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Doutes, palabres et réflexions

Au fil du temps…

Ressentis, engagements, appropriations, révoltes, doutes, certitudes, réflexions… Un peu de littérature aussi, de philosophie s’il se peut, de poésie. Et de musique, on en a tellement besoin !
C’est dans cette approximative petite lucarne que verront périodiquement le jour, à l’avenir, en sus de mes humeurs pas toujours égales, les nouvelles éditions de TamTam dont il vous est déjà loisible de consulter les archives en cliquant ici

Belle découverte à vous !

Lectures d’été (8)…

Lettres de silence Posted on 19 août 2019 10 h 55 min

Huitième des treize étapes de ces lectures que je vous propose cet été.
Les illustrations, je le rappellerai à chaque édition, sont des créations originales de

Gaëlle Boissonnard dont on peut visiter le site ici.


VIII. Vertébrale


C’est le dos qui s’était tassé. Sans chute. 
Les médecins n’avaient pas pu dire pourquoi. 
Il s’était tassé, disaient-ils.
Un dos, vous savez, ça peut se tasser sans qu’on sache pourquoi. 
Les choses n’ont qu’un temps, les vertébrales aussi se lassent.

C’était l’autre jour, ça.

Aujourd’hui, Ludwig était là. 
Il y avait, dans le ciel, comme un vrai ciel. 
Y manquaient deux ou trois petits nuages, 
mais bon, on n’allait pas chicaner, 
on se contentait amplement de ce ciel-là.
Il faisait un temps immobile, sans courants.

Et Ludwig était là. 
Assis. Un peu avachi, peut-être. 
En même temps,
c’était inexplicable,
un peu raide aussi.
On pouvait, semblait-il,
être les deux
à la terrasse arborée de ce café-là dans cette ville-là.
Avachi et raidi.
Fatigué aussi.
Mais il ne le savait pas, qu’il était fatigué. 
C’était autre chose, pensait-il, que de la fatigue.

Le dos lui tirait de partout et il espérait du soleil un apaisement.
Mais même le soleil ne soulageait jamais personne
des naissances de la vieillesse.

Le vin était rouge et bon. Un peu frais, mais pas longtemps.

À l’abri du soleil, sur le petit tertre du kiosque,
de la musique. Klezmer. Cinq musiciens. 
Le clarinettiste surtout était à la fête.

Ludwig se sentait bien. Un peu inquiet, mais bien.
La musique lui faisait toujours ce que le soleil
ne faisait plus que rarement. 

Ludwig lisait aussi. 
Ludwig prenait toujours des notes quand il lisait. Mais là, non. 
Il lisait un peu distraitement, dirions-nous. 

Le Klezmer s’était emparé de lui,
avait accaparé une grande part de son attention, 
et son regard quittait souvent les pages pour admirer
et écouter, sans réticence, sans avarice, 
ce danger qu’il n’avait jamais osé, faire de la musique,
lui qui l’aimait tant.

La vertébrale n’acceptait pas et le lui faisait sentir.
La vertébrale n’accepte pas, quoi qu’elle en veuille,
la tristesse de ceux qui se sentent devenir vieux. 
Mais là n’était pas la question.
La musique était bonne, vraiment bonne. 
Un Klezmer lumineusement jazzifié. 
Et les musiciens étaient là.

Or, il y eut cela, 
qui advient sans doute tous les jours.

Passait là, 
mais ne faisait évidemment pas que passer,
un de ces pauvres hères que les égoïsmes 
excellent à générer, un de ces mendiants 
que les bourgeoises flicailles adorent poursuivre et mépriser. 

Vaquant, la paume tendue, de table en table, 
perdant à chaque regard un peu de dignité, 
acceptant de demander ce qui lui serait refusé,
quelque argent qui lui permettrait de manger,
l’homme, se rapprochait de la table
où Ludwig écoutait la musique et lisait. 
Ludwig l’attendait. 
Dans sa poche, sa main avait pris quelques pièces de monnaie,
les dernières, et il espérait offrir au pauvre homme
un peu de cette lumière qui, de table en table, dans ses yeux s’éteignait.
L’homme en finit enfin de remercier la tablée voisine
de ne lui avoir rien donné.
Ludwig sortit de sa poche ce qu’il y avait glané,
s’apprêtait à en faire le modeste cadeau
à la sans doute juste supplication de cet homme désarmé,
mais, trop désespéré sans doute, humilié, le vieux bougre,
sans rien lui demander, s’en alla. 
Ludwig remit en poche le pauvre petit trésor qu’il s’était décidé à lâcher.
La musique n’avait plus d’importance. 
Il s’était senti plus pauvre que l’autre, 
exclu de solidarité.

Dans son petit appartement, 
pauvre mais bien tenu, 
on l’a retrouvé pendu. 

La vertébrale disloquée,
mais plus douloureuse du tout.

Sans un mot.



Lectures d’été (7)…

Lettres de silence Posted on 15 août 2019 10 h 55 min

Septième des treize étapes de ces lectures que je vous propose cet été.
Les illustrations, je le rappellerai à chaque édition, sont des créations originales de

Gaëlle Boissonnard dont on peut visiter le site ici.


VII. Ciel perdu


Ç’avait commencé de manière étrange. 

D’abord comme une tache 
qu’on avait attribuée à une illusion, 
d’optique comme on dit. 
Mais finalement, non. 

On ne s’était pas trompés, 
on avait bien vu que les nuages, 
enfin certains nuages, 
avaient fini par s’accrocher. 
Les vents n’y avaient rien changé.

On s’était étonnés, 
s’en était-on assez étonnés ?

Lentement, on avait pris l’habitude de ce ciel immobile,
avec ces nuages qui ne bougeaient pas.
On ne s’en réjouissait pas, mais c’était comme ça.
On s’habitue à tout.
Pourvu que ce soit à une fatalité.

On vivait, 
On apprenait cette vie de vivre sous un ciel
avec deux puis trois puis quatre nuages figés. Cinq. 
Un peu plus, au fil du temps. 
Mais d’autres, il fallait bien le constater,
ne s’étaient pas arrêtés et continuaient
leur petit trajet de nuages sans,
au-dessus de nous, vouloir s’éterniser.

C’était bien, ça. 
On les appelait «les gentils,»
ceux qui passaient leur chemin.
On avait fini par les aimer bien. 
Au moins, ils s’en allaient.

Le matin, on se levait et,
en voyant passer quelques-uns,
on se disait qu’on avait commencé la journée
escortés de deux ou trois gentils. C’était bien.
On conduisait les mômes à l’école
et on se sentait dans cette facilité-là. 
On ne pensait pas, ne s’inquiétait pas.
C’était comme avant.
Comme avant les nuages fixes
qu’on appelait maintenant entre nous «les stationnés»,
certains disaient «les obstinés». 

Lors de leurs réunions les Sages avaient pris l’habitude
de les nommer les «menaces grises».
Mais c’étaient les Sages. On n’y prenait pas garde.
Il y avait au-dessus des Sages d’autres Sages. 
Et ceux-là, qu’on ne voyait pas,
détenaient, était-il dit et convenu, les vérités. 
C’était, ce serait toujours comme ça.

Les nuages fixes, un jour, c’était une évidence, 
finiraient par boucher le soleil. 
On se demandait “et la lumière alors ?”

Il y eut des mouvements. 
Des esthètes fabriquèrent en bambou des échelles
qui avaient la volonté de monter jusqu’au ciel.
Y grimpèrent des volontaires révoltés
chargés de laver le ciel ennuagé. 
Ils ne revinrent pas de ce périple-là. 
Le ciel n’acceptait pas qu’on montât jusqu’à lui.
Allez savoir pourquoi.
Des désespérés se mirent à prier.
Il devait bien y avoir au-dessus de tout ça un dieu, non ?

Mais non. Rien n’y fit.

Les laveurs de ciel ne réapparurent pas. 
Ils auraient dû pouvoir voler.
Les prieurs ont tremblé, se sont lassés. 
On se lasse des exploits sans résultats,
des prières qu’on n’entend pas.

Les “stationnés” étaient toujours là.

Tout ça commençait à faire grand fracas. 
Certains ne dormaient plus. 
Les enfants mettaient du temps à naître. 
On n’en faisait plus que par abandon. 
On se sentait coupables. 
Voués à l’obscurité, on les appelait les hiboux,
ces quelques nouveau-nés-là. 
On entendait s’exclamer :
Aurore a mis au monde un hibou-né”. 
Aurore. 
Tant d’ombre pour un prénom comme celui-là.

Ce furent les femmes qui agirent. 
Grande réunion.
Tout le monde était là. Personne n’y croyait. 
À tour de rôle, toutes parlèrent. 
Les unes comme-ci, les autres autrement. 
Nous, on se taisait. 
D’abord narquois, puis peut-être pas.
Pour une fois, on aimait bien ça, se taire. 
La grande gueule des certitudes se taisait.

Il y eut des remous. Beaucoup renâclèrent. 

C’est qu’elles n’y allaient pas par quatre chemins !

Ce qu’elles dirent ? Comment le dire ? Mais elles dirent bien.

Personne n’a jamais vraiment su,
tant il est vrai que ce qu’on n’écoute pas,
on ne peut ni le comprendre ni se le rappeler.

Une chose est sûre: le ciel fut nettoyé. 
Les «obstinés» se remirent à vaquer. 

Et les laveurs disparus, soudain redescendus
de leurs longues échelles,
firent le curieux trajet de colporter la difficile idée
qu’il allait maintenant falloir réfléchir. 

S’en suivit un silence.



Lectures d’été (6)…

Lettres de silence Posted on 12 août 2019 10 h 55 min

Sixième des treize étapes de ces lectures que je vous propose cet été.
Les illustrations, je le rappellerai à chaque édition, sont des créations originales de

Gaëlle Boissonnard dont on peut visiter le site ici.


VI. Sans rire


Il avait commencé à faire étrangement froid. 
Un autre froid que celui qu’on connaissait. 
Un froid sans émoi, un froid vide, un froid qui ne respirait pas.
Sans vent, sans lumière. 
Un froid que les braseros qu’on avait posés
dans les campements de la plaine
ne parvenaient pas à consoler.

Nous savions tous d’où venait ce froid, 
quel il était. 
Personne n’en parlait. 

C’était peut-être ça, après tout, le froid, 
ne pas s’en parler. 
Mais non. On savait qu’il venait d’ailleurs. 

Ce n’était pas le vent des steppes.
Il y manquait des parfums, certes glacés, mais des parfums. 
C’était un froid, comment dire ? sans saveur.
Chuchotement givré, on entendait dire sans âme.

Et tout continuait. Autrement, voilà tout.
Les voix des femmes qui habituellement chantaient,
avaient pris de la lune son silence
aussi vite qu’on prend parfois du poids. 
Sans le vouloir, par paresse,
dans le regret de n’avoir rien pu étouffer de ce grossissement, 
celui du silence. 
On ne parlait pas. 
Le froid s’était installé. Il faisait froid de vivre.

Ç’avait été insidieux.

Il y avait eu cette nouvelle relayée, amplifiée,
comme font si bien les journaux.
Nous, on s’était dit qu’on ne nous imposerait rien de tout ça.
On était à l’abri, ici, dans la plaine. 
On vivait bien. C’était gentil. 
Et puis, c’est qui qui décide ? nous étions-nous dit. 
Jamais on ne nous avait imposé ni ceci ni cela,
c’était notre fierté, ça. 
On était là.

La nouvelle donc, venons-y.

Le rire avait été confisqué,
et en même temps le sourire.
C’est nous qui disons confisqué – petite révolte –
il avait été, en fait, vendu, acheté. 
À gros prix. 
Il nous avait été dès aujourd’hui, interdit. 
Le rire était une propriété qui ne nous appartenait plus. 
Bien sûr, il nous serait permis d’en acheter
une part, deux, on n’est pas des tortionnaires.

Et ce furent des larmes, vous imaginez.

Mais comment avouer quel fut ensuite
le noir frémissement des choses ?

Il faisait froid déjà. 
Et nous pleurions à chaudes larmes. 
Certains pensaient à en rire, 
mais n’en trouvant plus les moyens, 
refusèrent de vivre.
Il y eut quelques pendus. 
Mais ni trop ni beaucoup. 
On a ses limites.

Les autres, 
les acheteurs, 
ceux qu’on ne connaît pas, 
avaient aussi acheté le droit aux larmes. 
Confisqué.
On ne pouvait plus rire ni pleurer.

Il fait froid.
Un autre froid que celui qu’on connaissait
jusque-là. 
Un froid sans émoi, un froid vide, 
un froid qui ne respire pas. 
Sans vent, sans lumière.
Un froid que les braseros 
qu’on a posés dans les campements de la plaine
ne parviennent pas à consoler.

Un froid qu’on nous a acheté gratuit.
De la douleur, trois fois rien.
Spolié.


On a ravivé le feu des braseros.
Et pour nous révolter, on a ri aux éclats.



Lectures d’été (5)…

Lettres de silence Posted on 8 août 2019 10 h 55 min

Cinquième des treize étapes de ces lectures que je vous propose cet été.
Les illustrations, je le rappellerai à chaque édition, sont des créations originales de

Gaëlle Boissonnard dont on peut visiter le site ici.


V. Lettres de silence

Sur l’île, il n’y avait jamais rien.
Que le vent.
Que le vent qui, peu à peu, déchiquetait les arbres.
Quelques poules et une ombre d’âne
sur un lopin de terre au milieu de la mer,
c’était tout.

Yawelde y vivait seule, un peu à l’écart des autres,
depuis que ses deux fils étaient partis là-bas 
où les blancs disent que les noirs sont de bons travailleurs
qui ne coûtent pas cher 
et sont obéissants. 

Husni et Uuka, 
alors qu’ils étaient encore enfants, 
avaient appris à lire et à écrire sur l’île.

Leur père était mort, emporté par la mer 
lors d’une pêche qui n’aboutit pas.
Et c’est le vieux Tongaï, 
le griot qui savait que les mots chantaient
et que les arbres les écoutaient,
qui leur avait enseigné l’essentiel en leur parlant 
d’odeurs, de fleurs et de couleurs. 

Adolescents, poussés par leur mère 
qui se sacrifiait comme font les femmes ici, 
et un peu partout aussi,
ils étaient partis.

Yawelde, elle, n’avait jamais appris. 
Sur l’île, on n’apprenait pas aux filles 
les choses à apprendre. 
Encore moins à lire et à écrire.

Le vieux griot mourut.
Et, de ce jour, 
plus personne n’apprit rien à plus personne 
sur l’île où il n’y avait que le vent.

Yawelde, 
depuis des années, écrivait, si l’on peut dire, 
souvent à ses enfants. 
Ils devaient être des hommes robustes et fiers maintenant. 


En fait, chaque mois,
elle rendait visite à la belle Yealdara
et lui dictait les lettres à envoyer à Husni et Uuka,
au pays où les blancs disent que les noirs…

En échange d’un poisson,
d’une livre de mil ou d’une chanson
(Yawelde chantait et on disait qu’elle attirait l’amour…),
Yealdara s’exécutait.

Aucune réponse aux lettres de Yawelde. Jamais.
Mais Yawelde ne désespérait pas. 
Le jour viendrait, se disait-elle.

Le jour vint où elle mourut. Puis Yealdara.

Ne restait plus sur l’île que le vent 
qui peu à peu déchiquetait les arbres.
Une nuit de tempête, il emporta aussi les cases tanguantes
de Yawelde et de Yealdara.

Sur la plage grise et détrempée
on retrouva des centaines de papiers envolés
recouverts de signes incompréhensibles. 
C’étaient les lettres de Yawelde
que Yealdara avait fait mine de transcrire. 

Jamais envoyées.

Pas plus que Yawelde, elle ne savait écrire.




“Lettres de silence” est très librement inspiré de la nouvelle
“L’autre fils”

de Luigi Pirandello.



Lectures d’été (4)…

Lettres de silence Posted on 5 août 2019 10 h 55 min

Quatrième des treize étapes de ces lectures que je vous propose cet été.
Les illustrations, je le rappellerai à chaque édition, sont des créations originales de

Gaëlle Boissonnard dont on peut visiter le site ici.


IV. Du bon endroit

C’était la trente-quatrième fois qu’il l’écrivait.
Personne ne savait de quoi elle parlait.

Il l’avait écrite, ré-écrite encore et encore.
Toujours en Pachtou, jamais en Dari
dont il n’aimait ni la musique
ni ce qu’il supposait de vents contraires.

Pour dire vrai, il aurait aimé l’écrire en Dari.
Mais il n’en était pas capable et ç’aurait été trahir son père
et, plus loin, tous ses ancêtres.
Il ne pouvait pas.

C’était la trente quatrième-fois, donc,
que Sohail écrivait son histoire.

À chaque fois, de manière différente.

Ce n’était pas une très longue histoire,
tout tenait dans un carnet qui, toujours, l’accompagnait.

Mais Sohail n’en finissait pas de répéter de l’écrire.
Il voulait, disait-il, l’écrire du bon endroit.
C’est la terre, affirmait-il, qui me dira.
C’est fou ce que l’endroit dont on l’écrit peut changer au récit.

Pour les trente-trois précédentes fois,
il avait parcouru de nombreuses autres terres du pays.
Jamais l’angle, comme il disait, n’avait été le bon.
Mais il n’abandonnerait jamais.

Nous, on attendait.

On le regardait s’emparer de son carnet et écrire.
On était plein de respect.
On était de la terre, nous. 
Lui, dans la lumière, c’était clair.
On admirait sa détermination, à vouloir
“écrire du bon endroit, parce que, disait-il,
rien ne se ressemblerait jamais”.

Puis il disparut.
Happé par la montagne ?
Mangé par d’autres terres ? On ne sut pas.

Longtemps après,
on retrouva dans un champ couvert de rosée
son carnet.
Le vent s’était calmé et les travailleurs de la terre
essayaient comme de coutume de rattraper
le temps perdu lors de l’hiver
et d’un printemps qui n’avait pas vu de fleurs.

Tout y était.
Pas une page arrachée, pas une page détruite.

Toutes les dates, suivies de tous les lieux.
Tout scrupuleusement calligraphié.
Aucune histoire pourtant.
Des pages blanches ça et là souillées. 
C’était tout.

Sohail ne cherchait pas que le bon endroit.
On le regrette un peu, parfois.



Lectures d’été (3)…

Lettres de silence Posted on 1 août 2019 9 h 30 min

Troisième des treize étapes de ces lectures que je vous propose cet été.
Les illustrations, je le rappellerai à chaque édition, sont des créations originales de

Gaëlle Boissonnard dont on peut visiter le site ici.


III. Le cahier rejeté par l’océan


Ásgerður avait passé un long temps de sa soirée au bord de l’océan.
Presque la nuit. 
À cette époque des cycles il n’était pas gelé. 

L’eau, quand elle retrouvait sa liquidité,
avait souvent troublé la jeune femme rousse.
Elle lui prêtait des voyages toujours interrompus
qu’elle entrevoyait comme de vénéneuses sexualités.

Ásgerður aimait ces moments où le froid quittait l’île
pour aller se réfugier “plus au nord encore”.
Parce que, oui, il y avait “plus au nord encore”, 
les marins en revenant lui en avaient parlé.

Ce soir, sans la neige on pouvait voir le ciel. 

Et Ásgerður s’était sentie renaître.
Une chaleur dans le ventre. Ne lui manquait qu’une histoire.
Elle avait toujours rêvé d’histoires.
Mais elle n’avait jamais eu que celles qu’elle se racontait. 
On a besoin d’ailleurs parfois. 
On sait rarement où les trouver.

Les pensées d’Ásgerður s’étaient adonnées
aux mystères inavouables des rêves 
qu’elle entretenait avec le soin méticuleux 
de quand on fait couver le feu dans la cheminée.

L’océan, comme un désespoir cesse de vivre, 
gentiment grognait encore un peu. 
Arrivé, fatigué, en fin de vaguelettes, 
il se contentait de tintinnabuler sur un zeste de sol glacé. 

Ásgerður, toute à ses pensées, 
faillit marcher sur le cahier par l’océan rejeté. 
Ç’aurait été un comble. Mais non.

Elle se pencha, le prit, ne comprit pas d’où il venait, 
ne sut pas s’il y avait quelque chose à déduire de cette irruption-là
– un cahier mouillé ! 
Elle ne sut jamais non plus pourquoi elle le serra d’abord là et puis là.
Comme un fétiche.
Les histoires ne s’avouent pas.

Précautionneusement Ásgerður l’ouvrit.

Elle picora dans le cahier par l’océan rejeté, 
dans l’espoir d’y trouver quelques-uns des secrets
qu’elle ne pouvait s’offrir
et qu’elle aurait depuis toujours voulu voler… 

Elle espérait une histoire, 
mais le cahier ne parlait pas sa langue. 
C’étaient des étrangetés qui lui racontaient 
des histoires qu’il lui restait à inventer.



Parfois, quand les glaces se retirent, 
de plus en plus longtemps, 
Ásgerður se promène au bord de l’océan. 
Elle n’y trouve pas de cahiers rejetés. 
Elle retrouve sa mélancolie d’avant.



Lectures d’été (2)…

Lettres de silence Posted on 29 juillet 2019 13 h 35 min

Seconde des treize étapes de ces lectures que je vous propose cet été.
Les illustrations, je le rappellerai à chaque édition sont des créations originales de

Gaëlle Boissonnard dont on peut visiter le site ici.



II. Obi


C’est aujourd’hui ? se demande Obi. 
C’est aujourd’hui ?
Mais Obi ne sait pas pourquoi il se demande ça.
Obi ne vit pas dans le moment du jour,
ni dans celui de ceux qui se succèdent.
Si on lui demande son âge, il ne sait pas.
Du reste, Obi n’a pas d’âge, il ne vit pas.

En tout cas pas vraiment.
Pas comme il aimerait pouvoir vivre.

Obi aimerait être grand et que grand soit le temps. 
Comme il est petit, il se dit que le temps est petit. 
Et il n’aime pas qu’il le soit.

Il rêve de pouvoir vivre dix mille ans.
Mais il se dit qu’il est trop petit pour vivre si longtemps.
Il ignore même ce que c’est, un an.
Un an, c’est tout petit, pense-t-il, mais dix mille, 
ça doit être fait pour les hommes grands.

Voilà pourquoi Obi a cessé de compter les jours.

Les vieux, au village, se rappellent l’avoir vu naître 
il y a au moins cinq ou six fois dix ans. 
Nous dirons donc qu’Obi à plus de cinquante ans.
Il en paraît vingt de moins pourtant.
À force de ne pas compter le temps…

C’est aujourd’hui? se demande Obi. 
C’est aujourd’hui?
Mais on ne saura jamais ce qu’il semble craindre 
ou espérer qu’apporte le vieux fleuve kaki 
au bord duquel il est depuis des jours accroupi.

Une cargaison de centimètres pour s’offrir 
le bonheur de faire reculer le temps?
Une femme qui n’existe pas qui le ferait devenir grand ? 
On lui a dit que l’amour était un morceau d’éternité, alors…

La mort ? 

Il aurait voulu grandir un peu avant la mort.
Obi pense que ça l’aurait fait reculer.



Lectures d’été…

Lettres de silence Posted on 25 juillet 2019 13 h 47 min

Je me demande, quand vient l’été, pourquoi cette permanente confusion de la plage et de la page.
C’est l’heure, est-il dit, où les gens lisent. Ils en ont enfin le temps. Le temps de lire ce qui, eu égard à ce qu’ils lisent, ne leur prend, si on y pense (et qu’on lit un peu), que très peu de temps, un temps qu’ils auraient toute l’année, mais bon. Je dis ça, c’est comme si je ne disais rien.
Cet été, dès lors, je vous propose quelques brèves lectures.
Des récits, des contes, des nouvelles, c’est comme on voudra, issus tous d’un petit recueil de textes écrits au fil des ans et appuyés pour l’occasion par des illustrations originales de Gaëlle Boissonnard.
Ce petit recueil de treize textes s’intitule “Lettres de silence”.
Il suffit de lire pour savoir pourquoi…
Je les distillerai ici, sur ce blog, un à un, au cours de cet été.

Belle lecture à vous !



I. Le Lac


Il y a, loin d’ici, 
c’est en Mongolie intérieure je crois, 
peut-être ailleurs, en fait je ne sais pas,
un lac immense et noir. 
Une mer presque.
Tellement qu’il y nait parfois des débuts de marée.

Des hommes, 
mais surtout des femmes,
y viennent jeter le contenu 
de lourdes mannes en bambou tressé.

C’est de nuit, le plus souvent. 
Ça ne fait aucun bruit.
Ni platch ni plouf.

Ils jettent 
dans cette eau ténébreuse et mutique
qui s’ouvre comme un répit dans le creux des montagnes
leurs regrets, 
leurs remords, 
leurs tristesses, 
leurs désillusions.
Deux ou trois colères, semblerait-il, aussi.

Quelquefois un espoir surnage, 
et c’est une joie.

Alors, ces femmes, ces hommes, 
le repêchent, le dorlotent.
Chagrinés de l’avoir oublié.
Et font l’amour une dernière fois.

Il n’est pas rare, 
quand arrive cette ivresse-là, 
que, dans l’immense silence de la nuit,
s’aperçoivent des nuées de papillons,
pas toujours noirs.

Les enfants de ces unions ne naissent jamais.
Sans remords, sans regrets, sans tristesses, 
sans colères, sans désillusions, 
ils dorment.

Morts.



Et puis quoi encore ?

Révoltes Posted on 8 juillet 2019 16 h 12 min

On se demande.

Mais non, en fait, on ne se demande plus. On a tous son petit avis sur la question.
Un petit avis le plus souvent étriqué, empreint de bonne conscience, en forme de slogan.

C’est si expéditif, un slogan (subst. masc. Formule concise et expressive, facile à retenir, utilisée dans les campagnes de publicité, de propagande pour lancer un produit, une marque ou pour gagner l’opinion à certaines idées politiques ou sociales).

On en a beaucoup expérimenté au fil des siècles, des décennies et des années.

Même s’il a pour limites à la fois l’espace et le temps, il peut être dévastateur, le slogan, tant l’homme a du mal à se projeter ailleurs que dans «l’Ici et Maintenant», que dans le «Ça, c’est bien vrai» toujours si rassurant…
Ainsi se souvient-on du monstrueux succès d’un certain Arbeit macht frei.

Il aurait suffit pourtant d’un peu plus réfléchir pour prendre conscience de ce qu’il n’était que circonstancielle manipulation des esprits, qu’il n’était là que pour asseoir une pensée toxique qui refusait de s’avouer et qui, pour cela, s’agitait, se déclamait en boucle.
Le slogan a vocation à vivre en boucle(s).

Déplaçons-le dans le temps, ce slogan (Le travail rend libre) et analysons-en l’intolérable cynisme en période (pas si lointaine et sans doute à nouveau à venir) d’esclavage.
Voyageons dans l’espace et collons-le comme des décalcomanies sur le corps des enfants qu’on fait travailler un peu partout où le monde est pauvre aux seules fins que nos smartphones nous offrent, au-delà de leur illusoire confort, la soumission qu’inconsciemment nous appelons de nos vœux.
Je vous laisse y penser.

Vous me direz que je m’égare. Oui et non.

La pensée traduite en un slogan est une pensée limitée au but qu’elle poursuit avec, pour seule justification, une tautologie (ce que j’énonce est vrai, j’en veux pour preuve que c’est vrai…”)
Les slogans rassurent parce qu’ils épargnent aux peureux d’avoir à réfléchir.
Et ça donne, dans un pays qui affiche une peu trop volontiers « Liberté, Égalité, Fraternité », cette distorsion de la pensée réduite à une vacuité :

« La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde. »

Escroquerie.

Personne, en France, en Europe, ne songe à accueillir toute la misère du monde.
Mais espérer que le monde des nantis prenne en charge une part de la misère de cet autre monde qu’il fait volontiers mourir (par intérêt, par cynisme, par indifférence),

et on sort tout à coup du slogan…

Amnesty International, dont je relaie ici une vidéo (son téléchargement peut prendre quelques secondes, patientez !), s’attache à aller au-delà des slogans toujours réducteurs.

Les migrants.
Il y a un problème. Il ne faut pas se voiler la face. Mais il n’est pas nécessairement là où on on nous dit qu’il est.
La solution au problème n’est ni de le nier ni de l’expédier par la force, l’iniquité, l’illégalité, l’inhumanité.

Aujourd’hui – par faiblesse des plus forts ? – on ne se contente plus de mépriser, d’agresser, d’étouffer ceux qui demandent notre aide, on les méprise, on les agresse, on les étouffe précisément parce qu’ils demandent notre aide…
Et on condamne dès lors ceux qui veulent s’engager à les aider.

Ci-gît “Liberté Égalité Fraternité » tombé sous les coups de « Délit de Solidarité”.
On regarde ?
On réfléchit ?

On agit ?



Ruissellerie 26/26

Abécédaire Russell Posted on 18 juin 2019 15 h 52 min

Dommage. Je m’étais fait, au fil des semaines, à ce petit rituel dont l’Abécédaire du bon citoyen me servait de prétexte : faire dire à Bertrand Russell, par la voie du collage, ce que Russell faisait dire aux mots et qu’ils ne disaient spontanément pas… Amusette, oui, amusette sans doute, en forme de matriochkas, que je n’ai pas toujours voulue innocente. Russell me pardonnera.

Dernière lettre de cet un peu retors alphabet : Z comme Zèle. Illustration : Roland Topor.

Ultime cabriole en forme de pied-de-nez, puisque Russell, en guise de définition, nous propose de nous référer à l’entrée “Mouchard” …qui, dans son abécédaire, n’existe pas ! De là à traduire que Russell estimait que le seul vrai zélote était le mouchard, ou que moucharder est toujours affaire de zèle, il n’y a qu’un pas.
Que je franchis en saluant l’artiste-contorsionniste.

À bientôt ?



Vertes nuances…

Partages Posted on 18 juin 2019 15 h 27 min

Il y a des matins comme ça. On se lève raplapla, on ne sait pas pourquoi.

L’air du temps peut-être, se dit-on.

Il y a de plus en plus souvent de ces matins-là où on se pose la question de l’influence qu’à notre vieillissement sur notre capacité à saisir les moments positifs, les lueurs d’espoir pourrait-on dire. Ils sont, on en est sûr, en très nette régression. Ça nous fait quoi ? une ou deux fois par mois ? Trois à tout casser. On désespère un peu.

On sait que ce n’est pas seulement le temps qui passe qui nous met dans cet état-là. Ni seulement non plus le temps qu’il fait. Ni même la conjugaison des deux. Il y a autre chose. Et cette autre chose, c’est cette désespérance qu’on ressent à la lecture des journaux, à l’écoute de ceux qu’on appelle « parlés » à la radio.

Toujours les mêmes mauvaises nouvelles, me direz-vous.
Ce n’est pas tellement ça. Je ne vis pas à Disneyland.

C’est plutôt ce manque d’approfondissement des choses dans les sujets qu’on nous serine. On est résolument entrés dans l’information du constat. Quinze secondes pour nous dire quinze morts, cent morts. Quinze autres pour nous dire les circonstances dans lesquelles ces morts. Pas une seconde pour approfondir le pourquoi.
Le tant et le comment doivent nous suffire. C’est affligeant.

Alors, quand, l’autre matin, j’ai lu dans le quotidien qui a ma préférence un article étayé, documenté, argumenté sur cette chose qu’on appelle, si souvent à tort, l’écologie, la grisaille autour de moi s’est déchirée. Une lueur enfin. Un peu d’intelligence me murmurait que tout n’était pas perdu, filtré, cadenassé au pays de l’information.

Cet article éclairant, tout de suite, m’en est venue l’idée de vous le faire connaître et, j’espère, lire.

Le voici.

Belle lecture à vous !



Russellerie 26/25

Abécédaire Russell Posted on 15 juin 2019 18 h 13 min

Voilà. L’aventure touche à sa fin. Avant-dernière lettre de ce petit compagnonnage avec l’Alphabet du bon citoyen de Bertrand Russell… Avant dernière pirouette en forme de lucidité de ce génial histrion, de ce philosophe imprévu, de ce prince de la dérision et du poil à gratter.

Était-ce à lui-même qu’il adressait cette définition en trompe-l’oeil de la jeunesse ? Il avait alors 80 ans et devait encore nous livrer bien des malices, nombre de réflexions presque toujours lumineuses pendant 17 ans !

Jeune encore à 97 ans et toujours pourfendeur du conventionnalisme. Comme un certain Mandela l’était jusqu’à 95 ans. D’où mon envie de les unir ici en un clin d’œil adressé à deux maîtres.

Comme je le rappellerai en début de chacun des billets que je lui consacrerai, l’alphabet de Bertrand Russell, en anglais, a été traduit ici en français. L’initiale des mots ne correspondant pas nécessairement, j’introduirai toujours le billet par la version anglaise du mot choisi par Russell.

Lettre Y comme… Youth (Jeunesse) aujourd’hui.

Prochain et dernier billet de cet Alphabet : Z comme… Zèle.

Bonne découverte à vous.

À tout bientôt ?



Russellerie 26/24

Abécédaire Russell Posted on 11 juin 2019 8 h 07 min

Inutile, je crois, de commenter davantage ce que la lettre “X” – et, en même temps qu’elle, la xénophobie – inspire à Bertrand Russell. La définition dérisoirement proposée par lui se suffit à elle-même.

L’Ami Devos, roi du surréalisme verbal, décale un peu plus encore le propos. Et voue la xénophobie au pilori. Du moins l’espère-t-on…

Comme je le rappellerai en début de chacun des billets que je lui consacrerai, l’alphabet de Bertrand Russell, en anglais, a été traduit ici en français. L’initiale des mots ne correspondant pas nécessairement, j’introduirai toujours le billet par la version anglaise du mot choisi par Russell.

Lettre X comme… Xénophobie aujourd’hui.

Prochain billet de cet Alphabet : Y comme… Youth (Jeunesse).

Bonne découverte à vous.

À tout bientôt ?



Russellerie 26/23

Abécédaire Russell Posted on 7 juin 2019 11 h 08 min

La terre est plate, tout le monde le sait. Et le soleil lui tourne autour…

Se référer au passé, ne pas trop tenir compte de l’évolution des choses, vouloir ignorer qu’en tout la vérité d’hier n’est vraisemblablement pas celle d’aujourd’hui. Comme un condensé de prudence et d’aveuglement. Prudence et aveuglement dont n’a que très peu fait preuve Russell.

Pour notre bonheur et celui de sa philosophie.

Comme je le rappellerai en début de chacun des billets que je lui consacrerai, l’alphabet de Bertrand Russell, en anglais, a été traduit ici en français. L’initiale des mots ne correspondant pas nécessairement, j’introduirai toujours le billet par la version anglaise du mot choisi par Russell.

Lettre W comme… Wisdom (sagesse) aujourd’hui. Illustration : Millet.

Prochain billet de cet Alphabet : X comme… Xénophobie.

Bonne découverte à vous.

À tout bientôt ?



Russellerie 26/22

Abécédaire Russell Posted on 4 juin 2019 12 h 52 min

Lire cette définition iconoclaste de Bertrand Russel de sa lettre “V” dans son Alphabet du bon citoyen, c’est, ni plus ni moins, entrer dans ces temps très actuels d’autoritarisme politique que traversent la France et quelques autres pays.
Odeur brune de pouvoirs qui n’ont à la bouche que des tautologies pour affirmer qu’ils ont raison parce que, par définition, le pouvoir à raison.

Dire qu’on a cru morts Franco, Mussolini, Staline et le petit moustachu ! On est mal barrés !

Comme je le rappellerai en début de chacun des billets que je lui consacrerai, l’alphabet de Bertrand Russell, en anglais, a été traduit ici en français. L’initiale des mots ne correspondant pas nécessairement, j’introduirai toujours le billet par la version anglaise du mot choisi par Russell.

Lettre V comme Vertu aujourd’hui. Illustration : Francis Bacon

Prochain billet de cet Alphabet : W comme… Wisdom (sagesse).

Bonne découverte à vous.

À tout bientôt ?



Russellerie 26/21

Abécédaire Russell Posted on 31 mai 2019 14 h 17 min

Cette sensation d’être dépossédé de soi par ce qu’on croit être l’inélégance (l’injustice) de l’autre.
Et se retrouver face à soi dans le miroir de l’autre – qui qu’il soit – qui nous a imposé ça.
Et prendre conscience qu’il peut dès lors y avoir une “partie adverse”…

Comme je le rappellerai en début de chacun des billets que je lui consacrerai, l’alphabet de Bertrand Russell, en anglais, a été traduit ici en français. L’initiale des mots ne correspondant pas nécessairement, j’introduirai toujours le billet par la version anglaise du mot choisi par Russell.

Lettre U comme Unfair (injuste) aujourd’hui. Illustration : René Magritte

Prochain billet de cet Alphabet : V comme… Vertu.

Bonne découverte à vous.

À tout bientôt ?



Dans la foulée…

Révoltes Posted on 29 mai 2019 16 h 46 min

Il y avait donc cette douzième lettre de l’Alphabet du bon citoyen de Bertrand Russell auquel, depuis quelques semaines, je m’attache, sur ce blog, à proposer une lecture illustrée.

Et cette douzième lettre, est “L comme… Liberté”. Éluard n’aurait pas espéré mieux.

Et la définition, iconoclaste en diable, qu’accole Russel au mot Liberté était (mais on est loin aujourd’hui d’avoir réglé ce problème) : Droit d’obéir à la police.

Ricanement d’anarchiste”, murmure la bien-penssanse, toujours en quête d’ordre des choses, de leur ordre établi en tous les cas.

Il ne serait pas inutile pourtant, du moins l’espère-t-on, d’évoquer aujourd’hui le désordre établi des forces qu’on appelle de l’ordre. Une police chargée de faire régner un ordre, toujours le même, qui est celui d’une classe, toujours la même, mais dont, chaque jour davantage, les citoyens sont amenés à devoir se protéger.


Amnesty International, dont il difficile de nier la rigueur et l’impartialité, propose sur son site un reportage. L’ONG, Nobel de la Paix 1977, introduit ainsi ce reportage :

« Gilets jaunes, histoire d’une répression d’Etat » est le premier documentaire à revenir en profondeur sur les stratégies de maintien de l’ordre et leur cortège de brutalités policières en réponse au mouvement social des Gilets jaunes, lui-même accompagné de violences et dégradations. Un film très fouillé, documenté et inquiétant, dont le propos rejoint nombre de nos préoccupations exprimées depuis décembre 2018.

Le reportage se découvre ici.

Ce serait bien d’y aller se faire une idée.

À tout bientôt pour la suite de l”Alphabet de Russell… ou pour d’autres petites choses.



Russellerie 26/20

Abécédaire Russell Posted on 28 mai 2019 10 h 40 min

Une pirouette “russellienne » encore.

Où on croit redécouvrir que nos rêves ne sont pas des réalités …et qu’il nous faut pas mal d’innocence pour croire qu’il suffirait de rêver pour influer sur les ( trop sinistres) réalités.

La détestation que Russell entretenait pour – entre autres – les armées, il m’a plu d’en imaginer le relais en faisant appel à cet évocateur travail du “Street artist” Banksy.

Comme je le rappellerai en début de chacun des billets que je lui consacrerai, l’alphabet de Bertrand Russell, en anglais, a été traduit ici en français. L’initiale des mots ne correspondant pas nécessairement, j’introduirai toujours le billet par la version anglaise du mot choisi par Russell.

Lettre T comme True (vrai) aujourd’hui. Illustration : Banksy.

Prochain billet de cet Alphabet : U comme… Unfair (injuste).

Bonne découverte à vous.

À tout bientôt ?



Russellerie 26/19

Abécédaire Russell Posted on 24 mai 2019 14 h 39 min

On ne peut pas rire de tout. Ou alors avec intelligence.

On connait certain Président au sein de cette Europe en crise, principalement sociale, qui parle de ceux qui ont réussi, les opposant à ceux qui ne sont rien. Ça vous a un petit côté Louis XIV dans un pays qui a décapité ses rois… ou je me trompe ?

Le fardeau de la fonction, quel est-il ? Le fardeau de la misère quel est-il ?

Osons aujourd’hui dédier à Méprisant Premier, appelé aussi Emmanuel Macron, cette lettre “S” de l’Alphabet de Bertrand Russell. Peut-être saura-t-il reconnaître – sinon le voici informé – que le sacrifice vient avant tout de celui qui est sacrifié. Et qui, à ses yeux, n’est rien. Il faudra bien un jour opposer la révolte au cynisme.

Comme je le rappellerai en début de chacun des billets que je lui consacrerai, l’alphabet de Bertrand Russell, en anglais, a été traduit ici en français. L’initiale des mots ne correspondant pas nécessairement, j’introduirai toujours le billet par la version anglaise du mot choisi par Russell.

Lettre S comme Sacrifice aujourd’hui. Photo : Lee Jeffries.


Prochain billet de cet Alphabet : T comme… True (vrai).

Bonne découverte à vous.

À tout bientôt ?



Russellerie 26/18

Abécédaire Russell Posted on 21 mai 2019 11 h 57 min

Retour de balancier très « russellien » aujourd’hui.

En pendant à sa lettre “Q”, sa proposition de définition de “Rationnel” (pour la lettre “R”) poursuit son cheminement d’un “tout et son inverse” jubilatoire.

On vous laisse découvrir la joyeuse perversion mise en place par le philosophe.

Comme je le rappellerai en début de chacun des billets que je lui consacrerai, l’alphabet de Bertrand Russell, en anglais, a été traduit ici en français. L’initiale des mots ne correspondant pas nécessairement, j’introduirai toujours le billet par la version anglaise du mot choisi par Russell.

Lettre R comme Rationnel aujourd’hui. Peinture : Claude Monet.


Prochain billet de cet Alphabet : S comme… Sacrifice. Ça promet !

Bonne découverte à vous.

À tout bientôt ?



Russellerie 26/17

Abécédaire Russell Posted on 17 mai 2019 18 h 48 min

Retourner comme on le fait d’un gant une évidence. Et c’est la question du regard que nous posons sur ce que nous déclarons volontiers être la vérité, ou la réalité.

Que sont les « faits » ? Russell nous interroge.
Ce que nous voyons, et donc interprétons ? Ce que nous lisons ça et là, et qui nous donne à penser que nous avons quelque regard sur le monde ?
Et quand un enfant sourit, est-ce à nous qu’il sourit ? Ou un chat quand il miaule ?

Russell pose la question de nos certitudes.

Et si la vérité était le doute qui mène au questionnement ? À la réflexion, peut-être ?

Beaucoup de points d’interrogation dans ce billet. Ce n’est pas un hasard.

Comme je le rappellerai en début de chacun des billets que je lui consacrerai, l’alphabet de Bertrand Russell, en anglais, a été traduit ici en français. L’initiale des mots ne correspondant pas nécessairement, j’introduirai toujours le billet par la version anglaise du mot choisi par Russell.

Lettre Q comme Queer aujourd’hui. Peinture : Edward Hopper

Prochain billet de cet Alphabet : R comme… Rationnel.

Bonne découverte à vous.

À tout bientôt ?



Russellerie 26/16

Abécédaire Russell Posted on 14 mai 2019 9 h 13 min

Un peu d’impertinence aujourd’hui pour répondre à celle, toujours joyeuse, de cet Alphabet du bon citoyen de Russell…
P comme…

On ose espérer que Russell aurait souri à ce petit pied de nez que nous nous autorisons aujourd’hui. Une sorte d’Arroseur arrosé…

Comme je le rappellerai en début de chacun des billets que je lui consacrerai, l’alphabet de Bertrand Russell, en anglais, a été traduit ici en français. L’initiale des mots ne correspondant pas nécessairement, j’introduirai toujours le billet par la version anglaise du mot choisi par Russell.

Lettre P comme Pédant aujourd’hui.

Prochain billet de cet Alphabet : Q comme… Queer (Bizarre).

Bonne découverte à vous.

À tout bientôt ?



Russellerie 26/15

Abécédaire Russell Posted on 10 mai 2019 13 h 22 min

Et on continue. Quinzième lettre de cet Alphabet du bon citoyen de Bertrand Russell.
O comme…

Aucune nécessité de la moindre explication, selon moi. Sinon que, à l’humour caustique de Russell, nous avons voulu répondre par celui, tendre, d’un dessinateur uruguayen des plus créatifs et poétiques : Gervasio Troche. Une découverte.

Comme je le rappellerai en début de chacun des billets que je lui consacrerai, l’alphabet de Bertrand Russell, en anglais, a été traduit ici en français. L’initiale des mots ne correspondant pas nécessairement, j’introduirai toujours le billet par la version anglaise du mot choisi par Russell.

Lettre O comme Objectif aujourd’hui. Illustration : Gervasio Troche.

Prochain billet de cet Alphabet : P comme… Pédant.

Bonne découverte à vous.

À tout bientôt ?



Russellerie 26/14

Abécédaire Russell Posted on 7 mai 2019 11 h 11 min

Cynisme ou lucidité ?

La proposition de définition que nous fait Bertrand Russell pour la lettre “N” (…comme Nigaud), si elle n’était pas teintée d’ironie franche et de désillusion, pourrait prêter à de bien méchantes considérations. Ce serait oublier que le philosophe était par-dessus tout un grand humaniste, sa production littéraire fait plus qu’en attester.
Ni cynisme ni exclusive lucidité, dirions-nous. Même si la tendresse de Russell est toujours empreinte de cette dernière. Une tendresse jamais protocolairement compassionnelle. De la générosité, jamais de mépris.

Comme je le rappellerai en début de chacun des billets que je lui consacrerai, l’alphabet de Bertrand Russell, en anglais, a été traduit ici en français. L’initiale des mots ne correspondant pas nécessairement, j’introduirai toujours le billet par la version anglaise du mot choisi par Russell.

Lettre N comme Nigaud aujourd’hui. Illustration : Les Ailes du Désir, un film de Wim Wenders.

Prochain billet de cet Alphabet : O comme… Objectif.

Bonne découverte à vous.

À tout bientôt ?



Russellerie 26/13

Abécédaire Russell Posted on 3 mai 2019 13 h 28 min

“L’homme effrayé connaît alors dans sa conscience le désaccord
et il s’aperçoit que le nom occulte de ce désaccord est vérité
et que le nom plus occulte encore de la vérité dévoilée au monde
est scandale.”

En dire davantage serait échapper au mystère, non ?

Comme je le rappellerai en début de chacun des billets que je lui consacrerai, l’alphabet de Bertrand Russell, en anglais, a été traduit ici en français. L’initiale des mots ne correspondant pas nécessairement, j’introduirai toujours le billet par la version anglaise du mot choisi par Russell.

Lettre M comme Mystère aujourd’hui. Illustration : Roger Dewint.

Prochain billet de cet Alphabet : N comme… Nigaud

Bonne découverte à vous.

À tout bientôt ?



Entre-soi…

Révoltes Posted on 1 mai 2019 16 h 20 min

À gauche, sur la photo (sur la photo seulement), Emanuel Macron, ci-devant Président de la République française.

À droite le très connu bienfaiteur de l’humanité, j’ai nommé Mohammed ben Salman.

Embrassades. Pourquoi s’en priver ?

Le premier est président de la République française, faute d’être celui de tous les Français. On est bien d’accord, personne n’est parfait.

Le second est l’odieux à qui on doit, depuis ce début d’année, 104 condamnations à mort (une paille !)

Emmanuel Macron, c’est la France, dit-on. Et, par-delà l’Europe.

Et cette Europe, clame avec Emmanuel Macron, qu’elle ne saurait imaginer d’accueillir en son sein des pays qui songeraient encore à appliquer cette loi immonde du Talion qu’est la peine de mort.
Des pays avec lesquels on fait volontiers commerce d’armes…

Ça n’interdit pas de s’embrasser.
Ça n’empêche rien.
Le cynisme, c’est comme ça.
Les mots, vous savez, ne sont que des prunes, sitôt découvertes, sitôt achetées, sitôt mangées, déjà oubliées.

Emmanuel Macron n’assassine personne, merde ! Ce n’est qu’un complice. Qui avale des prunes. Qui abime ce qu’est le désir profond des Français. Et qui, par négligence ou bêtise ou idéologie, tue.

Se méfier du mensonge, se méfier de l’arrivisme, se méfier du “Je” qui prétend qu’il sait.

Plus d’infos ici.

À bientôt ?



Russellerie 26/12

Abécédaire Russell Posted on 30 avril 2019 10 h 11 min

Non, ce n’est pas l’Abécédaire de Groucho Marx, mais, à lire cette définition on ne peut plus iconoclaste et contradictoire de la liberté, on pourrait croire à une facétie du burlesque moustachu…

C’est que Bertrand Russell n’avait rien à envier à l’irrespectueux Groucho.

Comme je le rappellerai en début de chacun des billets que je lui consacrerai, l’alphabet de Bertrand Russell, en anglais, a été traduit ici en français. L’initiale des mots ne correspondant pas nécessairement, j’introduirai toujours le billet par la version anglaise du mot choisi par Russell.

Lettre L comme Liberté aujourd’hui. Photo de presse.

Prochain billet de cet Alphabet : M comme… Mystère

Bonne découverte à vous.

À tout bientôt ?



Russellerie 26/11

Abécédaire Russell Posted on 26 avril 2019 10 h 48 min

« E pur si muove ! » – “Et pourtant elle tourne !”

En 1633, Galilée, épuisé, rompu, aurait soufflé ces quelques mots après avoir été forcé devant l’Inquisition d’abjurer sa théorie (vérifiée depuis lors) selon laquelle la Terre n’est pas immobile, qu’elle tourne autour du soleil, cessant par là même d’être le centre de l’Univers… ce que bien évidemment le Vatican ne pouvait tolérer (La Terre, création divine ne serait donc qu’une petite « province” de l’Univers ? Je vous demande un peu…)

Copernic déjà, plus d’un siècle avant lui, avait développé cette théorie de l’héliocentrisme. On sait aujourd’hui qu’ils n’avaient pas tort. L’Église à bien dû se rallier à cette réalité.

Comme je le rappellerai en début de chacun des billets que je lui consacrerai, l’alphabet de Bertrand Russell, en anglais, a été traduit ici en français. L’initiale des mots ne correspondant pas nécessairement, j’introduirai toujours le billet par la version anglaise du mot choisi par Russell.

Lettre K comme Knowledge (connaissance) aujourd’hui. Peinture de Jean-Leon Huens.


Prochain billet de cet Alphabet : L comme… Liberté.

Bonne découverte à vous.

À tout bientôt ?



Ben tiens… (une parenthèse)

Révoltes Posted on 23 avril 2019 19 h 10 min

Et je découvre (l’importance n’est pas toujours où on pense pouvoir la débusquer) cette info dont j’ignorais ne pas pouvoir me passer.
Et cette “révélation” de je ne sais quelle improbable chanteuse qui semblait aller mal mais qui maintenant va mieux et qui déclare :
Je peux tout à fait faire semblant d’aller très bien”.
Content pour elle.

C’est à la une d’un quotidien qui a eu peur de son importance que je lis ça.

Et, là, tout ce qui respire se mine.
Faire semblant.
Faire semblant d’aller bien.

C’est quand même un peu merdique de lire ça.
Faire semblant.
Ça résonne d’une étrange manière, non ?

Je me trompe ?

Ben voyons.

Je cherche dans cette pensée de haut vol le fifrelin d’importance dont j’ai besoin.

Personne ne peut

Le souci est d’offrir une exigence à la pensée.

Qui pourrait ? Qui peut ?
Sauf peut-être à faire semblant ?



Russellerie 26/10

Abécédaire Russell Posted on 23 avril 2019 12 h 51 min

Bertrand Russel, dixième.

On continue donc notre petite baguenaude au cœur de l’ »Alphabet du bon citoyen” de Bertrand Russell, prix Nobel de Littérature (1950), mathématicien, logicien, philosophe, épistémologue et moraliste britannique…

“Joyeux”, un doigt pointé sur notre mesquinerie, dès lors que qui assiste au déclin de son ennemi est pris de joie.

On connaît plus élégant, non ?

Comme je le rappellerai en début de chacun des billets que je lui consacrerai, l’alphabet de Bertrand Russell, en anglais, a été traduit ici en français. L’initiale des mots ne correspondant pas nécessairement, j’introduirai toujours le billet par la version anglaise du mot choisi par Russell.

Lettre J comme JOLLY (Joyeux) aujourd’hui. Illustration Roland topor.

Prochain billet de cet Alphabet : K comme… Knowledge (Connaissance).

Bonne découverte à vous.

À tout bientôt ?



Russellerie 26/09

Abécédaire Russell Posted on 19 avril 2019 14 h 06 min

I comme ignorant. Neuvième lettre de l’Abécédaire de Russell.

Ignorant. Donc pas sacré.
Méprisable, en quelque sorte, hélas.

C’est bien de cela qu’il s’agit. Le mépris de qui ne nous semble pas, comme nous (sachants), « à la hauteur”…

D’une volontaire alchimie faite de l’ignorance et du méprisable au bénéfice du « pas sacré »… Et dans un retournement à 180 degrés, Russell nous suggère que si ce qui est ignorant n’est pas sacré, ce qui n’est pas sacré est ignorant. Méprisable, dirions-nous.

Flotte l’ombre d’un syllogisme honteux : Ce qui est ignorant n’est pas sacré; ce qui est ignorant est méprisable. Ce qui n’est pas sacré est dès lors méprisable…

Ne manque que l’ironie pour savoir à quel point Russell démonte ce que d’autres, sans y parvenir, aimeraient pouvoir démontrer.

Comme je le rappellerai en début de chacun des billets que je lui consacrerai, l’alphabet de Bertrand Russell, en anglais, a été traduit ici en français. L’initiale des mots ne correspondant pas nécessairement, j’introduirai toujours le billet par la version anglaise du mot choisi par Russell.

Lettre I comme IGNORANT aujourd’hui.

Prochain billet de cet Alphabet : J comme… Joyeux.

Bonne découverte à vous.

À tout bientôt ?



Russellerie 26/08

Abécédaire Russell Posted on 16 avril 2019 15 h 10 min

Le meilleur gouvernement est le gouvernement qui gouverne le moins”.
Ainsi Henri David Thoreau, philosophe et poète américain (1817-1862) introduit-il presque infantilement son texte intitulé La désobéissance civile.
Bien conscient que gouverner signifie tôt ou tard exercer un pouvoir, et méfiant des méfaits de ce pouvoir qui, peu ou prou, mais la plupart du temps immensément, signifie toujours dominer, Thoreau, indocile jusqu’à son dernier jour, clame haut et fort que la politique est l’affaire de tous et nullement celle exclusive des gouvernants.
On imagine aisément que, s’ils avaient pu se rencontrer, lui et notre ami de 26 épisodes, Bertrand Russell, auraient pu faire plus que passer ensemble de bonnes soirées à déplorer que ceci que cela…
En 1846, Thoreau est emprisonné pour avoir refusé, en signe d’opposition à l’esclavage et à la guerre contre le Mexique, de payer un impôt à l’État américain.

Quel rapport avec Bertrand Russell (et son Abécédaire) ?
La désobéissance, l’iconoclastie, l’engagement, la responsabilité. La foi en la capacité des hommes à vivre responsables aussi. Et à regarder les choses telles quelles sont. Sans souci de confort, sans déni.
Les yeux en face.

Et puis, chez l’un comme chez l’autre, la même détestation des choses établies.

Comme je le rappellerai en début de chacun des billets que je lui consacrerai, l’alphabet de Bertrand Russell, en anglais, a été traduit ici en français. L’initiale des mots ne correspondant pas nécessairement, j’introduirai toujours le billet par la version anglaise du mot choisi par Russell.

Lettre H comme HOLLY (sacré) aujourd’hui.

Prochain billet de cet Alphabet : I comme… Ignorant.

Bonne découverte à vous.

À tout bientôt ?



Comme ça, mais pas sans importance…

Partages Posted on 13 avril 2019 20 h 23 min

Poème à mon frère blanc

Quand je suis né, j’étais noir;
Quand j’ai grandi, j’étais noir;
Quand je suis au soleil, je suis noir;
Quand je suis malade, je suis noir;
Quand je mourrai, je serai noir…

Tandis que toi homme blanc,

Quand tu es né, tu étais rose;
Quand tu as grandi, tu étais blanc;
Quand tu es au soleil, tu es rouge;
Quand tu as froid, tu es bleu;
Quand tu as peur, tu es vert;
Quand tu es malade, tu es jaune;
Quand tu mourras, tu seras gris…

Alors, de nous deux,
Qui est l’homme de couleur ?

Léoplod Sédar Senghor



Russellerie 26/07

Abécédaire Russell Posted on 12 avril 2019 11 h 34 min

On avance, avec cette septième lettre de l’Alphabet du bon citoyen de notre ami le prix Nobel de Littérature (1950) Bertrand Russell.

G comme …Greedy (envieux).

L’envie de ce que possède l’autre…
Mais cet(te) autre, c’est si souvent soi…
Jeu double jeu redoublé.
Un miroir dans lequel on découvrirait ce qui de nous nous est caché.

Comme je le rappellerai en début de chacun des billets que je lui consacrerai, l’alphabet de Bertrand Russell, en anglais, a été traduit ici en français. L’initiale des mots ne correspondant pas nécessairement, j’introduirai toujours le billet par la version anglaise du mot choisi par Russell.

Pour celui-ci : GREEDY (Envieu) – Illustration Francesco Chiriaco

Prochain billet de cet Alphabet : G comme… Holly (Sacré).

Bonne découverte à vous.

À tout bientôt ?



Russellerie 26/06

Abécédaire Russell Posted on 8 avril 2019 16 h 43 min

“F” comme…

“Fou”, suggère Russell, qui n’oublie pas de se la jouer un peu “anar”. Et ça fait du bien non ? Le fou est celui que l’Ordre ne saurait accepter. Le fou, c’est, en quelque sorte, le désordre. Dès lors…

On pense à Artaud, on pense à Van Gogh, on pense au cubisme, on pense au nouveau roman, on pense à la musique sérielle, on pense aux médecines d’avant-garde qui datent, qui datent, qui datent mais qui, à entendre ceux qui les décrètent folles, sont toujours trop douces pour être honnêtes, on pense à Jean-Luc Godard assez peu aimé de la police, c’est peu dire, on pense à Villon, on pense à Baudelaire, à Bataille, à Breton, à.

On pense sans doute aussi (mais assez peu, parce qu’on ne le connaît que peu) à Bertrand Russell…

Comme je le rappellerai en début de chacun des billets que je lui consacrerai, l’alphabet de Bertrand Russell, en anglais, a été traduit ici en français. L’initiale des mots ne correspondant pas nécessairement, j’introduirai toujours le billet par la version anglaise du mot choisi par Russell.

Pour celui-ci : FOOLISH (Fou) – Illustration Egon Schiele

Prochain billet de cet Alphabet : G comme… Greedy (Envieux).

Bonne découverte à vous.

À tout bientôt ?



Russellerie 26/05

Abécédaire Russell Posted on 6 avril 2019 13 h 31 min

Cinquième étape de cet Alphabet du bon citoyen de Bertrand Russel.
Cinquième lettre donc. “E”… On continue ? On continue, bien sûr.

Où Russell pousse un peu plus loin son sens iconoclaste de la provocation.
Et, si ce qui est réputé faux était vrai ? ou inversement. Et si toute vérité, toute réalité n’était qu’une illusion due à notre cécité qui ne se fie qu’aux apparences et aux théorèmes ?
Je vous laisse en juger.

Comme je le rappellerai en début de chacun des billets que je lui consacrerai, l’alphabet de Bertrand Russell, en anglais, a été traduit ici en français. L’initiale des mots ne correspondant pas nécessairement, j’introduirai toujours le billet par la version anglaise du mot choisi par Russell.

Pour celui-ci : ERRONEOUS (Erroné) – Illustration René Magritte

Prochain billet de cet Alphabet : F comme… Fou.

Bonne découverte à vous.

À tout bientôt ?



Russellerie 26/04

Abécédaire Russell Posted on 2 avril 2019 17 h 56 min

Quatrième “épisode”, quatrième lettre de cet abécédaire…

“D” donc. D comme diabolique.

On aurait pu dire “D comme dérision” aussi.

C’est dégueulasse, c’est vrai, que les pauvres ne mettent pas un peu plus de cœur à enrichir les riches !

Dans quel monde vit-on ? On ne peut faire confiance à personne.

Comme je le rappellerai en début de chacun des billets que je lui consacrerai, l’alphabet de Bertrand Russell, en anglais, a été traduit ici en français. L’initiale des mots ne correspondant pas nécessairement, j’introduirai toujours le billet par la version anglaise du mot choisi par Russell.

Pour celui-ci : DIABOLIC (Diabolique)

Prochain billet de cet Alphabet : E comme… Erroné.

Bonne découverte à vous.

À tout bientôt ?



Un relais qui a son importance

Amis, confluences… Posted on 1 avril 2019 16 h 44 min

Il y a urgence, j’en suis persuadé (au-delà des plaisirs esthétiques – mais pas seulement, j’espère – d’un abécédaire iconoclaste), à relayer ce qui peut l’être d’engagement et de conscience.

Va-t-on continuer longtemps encore à ignorer cette partie de l’humanité qui se retrouve errante par ici, par là-bas, par ailleurs, mais surtout par les effets pervers de notre négligence ? Je veux parler là de ceux qu’on a vite fait d’appeler les Migrants parce que, sachant que les mots nous abritent, on fait mine de croire qu’ils les délivrent, ces hommes, ces femmes, ces enfants en profonde détresse…

J’ai beaucoup évoqué, ici, sur ce blog, cette détresse, cet immense malheur, auquel, par indifférence nous voulons croire que nous ne pouvons rien.

Gaëlle Boissonnard, sur son blog veut se faire l’écho, mieux sans doute que nous pourrions le faire, de sa révolte, de sa douleur face à ce qui a, au vingt et unième siècle, des relents de barbarie.

Allez-y donc y jeter un œil. C’est serein, c’est humain, c’est sans bêtise, c’est informé.

Dessin : “Errer” Gaëlle Boissonnard.

À tout bientôt ?

L’Abécédaire retrouvera ses couleurs tout bientôt avec la lettre “D” comme Diabolique.



Russellerie 26/03

Abécédaire Russell Posted on 29 mars 2019 14 h 27 min

Athée, c’est peu dire, opposé viscéralement à toute religion ou forme de religion, Russell ne pouvait que se délecter de l’exercice iconoclaste auquel il avait décidé de se livrer avec son Alphabet du bon citoyen, outil de subtile (?) provocation.

À chacun d’inventer sa compréhension de sa définition du …bon chrétien. Difficile cependant de n’y voir pas une profonde critique du schisme entre les intentions premières de la chrétienté et ses pratiques…

On voit ça ?

Comme je le rappellerai en début de chacun des billets que je lui consacrerai, l’alphabet de Bertrand Russell, en anglais, a été traduit ici en français. L’initiale des mots ne correspondant pas nécessairement, j’introduirai toujours le billet par la version anglaise du mot choisi par Russell.

Pour celui-ci : CHRISTIAN (Chrétien) – Illustration Jérôme Bosch

Prochain billet de cet Alphabet : D comme… Diabolique.

Bonne découverte à vous.

À tout bientôt !



Russellerie 26/02

Abécédaire Russell Posted on 25 mars 2019 11 h 26 min

Après la lettre “A” de cet Alphabet du bon citoyen de Bertrand Russell, on passe au “B”…comme Bolchévik.

Plus personne ne songe aujourd’hui à traiter son voisin de Bolchévik, mais, dans les années 50, c’était une autre paire de manches…

Est-on devenus meilleurs pour autant ? Pas sûr.
On aime toujours à affubler ceux avec qui on est en désaccord des oripeaux de ce qu’on déteste.
Il suffit de voir avec quelle vulgarité, quelle bêtise, quelle peur de l’inconnu, certains continuent à traiter de Pédé tout qui ne rencontre pas leur assentiment.
Sordide ? Bien sûr, sordide. Ignoble et minable aussi.

Bref.

Comme je le rappellerai en début de billet, l’alphabet de Bertrand Russell, en anglais, a été traduit ici en français. L’initiale des mots ne correspondant pas nécessairement, j’introduirai toujours le billet par la version anglaise du mot choisi par Russell.

Pour ce second : BOLSHEVIK (Bolchévik) – Illustration Francis Bacon


Prochain billet de cet Alphabet : C comme… Chrétien.

Bonne découverte à vous.

À tout bientôt !



Russellerie 26/01

Abécédaire Russell Posted on 19 mars 2019 14 h 23 min

Petite baguenauderie au pays de Bertrand Russell, mathématicien, philosophe, moraliste, épistémologue du siècle dernier (1872-1970). Et tout de suite, son iconoclastie frappe. Son iconoclastie, mais aussi une profonde humanité faite d’humour décalé et d’anticonformisme responsable.
Et ce n’est pas rien par les temps qui aujourd’hui courent si désastreusement lentement…

Prix Nobel de Littérature 1950 (il n’existe pas de Nobel de Philosophie), auteur, entre autres petites merveilles d’intelligence et d’engagement, d’un très précoce Éloge de l’oisiveté que ne renieraient pas, on peut l’imaginer, les décroissantistes d’aujourd’hui.
C’est dire son actualité.

Humour et anticonformisme, disais-je.
C’est à cet aspect-là de sa personnalité que je veux, dans ce blog, m’attacher (je n’oublie pas pour autant son réel engagement politique auquel il m’est difficile de ne pas souscrire…).
Russell, en 1950 – alors qu’il est déjà ce qu’on appelle un vieil homme – fait éditer son très astucieux et ironique Alphabet du bon citoyen. Il y a déjà du Mai ’68 dans l’air.

Vingt-six lettres, vingt-six subjectives définitions de mots malicieusement choisis, pour un abécédaire que je vous livrerai en autant de « billets”. Et auxquels je tenterai de proposer une « tension » par l’ajout de visuels (photos, illustrations, typographie) avec lesquels les définitions de Russell dialogueront…

Une dernière chose : L’alphabet de Bertrand Russel, en anglais, a été traduit ici en français. L’initiale des mots ne correspondant pas nécessairement, j’introduirai toujours le billet par la version anglaise du mot choisi par Russell.
Pour ce premier : ASININE (Ânerie) – Illustration Roland Topor

Prochain billet de cet Alphabet : B comme… Bolchevik (on est en 1950 !)

Bonne découverte à vous.

À tout bientôt !



De la lassitude des modes…

Révoltes Posted on 1 mars 2019 14 h 54 min

Il n’y a pas si longtemps, les quotidiens, les magazines, les émissions de radio, les émissions de télé n’en finissaient pas de nous abreuver des lourdes problématiques liées aux migrations (mais surtout, il faut bien se l’avouer, aux migrants)…

Le sujet était à la mode.

Scandale de se dire ça.
Imaginer qu’il puisse s’agir d’un effet de mode !
Ben oui, force est de le constater.

Les détresses migratoires prennent depuis quelque temps moins de place dans nos journaux.
On s’est habitué. Ou quelque chose du genre.

Comme si plus aucune de ces femmes, plus aucun de ces hommes, plus aucun enfant ne se noyaient sous nos yeux, on a oublié (un peu vite) ce réel état d’urgence qui s’appelle humanité, on est revenus à nos quotidiens petits soucis. Et c’est la loupe qui a changé d’échelle. Du plus loin de soi (les migrants du bout du monde), on en revient au plus près (« nos pauvres à nous »). Avant, on peut le craindre, de revenir à soi, exclusivement à soi.

Il y a cette tentation. On peut la comprendre. Peut-on l’accepter ?
Un enfant qui meurt, une femme, un homme, une femme qui tient un enfant dans ses bras ou alors un homme qui la serre et tente de la sauver… Quelle couleur ? Quelle « race”, quelle religion ?
On n’en a pas assez de toute cette immense bêtise-là ?

Nous ratiocinons aux seules fins de nous pardonner nos tergiversations.
Indignes.

Au-delà des modes, l’agonie des migrants continue.
Notre indifférence n’atténue rien de leur souffrance.

Pour s’en convaincre, ceci :

Il faut…

PS.: tenez compte du fait que la qualité de votre connexion détermine la vitesse de téléchargement de cette vidéo…

À bientôt ?



Au bonheur des dames

Révoltes Posted on 23 janvier 2019 11 h 57 min

Allons droit au but.

Ça se passe dans les deux pays les plus peuplés du monde. La Chine, l’Inde.

Vous êtes une jeune femme.

Vous ne savez pas pourquoi, mais on vous a vendue. Le prix varie entre 3.000 et 13.000 dollars selon votre âge et ce que vous inspirez d’appétence (pardonnez ce barbarisme).

Les clients ? Des familles en quête d’une épouse pour leur fils.

La tractation a eu lieu. 13.000. Vous êtes jeune et jolie.

Et là, on vous enferme. Vous êtes violée de manière répétée : il faut vous mettre enceinte rapidement, il faut un enfant à la famille.

Vous accouchez.

Le reste de votre vie ? Pas grand chose.

On peut vous laisser repartir, contrainte de laisser votre enfant derrière vous, dans sa nouvelle “famille”… Votre vie à vous ? C’est votre problème, non ?

C’est pas beau, ça ?

Depuis des années, la préférence du fils a fait considérablement chuté le nombre de naissances de filles. Tant et si bien que le ratio constaté à peu près partout dans le monde et de manière constante de 105 garçons pour 100 filles, est passé en Chine et en Inde à 120 hommes pour 100 femmes.

Trop-plein d’hommes, déficit de filles, mariages forcés afin de s’assurer une descendance.

Les femmes, encore une fois, paient de leur corps, de leur vie, leur tribut aux traditions qui font de l’homme leur suzerain .

Avortements sélectifs, traite des femmes, violences à leur égard.

Bref, rien de bien neuf sous le soleil.

Pas sûr qu’on s’améliore.

Ç’est en Chine, c’est en Inde, ça ne nous regarde pas !

Ah bon ?

Vous croyez vraiment.

C’est partout qu’on continue à considérer la femme comme un deuxième sexe, indispensable mais négligeable.



Bonnes résolutions…

Partages Posted on 4 janvier 2019 10 h 48 min

Bien sûr on en fait ce qu’on veut des bonnes résolutions…

Faisons mine un court instant d’y croire.

Et parmi celles-ci, celle-là : ne plus laisser tant de semaines sans le moindre nouveau billet. Pari assez facile à tenir, il faut bien dire.

L’autre est d’un tout autre tonneau, mille fois plus importante, vitale même. Elle est tout entière contenue dans les vœux que vous adresse BaoBab et que vous découvrirez en cliquant sur le visuel ci-dessous. N’oubliez pas de brancher le son de votre ordinateur. Belle découverte à vous !


À tout bientôt.



Enfin !

Le suivi Posted on 6 octobre 2018 10 h 40 min

Avec le temps quelque chose advient. Enfin !

Il y a quatre ans nous nous scandalisions de ce que les Nobel n’aient pas jugé bon de s’honorer de la nomination au Prix Nobel de la Paix, de Denis Mukwege.

Aujourd’hui, le jury suédois semble vouloir se racheter et a attribué son prix conjointement au réparateur de femmes et à Nadia Murad, tous deux récompensés pour leurs efforts visant à mettre fin à l’utilisation de la violence sexuelle comme arme de guerre.

Thierry Michel (le réalisateur du très remarquable Congo River) avait consacré un long métrage au Docteur Mukwege (L’homme qui répare les femmes : La colère d’Hippocrate). On peut en voir un extrait ci-dessous.

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Baobab avait dédié son quarante et unième TamTam (avril 2014) à Denis Mukwege qui avait été ignoré par les Nobel mais qui devait se voir décerné un peu plus tard le Prix Sakharov.
On peut découvrir (ou re-découvrir) cette livraison du TamTam en cliquant sur le visuel ci-dessous.

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La roue tournerait-elle enfin ?

À bientôt ?



Bonne rentrée à tous…

Partages Posted on 11 septembre 2018 13 h 52 min

…et no comment.

À tout bientôt ?



L’enfer, c’est les autres ?

Partages Posted on 2 juillet 2018 11 h 47 min

Toni Morrison.
Prix Pulitzer 1988
Prix Nobel de littérature 1993. (oui, oui, attribué à une femme, ça arrive parfois !)

L’origine des autres.

Une lecture décapante dont nos certitudes ne sortent pas intactes.
Il y a là, comme quelque chose de l’ordre d’une arme à sous-munitions, armes, on le sait, dont les dégâts ne sont pas à déplorer seulement sur les cibles initiales, mais aussi dans l’environnement plus ou moins large qui est le leur…
Pas question bien sûr, chez Toni Morrisson, d’armes autres que celles de l’intelligence, de la sagesse, de l’observation, de la sociologie, voire de la philosophie. La comparaison ne vaut que dans le fait que son essai « L’Origine des autres” n’a pas – et ce n’est pas si fréquents – pour unique cible les convaincus de ses propos, les intellos acquis, ceux qui sont déjà entrés dans les processus d’une pensée volontiers copernicienne qui nous fait prendre conscience que nous ne sommes pas le centre (si ce n’est de nos propres préoccupations) mais des satellites de ce nous imaginons le centre…

Je n’en dis pas davantage si ce n’est qu’à une heure où beaucoup trouvent qu’il y a trop d’étrangers, les mêmes oublient que nous sommes tous des étrangers et que l’invention de l’autre n’a pour seul but que nous faire croire que nous sommes supérieur, meilleur que lui…

Écriture simple, directe, parfois naïve même, j’ai extrait ceci de ce court ouvrage (une manière d’historiette) dont l’extrême lucidité ne laissera pas, on l’espère, intacts un certain nombre de préjugés qu’il dénonce après, seulement après, les avoirs étudiés et éclairés.

Je suis dans ma propriété – nouvellement acquise – près d’une rivière et je marche dans mon jardin lorsque j’aperçois une femme assise sur la digue, en bordure du jardin d’une voisine. Une canne à pêche fabriquée maison dessine un arc qui pénètre dans l’eau à quelque distance de sa main. Un sentiment d’hospitalité m’envahit. Je m’avance vers elle, je vais tout droit jusqu’à la clôture qui sépare ma maison de celle de la voisine et je remarque avec plaisir les vêtements qu’elle porte : des chaussures d’homme, un chapeau d’homme, un pull terne élimé par-dessus une longue robe noire. Cette femme est noire. Elle tourne la tête et me salue d’un sourire facile en me demandant ; «Comment ça va ?» Elle me dit son nom (Mère Quelque-Chose) et nous discutons un moment – quinze minute environ – de recettes de poisson, du temps qu’il fait et des enfants. Quand je lui demande si elle habite ici, elle répond que non. Elle habite dans un village tout proche, mais la propriétaire de la maison la laisse venir à cet endroit dès qu’elle a envie de pêcher, donc elle vient toutes les semaines, parfois plusieurs jours d’affilée quand c’est la saison de la perche ou du poisson-chat, et même sans cela, parce qu’elle aime bien aussi l’anguille et qu’il y en a tout le temps. Elle est spirituelle et pleine de cette sagesse que les vieilles femmes semblent toujours parfaitement maîtriser. Quand nous nous quittons, il est entendu qu’elle sera là le lendemain ou très peu de temps après, et que nous nous retrouverons. J’imagine d’autres conversations avec elle. Je vais l’inviter chez moi pour prendre un café, échanger des histoires, rire. Elle me rappelle quelqu’un, quelque chose. J’imagine une amitié, occasionnelle, facile, délicieuse.

Le lendemain, elle n’est pas là. Les jours suivants, elle n’est pas là non plus. Et tous les matins, je la cherche. L’été passe et je ne l’ai pas revue du tout. Finalement, j’aborde la voisine pour l’interroger sur cette femme et suis stupéfaite d’apprendre qu’elle ne sait pas de quoi ni de qui je parle. Aucune vieille femme n’a pêché assise sur son mur – jamais – et aucune n’a obtenu l’autorisation de le faire. J’en conclus que la pêcheuse m’a raconté des bobards sur cette autorisation et qu’elle a profité des fréquentes absences de la voisine pour braconner. Le fait de la présence de la voisine est bien la preuve que cette femme ne serait pas là. Au cours des mois suivants, je demande à beaucoup de monde s’ils connaissent Mère Quelque-Chose. Personne, pas même des gens qui vivent depuis soixante-dix ans dans les villages d’à-côté, n’a jamais entendu parler d’elle.

Je me suis sentie flouée, perplexe, mais aussi amusée, et je me demande de temps à autre si je n’ai pas rêvé cette femme. Dans tous les cas, me dis-je, c’était une rencontre qui n’avait qu’une valeur anecdotique. Tout de même. Peu à peu, ma stupéfaction première fait place à la contrariété, puis à l’amertume. Une certaine vue de mes fenêtre est désormais privée de cette visiteuse et me rappelle chaque matin sa tromperie et ma déception. Que faisait-elle dans ce quartier, d’ailleurs ? Elle ne conduisait pas, il lui fallait marcher six kilomètres si elle habitait vraiment là où elle disait habiter. Comment pourrait-on la manquer, sur la route, avec ce chapeau, ces affreuses chaussures ? J’essaie de comprendre l’immensité de mon dépit et pourquoi une femme à qui j’ai parlé quinze minutes me manque. Je n’aboutis à rien, si ce n’est à l’explication mesquine voulant qu’elle ait pénétré dans mon espace (à côté, en tout cas : à la limite de propriété, au bord, juste à la clôture, où se passent toujours les choses les plus intéressantes) et sous-entendu des promesses de camaraderie féminine, d’occasions pour moi d’être généreuse, d’être protégée et de protéger. À présent, elle a disparu, emportant avec elle ma bonne opinion de moi-même, ce qui, évidemment, est impardonnable. Et n’est-ce pas là le genre de chose que nous craignons que ne fassent les étrangers ? Déranger. Trahir. Prouver qu’ils ne sont pas comme nous ? Voilà pourquoi il est si difficile de savoir quoi faire avec eux. L’amour que les prophètes nous ont exhortés à offrir à l’étranger est le même amour que celui qu’a pu révéler Jean-Paul Sartre comme étant le mensonge même de l’Enfer. La fameuse réplique de Huis clos, «L’enfer, c’est les autres», soulève l’hypothèse que «les autres» sont responsables de la transformation d’un monde personnel en enfer public.

Toni Morrison.
L’origine des autres.

Christian Bourgois Éditeur
91 pages / 13 €

Bonne lecture !



Le Centre du Monde (6)

Partages Posted on 25 juin 2018 9 h 39 min

Sixième et dernier épisode En manque, aujourd’hui.
(patientez quelques secondes, le temps que le téléchargement se fasse…)

      En manque

Écoutez ou ré-écoutez les épisodes précédents inclus dans les billets ci-dessous…

À bientôt !



Le Centre du Monde (5)

Partages Posted on 24 juin 2018 6 h 59 min

Cinquième épisode Le septième ciel, aujourd’hui.
(patientez quelques secondes, le temps que le téléchargement se fasse…)

      Le septième ciel

Écoutez ou ré-écoutez les épisodes précédents inclus dans les billets ci-dessous…

À demain ?



Le Centre du Monde (4)

Partages Posted on 23 juin 2018 9 h 45 min

Quatrième épisode Rien à faire, aujourd’hui.
(patientez quelques secondes, le temps que le téléchargement se fasse…)

      Rien à faire

Écoutez ou ré-écoutez les épisodes précédents inclus dans les billets ci-dessous…

À demain ?



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