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Doutes, palabres et réflexions

Au fil du temps…

Ressentis, engagements, appropriations, révoltes, doutes, certitudes, réflexions… Un peu de littérature aussi, de philosophie s’il se peut, de poésie. Et de musique, on en a tellement besoin !
C’est dans cette approximative petite lucarne que verront périodiquement le jour, à l’avenir, en sus de mes humeurs pas toujours égales, les nouvelles éditions de TamTam dont il vous est déjà loisible de consulter les archives en cliquant ici

Belle découverte à vous !

De quelques précisions qui nous tiennent à cœur…

BaoBab Posted on 18 octobre 2019 16 h 10 min

Nous ne parlons pas seulement philosophie, littérature, musique
ou de choses qui fâchent…

Sur ce blog, nous bavardons, racontons, nous révoltons volontiers, au fil des mois, de ces quelques choses – elles sont nombreuses – qui nous révoltent ou nous inspirent. Des humeurs en quelque sorte. Ici un peu littéraires, là plutôt philosophiques, ailleurs encore engagées…

Force est aujourd’hui de constater que nous avons parfois fait fausse route. Non pas dans nos convictions qui sont ce qu’elles sont, mais dans le fait que, emportés par certains enthousiasmes, nous avons, sans jamais vouloir nous en cacher, omis de dire et redire que BaoBab n’est pas le dernier salon où on essaie de causer, mais un studio (petit studio) de création graphique.

Notre activité, nous voulons la développer, quand il se peut, en référence aux valeurs auxquelles nous croyons (celles souvent évoquées dans ce blog), pas comme une révérence adressée à l’économie de marché.
La chose est plus exigeante qu’il y paraît.
Faire passer l’éthique avant l’intérêt est un pari difficile à tenir.

Visitez, pour en savoir plus, notre site.
Découvrez-y nos travaux,
et nos TamTam (tentatives de questionnement que nous proposons périodiquement)

Logos, plaquettes, brochures, sites web, entrez en contact avec nous.
Nous pourrions sans doute vous aider à les réaliser.
À des prix qui n’arracheraient la tête qu’à de vils harpagons…

tristan@baobabcreation.fr
+33 (0) 4 77 25 16 04



Ces mots qu’on utilise…

Et ceci ? Posted on 11 octobre 2019 16 h 54 min
Friedrich Nietzsche

Je me disais, à force de les entendre employés, de les voir écrits, de les utiliser parfois peut-être, que bien des mots cachent ce qu’ils ne s’avouent pas. Un peu comme la lumière qui, en photographie, peut se révéler noire. Étrange idée, se dit-on. On sait pourtant que nos idées même cachent des choses que nous n’avons pas toujours voulu y mettre. L’incompréhension, à laquelle – par faiblesse sans doute – si souvent on aspire est à ce prix. Qu’en est-il des zones sombres de certains mots (souvent devenus, dans le monde de la philosophie, des « concepts »), que cachent-ils, ces mots, de lumière ou d’inavouable ?

Petit début, aujourd’hui, d’une liste, égrenée au fil du temps, de mots chargés de nous faire réfléchir.

Aujourd’hui, éclairé par Friedrich Nietzsche* :


Fanatisme

Le fanatisme est l’unique force de volonté à laquelle puissent être amenés aussi les faibles et les incertains, en tant qu’il est une espèce d’hypnotisation de l’ensemble du système sensible intellectuel au profit de l’alimentation surabondante d’une unique manière de voir et de sentir qui domine désormais. Le chrétien l’appelle sa foi. Là où un homme parvient à la conviction fondamentale qu’on doit lui commander, il devient croyant. À l’inverse, on pourrait penser un plaisir et une force de l’autodétermination et une liberté de la volonté par lesquels un esprit congédie toute croyance, tout désir de certitude, entraîné qu’il est à se tenir sur des cordes et des possibilités légères et même à danser jusque sur les bords des abîmes. Un tel esprit serait l’esprit libre par excellence.


* In Le gai savoir (Die fröhliche Wissenschaft, la gaya scienza) (1882)


À bientôt ? Sans doute.



Un mot pour un autre ?

Partages Posted on 7 octobre 2019 16 h 51 min

Je me rappelle Jean Tardieu.

On avait cet âge-là où on “faisait du théâtre” au lycée ou ailleurs, dans une quelconque Académie d’art dramatique, je ne sais plus trop bien. Et on s’emberlificotait dans les mots tronqués de cette courte pièce “Un mot pour un autre”, de Jean Tardieu, qui, dans son titre, semblait dire tout ce qu’on pouvait attendre d’un comique né d’erreurs langagières, de contrepèteries et autres facilités qu’offre aux naïfs la langue quand elle commence à faire mine de penser.

C’était sans danger, c’était ludique, c’était même, croyait-on, innocent.
Et ça avait beaucoup ri lors des quelques représentations données je ne sais plus trop où.

On était rentré chez soi léger, content de sa soirée, on esquissait çà et là quelque jeu de mots né de l’ivresse du rire et de la représentation.
Ça faisait du bien de ne pas se prendre la tête avec les mots.

On avait quinze, seize, dix-sept ans.

On avait l’âge où se tromper n’avait ni trop de sens ni trop de conséquences.
On improvisait la langue.

Vinrent ensuite la réflexion, les tentatives de connaissance, la philologie, la philosophie, la sémantique, que sais-je ? pour certains.
Vint aussi le besoin – pour que les choses existent telles qu’on aimerait croire et dire qu’elle sont – de choisir, après réflexion, le mot; celui qui à lui seul suffira (croit-on en tous cas).

On découvre qu’un mot, s’il est pris pour un autre, ne se représente plus; qu’il veut dire ce que cet autre mot signifie.
On découvre dès lors l’unicité du mot qui, même si elle semble relative, ne peut, faute d’être à dessein utilisée, être remplacée par une approximation (pour une antinomie, c’est pire encore) qui ferait de son sens un sens dégénéré.

Et pourtant.
On a, lentement mais inexorablement, pris conscience, qu’un mot – le moindre même – est une responsabilité.


Je reçois aujourd’hui, de mon ami Jehan, de temps à autres présent ici dans les commentaires de ce blog, une information que je relaie d’autant plus volontiers qu’elle touche de près certaines des préoccupations qui sont le moteur de ce même blog.


Cette information donc :

« Un collectif d’écrivains et d’essayistes, parmi lesquels Erri De Luca, Philippe Sands ou Roberto Saviano, s’indigne dans une tribune au « Monde » de la dénomination d’un commissariat « pour la protection de notre mode de vie européen » qui distille, selon eux, l’image d’une « Europe forteresse » et, avec elle, l’idée de peur.« 


« Madame la Présidente, les mots font l’Histoire.

Entre les frasques tragicomiques du président américain et les échos d’une saga du Brexit aussi burlesque qu’inquiétante, nous est parvenu l’organigramme de la nouvelle Commission européenne établie sous votre égide de Présidente. On nous dit, Madame von der Leyen, que vous avez pris soin de choisir précieusement les dénominations de chaque Commissariat et de ses missions.

Vous connaissez donc le poids des mots. Nous sommes dès lors d’autant plus indignés de voir l’ancien nom de Commissaire pour la Migration, les Affaires intérieures et la Citoyenneté devenir celui « Pour la protection de notre mode de vie européen ». Dans cet intitulé, chaque mot ou presque dit quelque chose que nous, lauréats du Prix du livre européen remis au Parlement européen depuis sa création en 2007, romanciers et essayistes attachés aussi profondément que lucidement à l’idée européenne, ne pouvons que réprouver.

Parler de « protection » appelle dès l’abord à la défensive, comme s’il fallait, dans une Europe transformée en forteresse, nous défendre contre une invasion extérieure. Vous ne faites là, Madame, que la courte échelle aux individus qui font commerce de ce fantasme et aux mouvements qui prospèrent sur la peur des peuples. Peur de qui ? Pour protéger quoi ? Un esprit ? Une âme, pour autant qu’on puisse en définir les contours européens ?

Non, même pas : vous entendez garantir « notre mode de vie européen ». On est troublé en pensant au terme « notre », qui s’érige face à un « leur » indistinct et étranger. On frémit en lisant celui de « vie » quand, chaque jour et chaque nuit, en Méditerranée et aux frontières de l’Europe, meurent des femmes et des hommes abandonnés à leur sort et à notre incurie. Et on est heurté en voyant s’afficher, comme en étendard ou sur un placard publicitaire, les mots « mode de vie » ou « way of life » ! Pourquoi pas « notre confort de vie » ?

Nous voulons, Madame la Présidente, parler, nous, de culture, la culture qui fait partie des attributions du même commissaire Margaritis Schinas, aux côtés du sport, de la sécurité et de la migration. Nous voulons parler, nous, d’ouverture, de dialogue et d’échange. D’humanisme, cet humanisme qui, en dépit des horreurs dont l’Europe a été coupable à l’intérieur et à l’extérieur de ses frontières, a imprégné sa pensée au cours des siècles. Nous voulons nous projeter vers l’extérieur et l’avenir et non nous replier, frileux, à l’intérieur de nos frontières et sur un passé que l’on mythifie à force de craindre sa disparition.

Les mots font l’Histoire, Madame la Présidente. Nous ne vous souhaitons pas d’entamer votre mandature lestée du poids de mots sinistres qui renvoient aux pires démons de l’Europe. Nous attendons avec confiance le changement de dénomination du Commissariat de M. Schinas. Et nous nous tournons vers le Parlement européen pour refuser à la plus grande majorité possible le nom actuel. Parce que les mots peuvent nous sauver. Ou nous perdre. »


Un mot pour un autre ?
Une intention davantage qu’un mot, sans doute.



À bientôt ?



15 09 1945 / 30 09 2019

Partages Posted on 5 octobre 2019 10 h 01 min

J’écoutais, l’autre jour, cette voix venue d’on ne sait quel astre où ne vivrait aucun accident.

Je l’entendais chanter :

O Mensch ! Gib Acht !
Was spricht die tiefe Mitternacht ?

« Ich schlief, ich schlief —,
aus tiefem Traum bin ich erwacht : —
Die Welt ist tief, und tiefer als der Tag gedacht.
Tief ist ihr Weh —,
Lust — tiefer noch als Herzeleid.
Weh spricht : Vergeh !
Doch all’ Lust will Ewigkeit —,
— will tiefe, tiefe Ewigkeit ! »


Jessye Norman
(Photo : Anatol-Kottelaif)


«Ô homme prends garde !
Que dit minuit profond ?
J’ai dormi, j’ai dormi -,
D’un rêve profond je me suis éveillé : —
Le monde est profond,
Et plus profond que ne pensait le jour.
Profonde est sa douleur -,
La joie — plus profonde que l’affliction.
La douleur dit : Passe et finis !
Mais toute joie veut l’éternité —
— veut la profonde éternité ! »


C’était Jessye Norman, immense soprano (mezzo aussi) qui, au travers de la musique de Mahler me chuchotait – et de quelle somptueuse manière ! – le Chant de minuit, extrait de l’Ainsi parlait Zarathoustra de Friedrich Nietzsche, admirablement « mis en musique » par Gustav Mahler.

Et je me disais que, pas plus que de la lecture de Nietzsche, pas plus que de la tellurique musique de Mahler dans cette troisième symphonie, on ne sortirait indemne de l’interprétation (mais j’ai honte d’utiliser cet artificiel mot-là !) de Jessye Norman.

Parce que ce que chante Jessye Norman des œuvres qu’elle nous livre, ce sont les “dangereux peut-être”, comme aurait dit Nietzsche justement, jamais les certitudes – qui ne sont à tout casser qu’un besoin d’obéissance. Même si sa voix, sa puissance, son incroyable étalement de la respiration dans le temps en même temps que sa technique définitive, semblent nous dire que sa force ne naît pas d’un doute, mais d’un irréversible constat.

La voix, je n’en parle même pas (panne de superlatifs)… L’intelligence…

Mais je bavarde quand il faudrait se taire et écouter.

Deux propositions d’écoute, pour se souvenir (déjà !) des merveilles du doute Normanien, et de sa réticence aux certitudes.
(le temps de téléchargement dépend de votre connexion)


      Mahler
Gustav Mahler
Das Lied von der Erde (Der Einsame im Herbst)
Jessye Norman, soprano
London Symphony Orchestra
Sir Colin Davis, direction
(Philips 411 474-2)


      Strauss
Richard Strauss
Vier Letzte Lieder (3. Beim Schlafengehen)
Jessye Norman, soprano
Gewandhausorchester Leipzig
Kurt Masur, direction
(Philips 411 052-2)



À bientôt ?



Le syndrome du cyclope

Révoltes Posted on 23 septembre 2019 16 h 21 min

C’est une chose à la fois,
comme si on n’avait d’yeux qu’une cyclope loupe.

Nos aïeux disaient Chaque chose en son temps.
C’était un autre temps.

Ils estimaient,
pas nécessairement à tort sans doute,
que ce serait bien de respirer avant de scruter,
analyser,
commenter,
une à une,
les ombres et les lumières dont on serait, disons, témoins.
Et, pour cela, prendre son temps.
Celui de la réflexion.

Il se trouve qu’aujourd’hui la succession,
l’accélération asthmatique des “choses”
et de ce qui nous mange jour après jour,
et qu’on appelle “l’information”,
ne nous suggère – bien loin d’une réflexion –
qu’une apnée.
L’apnée du constat qui élimine toute éventualité de réflexion.
(“Je l’ai lu”. “Je l’ai vu”. “On dit que”.)

Et c’est une vision sans relief qui nous suggère d’être,
sinon aveugle, sinon cyclope,
au moins borgne.
Et qui nous dit
non plus de prendre notre temps,
mais d’oublier.
Qui nous dit qu’aujourd’hui, ce n’est plus les “migrants”,
qu’aujourd’hui, c’est l’écologie,
que demain ce sera un n’importe quoi d’autre
qui aura remplacé nos vraies angoisses sans rien en soulager,
mais au sein duquel il nous sera demandé de têter.
Quitte à en crever.

Les migrants,
l’écologie,
une économie qui ne soit pas dévolue à une croissance excluante,
qui regarde le ciel et se pose des questions…
c’est possible.

Sauf, sans doute, pour les ventres gras exonérés d’humanité.

On tentera de respirer.



Peur, récurrence, peur. Et puis quoi ?

Partages Posted on 15 septembre 2019 16 h 58 min

Il y a, qui nous vient de plus en plus certainement quand il s’agit de la chose politique et des pouvoirs qui nous gouvernent, comme une idée de chaos. Et on se dit que le phénomène, s’il n’est pas récent, s’accélère. Et on en veut pour tangibles preuves les élections – je dis bien les élections ! – de vociférantes marionnettes au Brésil, en Russie, aux États-Unis. Des agités portés au pouvoir par des foules qu’ils materont bientôt, qu’ils matent déjà. Je parle de ces trois-là, mais les exemples pleuvent et il ne s’agirait pas d’oublier de balayer devant notre propre porte…
On aimerait ici pouvoir démonter les mécanismes qui font que des marionnettes se retrouvent au sommet d’États par la volonté du peuple. D’autres, bien mieux que nous ne pourrions espérer le faire, s’en sont chargés, s’en chargent, s’en chargeront. Je pense ici à Noam Chomsky, à Bertrand Russell, à Henry David Thoreau, à Edgar Morin, à Alain Badiou, à d’autres…

Tous, peu ou prou, ont suggéré le recours à la désobéissance civile non-violente pour reprendre le contrôle de nos vies.

En 1649, un homme d’à peine 19 ans, Étienne de la Boétie, dans un lumineux essai (Discours de la servitude volontaire), se pose la question de comment la liberté des peuples peut se retourner contre elle-même. Comment une liberté peut-elle s’aliéner ? 
L’une de ses idées-phares est que le renversement des régimes est essentiellement psychologique, que le peuple doit arrêter de se croire inférieur à son gouvernement. On est en 1649, je le répète.

Les régimes, pense-t-il, sont fondés sur la peur, laquelle sert à dissimuler l’absence de légitimité des gouvernants. Ainsi, le peuple s’auto-soumet aux pouvoirs en place, par simple habitude, par récurrence historique.

Étienne de la Boétie développe aussi – surtout – l’idée qu’il ne puisse y avoir d’oppression que volontaire…
Les peuples sont responsables, suppose-t-il, de leur mise sous tutelle.
Idée singulière qui précède en ayant certains atours celle de la sartrienne responsabilité.
Idée à laquelle il serait bon de se référer quand, d’aventure, on songe à penser …ou à voter. 

Non ?

Téléchargez ici gratuitement le texte de la Boétie.

Belle découverte à vous.

À bientôt ?

(Pour ce qui est de Chomsky, de Russell, de Thoreau, de Morin, de Badiou – tous ici nommés – n’hésitez pas à poser un commentaire sur ce blog qui, infiniment, en manque.



Lectures d’été (13 et fin)…

Lettres de silence Posted on 5 septembre 2019 10 h 55 min

Dernière des treize étapes de ces lectures que je vous propose cet été.
Les illustrations, je le rappellerai à chaque édition, sont des créations originales de

Gaëlle Boissonnard dont on peut visiter le site ici, le blog ici.


XIII. Réveil


Quand il s’est réveillé ce matin-là,
Tomáš ne parlait plus sa langue,
mais une langue qu’il ne connaissait pas.

Dès la première pensée,
c’est dans cette langue-là qu’il avait pensé.

C’était peut-être un rêve ?

Il décida de ne pas essayer de se rendormir,
mais de quitter,
de partir
à la recherche
de cette langue qu’il ne connaissait pas.

Longtemps.



Lectures d’été (12)…

Lettres de silence Posted on 2 septembre 2019 10 h 55 min

Douzième des treize étapes de ces lectures que je vous propose cet été.
Les illustrations, je le rappellerai à chaque édition, sont des créations originales de

Gaëlle Boissonnard dont on peut visiter le site ici, le blog ici.


XII. La chambre d’enfant


Ça faisait maintenant des heures, semblait-il à Ardashir, qu’il se morfondait
dans l’obscurité de sa chambre d’enfant. Des heures, mais surtout une éternité,
c’est-à-dire un temps impossible à déterminer. Un non-temps en quelque sorte.
Ardashir, avait soixante-dix-huit ans.
C’était la première fois qu’il s’y retrouvait depuis plus de soixante années,
dans la petite chambre.
Rien, crut-t-il, n’y avait changé.
Comme si, pétrifié, le temps avait hiberné et, pendant tout ce temps, oublié
de respirer.
Comme si rien de sa fuite vers l’ailleurs, alors qu’il n’était encore qu’un adolescent,
n’avait troublé l’étale cours des choses.

Aujourd’hui il y était revenu. Pourquoi ?
Pour savoir si tout cela avait existé ou pour confronter à la réalité les minutes
de sa mémoire ? Peut-être, tout simplement, pour découvrir à quelle aune
il lui fallait mesurer le mouvement puis le ralentissement des jours qui le séparaient,
l’avaient séparé, de cette époque où il cherchait encore à être vivant
et qui lentement avait glissé dans les oublis et les replis de la vieillesse.

Dans l’unique fauteuil qui était là, près du lit, il s’était assoupi.
Peut-être seulement un court moment.
Peut-être plus longtemps, il ne sut pas.
Pas assez longtemps en tous cas pour que la bougie dont il s’était éclairé
s’endormît elle aussi.

Il s’était réveillé. Il s’était relevé. Difficilement.
Le fauteuil trop profond l’avait comme aspiré
et la gymnastique de s’en extraire fut longue et pénible.

Et là, au moment de quitter, impossible de rouvrir la porte par laquelle il était entré.
Les deux petites fenêtres aussi étaient fermées et les volets baissés.
Ardashir ne comprenait pas.
Il s’était d’abord obstiné, avait présumé de ses faibles forces et s’était ruiné
une épaule à vouloir forcer l’ouverture, mais rien.
C’était comme si le bois, gonflé par une soudaine humidité, interdisant tout
mouvement de la porte à l’intérieur du chambranle, s’était transmué en geôlier.

Il dut abandonner.
Il était bel et bien enfermé.
Il avait tenté d’appeler, mais sa voix était trop
faible et la maison, depuis longtemps, de tout occupant vidée. À quoi bon ?

La petite bougie avait fini par s’éteindre et Ardashir maintenant était tout entier noyé
dans la plus profonde obscurité.
Plus d’angles, plus de volumes, plus de distances. Que des limites.
Il ne faisait pas noir, il ne faisait rien. 
Ou alors il faisait vide. Un vide d’aveugle.
Sans perspectives. Un vide mou dont, invisibles, les frontières étaient d’une
âpre rigidité, d’une sévérité que son âge ne pouvait hélas songer à surmonter
ou même à contourner.

Ça faisait donc des heures qu’il se morfondait
dans ce qui avait été sa chambre d’enfant.
Il fut un temps où la porte n’aurait pu résister à ses assauts.
Il fut un temps où les vitres auraient tôt valsé en éclats et où les volets
auraient suivi le même chemin.
Il fut un temps où rien ne l’aurait empêché de sortir.
Il fut un temps, mais.

Épuisé, il s’était allongé sur le petit lit qui, depuis toutes ces années,
n’avait, pensait-il, pas bougé.
Par habitude, comme pour s’endormir alors qu’il n’en avait nulle envie,
il avait fermé les yeux.
Il en avait constaté l’inutilité.
Tout était nuit. Il faisait noir jusqu’à l’intérieur le plus secret de lui.

Dehors aussi, du reste, il devait faire nuit.

Faute de lumière qui lui aurait permis d’explorer, à la recherche d’un
quelconque moyen de s’en sortir, les murs, les recoins de la chambrette,
le petit meuble où reposaient trois ou quatre livres, que sais-je ? Ardashir,
couché donc, sur le dos, inerte, avait entrepris d’imaginer le temps.
Non pas le temps qu’il faisait dehors, mais celui, immobile ou presque, qui
lentement passait, si lentement, lui semblait-il.
Ce temps qui le séparait aussi bien, mais de manière très inégale, du début
que de la fin.

Il eut envie de parler. Un besoin qui le dépassait, qu’il n’arrivait pas à comprendre,
encore moins à analyser. Il prononça deux trois mots. Sans les trier. Lesquels ?
personne ne sait, mais c’était dans la belle langue chantante qui était la sienne
et que plus personne, à vrai dire, ne parlait plus.
Ils vinrent, en trilles tremblants, cogner doucement les murs, puis s’engourdir
dans le silence.

Il se trouva ridicule.

Les mots, quand ils ne s’adressent à personne, ne servent à rien.
Il en avait conscience depuis ces années de solitude qui l’avaient vu réprimer
toute tentation de se parler seul à seul.
Soliloquer dans le noir comme un vieillard sénile en quête d’un petit rabiot de vie ?
Non.

Il se tut. 
Se demanda ce qu’était cette humide chaleur qui lui coulait des yeux,
s’il ne pleurait pas un peu.
Ne chercha pas à savoir. Laissa faire.
Et repensa aux temps.
Ceux qu’il avait traversés depuis celui de son enfance, de son adolescence,
celui de cette petite chambre dans laquelle il était aujourd’hui comme un gamin
qui a fait des bêtises et qu’on a enfermé.
Ceux aussi de l’âge adulte,
des amours difficiles, des gloires dérisoires, des fausses puissances,
des mensonges qu’on dit obligatoires, des amitiés trahies.
Et puis ceux de l’altération, de la nuque qui ploie, du dos qui se voûte,
des premières
odeurs du vieillissement

Ce n’était pas rien de penser à ces temps-là. Comment ne pas les mélanger ?
Comment retrouver avec précision l’étrange succession des choses mêlées,
enchevêtrées, qu’on appelle généralement – mais n’est-ce pas à tort ? – une vie ?
Comment ne pas se laisser manger par l’insécurité de l’âge qui avale la mémoire
bien plus vite qu’on le craignait, et qui fait que, si on ne la perd pas vraiment
ou pas encore, cette mémoire à laquelle on tient tant, on en gomme lentement
et irréversiblement la minute ?

Ardashir dans sa nuit ne pouvait admettre qu’il était là désemparé
– nos exploits ont nos limites.

La petite chambre le faisait se sentir vieux et,
de ses incapacités à se concentrer sur ses souvenirs, il se sentait sale.
Comme si les souvenirs une fois retrouvés (mais auraient-ils pu l’être ?),
une fois ordonnés (comment faire ?),
auraient eu le pouvoir de le laver. Comme si la vraie saleté n’avait pas été,
le plus simplement du monde,
le plus ignoblement aussi, l’âge.
Mais non, c’était l’absence de lumière surtout qui l’éclaboussait, se prétendait-il.
Et sans doute cette absence de lumière était-elle précisément l’âge.
L’âge qui froisse les fiertés.


À la recherche de ses souvenirs, il croisa le beau visage de Bahareh.

Bahareh.
Le lumineux prénom lui était revenu comme une fulgurance.
Pas seulement un prénom,
une élégance qui subjugue toujours les hommes tant ils en sont dépourvus.
Bahareh,
un prénom aussi mystérieux que peut l’être le titre d’un dastgâh.
Bahareh qui avait été sa femme.

Était-elle morte ?
Avait-elle disparu un soir, comme font parfois les femmes qui souffrent
d’être celles des hommes et ne l’acceptent pas, à la recherche de ce que
l’homme lui refusait ?
Il ne se le rappelait pas.

La mémoire était devenue comme un chinois qui ne retiendrait plus rien
et éparpillerait sans discernement ce dont on le remplit.

Ardashir se rendormit et se réveilla plusieurs fois. 
Le noir toujours aussi noir, le vide aussi.
Et la fatigue, méchamment s’obstinait,
l’accompagnait

Il lui sembla parfois que l’océan venait déchirer le silence de la petite chambre.
C’est vrai qu’il n’était pas bien loin, l’océan.
Une autre fois, ç’avait été un lointain appel à la prière, amorti par il ne savait quelle indifférence.

Concentré sur les limites données au temps par l’obscurité, Ardashir ne pria pas.
Belle lurette qu’il avait oublié ça. Était-ce un bien ? Il avait toujours eu de
ses croyances la dignité, sans exaltation. C’était son humilité.
Mais cet appel à la prière auquel il ne répondit pas lui fit davantage encore prendre
conscience du temps en train de s’écouler.
La prière est affaire d’hommes, elle a un temps, régulièrement répété.
Elle scande les journées comme des rappels à l’ordre.
Elle scande l’espoir obligé.
Celui-là, pas un autre. Elle interdit de se tromper d’espoir.
Pour elle, il n’y en a pas d’autre que celui auquel elle se dédie.

Était-ce le premier appel qu’il venait d’entendre ?
le second, le dixième, le vingtième ? Le dernier ?
Serait-ce son dernier ? Il ne savait pas. Bien sûr.
La faim, un début de faim au moins, aurait dû, bien plus que le temps des prières,
l’informer du temps passé, mais à cet âge-là on n’a plus faim, vous comprenez ?

Ardashir se demanda si le temps existait vraiment, ou si c’était une invention
de l’homme pour mater l’homme.
Le chat des sables ou celui de Pallas se rendent-ils à l’heure à un rendez-vous ?
Mangent-ils parce que c’est l’heure du repas ou parce qu’ils ont faim ?
Et les oiseaux ? Comment imaginer un oiseau obéissant et qui scrute sa montre-bracelet
pour coller à l’horloge du temps ?

Dans sa nuit, Ardashir sourit à cette frivole idée-là.
Il prit conscience de ce qu’il était possible de sourire même quand on est désespéré.
Même quand c’est de vieillesse et d’oubli qu’on l’est.

Une nouvelle fois, il se rendormit.

Il rêva d’enfants qu’il n’avait pas eus.
De Bahareh peut-être aussi. 
On ne peut pas savoir.




Quand Chayan emmena Houshang et Kourosh, ses deux amis,
visiter la petite chambre qu’il avait louée sur le vieux port,
l’océan s’était calmé.
Pendant trois longues journées et autant de nuits,
les grands vents de saison l’avaient encouragé à lâcher ses marées.
Le jeune homme avait craint que le logement qui devait être le sien
pour la durée de ses études eût souffert, comme bien d’autres, de cet épisode
qu’une nature rageuse avait envoyé à des hommes qui ne la respectait plus.

Les trois compères eurent un peu de mal à ouvrir la porte.
Le chambranle semblait avoir souffert.
Sur le petit lit en fer, un vieil homme dormait.
Houshang se pencha sur lui.
Son vêtement, à l’épaule droite était déchiré.

Il ne respirait plus.

On interrogea le voisinage. 
Personne ne le reconnut.
Personne ne le connaissait.



Lectures d’été (11)…

Lettres de silence Posted on 29 août 2019 10 h 55 min

Onzième des treize étapes de ces lectures que je vous propose cet été.
Les illustrations, je le rappellerai à chaque édition, sont des créations originales de

Gaëlle Boissonnard dont on peut visiter le site ici, le blog ici.


XI. L’attente

1. Ce soir-là

C’était un de ces soirs.

Un de ces soirs comme on en connaît sous ces latitudes-là. 
On dit “sous ces latitudes-là”, mais en fait on ignore de quelles latitudes il s’agit.
On ne sait pas où se déroule l’histoire qu’on s’apprête à raconter..
Du reste, l’endroit importe peu des récits comme celui-là.

C’était un de ces soirs
où l’orage menace et fait craindre
les éboulements et les glissements de cette terre ocre et tête-de-nègre
qu’on foule un peu partout là-bas. Lourde, mordante, rance,
qui ne demande, quand un peu d’eau s’y mêle, qu’à devenir une
désespérante bourbe aux odeurs qu’aucun vent ne peut vaincre avant longtemps.

Le soleil avait depuis peu commencé son lent trajet de disparaître
derrière les sommets. Au travers de noirâtres nuées rouge violacé
qui ne demandaient qu’ à s’électriser, et se déchireraient bientôt
d’éclairs blanc argenté, il partait inventer une aurore de l’autre côté.
La chaleur, lentement, aurait dû céder sa place à ce que la nuit inventait
chaque nuit de fraîcheur.
Mais non. Pas cette fois.
C’était un été bousculé.

Assise sur le sol natté de la guitoune qui, cette nuit encore,
entreprendrait de l’abriter, la vieille Tinifsan avait offert le lait
de chèvre à Afalkay.
Le vieux luthier tentait de réparer la table fendue d’un oud endommagé;
disons ça, mais c’était peut-être un biwa ou une mandoline, on ne sait pas.
Pas plus qu’on ne sait si Tinifsan et Afalkay s’appelaient vraiment comme ça. 
Qui s’en soucie ?
Tout ça n’importe pas dans des récits comme celui-ci.

Quand on se taisait, on écoutait la pluie.
On entendait renâcler les boues qui – avant de dégringoler vers l’en-bas où
tout le monde les craignait et, sans doute, se barricadait – borborygmaient
dans une nuit qui ne s’embarrassait plus maintenant d’aucune timidité.
Une nuit occulte, couleur de corbeau déployé, le bec en avant cherchant
à déchirer le vent en s’y précipitant.


Les deux, Tinifsan et Afalkay, s’étaient beaucoup parlé (on dira de quoi),
mangeant avec les doigts les frichtis que la vieille avait, au cours de la
soirée, préparés puis sortis du feu.

Les paroles s’étaient doucement érodées. 
Les fatigues s’étaient imposées.
Le corps des vieux est plein d’histoires trop lourdes à transbahuter.

Ils finirent par s’endormir, vieux abandonnés pesant sur le sol natté humide
et chaud, malgré le barouf scandé des pluies et les mugissements éparpillés
des vents.

Dormeurs inconscients des menaces, ou dormeurs secrètement prompts à
saisir l’occasion d’en finir, ils avaient laissé, sans même tenter de s’en
protéger, la nuit, le vent, la pluie faire leur travail de nuit, de sauvage nuit.

Il se trouve que les rêves s’emparent des vieux comme ils le font des nouveaux-nés.
Mais ce sont d’autres rêves.
Moins étonnés peut-être, en ceci qu’ils sont faits pour partie du passé.
Sans doute plus résignés, moins acharnés.
Toujours hypnotiques pourtant.
En vérité, on ne sait rien de tout cela.

Ou alors tellement beaucoup trop tard, quand enfin on ne rêve plus.

Tinifsan et Afalkay avaient, ce fut dit déjà, tout au long de cette soirée,
beaucoup parlé. Beaucoup imaginé de choses, beaucoup brassé de souvenirs.
Mémoires complices le plus souvent.
Réminiscences secrètes et surprenantes parfois. Évocations de ceci de cela
que le vieil homme avait oublié, que la vieille femme vivait encore et toujours.
Sans doute la mémoire des femmes est-elle moins pressée d’indifférence.

Ce soir-là, donc, Tinifsan et Afalkay
– enfin, ce fut Afalkay principalement –
craignant les dangers de l’incompréhension, rejoignirent, dans leur conversation,
les rives qui leur semblaient plus confortables des historiettes inoffensives,
des constats, des petits mystères depuis longtemps partagés, des questions
sans réponses, des sortilèges surtout de la grande bâtisse depuis longtemps
inoccupée qui veillait et surveillait au sommet du tertre en surplomb du village.
Quand avait-elle été construite déjà ?
Et à quelles fins ?

Ce grand lieu vide sans plus de fonction alimentait dans leur petite communauté
les fantasmes les plus fous, les peurs les plus irrationnelles.
Personne n’osait songer à y entrer, dans cette demeure qui ne faisait plus que demeurer.
Personne même n’imaginait plus possible de gravir la colline sur laquelle avait été
construit l’autrefois splendide castel, archaïque folie aujourd’hui.

Tous lui attribuaient de maléfiques pouvoirs.
Tous s’en taisaient.




2. Tinifsan


Longtemps après Afalkay, Tinifsan s’était endormie. 
Elle avait veillé à accompagner la braise jusqu’à ce qu’elle fût complètement
devenue cendre.
La guitoune était tout ce qu’elle possédait,
il ne fallait pas risquer l’incendie et la laisser
s’envoler en fumée.

Fût-ce par fatigue, la vieillesse n’acceptait pas qu’on abandonnât ce qui la faisait vivre.

Tout,
au sommet du tertre,
à l’extérieur de l’étrange bâtisse de bois vermoulu chargée de torchis rose renfrogné,
tout,
qui de là-haut semblait avoir l’œil sur tout et qui pourtant était sans autre vie
que celle du vent,
tout s’était enveloppé d’un brouillard vert et mauve à faire pâlir d’envie la nuit.

Seul parfois un pli de lune laissait entrevoir la courbe d’un mur bousillé.
Un de ces murs dont les hommes s’enferment pour se séparer des autres,
comme s’il fallait s’en protéger.

Dans son profond sommeil, Tinifsan se voyait s’y promener, belle, perchée
sur elle ne savait quelle chaude rafale de vent, comme envolée.
Jeune comme elle ne l’avait peut-être jamais été.
À la fois prisonnière enfant et vieillarde libérée.
Les rêves font des miracles dont on n’oserait pas rêver.

Au ciel étaient suspendues des couleurs qu’elle n’avait jamais vues et qui doucement,
au gré du vent soudain apaisé, indolemment se balançaient.

Mollement, comme portée par un nuage, elle approchait ­­du grand porche en bois
de la vieille bâtisse. Il lui sembla entendre des plaintes, des voix peut-être,
comme venues de gorges baîllonnées, mais sans colère, sans révolte, sans désespoir,
pensa-t-elle même.

C’était comme une musique à plusieurs voix dont chacune avait ses rythmes
et son tempo, chacune aussi sa tessiture. Mais distantes, à la fois les unes des autres
et de Tinifsan.

Ou alors était-ce le peu de vent qui les éparpillait ?

Plus exactement, c’était comme si, de l’autre côté de ces murs, continuait une vie
qui n’avait jamais cessé, feutrée, une vie qui se proposait de vivre sans presque de bruit.
Un chuchotement de vie, en quelque sorte.
Il arrive que la vie des hommes ne soit que cela, des clapotis, des chuchotis.

Tinifsan s’approcha encore.

C’était curieux, dans son rêve lui revenaient certaines des exclamations d’Afalkay
au cours de leur soirée.
Elle les entendait, soufflées, de l’autre côté de la grande porte en bois.
Oui, elle l’aurait juré, c’était bien sa voix.
La vie réelle se mêlait intimement à la vie rêvée.
Ou bien était-ce tout simplement ça, la vie, enfin ? Elle ne savait pas.
Peut-être, après tout était-elle en train de mourir, ou déjà morte ?
La question, dans son rêve en tous cas, ne se posait pas.

Tinifsan ne sut pas pourquoi elle se mit à frapper à la porte en bois qui semblait
tout à la fois ne plus exister et lui résister. Elle tambourinait sans relâche.
Elle criait Ouvrez-moi, ouvrez-moi !
Il était devenu impérieux d’entrer dans ce lieu que plus personne jamais ne visitait.
Sans qu’elle sût pourquoi, il le fallait. À tout prix, il le fallait.
Ouvrez-moi, ouvrez-moi !

Mais, pas plus qu’elle-même, personne n’entendait ses appels, ses supplications
désespérées. Les voix, de l’autre côté, continuaient de chuchoter,
n’avaient rien cessé de leur presque muette messe.

Personne n’entendit Tinifsan au pied de la porte s’écrouler et
de ses ongles gratter le bas de l’huis fermé, comme cimenté.

Personne non plus ne l’entendit se réveiller.




3. Afalkay


Quand Afalkay se réveilla, la pluie avait cessé de tomber, le vent s’était calmé,
le jour n’était pas encore levé, la fraîcheur avait envahi la guitoune et Tinifsan
s’était, pour se rendormir, collée à lui, à la recherche d’un peu de chaleur, sans doute.
À celle aussi, peut-être, d’un peu de consolation.
On ne sait jamais de quoi on a besoin d’être consolé, mais on en a un tel besoin.

Le vieil homme s’était réveillé comme en colère.
Vilain rêve. Souvenirs diffus.
Craignant de réveiller Tinifsan, il resta immobile.
La natte pourtant lui mangeait un peu le dos.
Mais qu’importait le dos !
Il était surpris qu’elle ait eu l’envie de se rapprocher ainsi de lui.
Si vieux et elle si vieille mais un peu moins quand même.
C’était inespéré. Étrangement doux. 
Il se sentit sourire.
En même temps envie de pleurer. Mais non.

Tentant de retrouver un peu de sommeil encore, c’est le rêve qu’il retrouva.

Ils étaient nombreux, enfin un certain nombre, dans cette maison au sommet
du tertre dont les portes ne s’ouvraient plus que parfois la nuit, et seulement
la nuit, pour laisser sortir ceux qui iraient aux champs, pour laisser rentrer ceux qui
revenaient de la chasse. Une vie programmée, secrète, dictée par une seule attente,
l’arrivée, le retour, des maîtres de céans, au profit desquels tous, depuis des années,
devaient continuer là de s’organiser.
Et continuaient.
Et attendaient.
Attendaient un retour que rien ne présageait.

Afalkay, dans son rêve, ne savait pas ce qu’il faisait dans cette chuchotante tribu
dont il avait tôt senti qu’elle était très hiérarchisée.
Il devinait que, nouvel arrivant, sa position serait des plus précaires.
Comme tous dans l’impénétrable demeure, il avait d’emblée murmuré
ce qu’il aurait dû ou voulu dire et que, ailleurs, spontanément, il aurait dit à voix haute.
La loi du silence, dans cette étrange communauté, avait depuis longtemps été imposée.
Mais, au fil du temps, une tolérance l’avait adoucie, et le silence, s’il n’était plus
une incontournable obligation, devait cependant rester le repère de ce vers quoi
il fallait tendre. 
Aussi avait-il été choisi de chuchoter.
Depuis quand ? Personne ne savait.
Personne non plus ne savait qui édictait et imposait ces règles.
Ceux, sans doute, qu’ici on attendait.
Mais personne ne savait qui ils étaient.
Pas plus s’ils viendraient.

Dans la bâtisse, il n’y avait que mouvements du nombre, que bruissements inquiets.
L’attente, puisque l’attente était la primordiale occupation, s’organisait
dans ce qu’il convenait de taire.
Et qui se taisait.

Ce qu’il fallait vivre, dans et pour l’exclusive attente des maîtres,
apparaissait comme une inexorable nature.

C’était donc le temps d’une attente imposée qui régissait la vie. Mais ce n’était pas
n’importe quel temps, c’était le temps de l’autre. C’était le temps de celui qu’on attend.

Dans le chuintement de cet obéissant et silencieux brouhaha, il avait semblé
à Afalkay entendre parfois, au travers de la porte d’entrée, la voix de Tinifsan.
Sa révolte, comme une insoumission qui aurait ouvert la porte aux rêves,
les doutes qu’elle avait exprimés lors de leur soirée dans sa guitoune par l’orage menacée.

C’était un trouble.

Dans son rêve, il avait entendu, au-delà de la porte close, une voix appeler,
puis des ongles gratter,
puis le silence et le souffle d’un nuage
qu’il avait imaginé mauve et un peu vert s’éloigner.

Tinifsan dormait, abandonnée.
Il se sentit trop vieux pour oser la caresser.
Il regarda couler à ses pieds un mince filet d’eau.
Ni elle ni lui n’avaient été mouillés.
Ç’avait été une bien belle soirée

Il regrettait.



4. À l’aube

Quand Tinifsan enfin se réveilla, elle ne fut pas étonnée de retrouver là
Afalkay, prêt à s’en aller, l’instrument réparé sous le bras
(c’était un vieil oud, j’ai vérifié).

Il fut entendu qu’ils ne se reverraient pas. 

Pourquoi ?
Parce que c’était bien comme ça, avait-elle déclaré.
Les vieux, tu sais, ça n’espère pas.
Afalkay avait opiné mais ne sut pas pourquoi.

Ils burent ensemble dans un grand bol un reste de lait de chèvre que l’orage
n’avait pas fait tourner, puis s’embrassèrent comme on ne le fait pas quand
on pense qu’on est trop vieux pour ça. 

Quand même, tous deux, voulurent ensemble gravir le tertre.
Regarder, une dernière fois sans doute, la bâtisse. 
Peut-être avoir l’audace de tenter d’y entrer.

Le trajet fut long, d’autant que les jambes, les poumons et les reins n’étaient plus tout à fait au rendez-vous.
Le sommet, ce matin, était encore dans la brume qui succédait aux pluies de la nuit.

Tinifsan et Afalkay, silencieux par économie,
marchèrent,
montèrent,
grimpèrent,
de plus en plus courbés.
Le souffle venait parfois à manquer.

Alors, ils faisaient une pause, puis reprenaient leur ascension, n’ayant plus en mire
le plus souvent que leurs pieds. On courbe l’échine dans la difficulté.

Enfin, le moment vint ou la déclivité s’attendrit.

Les deux vieux n’eurent comme premier réflexe que de regarder vers le bas,
histoire d’estimer le trajet parcouru, puis lentement se retournèrent.
Les brumes s’étaient dissipées, le soleil s’était levé dans un ciel rose
qui voulait se faire pardonner les orages de la nuit.
Il y avait comme une odeur de sein donné, de naissance, de renouveau.
Trois oiseaux chantaient.
On entendait des chuchotis aussi.
Mais sur le tertre en surplomb du village, la bâtisse avait disparu.

Avait-elle seulement existé ?

Il allait falloir rentrer,
affronter la boue,
s’en aller.



Lectures d’été (10)…

Lettres de silence Posted on 26 août 2019 10 h 55 min

Dixième des treize étapes de ces lectures que je vous propose cet été.
Les illustrations, je le rappellerai à chaque édition, sont des créations originales de

Gaëlle Boissonnard dont on peut visiter le site ici, le blog ici.


X. Dans le flou blanc des brumes


Le Galhøpiggen avait fait deux victimes cette fois.

Il n’était pas rare qu’on descende des corps de là-haut, des blessés,
parfois des morts, des fous de montagne, mais le plus souvent,
pathétiquement, de simples randonneurs imprudents qui avaient cru
que ce serait simple de s’approcher de la lune.

Cette fois, ç’avait été un homme et une femme.

Toujours ces accidents suscitaient, au-delà de l’émotion que chacun
ressentait, des questions. Quand il s’agissait d’un mort, l’ombre de son
éventuel suicide planait. Alors, rendus plus mesurés par le doute,
bridés par une gêne qui confinait toujours à la honte de ce qu’on avait
ressenti de haine, on respectait.
On finissait par se soumettre, quelle qu’elle soit, à cette probable vérité.
Au village, chacun avait un avis dont il ne démordrait jamais.
Quand il s’agissait de blessés, c’était autre chose, on se méfiait. 
On était moins circonspects, plus railleurs, peut-être même cruels parfois.

Qu’étaient-ils venus faire ici ?
Le Galhøpiggen n’est pas une plaine de jeux qu’on vient salir pour son
plaisir ! On ne voyait pas d’un bon œil le viol des sommets.
La montagne, celle-là plus encore qu’aucune autre, c’était notre territoire.
Et on n’aimait pas trop qu’on vienne chez nous sans y être convié.

Entrer sans frapper, puis, comme ça, commencer à grimper sans rien
demander, ajouter des éclats de voix au silence et des taches de couleurs
fluos au blanc des altitudes, ça nous choquait.
C’était comme découvrir dans son lit des gens qu’on n’avait pas invités.

Faut comprendre. On ne s’embrasse pas sans raison ici. 
Quand on se tutoie ce n’est pas par négligence, ça signifie des choses.
Et rire aux éclats, on ne le fait pas devant des inconnus.

Ceux-là qui viennent là n’aiment pas la montagne,
il aiment les sensations, ils aiment prétendre aux risques pour pouvoir
en parler. Mais la montagne, est-ce qu’ils la regardent, la montagne ?

Alors, parfois elle se fâche, elle se venge.

Cette fois donc ç’avait été un homme et une femme. Jeunes encore.
Pas morts, mais amochés. C’est l’hélico qui a dû aller les chercher.

On en parle au bar entre nous. On râle un peu. Puis beaucoup.
Comme à chaque fois. Ensuite, très vite les colères s’apaisent avant
d’à nouveau et encore et encore se ré-enflammer parce que d’autres
irrespectueux sont venus fouler les neiges de notre sanctuaire.



1. Aïri

La chute avait d’abord été vertigineuse, puis lourde, soudain très lourde.
Vertigineuse, c’était quand Aïri était dans les airs en train de tomber et
qu’elle avait semblé ne peser plus rien. Le temps s’était arrêté.
Lourde, très lourde, impossible à même imaginer, c’était au moment incisif
du contact avec la roche, quand le corps n’avait plus été qu’un poids mort
explosé sur le sol.
On n’en dit pas la douleur.
Un bruit d’os broyés. Des esquilles qui vous ouvrent, tranchent, découpent
des plaies de l’intérieur. Une phénoménale certitude que des poignards ou
des rasoirs vous lardent, vous divisent, que des tessons vous dépouillent,
en même temps que de la viande et des poumons, de ce qui pourrait être
une mémoire de ce sanguinaire cataclysme-là.
Et, simultanément, sans hasard, un éclair rouge qui vous tue les yeux que
vous avez fermés pour voir mieux. Une violence telle qu’on sait que c’est
une mort – mais le mot est doux – ou quelque chose de cet ordre-là.
En même temps, fulgurante, la sensation d’exister enfin vraiment mais
pour une ultime et brève fois.
À ce point-là, avec cette intensité-là, c’est toujours aussi pour la première
fois.
Ça n’aura duré qu’une seconde, pas plus. Ou alors un dixième, un centième,
un millième.
Une micro-seconde.
C’est souvent ces mots-là que prononcent, quand ils survivent, les “chus”,
comme on appelait entre nous les malheureux qui, dans la montagne, ont
“dévissé”, chuté.

Aïri ne se souvenait de rien. Un détail seulement. Comme un éclair. Puis,
plus rien.
Elle se rappelait avoir eu tout juste le temps de se demander si elle aurait
pu voler, planer et se sauver plutôt que, comme elle le faisait là, tomber.
Voler et non pas chuter. Retomber, atterrir en quelque sorte, et non pas
bêtement tomber.
La neige l’avait réceptionnée. Puis un roc. Choc du corps, puis de la tête sur
le roc. Rupture.
Noir.

Et là, maintenant, tout blanc. Les murs, les draps, les blouses, les regards
qu’elle croisait. Des voix blanches lui posaient des questions. Savez-vous
comment vous vous appelez ? En quelle année sommes-nous ? Et le mois ?
Vous m’entendez? 
Clignez des yeux si vous me comprenez.

De son corps, elle ne sentait plus rien, pas même ce faible mouvement
qu’elle avait ordonné à sa main. Avait-elle seulement obéi, sa main ?
Aïri n’en sut rien.
Elle s’était évanouie.

Un petit peu plus tard. Ou beaucoup.
Elle n’a jamais su.
Elle se réveille, croit se réveiller, mais elle ne sait plus comment on sait
qu’on est réveillé ou qu’on ne l’est pas. Elle flotte comme dans un flou
blanc, comme dans une brume.
Comme dans le flou blanc des brumes, s’est-elle peut-être dit.

Son corps s’est abîmé dans ce qui lui a été infligé de morphine. Et sa
conscience.
Sa bouche est sèche comme un copeau.
Un goût métallique et mauve vient lui poncer la langue et le palais à chaque
déglutition.
Mais surtout, elle ne se souvient de rien. 
Rien d’autre que l’envol, la neige, la chute, la réception sur le dos, la tête,
lui semble-t-il, la douleur, la perte de connaissance, le lit, l’hôpital. 
Le blanc.
Ici.
Rien d’autre que maintenant.

Maintenant. Rien, quasi rien d’avant.
Ou alors d’un avant très lointain. De quand elle était enfant.
De quand elle étudiait. De quelques autres choses peut-être aussi sans
rapports les unes avec les autres. Des moments. Sans doute plus récents.
Par bribes. Mais elle ne sait pas.
C’est si embrouillé tout ça.

La musique.
Elle se souvient des gammes, des trilles, d’un piano.
Cadences, bémols, bécarres, soupirs, syncopes.

Mais après?
Un passé avalé par le vide sans qu’aucune bonde n’ait pu en juguler la fuite. 

Elle se demande si demain, aujourd’hui lui servira de passé. Ou si elle
l’aura, lui aussi, oublié.
Une image de fuite, de sablier.
Elle attend de voir, se dit-elle. 
Elle pense à son corps dont elle ne sent rien, pas même le frottement des
draps, se demande s’il vit encore. Puis, à nouveau, se rendort.

Au réveil, on est penchés sur elle. Deux hommes. En blanc. Et une femme.
En blanc aussi.
Échanges mezzo-voce entre professionnels, presque inaudibles.
Les mots de la médecine sont des énigmes qu’on garde entre soi.
Et à nouveau, mais à voix haute, Sait-elle qui elle est ? Son nom ? Son âge ?
Eux, les tabliers blancs, ils ont retrouvé ses papiers d’identité. Ils savent.
Mais elle ? Elle sait qui elle est.
Mais qu’ils puissent savoir d’elle des choses qu’elle aurait, elle, oubliées,
l’exaspère.
Elle ne dit rien.

Puis, silence. Long silence.

Un matin, elle se réveille et sent le bout du lit du bout de ses pieds.
Des larmes lui coulent sur les joues. Elle en sent la chaleur. Puis un frisson.
Elle se demande si elle a souri.


Une autre fois, elle quitte enfin le lit.
On la prend en charge.
Et le temps passe.
Brancard, déambulateur, béquilles.
Rééducation en vue de réhabilitation.
Son corps lentement reprend le dessus. 
Et les douleurs physiques reviennent par wagons, sans aucune précaution.

Puis, à nouveau, silence.
Sauf son visage enfin aperçu dans un miroir. 
Elle ne sait pas si elle s’y reconnait, trouve belle la femme qu’elle y voit.
Mais fatiguée.

Dans le cerveau, un point d’interrogation.
Mémoire toujours évaporée.
À peine une condensation.

Un jour, on lui souffle un mot, difficile à entendre.
Amnésie.
Un autre, difficile à interpréter. 
Rétrograde.
Amnésie rétrograde.
Des mots qu’elle n’est pas près d’oublier.
Un comble.

Puis, encore et encore, silence.

Elle pose des questions.
On lui dit qu’il va falloir attendre,
qu’on lui dira, comme on l’a toujours fait.
Laissez faire le temps, lui répond-on
après lui avoir posé d’autres questions.

Alors elle attend.
Et, pour tuer un peu le temps d’attendre elle essaie de reconnaître
cette voix qu’elle a.
Une fois seule, elle se parle, tente de faire de la voix de cette autre
qui lui parle, une voix qui serait la sienne dont elle se souviendrait.
Mais non. 

Un soir, on lui demande si, demain, quelqu’un pourrait venir la chercher.
On ne peut plus rien pour elle ici. Elle va bien. Vous vous sentez bien ?
Elle entend sa voix répondre que oui.
Mais que non, personne ne pourra venir me chercher, enfin, je ne sais pas,
ne me rappelle pas.
On est désolé. 

Et pour la première fois elle demande de cette voix qu’elle tente de
reconnaître, je suis où ici ?
Et pour la première fois, on lui dit Vous avez fait une longue et lourde
chute dans le Galhøpiggen. Vous vous souvenez ?
Elle entend sa voix répondre Amnésie rétrograde.
Comme si c’était son nom.



2. Aki

Printemps sur Oulu ! Printemps ! se fredonne Aki.
Et ça lui a des airs d’Alléluias.

Mais, sans savoir pourquoi, malgré la légèreté et la joie,
un mot maudit s’empare de son esprit.
Le mot maudit.
Ça fait des années maintenant que, sans qu’Aki y puisse rien faire,
il surgit, le mot maudit.
Alors, pour le faire taire, il ruse, s’invente les dédains censés
le protéger de sa réalité.
Et il se remet à chantonner.
Mais à sa voix colle la brume d’un déni.
Aki est toujours rattrapé.

En vérité, il sait pourquoi le mot, chaque jour, à chaque heure,
à chaque minute presque, vient le narguer, mais il veut se le cacher
et pour cela l’étouffer, le nier. Comme on veut cacher un chagrin
qui nous brise parce qu’il nous devance.

Quitte à se mentir.

Depuis l’accident, depuis sa soudaine profonde surdité, il prend acte,
en les prononçant à voix haute, des mots, des verbes, des phrases qui lui
viennent. Que ce soient ceux de la réflexion ou ceux que la lecture fait
jaillir en lui. Où qu’il soit, sans cesse, il formule les mots qu’il lit, ceux qui
organisent ses pensées, ceux aussi qu’il écrit.

Sa voix est devenue l’ultime preuve qu’il peut encore parler, parce que,
pour en être sûr, il lui faut profaner le silence, ce silence auquel le sourd
est condamné et qu’il vit d’autant plus tragiquement que cette surdité
lui est par l’accident imposée. On est sourd, mais, par-dessus tout, on est
devenu sourd. On a entendu Mozart, Ravel, Debussy, tous les autres, on ne
les entend soudain plus.
Aki se raccroche aux vibrations, dans la gorge, dans le crâne, dans les dents
pour faire mine de s’entendre. Il y arrive le plus souvent.
Il aurait suffi de si peu, se dit-il..

Au saut du lit, nous nous savons capables de dire et nous nous taisons donc
volontiers. Pas besoin de preuve. Face au miroir de la salle de bain, une
grimace suffit. Parfois une chansonnette, mais bon.
Au saut du lit, Aki veut briser le silence. Il s’écrie. N’importe quoi.
Non, pas n’importe quoi. Un cri ne l’apaiserait pas.
Il faut des mots à Aki pour se prouver que,
malgré cette maudite surdité qui l’a frappé il y a quelques années,
il peut encore parler.
Alors face au miroir de la salle de bain,
sachant qu’une grimace ne suffirait pas, Aki s’invente,
à haute et souvent trop forte voix, des bulletins du temps
imaginaires qu’il lit sur ses propres lèvres.
Et il les termine en se souhaitant une belle journée.
Une journée qu’il
aimerait sonore.
C’est fou ce qu’on peut devenir bavard quand on craint de ne pouvoir parler, se dit-il parfois.

Aki a tellement peur de perdre après l’ouïe le parler,
qu’il veut obstinément repousser la possible échéance du silence.
Ainsi donc, prononce-t-il tous les mots qui lui sont donnés. 
Tous, exceptés celui-là qui est maudit et ceux qui en sont famille. 
Quand il écrit aussi. 
Pour lui, tous les mots de la langue devraient se liguer pour en avaler un
seul, trop douloureux. Définitivement. Qu’on ne l’entende plus, qu’on ne
l’écrive plus, qu’on ne le prononce plus, qu’on ne le pense plus ! Et que la
réalité qu’il exprime, ce mot maudit, n’en soit plus une !
Ce n’est pas simple,
Pour tout dire, il n’y arrive pas.

Après deux ouvrages, des essais philosophiques
dont l’un a rencontré un succès d’estime comme on dit,
l’autre rien,
aujourd’hui, il écrit pour la première fois un récit. 
Celui de la subite disparition du son, du bruit, de l’ouïe après l’accident.
Dans le Galhøpiggen.
Il y a sept ans. Il en avait trente.

Mais Aki ment. Il triche, finasse, tergiverse.
Il ne parvient pas à faire autrement.
Ce dont il veut parler est tout entier contenu dans le mot maudit qu’il ne
veut ni écrire ni prononcer.
Et quand il y pense le mot se confond avec une infinité d’autres.
Ou plutôt, non, ne se confond pas, mais en charrie beaucoup qui semblent
le constituer. Un mot, il le sait, n’est jamais seul dans la compréhension
qu’on en a, il en trimbale des kyrielles nées des confluences dont il se
nourrit.

Comme on camoufle une antisèche, Aki a écrit et dissimulé le mot. Mutilation.
Parce que c’est de mutilation qu’il s’agit. Et, entre parenthèses,
ceux qu’il accole à sa famille. Il y a là, cachés donc dans une chemise orange
et mauve, Amputation, Retrait, Sectionnement, Ablation, Suppression et, trois
fois soulignés, Appauvrissement, Diminution. Puis, comme s’il s’agissait
d’une signature, au crayon gras, Galhøpiggen. Aïri. Et une date.

Il n’arrivera à écrire son récit qu’en oubliant cet interdit de dire. 
Comme toujours quand on tente d’écrire.



3. Aïri, Aki, Aki, Aïri

C’est une soirée sur invitation à Oulu.
Un vernis sage, a très vite, prononcé Aki.
Il ne saura jamais pourquoi cette invitation lui a été adressée.
Les fichiers mal mis à jour couvent des secrets que personne ne connaît.

Aux murs il y a des œuvres, comme on dit, des toiles, des dessins, quelques aquarelles;
sur des socles raides en faux marbre quelques sculptures offrent au visiteur
leur arrogance figée;
au sol, une installation aussi, comme on doit faire pour être d’aujourd’hui,
faite de sable – c’est bien, le sable – et de la singularité proclamée de
pigments rouges, ocre, anthracite et cobalt.

Plus loin, un buffet comme on les fait.
Un piano joue des airs. Personne n’écoute,
mais ça permet d’ouater le brouhaha.
Voix feutrées, tintements de champagne et gloutonneries bien éduquées.
Du monde paresseusement se presse.
Du monde dans le monde du comme.
On ne sait pas trop ce qu’on vient voir, mais on sait tellement déjà que
ce sera comme ceci ou comme cela. Et qu’il faut qu’on y soit.
Voilà.

Aki déambule, ne connaît personne.

S’il pouvait l’entendre, l’air joué là le ramènerait quelques années en
arrière.
Picture 6. C’est le titre du morceau.
Une composition brève d’un pianiste américain plus connu aujourd’hui
pour être un batteur de jazz de génie.
C’est un air qu’il a écouté mille fois, interprété par son amie de l’époque.
S’il pouvait l’entendre. Mais non, silence. Coton. Flou blanc de brumes.

Silence et inconnus qu’Aki croise comme on croise des fantômes.
On ne connaît plus personne quand on n’entend plus depuis des années.
Ce que veulent les gens qui sont dans ces soirées, se dit-il, c’est être
entendus, qu’on opine, qu’on dise bravo, mais opiner à quoi ?
On n’opine pas quand on n’entend pas.
Ou alors à ce point sourdement que.

Il promène une omission, une réticence d’il y a sept ans,
une indolence un peu inquiète à la recherche à la fois de sa douleur
et de sa consolation. On fait ça.

À la recherche de l’oubli, il trouve le souvenir.

Ses yeux s’égarent sur des toiles qui ne disent rien. 
Ses yeux ont du prendre le relais des oreilles,
mais rien encore n’est au point.

Pas plus que la musique au piano, il n’entend le frivole frétillement des
exclamations, des bonsoir, des félicitations, des soumissions mondaines.

Et soudain, de dessous la neige, “Mutilation”.

Et il plonge dans ce passé de la montagne.
L’accident. Aïri. La vertigineuse dislocation.
La sienne. 
Celle de l’autre, il n’en sait rien.

Puis ce plus rien.
Une lourdeur du corps cassé et immobile, c’est vrai, il s’en souvient, mais
avant de s’en rendre même compte, n’entendre plus que le silence est la
blessure.
Comme un flou de brumes blanches qu’on scrute.
Mais rien.

Et Aïri ?

Aïri, elle est là. À l’insu d’elle-même. 
À l’insu d’Aki dont elle est séparée sans le savoir. Depuis des années.
Le souvenir manque.

Elle joue ce qu’elle joue sur un quart queue de pacotille blanc, celui de la
galerie où se tient le superficiel pince-fesses.
Picture 6.
Pourtant, les organisateurs du vernissage lui ont demandé de privilégier les
impressionnistes français.
Ce serait bien, avaient-ils décrété, qu’elle joue Fauré, Ravel, puis Debussy.
C’est comme ça qu’on la connaît.
Mais Picture 6, quand même.

Elle rêve.

Dans sa bulle d’oubli, elle joue essentiellement au présent.
Les noires sont des noires, les blanches, des blanches, les soupirs des oublis.
Elle aimerait un passé, vous comprenez?

Il y a de la neige sous ses doigts quand elle joue, mais ce n’est pas celle du
Galhøpiggen dont elle ne se souvient pas. Ou alors si peu. Vraiment.
Un envol ? Une chute ? Le silence ?
Le silence qu’Aki n’arrive pas à dépasser.

Il se promène, Aki.
Des robes en bougeant frôlent,
des gestes valsent,
des costumes militairent un peu, toujours trop. 
C’est l’heure où les guinderies s’aimeraient souples.
Mais non.

Un moment, il s’approche. Il y a là un piano.
Souvenir.
Mais trop de monde s’y presse. À quoi bon ?

Il fait demi-tour. Il va piocher au bar quelques pistaches et une tranche de
saucisson français.
Puis s’en va.
Il n’a rencontré personne. Parlé à personne.
Il sort et dit à voix haute “Personne”.

À l’intérieur, Aïri joue.
Dans les brumes de Léos Janacek.
Se demande ce qui s’est vraiment passé dans le Galhøpiggen il y a sept ans.
Et avant.
Elle entame Picture 6 pour la énième fois.

C’était une soirée sur invitation à Oulu.
Un vernis sage, a très vite, prononcé Aki.



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