certitude, entraîné qu’il est à se tenir sur des cordes et des possibilités légères et même à danser jusque sur les bords des abîmes. Un tel esprit serait l’esprit libre par excellence.


* In Le gai savoir (Die fröhliche Wissenschaft, la gaya scienza) (1882)


À bientôt ? Sans doute.



Un mot pour un autre ?

Partages Posted on 7 octobre 2019 16 h 51 min

Je me rappelle Jean Tardieu.

On avait cet âge-là où on “faisait du théâtre” au lycée ou ailleurs, dans une quelconque Académie d’art dramatique, je ne sais plus trop bien. Et on s’emberlificotait dans les mots tronqués de cette courte pièce “Un mot pour un autre”, de Jean Tardieu, qui, dans son titre, semblait dire tout ce qu’on pouvait attendre d’un comique né d’erreurs langagières, de contrepèteries et autres facilités qu’offre aux naïfs la langue quand elle commence à faire mine de penser.

C’était sans danger, c’était ludique, c’était même, croyait-on, innocent.
Et ça avait beaucoup ri lors des quelques représentations données je ne sais plus trop où.

On était rentré chez soi léger, content de sa soirée, on esquissait çà et là quelque jeu de mots né de l’ivresse du rire et de la représentation.
Ça faisait du bien de ne pas se prendre la tête avec les mots.

On avait quinze, seize, dix-sept ans.

On avait l’âge où se tromper n’avait ni trop de sens ni trop de conséquences.
On improvisait la langue.

Vinrent ensuite la réflexion, les tentatives de connaissance, la philologie, la philosophie, la sémantique, que sais-je ? pour certains.
Vint aussi le besoin – pour que les choses existent telles qu’on aimerait croire et dire qu’elle sont – de choisir, après réflexion, le mot; celui qui à lui seul suffira (croit-on en tous cas).

On découvre qu’un mot, s’il est pris pour un autre, ne se représente plus; qu’il veut dire ce que cet autre mot signifie.
On découvre dès lors l’unicité du mot qui, même si elle semble relative, ne peut, faute d’être à dessein utilisée, être remplacée par une approximation (pour une antinomie, c’est pire encore) qui ferait de son sens un sens dégénéré.

Et pourtant.
On a, lentement mais inexorablement, pris conscience, qu’un mot – le moindre même – est une responsabilité.


Je reçois aujourd’hui, de mon ami Jehan, de temps à autres présent ici dans les commentaires de ce blog, une information que je relaie d’autant plus volontiers qu’elle touche de près certaines des préoccupations qui sont le moteur de ce même blog.


Cette information donc :

« Un collectif d’écrivains et d’essayistes, parmi lesquels Erri De Luca, Philippe Sands ou Roberto Saviano, s’indigne dans une tribune au « Monde » de la dénomination d’un commissariat « pour la protection de notre mode de vie européen » qui distille, selon eux, l’image d’une « Europe forteresse » et, avec elle, l’idée de peur.« 


« Madame la Présidente, les mots font l’Histoire.

Entre les frasques tragicomiques du président américain et les échos d’une saga du Brexit aussi burlesque qu’inquiétante, nous est parvenu l’organigramme de la nouvelle Commission européenne établie sous votre égide de Présidente. On nous dit, Madame von der Leyen, que vous avez pris soin de choisir précieusement les dénominations de chaque Commissariat et de ses missions.

Vous connaissez donc le poids des mots. Nous sommes dès lors d’autant plus indignés de voir l’ancien nom de Commissaire pour la Migration, les Affaires intérieures et la Citoyenneté devenir celui « Pour la protection de notre mode de vie européen ». Dans cet intitulé, chaque mot ou presque dit quelque chose que nous, lauréats du Prix du livre européen remis au Parlement européen depuis sa création en 2007, romanciers et essayistes attachés aussi profondément que lucidement à l’idée européenne, ne pouvons que réprouver.

Parler de « protection » appelle dès l’abord à la défensive, comme s’il fallait, dans une Europe transformée en forteresse, nous défendre contre une invasion extérieure. Vous ne faites là, Madame, que la courte échelle aux individus qui font commerce de ce fantasme et aux mouvements qui prospèrent sur la peur des peuples. Peur de qui ? Pour protéger quoi ? Un esprit ? Une âme, pour autant qu’on puisse en définir les contours européens ?

Non, même pas : vous entendez garantir « notre mode de vie européen ». On est troublé en pensant au terme « notre », qui s’érige face à un « leur » indistinct et étranger. On frémit en lisant celui de « vie » quand, chaque jour et chaque nuit, en Méditerranée et aux frontières de l’Europe, meurent des femmes et des hommes abandonnés à leur sort et à notre incurie. Et on est heurté en voyant s’afficher, comme en étendard ou sur un placard publicitaire, les mots « mode de vie » ou « way of life » ! Pourquoi pas « notre confort de vie » ?

Nous voulons, Madame la Présidente, parler, nous, de culture, la culture qui fait partie des attributions du même commissaire Margaritis Schinas, aux côtés du sport, de la sécurité et de la migration. Nous voulons parler, nous, d’ouverture, de dialogue et d’échange. D’humanisme, cet humanisme qui, en dépit des horreurs dont l’Europe a été coupable à l’intérieur et à l’extérieur de ses frontières, a imprégné sa pensée au cours des siècles. Nous voulons nous projeter vers l’extérieur et l’avenir et non nous replier, frileux, à l’intérieur de nos frontières et sur un passé que l’on mythifie à force de craindre sa disparition.

Les mots font l’Histoire, Madame la Présidente. Nous ne vous souhaitons pas d’entamer votre mandature lestée du poids de mots sinistres qui renvoient aux pires démons de l’Europe. Nous attendons avec confiance le changement de dénomination du Commissariat de M. Schinas. Et nous nous tournons vers le Parlement européen pour refuser à la plus grande majorité possible le nom actuel. Parce que les mots peuvent nous sauver. Ou nous perdre. »


Un mot pour un autre ?
Une intention davantage qu’un mot, sans doute.



À bientôt ?



15 09 1945 / 30 09 2019

Partages Posted on 5 octobre 2019 10 h 01 min

J’écoutais, l’autre jour, cette voix venue d’on ne sait quel astre où ne vivrait aucun accident.

Je l’entendais chanter :

O Mensch ! Gib Acht !
Was spricht die tiefe Mitternacht ?

« Ich schlief, ich schlief —,
aus tiefem Traum bin ich erwacht : —
Die Welt ist tief, und tiefer als der Tag gedacht.
Tief ist ihr Weh —,
Lust — tiefer noch als Herzeleid.
Weh spricht : Vergeh !
Doch all’ Lust will Ewigkeit —,
— will tiefe, tiefe Ewigkeit ! »


Jessye Norman
(Photo : Anatol-Kottelaif)


«Ô homme prends garde !
Que dit minuit profond ?
J’ai dormi, j’ai dormi -,
D’un rêve profond je me suis éveillé : —
Le monde est profond,
Et plus profond que ne pensait le jour.
Profonde est sa douleur -,
La joie — plus profonde que l’affliction.
La douleur dit : Passe et finis !
Mais toute joie veut l’éternité —
— veut la profonde éternité ! »


C’était Jessye Norman, immense soprano (mezzo aussi) qui, au travers de la musique de Mahler me chuchotait – et de quelle somptueuse manière ! – le Chant de minuit, extrait de l’Ainsi parlait Zarathoustra de Friedrich Nietzsche, admirablement « mis en musique » par Gustav Mahler.

Et je me disais que, pas plus que de la lecture de Nietzsche, pas plus que de la tellurique musique de Mahler dans cette troisième symphonie, on ne sortirait indemne de l’interprétation (mais j’ai honte d’utiliser cet artificiel mot-là !) de Jessye Norman.

Parce que ce que chante Jessye Norman des œuvres qu’elle nous livre, ce sont les “dangereux peut-être”, comme aurait dit Nietzsche justement, jamais les certitudes – qui ne sont à tout casser qu’un besoin d’obéissance. Même si sa voix, sa puissance, son incroyable étalement de la respiration dans le temps en même temps que sa technique définitive, semblent nous dire que sa force ne naît pas d’un doute, mais d’un irréversible constat.

La voix, je n’en parle même pas (panne de superlatifs)… L’intelligence…

Mais je bavarde quand il faudrait se taire et écouter.

Deux propositions d’écoute, pour se souvenir (déjà !) des merveilles du doute Normanien, et de sa réticence aux certitudes.
(le temps de téléchargement dépend de votre connexion)


      Mahler
Gustav Mahler
Das Lied von der Erde (Der Einsame im Herbst)
Jessye Norman, soprano
London Symphony Orchestra
Sir Colin Davis, direction
(Philips 411 474-2)


      Strauss
Richard Strauss
Vier Letzte Lieder (3. Beim Schlafengehen)
Jessye Norman, soprano
Gewandhausorchester Leipzig
Kurt Masur, direction
(Philips 411 052-2)



À bientôt ?



Le syndrome du cyclope

Révoltes Posted on 23 septembre 2019 16 h 21 min

C’est une chose à la fois,
comme si on n’avait d’yeux qu’une cyclope loupe.

Nos aïeux disaient Chaque chose en son temps.
C’était un autre temps.

Ils estimaient,
pas nécessairement à tort sans doute,
que ce serait bien de respirer avant de scruter,
analyser,
commenter,
une à une,
les ombres et les lumières dont on serait, disons, témoins.
Et, pour cela, prendre son temps.
Celui de la réflexion.

Il se trouve qu’aujourd’hui la succession,
l’accélération asthmatique des “choses”
et de ce qui nous mange jour après jour,
et qu’on appelle “l’information”,
ne nous suggère – bien loin d’une réflexion –
qu’une apnée.
L’apnée du constat qui élimine toute éventualité de réflexion.
(“Je l’ai lu”. “Je l’ai vu”. “On dit que”.)

Et c’est une vision sans relief qui nous suggère d’être,
sinon aveugle, sinon cyclope,
au moins borgne.
Et qui nous dit
non plus de prendre notre temps,
mais d’oublier.
Qui nous dit qu’aujourd’hui, ce n’est plus les “migrants”,
qu’aujourd’hui, c’est l’écologie,
que demain ce sera un n’importe quoi d’autre
qui aura remplacé nos vraies angoisses sans rien en soulager,
mais au sein duquel il nous sera demandé de têter.
Quitte à en crever.

Les migrants,
l’écologie,
une économie qui ne soit pas dévolue à une croissance excluante,
qui regarde le ciel et se pose des questions…
c’est possible.

Sauf, sans doute, pour les ventres gras exonérés d’humanité.

On tentera de respirer.



Peur, récurrence, peur. Et puis quoi ?

Partages Posted on 15 septembre 2019 16 h 58 min

Il y a, qui nous vient de plus en plus certainement quand il s’agit de la chose politique et des pouvoirs qui nous gouvernent, comme une idée de chaos. Et on se dit que le phénomène, s’il n’est pas récent, s’accélère. Et on en veut pour tangibles preuves les élections – je dis bien les élections ! – de vociférantes marionnettes au Brésil, en Russie, aux États-Unis. Des agités portés au pouvoir par des foules qu’ils materont bientôt, qu’ils matent déjà. Je parle de ces trois-là, mais les exemples pleuvent et il ne s’agirait pas d’oublier de balayer devant notre propre porte…
On aimerait ici pouvoir démonter les mécanismes qui font que des marionnettes se retrouvent au sommet d’États par la volonté du peuple. D’autres, bien mieux que nous ne pourrions espérer le faire, s’en sont chargés, s’en chargent, s’en chargeront. Je pense ici à Noam Chomsky, à Bertrand Russell, à Henry David Thoreau, à Edgar Morin, à Alain Badiou, à d’autres…

Tous, peu ou prou, ont suggéré le recours à la désobéissance civile non-violente pour reprendre le contrôle de nos vies.

En 1649, un homme d’à peine 19 ans, Étienne de la Boétie, dans un lumineux essai (Discours de la servitude volontaire), se pose la question de comment la liberté des peuples peut se retourner contre elle-même. Comment une liberté peut-elle s’aliéner ? 
L’une de ses idées-phares est que le renversement des régimes est essentiellement psychologique, que le peuple doit arrêter de se croire inférieur à son gouvernement. On est en 1649, je le répète.

Les régimes, pense-t-il, sont fondés sur la peur, laquelle sert à dissimuler l’absence de légitimité des gouvernants. Ainsi, le peuple s’auto-soumet aux pouvoirs en place, par simple habitude, par récurrence historique.

Étienne de la Boétie développe aussi – surtout – l’idée qu’il ne puisse y avoir d’oppression que volontaire…
Les peuples sont responsables, suppose-t-il, de leur mise sous tutelle.
Idée singulière qui précède en ayant certains atours celle de la sartrienne responsabilité.
Idée à laquelle il serait bon de se référer quand, d’aventure, on songe à penser …ou à voter. 

Non ?

Téléchargez ici gratuitement le texte de la Boétie.

Belle découverte à vous.

À bientôt ?

(Pour ce qui est de Chomsky, de Russell, de Thoreau, de Morin, de Badiou – tous ici nommés – n’hésitez pas à poser un commentaire sur ce blog qui, infiniment, en manque.



Lectures d’été (13 et fin)…

Lettres de silence Posted on 5 septembre 2019 10 h 55 min

Dernière des treize étapes de ces lectures que je vous propose cet été.
Les illustrations, je le rappellerai à chaque édition, sont des créations originales de

Gaëlle Boissonnard dont on peut visiter le site ici, le blog ici.


XIII. Réveil


Quand il s’est réveillé ce matin-là,
Tomáš ne parlait plus sa langue,
mais une langue qu’il ne connaissait pas.

Dès la première pensée,
c’est dans cette langue-là qu’il avait pensé.

C’était peut-être un rêve ?

Il décida de ne pas essayer de se rendormir,
mais de quitter,
de partir
à la recherche
de cette langue qu’il ne connaissait pas.

Longtemps.



Lectures d’été (12)…

Lettres de silence Posted on 2 septembre 2019 10 h 55 min

Douzième des treize étapes de ces lectures que je vous propose cet été.
Les illustrations, je le rappellerai à chaque édition, sont des créations originales de

Gaëlle Boissonnard dont on peut visiter le site ici, le blog ici.


XII. La chambre d’enfant


Ça faisait maintenant des heures, semblait-il à Ardashir, qu’il se morfondait
dans l’obscurité de sa chambre d’enfant. Des heures, mais surtout une éternité,
c’est-à-dire un temps impossible à déterminer. Un non-temps en quelque sorte.
Ardashir, avait soixante-dix-huit ans.
C’était la première fois qu’il s’y retrouvait depuis plus de soixante années,
dans la petite chambre.
Rien, crut-t-il, n’y avait changé.
Comme si, pétrifié, le temps avait hiberné et, pendant tout ce temps, oublié
de respirer.
Comme si rien de sa fuite vers l’ailleurs, alors qu’il n’était encore qu’un adolescent,
n’avait troublé l’étale cours des choses.

Aujourd’hui il y était revenu. Pourquoi ?
Pour savoir si tout cela avait existé ou pour confronter à la réalité les minutes
de sa mémoire ? Peut-être, tout simplement, pour découvrir à quelle aune
il lui fallait mesurer le mouvement puis le ralentissement des jours qui le séparaient,
l’avaient séparé, de cette époque où il cherchait encore à être vivant
et qui lentement avait glissé dans les oublis et les replis de la vieillesse.

Dans l’unique fauteuil qui était là, près du lit, il s’était assoupi.
Peut-être seulement un court moment.
Peut-être plus longtemps, il ne sut pas.
Pas assez longtemps en tous cas pour que la bougie dont il s’était éclairé
s’endormît elle aussi.

Il s’était réveillé. Il s’était relevé. Difficilement.
Le fauteuil trop profond l’avait comme aspiré
et la gymnastique de s’en extraire fut longue et pénible.

Et là, au moment de quitter, impossible de rouvrir la porte par laquelle il était entré.
Les deux petites fenêtres aussi étaient fermées et les volets baissés.
Ardashir ne comprenait pas.
Il s’était d’abord obstiné, avait présumé de ses faibles forces et s’était ruiné
une épaule à vouloir forcer l’ouverture, mais rien.
C’était comme si le bois, gonflé par une soudaine humidité, interdisant tout
mouvement de la porte à l’intérieur du chambranle, s’était transmué en geôlier.

Il dut abandonner.
Il était bel et bien enfermé.
Il avait tenté d’appeler, mais sa voix était trop
faible et la maison, depuis longtemps, de tout occupant vidée. À quoi bon ?

La petite bougie avait fini par s’éteindre et Ardashir maintenant était tout entier noyé
dans la plus profonde obscurité.
Plus d’angles, plus de volumes, plus de distances. Que des limites.
Il ne faisait pas noir, il ne faisait rien. 
Ou alors il faisait vide. Un vide d’aveugle.
Sans perspectives. Un vide mou dont, invisibles, les frontières étaient d’une
âpre rigidité, d’une sévérité que son âge ne pouvait hélas songer à surmonter
ou même à contourner.

Ça faisait donc des heures qu’il se morfondait
dans ce qui avait été sa chambre d’enfant.
Il fut un temps où la porte n’aurait pu résister à ses assauts.
Il fut un temps où les vitres auraient tôt valsé en éclats et où les volets
auraient suivi le même chemin.
Il fut un temps où rien ne l’aurait empêché de sortir.
Il fut un temps, mais.

Épuisé, il s’était allongé sur le petit lit qui, depuis toutes ces années,
n’avait, pensait-il, pas bougé.
Par habitude, comme pour s’endormir alors qu’il n’en avait nulle envie,
il avait fermé les yeux.
Il en avait constaté l’inutilité.
Tout était nuit. Il faisait noir jusqu’à l’intérieur le plus secret de lui.

Dehors aussi, du reste, il devait faire nuit.

Faute de lumière qui lui aurait permis d’explorer, à la recherche d’un
quelconque moyen de s’en sortir, les murs, les recoins de la chambrette,
le petit meuble où reposaient trois ou quatre livres, que sais-je ? Ardashir,
couché donc, sur le dos, inerte, avait entrepris d’imaginer le temps.
Non pas le temps qu’il faisait dehors, mais celui, immobile ou presque, qui
lentement passait, si lentement, lui semblait-il.
Ce temps qui le séparait aussi bien, mais de manière très inégale, du début
que de la fin.

Il eut envie de parler. Un besoin qui le dépassait, qu’il n’arrivait pas à comprendre,
encore moins à analyser. Il prononça deux trois mots. Sans les trier. Lesquels ?
personne ne sait, mais c’était dans la belle langue chantante qui était la sienne
et que plus personne, à vrai dire, ne parlait plus.
Ils vinrent, en trilles tremblants, cogner doucement les murs, puis s’engourdir
dans le silence.

Il se trouva ridicule.

Les mots, quand ils ne s’adressent à personne, ne servent à rien.
Il en avait conscience depuis ces années de solitude qui l’avaient vu réprimer
toute tentation de se parler seul à seul.
Soliloquer dans le noir comme un vieillard sénile en quête d’un petit rabiot de vie ?
Non.

Il se tut. 
Se demanda ce qu’était cette humide chaleur qui lui coulait des yeux,
s’il ne pleurait pas un peu.
Ne chercha pas à savoir. Laissa faire.
Et repensa aux temps.
Ceux qu’il avait traversés depuis celui de son enfance, de son adolescence,
celui de cette petite chambre dans laquelle il était aujourd’hui comme un gamin
qui a fait des bêtises et qu’on a enfermé.
Ceux aussi de l’âge adulte,
des amours difficiles, des gloires dérisoires, des fausses puissances,
des mensonges qu’on dit obligatoires, des amitiés trahies.
Et puis ceux de l’altération, de la nuque qui ploie, du dos qui se voûte,
des premières
odeurs du vieillissement

Ce n’était pas rien de penser à ces temps-là. Comment ne pas les mélanger ?
Comment retrouver avec précision l’étrange succession des choses mêlées,
enchevêtrées, qu’on appelle généralement – mais n’est-ce pas à tort ? – une vie ?
Comment ne pas se laisser manger par l’insécurité de l’âge qui avale la mémoire
bien plus vite qu’on le craignait, et qui fait que, si on ne la perd pas vraiment
ou pas encore, cette mémoire à laquelle on tient tant, on en gomme lentement
et irréversiblement la minute ?

Ardashir dans sa nuit ne pouvait admettre qu’il était là désemparé
– nos exploits ont nos limites.

La petite chambre le faisait se sentir vieux et,
de ses incapacités à se concentrer sur ses souvenirs, il se sentait sale.
Comme si les souvenirs une fois retrouvés (mais auraient-ils pu l’être ?),
une fois ordonnés (comment faire ?),
auraient eu le pouvoir de le laver. Comme si la vraie saleté n’avait pas été,
le plus simplement du monde,
le plus ignoblement aussi, l’âge.
Mais non, c’était l’absence de lumière surtout qui l’éclaboussait, se prétendait-il.
Et sans doute cette absence de lumière était-elle précisément l’âge.
L’âge qui froisse les fiertés.


À la recherche de ses souvenirs, il croisa le beau visage de Bahareh.

Bahareh.
Le lumineux prénom lui était revenu comme une fulgurance.
Pas seulement un prénom,
une élégance qui subjugue toujours les hommes tant ils en sont dépourvus.
Bahareh,
un prénom aussi mystérieux que peut l’être le titre d’un dastgâh.
Bahareh qui avait été sa femme.

Était-elle morte ?
Avait-elle disparu un soir, comme font parfois les femmes qui souffrent
d’être celles des hommes et ne l’acceptent pas, à la recherche de ce que
l’homme lui refusait ?
Il ne se le rappelait pas.

La mémoire était devenue comme un chinois qui ne retiendrait plus rien
et éparpillerait sans discernement ce dont on le remplit.

Ardashir se rendormit et se réveilla plusieurs fois. 
Le noir toujours aussi noir, le vide aussi.
Et la fatigue, méchamment s’obstinait,
l’accompagnait

Il lui sembla parfois que l’océan venait déchirer le silence de la petite chambre.
C’est vrai qu’il n’était pas bien loin, l’océan.
Une autre fois, ç’avait été un lointain appel à la prière, amorti par il ne savait quelle indifférence.

Concentré sur les limites données au temps par l’obscurité, Ardashir ne pria pas.
Belle lurette qu’il avait oublié ça. Était-ce un bien ? Il avait toujours eu de
ses croyances la dignité, sans exaltation. C’était son humilité.
Mais cet appel à la prière auquel il ne répondit pas lui fit davantage encore prendre
conscience du temps en train de s’écouler.
La prière est affaire d’hommes, elle a un temps, régulièrement répété.
Elle scande les journées comme des rappels à l’ordre.
Elle scande l’espoir obligé.
Celui-là, pas un autre. Elle interdit de se tromper d’espoir.
Pour elle, il n’y en a pas d’autre que celui auquel elle se dédie.

Était-ce le premier appel qu’il venait d’entendre ?
le second, le dixième, le vingtième ? Le dernier ?
Serait-ce son dernier ? Il ne savait pas. Bien sûr.
La faim, un début de faim au moins, aurait dû, bien plus que le temps des prières,
l’informer du temps passé, mais à cet âge-là on n’a plus faim, vous comprenez ?

Ardashir se demanda si le temps existait vraiment, ou si c’était une invention
de l’homme pour mater l’homme.
Le chat des sables ou celui de Pallas se rendent-ils à l’heure à un rendez-vous ?
Mangent-ils parce que c’est l’heure du repas ou parce qu’ils ont faim ?
Et les oiseaux ? Comment imaginer un oiseau obéissant et qui scrute sa montre-bracelet
pour coller à l’horloge du temps ?

Dans sa nuit, Ardashir sourit à cette frivole idée-là.
Il prit conscience de ce qu’il était possible de sourire même quand on est désespéré.
Même quand c’est de vieillesse et d’oubli qu’on l’est.

Une nouvelle fois, il se rendormit.

Il rêva d’enfants qu’il n’avait pas eus.
De Bahareh peut-être aussi. 
On ne peut pas savoir.




Quand Chayan emmena Houshang et Kourosh, ses deux amis,
visiter la petite chambre qu’il avait louée sur le vieux port,
l’océan s’était calmé.
Pendant trois longues journées et autant de nuits,
les grands vents de saison l’avaient encouragé à lâcher ses marées.
Le jeune homme avait craint que le logement qui devait être le sien
pour la durée de ses études eût souffert, comme bien d’autres, de cet épisode
qu’une nature rageuse avait envoyé à des hommes qui ne la respectait plus.

Les trois compères eurent un peu de mal à ouvrir la porte.
Le chambranle semblait avoir souffert.
Sur le petit lit en fer, un vieil homme dormait.
Houshang se pencha sur lui.
Son vêtement, à l’épaule droite était déchiré.

Il ne respirait plus.

On interrogea le voisinage. 
Personne ne le reconnut.
Personne ne le connaissait.



Lectures d’été (11)…

Lettres de silence Posted on 29 août 2019 10 h 55 min

Onzième des treize étapes de ces lectures que je vous propose cet été.
Les illustrations, je le rappellerai à chaque édition, sont des créations originales de

Gaëlle Boissonnard dont on peut visiter le site ici, le blog ici.


XI. L’attente

1. Ce soir-là

C’était un de ces soirs.

Un de ces soirs comme on en connaît sous ces latitudes-là. 
On dit “sous ces latitudes-là”, mais en fait on ignore de quelles latitudes il s’agit.
On ne sait pas où se déroule l’histoire qu’on s’apprête à raconter..
Du reste, l’endroit importe peu des récits comme celui-là.

C’était un de ces soirs
où l’orage menace et fait craindre
les éboulements et les glissements de cette terre ocre et tête-de-nègre
qu’on foule un peu partout là-bas. Lourde, mordante, rance,
qui ne demande, quand un peu d’eau s’y mêle, qu’à devenir une
désespérante bourbe aux odeurs qu’aucun vent ne peut vaincre avant longtemps.

Le soleil avait depuis peu commencé son lent trajet de disparaître
derrière les sommets. Au travers de noirâtres nuées rouge violacé
qui ne demandaient qu’ à s’électriser, et se déchireraient bientôt
d’éclairs blanc argenté, il partait inventer une aurore de l’autre côté.
La chaleur, lentement, aurait dû céder sa place à ce que la nuit inventait
chaque nuit de fraîcheur.
Mais non. Pas cette fois.
C’était un été bousculé.

Assise sur le sol natté de la guitoune qui, cette nuit encore,
entreprendrait de l’abriter, la vieille Tinifsan avait offert le lait
de chèvre à Afalkay.
Le vieux luthier tentait de réparer la table fendue d’un oud endommagé;
disons ça, mais c’était peut-être un biwa ou une mandoline, on ne sait pas.
Pas plus qu’on ne sait si Tinifsan et Afalkay s’appelaient vraiment comme ça. 
Qui s’en soucie ?
Tout ça n’importe pas dans des récits comme celui-ci.

Quand on se taisait, on écoutait la pluie.
On entendait renâcler les boues qui – avant de dégringoler vers l’en-bas où
tout le monde les craignait et, sans doute, se barricadait – borborygmaient
dans une nuit qui ne s’embarrassait plus maintenant d’aucune timidité.
Une nuit occulte, couleur de corbeau déployé, le bec en avant cherchant
à déchirer le vent en s’y précipitant.


Les deux, Tinifsan et Afalkay, s’étaient beaucoup parlé (on dira de quoi),
mangeant avec les doigts les frichtis que la vieille avait, au cours de la
soirée, préparés puis sortis du feu.

Les paroles s’étaient doucement érodées. 
Les fatigues s’étaient imposées.
Le corps des vieux est plein d’histoires trop lourdes à transbahuter.

Ils finirent par s’endormir, vieux abandonnés pesant sur le sol natté humide
et chaud, malgré le barouf scandé des pluies et les mugissements éparpillés
des vents.

Dormeurs inconscients des menaces, ou dormeurs secrètement prompts à
saisir l’occasion d’en finir, ils avaient laissé, sans même tenter de s’en
protéger, la nuit, le vent, la pluie faire leur travail de nuit, de sauvage nuit.

Il se trouve que les rêves s’emparent des vieux comme ils le font des nouveaux-nés.
Mais ce sont d’autres rêves.
Moins étonnés peut-être, en ceci qu’ils sont faits pour partie du passé.
Sans doute plus résignés, moins acharnés.
Toujours hypnotiques pourtant.
En vérité, on ne sait rien de tout cela.

Ou alors tellement beaucoup trop tard, quand enfin on ne rêve plus.

Tinifsan et Afalkay avaient, ce fut dit déjà, tout au long de cette soirée,
beaucoup parlé. Beaucoup imaginé de choses, beaucoup brassé de souvenirs.
Mémoires complices le plus souvent.
Réminiscences secrètes et surprenantes parfois. Évocations de ceci de cela
que le vieil homme avait oublié, que la vieille femme vivait encore et toujours.
Sans doute la mémoire des femmes est-elle moins pressée d’indifférence.

Ce soir-là, donc, Tinifsan et Afalkay
– enfin, ce fut Afalkay principalement –
craignant les dangers de l’incompréhension, rejoignirent, dans leur conversation,
les rives qui leur semblaient plus confortables des historiettes inoffensives,
des constats, des petits mystères depuis longtemps partagés, des questions
sans réponses, des sortilèges surtout de la grande bâtisse depuis longtemps
inoccupée qui veillait et surveillait au sommet du tertre en surplomb du village.
Quand avait-elle été construite déjà ?
Et à quelles fins ?

Ce grand lieu vide sans plus de fonction alimentait dans leur petite communauté
les fantasmes les plus fous, les peurs les plus irrationnelles.
Personne n’osait songer à y entrer, dans cette demeure qui ne faisait plus que demeurer.
Personne même n’imaginait plus possible de gravir la colline sur laquelle avait été
construit l’autrefois splendide castel, archaïque folie aujourd’hui.

Tous lui attribuaient de maléfiques pouvoirs.
Tous s’en taisaient.




2. Tinifsan


Longtemps après Afalkay, Tinifsan s’était endormie. 
Elle avait veillé à accompagner la braise jusqu’à ce qu’elle fût complètement
devenue cendre.
La guitoune était tout ce qu’elle possédait,
il ne fallait pas risquer l’incendie et la laisser
s’envoler en fumée.

Fût-ce par fatigue, la vieillesse n’acceptait pas qu’on abandonnât ce qui la faisait vivre.

Tout,
au sommet du tertre,
à l’extérieur de l’étrange bâtisse de bois vermoulu chargée de torchis rose renfrogné,
tout,
qui de là-haut semblait avoir l’œil sur tout et qui pourtant était sans autre vie
que celle du vent,
tout s’était enveloppé d’un brouillard vert et mauve à faire pâlir d’envie la nuit.

Seul parfois un pli de lune laissait entrevoir la courbe d’un mur bousillé.
Un de ces murs dont les hommes s’enferment pour se séparer des autres,
comme s’il fallait s’en protéger.

Dans son profond sommeil, Tinifsan se voyait s’y promener, belle, perchée
sur elle ne savait quelle chaude rafale de vent, comme envolée.
Jeune comme elle ne l’avait peut-être jamais été.
À la fois prisonnière enfant et vieillarde libérée.
Les rêves font des miracles dont on n’oserait pas rêver.

Au ciel étaient suspendues des couleurs qu’elle n’avait jamais vues et qui doucement,
au gré du vent soudain apaisé, indolemment se balançaient.

Mollement, comme portée par un nuage, elle approchait ­­du grand porche en bois
de la vieille bâtisse. Il lui sembla entendre des plaintes, des voix peut-être,
comme venues de gorges baîllonnées, mais sans colère, sans révolte, sans désespoir,
pensa-t-elle même.

C’était comme une musique à plusieurs voix dont chacune avait ses rythmes
et son tempo, chacune aussi sa tessiture. Mais distantes, à la fois les unes des autres
et de Tinifsan.

Ou alors était-ce le peu de vent qui les éparpillait ?

Plus exactement, c’était comme si, de l’autre côté de ces murs, continuait une vie
qui n’avait jamais cessé, feutrée, une vie qui se proposait de vivre sans presque de bruit.
Un chuchotement de vie, en quelque sorte.
Il arrive que la vie des hommes ne soit que cela, des clapotis, des chuchotis.

Tinifsan s’approcha encore.

C’était curieux, dans son rêve lui revenaient certaines des exclamations d’Afalkay
au cours de leur soirée.
Elle les entendait, soufflées, de l’autre côté de la grande porte en bois.
Oui, elle l’aurait juré, c’était bien sa voix.
La vie réelle se mêlait intimement à la vie rêvée.
Ou bien était-ce tout simplement ça, la vie, enfin ? Elle ne savait pas.
Peut-être, après tout était-elle en train de mourir, ou déjà morte ?
La question, dans son rêve en tous cas, ne se posait pas.

Tinifsan ne sut pas pourquoi elle se mit à frapper à la porte en bois qui semblait
tout à la fois ne plus exister et lui résister. Elle tambourinait sans relâche.
Elle criait Ouvrez-moi, ouvrez-moi !
Il était devenu impérieux d’entrer dans ce lieu que plus personne jamais ne visitait.
Sans qu’elle sût pourquoi, il le fallait. À tout prix, il le fallait.
Ouvrez-moi, ouvrez-moi !

Mais, pas plus qu’elle-même, personne n’entendait ses appels, ses supplications
désespérées. Les voix, de l’autre côté, continuaient de chuchoter,
n’avaient rien cessé de leur presque muette messe.

Personne n’entendit Tinifsan au pied de la porte s’écrouler et
de ses ongles gratter le bas de l’huis fermé, comme cimenté.

Personne non plus ne l’entendit se réveiller.




3. Afalkay


Quand Afalkay se réveilla, la pluie avait cessé de tomber, le vent s’était calmé,
le jour n’était pas encore levé, la fraîcheur avait envahi la guitoune et Tinifsan
s’était, pour se rendormir, collée à lui, à la recherche d’un peu de chaleur, sans doute.
À celle aussi, peut-être, d’un peu de consolation.
On ne sait jamais de quoi on a besoin d’être consolé, mais on en a un tel besoin.

Le vieil homme s’était réveillé comme en colère.
Vilain rêve. Souvenirs diffus.
Craignant de réveiller Tinifsan, il resta immobile.
La natte pourtant lui mangeait un peu le dos.
Mais qu’importait le dos !
Il était surpris qu’elle ait eu l’envie de se rapprocher ainsi de lui.
Si vieux et elle si vieille mais un peu moins quand même.
C’était inespéré. Étrangement doux. 
Il se sentit sourire.
En même temps envie de pleurer. Mais non.

Tentant de retrouver un peu de sommeil encore, c’est le rêve qu’il retrouva.

Ils étaient nombreux, enfin un certain nombre, dans cette maison au sommet
du tertre dont les portes ne s’ouvraient plus que parfois la nuit, et seulement
la nuit, pour laisser sortir ceux qui iraient aux champs, pour laisser rentrer ceux qui
revenaient de la chasse. Une vie programmée, secrète, dictée par une seule attente,
l’arrivée, le retour, des maîtres de céans, au profit desquels tous, depuis des années,
devaient continuer là de s’organiser.
Et continuaient.
Et attendaient.
Attendaient un retour que rien ne présageait.

Afalkay, dans son rêve, ne savait pas ce qu’il faisait dans cette chuchotante tribu
dont il avait tôt senti qu’elle était très hiérarchisée.
Il devinait que, nouvel arrivant, sa position serait des plus précaires.
Comme tous dans l’impénétrable demeure, il avait d’emblée murmuré
ce qu’il aurait dû ou voulu dire et que, ailleurs, spontanément, il aurait dit à voix haute.
La loi du silence, dans cette étrange communauté, avait depuis longtemps été imposée.
Mais, au fil du temps, une tolérance l’avait adoucie, et le silence, s’il n’était plus
une incontournable obligation, devait cependant rester le repère de ce vers quoi
il fallait tendre. 
Aussi avait-il été choisi de chuchoter.
Depuis quand ? Personne ne savait.
Personne non plus ne savait qui édictait et imposait ces règles.
Ceux, sans doute, qu’ici on attendait.
Mais personne ne savait qui ils étaient.
Pas plus s’ils viendraient.

Dans la bâtisse, il n’y avait que mouvements du nombre, que bruissements inquiets.
L’attente, puisque l’attente était la primordiale occupation, s’organisait
dans ce qu’il convenait de taire.
Et qui se taisait.

Ce qu’il fallait vivre, dans et pour l’exclusive attente des maîtres,
apparaissait comme une inexorable nature.

C’était donc le temps d’une attente imposée qui régissait la vie. Mais ce n’était pas
n’importe quel temps, c’était le temps de l’autre. C’était le temps de celui qu’on attend.

Dans le chuintement de cet obéissant et silencieux brouhaha, il avait semblé
à Afalkay entendre parfois, au travers de la porte d’entrée, la voix de Tinifsan.
Sa révolte, comme une insoumission qui aurait ouvert la porte aux rêves,
les doutes qu’elle avait exprimés lors de leur soirée dans sa guitoune par l’orage menacée.

C’était un trouble.

Dans son rêve, il avait entendu, au-delà de la porte close, une voix appeler,
puis des ongles gratter,
puis le silence et le souffle d’un nuage
qu’il avait imaginé mauve et un peu vert s’éloigner.

Tinifsan dormait, abandonnée.
Il se sentit trop vieux pour oser la caresser.
Il regarda couler à ses pieds un mince filet d’eau.
Ni elle ni lui n’avaient été mouillés.
Ç’avait été une bien belle soirée

Il regrettait.



4. À l’aube

Quand Tinifsan enfin se réveilla, elle ne fut pas étonnée de retrouver là
Afalkay, prêt à s’en aller, l’instrument réparé sous le bras
(c’était un vieil oud, j’ai vérifié).

Il fut entendu qu’ils ne se reverraient pas. 

Pourquoi ?
Parce que c’était bien comme ça, avait-elle déclaré.
Les vieux, tu sais, ça n’espère pas.
Afalkay avait opiné mais ne sut pas pourquoi.

Ils burent ensemble dans un grand bol un reste de lait de chèvre que l’orage
n’avait pas fait tourner, puis s’embrassèrent comme on ne le fait pas quand
on pense qu’on est trop vieux pour ça. 

Quand même, tous deux, voulurent ensemble gravir le tertre.
Regarder, une dernière fois sans doute, la bâtisse. 
Peut-être avoir l’audace de tenter d’y entrer.

Le trajet fut long, d’autant que les jambes, les poumons et les reins n’étaient plus tout à fait au rendez-vous.
Le sommet, ce matin, était encore dans la brume qui succédait aux pluies de la nuit.

Tinifsan et Afalkay, silencieux par économie,
marchèrent,
montèrent,
grimpèrent,
de plus en plus courbés.
Le souffle venait parfois à manquer.

Alors, ils faisaient une pause, puis reprenaient leur ascension, n’ayant plus en mire
le plus souvent que leurs pieds. On courbe l’échine dans la difficulté.

Enfin, le moment vint ou la déclivité s’attendrit.

Les deux vieux n’eurent comme premier réflexe que de regarder vers le bas,
histoire d’estimer le trajet parcouru, puis lentement se retournèrent.
Les brumes s’étaient dissipées, le soleil s’était levé dans un ciel rose
qui voulait se faire pardonner les orages de la nuit.
Il y avait comme une odeur de sein donné, de naissance, de renouveau.
Trois oiseaux chantaient.
On entendait des chuchotis aussi.
Mais sur le tertre en surplomb du village, la bâtisse avait disparu.

Avait-elle seulement existé ?

Il allait falloir rentrer,
affronter la boue,
s’en aller.



Lectures d’été (10)…

Lettres de silence Posted on 26 août 2019 10 h 55 min

Dixième des treize étapes de ces lectures que je vous propose cet été.
Les illustrations, je le rappellerai à chaque édition, sont des créations originales de

Gaëlle Boissonnard dont on peut visiter le site ici, le blog ici.


X. Dans le flou blanc des brumes


Le Galhøpiggen avait fait deux victimes cette fois.

Il n’était pas rare qu’on descende des corps de là-haut, des blessés,
parfois des morts, des fous de montagne, mais le plus souvent,
pathétiquement, de simples randonneurs imprudents qui avaient cru
que ce serait simple de s’approcher de la lune.

Cette fois, ç’avait été un homme et une femme.

Toujours ces accidents suscitaient, au-delà de l’émotion que chacun
ressentait, des questions. Quand il s’agissait d’un mort, l’ombre de son
éventuel suicide planait. Alors, rendus plus mesurés par le doute,
bridés par une gêne qui confinait toujours à la honte de ce qu’on avait
ressenti de haine, on respectait.
On finissait par se soumettre, quelle qu’elle soit, à cette probable vérité.
Au village, chacun avait un avis dont il ne démordrait jamais.
Quand il s’agissait de blessés, c’était autre chose, on se méfiait. 
On était moins circonspects, plus railleurs, peut-être même cruels parfois.

Qu’étaient-ils venus faire ici ?
Le Galhøpiggen n’est pas une plaine de jeux qu’on vient salir pour son
plaisir ! On ne voyait pas d’un bon œil le viol des sommets.
La montagne, celle-là plus encore qu’aucune autre, c’était notre territoire.
Et on n’aimait pas trop qu’on vienne chez nous sans y être convié.

Entrer sans frapper, puis, comme ça, commencer à grimper sans rien
demander, ajouter des éclats de voix au silence et des taches de couleurs
fluos au blanc des altitudes, ça nous choquait.
C’était comme découvrir dans son lit des gens qu’on n’avait pas invités.

Faut comprendre. On ne s’embrasse pas sans raison ici. 
Quand on se tutoie ce n’est pas par négligence, ça signifie des choses.
Et rire aux éclats, on ne le fait pas devant des inconnus.

Ceux-là qui viennent là n’aiment pas la montagne,
il aiment les sensations, ils aiment prétendre aux risques pour pouvoir
en parler. Mais la montagne, est-ce qu’ils la regardent, la montagne ?

Alors, parfois elle se fâche, elle se venge.

Cette fois donc ç’avait été un homme et une femme. Jeunes encore.
Pas morts, mais amochés. C’est l’hélico qui a dû aller les chercher.

On en parle au bar entre nous. On râle un peu. Puis beaucoup.
Comme à chaque fois. Ensuite, très vite les colères s’apaisent avant
d’à nouveau et encore et encore se ré-enflammer parce que d’autres
irrespectueux sont venus fouler les neiges de notre sanctuaire.



1. Aïri

La chute avait d’abord été vertigineuse, puis lourde, soudain très lourde.
Vertigineuse, c’était quand Aïri était dans les airs en train de tomber et
qu’elle avait semblé ne peser plus rien. Le temps s’était arrêté.
Lourde, très lourde, impossible à même imaginer, c’était au moment incisif
du contact avec la roche, quand le corps n’avait plus été qu’un poids mort
explosé sur le sol.
On n’en dit pas la douleur.
Un bruit d’os broyés. Des esquilles qui vous ouvrent, tranchent, découpent
des plaies de l’intérieur. Une phénoménale certitude que des poignards ou
des rasoirs vous lardent, vous divisent, que des tessons vous dépouillent,
en même temps que de la viande et des poumons, de ce qui pourrait être
une mémoire de ce sanguinaire cataclysme-là.
Et, simultanément, sans hasard, un éclair rouge qui vous tue les yeux que
vous avez fermés pour voir mieux. Une violence telle qu’on sait que c’est
une mort – mais le mot est doux – ou quelque chose de cet ordre-là.
En même temps, fulgurante, la sensation d’exister enfin vraiment mais
pour une ultime et brève fois.
À ce point-là, avec cette intensité-là, c’est toujours aussi pour la première
fois.
Ça n’aura duré qu’une seconde, pas plus. Ou alors un dixième, un centième,
un millième.
Une micro-seconde.
C’est souvent ces mots-là que prononcent, quand ils survivent, les “chus”,
comme on appelait entre nous les malheureux qui, dans la montagne, ont
“dévissé”, chuté.

Aïri ne se souvenait de rien. Un détail seulement. Comme un éclair. Puis,
plus rien.
Elle se rappelait avoir eu tout juste le temps de se demander si elle aurait
pu voler, planer et se sauver plutôt que, comme elle le faisait là, tomber.
Voler et non pas chuter. Retomber, atterrir en quelque sorte, et non pas
bêtement tomber.
La neige l’avait réceptionnée. Puis un roc. Choc du corps, puis de la tête sur
le roc. Rupture.
Noir.

Et là, maintenant, tout blanc. Les murs, les draps, les blouses, les regards
qu’elle croisait. Des voix blanches lui posaient des questions. Savez-vous
comment vous vous appelez ? En quelle année sommes-nous ? Et le mois ?
Vous m’entendez? 
Clignez des yeux si vous me comprenez.

De son corps, elle ne sentait plus rien, pas même ce faible mouvement
qu’elle avait ordonné à sa main. Avait-elle seulement obéi, sa main ?
Aïri n’en sut rien.
Elle s’était évanouie.

Un petit peu plus tard. Ou beaucoup.
Elle n’a jamais su.
Elle se réveille, croit se réveiller, mais elle ne sait plus comment on sait
qu’on est réveillé ou qu’on ne l’est pas. Elle flotte comme dans un flou
blanc, comme dans une brume.
Comme dans le flou blanc des brumes, s’est-elle peut-être dit.

Son corps s’est abîmé dans ce qui lui a été infligé de morphine. Et sa
conscience.
Sa bouche est sèche comme un copeau.
Un goût métallique et mauve vient lui poncer la langue et le palais à chaque
déglutition.
Mais surtout, elle ne se souvient de rien. 
Rien d’autre que l’envol, la neige, la chute, la réception sur le dos, la tête,
lui semble-t-il, la douleur, la perte de connaissance, le lit, l’hôpital. 
Le blanc.
Ici.
Rien d’autre que maintenant.

Maintenant. Rien, quasi rien d’avant.
Ou alors d’un avant très lointain. De quand elle était enfant.
De quand elle étudiait. De quelques autres choses peut-être aussi sans
rapports les unes avec les autres. Des moments. Sans doute plus récents.
Par bribes. Mais elle ne sait pas.
C’est si embrouillé tout ça.

La musique.
Elle se souvient des gammes, des trilles, d’un piano.
Cadences, bémols, bécarres, soupirs, syncopes.

Mais après?
Un passé avalé par le vide sans qu’aucune bonde n’ait pu en juguler la fuite. 

Elle se demande si demain, aujourd’hui lui servira de passé. Ou si elle
l’aura, lui aussi, oublié.
Une image de fuite, de sablier.
Elle attend de voir, se dit-elle. 
Elle pense à son corps dont elle ne sent rien, pas même le frottement des
draps, se demande s’il vit encore. Puis, à nouveau, se rendort.

Au réveil, on est penchés sur elle. Deux hommes. En blanc. Et une femme.
En blanc aussi.
Échanges mezzo-voce entre professionnels, presque inaudibles.
Les mots de la médecine sont des énigmes qu’on garde entre soi.
Et à nouveau, mais à voix haute, Sait-elle qui elle est ? Son nom ? Son âge ?
Eux, les tabliers blancs, ils ont retrouvé ses papiers d’identité. Ils savent.
Mais elle ? Elle sait qui elle est.
Mais qu’ils puissent savoir d’elle des choses qu’elle aurait, elle, oubliées,
l’exaspère.
Elle ne dit rien.

Puis, silence. Long silence.

Un matin, elle se réveille et sent le bout du lit du bout de ses pieds.
Des larmes lui coulent sur les joues. Elle en sent la chaleur. Puis un frisson.
Elle se demande si elle a souri.


Une autre fois, elle quitte enfin le lit.
On la prend en charge.
Et le temps passe.
Brancard, déambulateur, béquilles.
Rééducation en vue de réhabilitation.
Son corps lentement reprend le dessus. 
Et les douleurs physiques reviennent par wagons, sans aucune précaution.

Puis, à nouveau, silence.
Sauf son visage enfin aperçu dans un miroir. 
Elle ne sait pas si elle s’y reconnait, trouve belle la femme qu’elle y voit.
Mais fatiguée.

Dans le cerveau, un point d’interrogation.
Mémoire toujours évaporée.
À peine une condensation.

Un jour, on lui souffle un mot, difficile à entendre.
Amnésie.
Un autre, difficile à interpréter. 
Rétrograde.
Amnésie rétrograde.
Des mots qu’elle n’est pas près d’oublier.
Un comble.

Puis, encore et encore, silence.

Elle pose des questions.
On lui dit qu’il va falloir attendre,
qu’on lui dira, comme on l’a toujours fait.
Laissez faire le temps, lui répond-on
après lui avoir posé d’autres questions.

Alors elle attend.
Et, pour tuer un peu le temps d’attendre elle essaie de reconnaître
cette voix qu’elle a.
Une fois seule, elle se parle, tente de faire de la voix de cette autre
qui lui parle, une voix qui serait la sienne dont elle se souviendrait.
Mais non. 

Un soir, on lui demande si, demain, quelqu’un pourrait venir la chercher.
On ne peut plus rien pour elle ici. Elle va bien. Vous vous sentez bien ?
Elle entend sa voix répondre que oui.
Mais que non, personne ne pourra venir me chercher, enfin, je ne sais pas,
ne me rappelle pas.
On est désolé. 

Et pour la première fois elle demande de cette voix qu’elle tente de
reconnaître, je suis où ici ?
Et pour la première fois, on lui dit Vous avez fait une longue et lourde
chute dans le Galhøpiggen. Vous vous souvenez ?
Elle entend sa voix répondre Amnésie rétrograde.
Comme si c’était son nom.



2. Aki

Printemps sur Oulu ! Printemps ! se fredonne Aki.
Et ça lui a des airs d’Alléluias.

Mais, sans savoir pourquoi, malgré la légèreté et la joie,
un mot maudit s’empare de son esprit.
Le mot maudit.
Ça fait des années maintenant que, sans qu’Aki y puisse rien faire,
il surgit, le mot maudit.
Alors, pour le faire taire, il ruse, s’invente les dédains censés
le protéger de sa réalité.
Et il se remet à chantonner.
Mais à sa voix colle la brume d’un déni.
Aki est toujours rattrapé.

En vérité, il sait pourquoi le mot, chaque jour, à chaque heure,
à chaque minute presque, vient le narguer, mais il veut se le cacher
et pour cela l’étouffer, le nier. Comme on veut cacher un chagrin
qui nous brise parce qu’il nous devance.

Quitte à se mentir.

Depuis l’accident, depuis sa soudaine profonde surdité, il prend acte,
en les prononçant à voix haute, des mots, des verbes, des phrases qui lui
viennent. Que ce soient ceux de la réflexion ou ceux que la lecture fait
jaillir en lui. Où qu’il soit, sans cesse, il formule les mots qu’il lit, ceux qui
organisent ses pensées, ceux aussi qu’il écrit.

Sa voix est devenue l’ultime preuve qu’il peut encore parler, parce que,
pour en être sûr, il lui faut profaner le silence, ce silence auquel le sourd
est condamné et qu’il vit d’autant plus tragiquement que cette surdité
lui est par l’accident imposée. On est sourd, mais, par-dessus tout, on est
devenu sourd. On a entendu Mozart, Ravel, Debussy, tous les autres, on ne
les entend soudain plus.
Aki se raccroche aux vibrations, dans la gorge, dans le crâne, dans les dents
pour faire mine de s’entendre. Il y arrive le plus souvent.
Il aurait suffi de si peu, se dit-il..

Au saut du lit, nous nous savons capables de dire et nous nous taisons donc
volontiers. Pas besoin de preuve. Face au miroir de la salle de bain, une
grimace suffit. Parfois une chansonnette, mais bon.
Au saut du lit, Aki veut briser le silence. Il s’écrie. N’importe quoi.
Non, pas n’importe quoi. Un cri ne l’apaiserait pas.
Il faut des mots à Aki pour se prouver que,
malgré cette maudite surdité qui l’a frappé il y a quelques années,
il peut encore parler.
Alors face au miroir de la salle de bain,
sachant qu’une grimace ne suffirait pas, Aki s’invente,
à haute et souvent trop forte voix, des bulletins du temps
imaginaires qu’il lit sur ses propres lèvres.
Et il les termine en se souhaitant une belle journée.
Une journée qu’il
aimerait sonore.
C’est fou ce qu’on peut devenir bavard quand on craint de ne pouvoir parler, se dit-il parfois.

Aki a tellement peur de perdre après l’ouïe le parler,
qu’il veut obstinément repousser la possible échéance du silence.
Ainsi donc, prononce-t-il tous les mots qui lui sont donnés. 
Tous, exceptés celui-là qui est maudit et ceux qui en sont famille. 
Quand il écrit aussi. 
Pour lui, tous les mots de la langue devraient se liguer pour en avaler un
seul, trop douloureux. Définitivement. Qu’on ne l’entende plus, qu’on ne
l’écrive plus, qu’on ne le prononce plus, qu’on ne le pense plus ! Et que la
réalité qu’il exprime, ce mot maudit, n’en soit plus une !
Ce n’est pas simple,
Pour tout dire, il n’y arrive pas.

Après deux ouvrages, des essais philosophiques
dont l’un a rencontré un succès d’estime comme on dit,
l’autre rien,
aujourd’hui, il écrit pour la première fois un récit. 
Celui de la subite disparition du son, du bruit, de l’ouïe après l’accident.
Dans le Galhøpiggen.
Il y a sept ans. Il en avait trente.

Mais Aki ment. Il triche, finasse, tergiverse.
Il ne parvient pas à faire autrement.
Ce dont il veut parler est tout entier contenu dans le mot maudit qu’il ne
veut ni écrire ni prononcer.
Et quand il y pense le mot se confond avec une infinité d’autres.
Ou plutôt, non, ne se confond pas, mais en charrie beaucoup qui semblent
le constituer. Un mot, il le sait, n’est jamais seul dans la compréhension
qu’on en a, il en trimbale des kyrielles nées des confluences dont il se
nourrit.

Comme on camoufle une antisèche, Aki a écrit et dissimulé le mot. Mutilation.
Parce que c’est de mutilation qu’il s’agit. Et, entre parenthèses,
ceux qu’il accole à sa famille. Il y a là, cachés donc dans une chemise orange
et mauve, Amputation, Retrait, Sectionnement, Ablation, Suppression et, trois
fois soulignés, Appauvrissement, Diminution. Puis, comme s’il s’agissait
d’une signature, au crayon gras, Galhøpiggen. Aïri. Et une date.

Il n’arrivera à écrire son récit qu’en oubliant cet interdit de dire. 
Comme toujours quand on tente d’écrire.



3. Aïri, Aki, Aki, Aïri

C’est une soirée sur invitation à Oulu.
Un vernis sage, a très vite, prononcé Aki.
Il ne saura jamais pourquoi cette invitation lui a été adressée.
Les fichiers mal mis à jour couvent des secrets que personne ne connaît.

Aux murs il y a des œuvres, comme on dit, des toiles, des dessins, quelques aquarelles;
sur des socles raides en faux marbre quelques sculptures offrent au visiteur
leur arrogance figée;
au sol, une installation aussi, comme on doit faire pour être d’aujourd’hui,
faite de sable – c’est bien, le sable – et de la singularité proclamée de
pigments rouges, ocre, anthracite et cobalt.

Plus loin, un buffet comme on les fait.
Un piano joue des airs. Personne n’écoute,
mais ça permet d’ouater le brouhaha.
Voix feutrées, tintements de champagne et gloutonneries bien éduquées.
Du monde paresseusement se presse.
Du monde dans le monde du comme.
On ne sait pas trop ce qu’on vient voir, mais on sait tellement déjà que
ce sera comme ceci ou comme cela. Et qu’il faut qu’on y soit.
Voilà.

Aki déambule, ne connaît personne.

S’il pouvait l’entendre, l’air joué là le ramènerait quelques années en
arrière.
Picture 6. C’est le titre du morceau.
Une composition brève d’un pianiste américain plus connu aujourd’hui
pour être un batteur de jazz de génie.
C’est un air qu’il a écouté mille fois, interprété par son amie de l’époque.
S’il pouvait l’entendre. Mais non, silence. Coton. Flou blanc de brumes.

Silence et inconnus qu’Aki croise comme on croise des fantômes.
On ne connaît plus personne quand on n’entend plus depuis des années.
Ce que veulent les gens qui sont dans ces soirées, se dit-il, c’est être
entendus, qu’on opine, qu’on dise bravo, mais opiner à quoi ?
On n’opine pas quand on n’entend pas.
Ou alors à ce point sourdement que.

Il promène une omission, une réticence d’il y a sept ans,
une indolence un peu inquiète à la recherche à la fois de sa douleur
et de sa consolation. On fait ça.

À la recherche de l’oubli, il trouve le souvenir.

Ses yeux s’égarent sur des toiles qui ne disent rien. 
Ses yeux ont du prendre le relais des oreilles,
mais rien encore n’est au point.

Pas plus que la musique au piano, il n’entend le frivole frétillement des
exclamations, des bonsoir, des félicitations, des soumissions mondaines.

Et soudain, de dessous la neige, “Mutilation”.

Et il plonge dans ce passé de la montagne.
L’accident. Aïri. La vertigineuse dislocation.
La sienne. 
Celle de l’autre, il n’en sait rien.

Puis ce plus rien.
Une lourdeur du corps cassé et immobile, c’est vrai, il s’en souvient, mais
avant de s’en rendre même compte, n’entendre plus que le silence est la
blessure.
Comme un flou de brumes blanches qu’on scrute.
Mais rien.

Et Aïri ?

Aïri, elle est là. À l’insu d’elle-même. 
À l’insu d’Aki dont elle est séparée sans le savoir. Depuis des années.
Le souvenir manque.

Elle joue ce qu’elle joue sur un quart queue de pacotille blanc, celui de la
galerie où se tient le superficiel pince-fesses.
Picture 6.
Pourtant, les organisateurs du vernissage lui ont demandé de privilégier les
impressionnistes français.
Ce serait bien, avaient-ils décrété, qu’elle joue Fauré, Ravel, puis Debussy.
C’est comme ça qu’on la connaît.
Mais Picture 6, quand même.

Elle rêve.

Dans sa bulle d’oubli, elle joue essentiellement au présent.
Les noires sont des noires, les blanches, des blanches, les soupirs des oublis.
Elle aimerait un passé, vous comprenez?

Il y a de la neige sous ses doigts quand elle joue, mais ce n’est pas celle du
Galhøpiggen dont elle ne se souvient pas. Ou alors si peu. Vraiment.
Un envol ? Une chute ? Le silence ?
Le silence qu’Aki n’arrive pas à dépasser.

Il se promène, Aki.
Des robes en bougeant frôlent,
des gestes valsent,
des costumes militairent un peu, toujours trop. 
C’est l’heure où les guinderies s’aimeraient souples.
Mais non.

Un moment, il s’approche. Il y a là un piano.
Souvenir.
Mais trop de monde s’y presse. À quoi bon ?

Il fait demi-tour. Il va piocher au bar quelques pistaches et une tranche de
saucisson français.
Puis s’en va.
Il n’a rencontré personne. Parlé à personne.
Il sort et dit à voix haute “Personne”.

À l’intérieur, Aïri joue.
Dans les brumes de Léos Janacek.
Se demande ce qui s’est vraiment passé dans le Galhøpiggen il y a sept ans.
Et avant.
Elle entame Picture 6 pour la énième fois.

C’était une soirée sur invitation à Oulu.
Un vernis sage, a très vite, prononcé Aki.



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