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Doutes, palabres et réflexions

Au fil du temps…

Ressentis, engagements, appropriations, révoltes, doutes, certitudes, réflexions… Un peu de littérature aussi, de philosophie s’il se peut, de poésie. Et de musique, on en a tellement besoin !
C’est dans cette approximative petite lucarne que verront périodiquement le jour, à l’avenir, en sus de mes humeurs pas toujours égales, les nouvelles éditions de TamTam dont il vous est déjà loisible de consulter les archives en cliquant ici

Belle découverte à vous !

Cesser d’être en mauvaise compagnie… (15)

Partages Posted on 26 octobre 2020 18 h 05 min

À mi-chemin de notre perrosienne promenade, un poème, une voix, deux.


      Ce qui est homme...



Je ne suis pas d’ici
Je ne suis pas de là.
Je suis de nulle part
Nulle part est partout
Voilà l’emmerdement
Voilà le canular
Un jeune homme de gauche
Me demande pourquoi
Je ne fais pas partie
De son parti nada
Un jeune homme de droite
Me demande pourquoi
Je ne fais pas partie
De son pareti gaga
Un jeune homme du centre
Me demande pourquoi
Je ne fais pas partie
De son parti sans ventre
Un jeune apolitique
Me demande pourquoi
Je fais d’la politique
Tout en n’en faisant pas
On me demande aussi
Beaucoup beaucoup de choses
Et je rentre chez moi
Farci d’effets sans causes
Et n’ayant dans le cœur
Et n’ayant dans le crâne
Et n’ayant dans ma vie
Qu’un grand cri pour personne.


      Mon travail, c'est ça


Tout le monde écrit. Mais tout le monde n’est pas “écrivain”. Alors, une question : Qu’est-ce qu’un écrivain ? C’est un monsieur qui montre ce qu’il écrit. Vous écrivez une lettre. Vous l’envoyez à votre meilleur ami. Ou à votre maîtresse. Mais cette lettre vous paraît importante. Et vous ignorez si le meilleur ami – ou la maîtresse – sera de cet avis. Alors vous la recopiez, pour vous, c’est-à-dire pour les autres. C’est ainsi qu’on insulte à l’amitié, à l’amour. C’est ainsi qu’on finit par mourir de dégoût de soi-même. (On dit dégoût des autres.)


      Les premiers hommes...


Et la peur et la sueur et ce corps qu’il faut atteindre, quelle machinerie. Nu, enfin, mais non, rien moins que nu, et la peau qu’en faites-vous, c’est maintenant qu’il faudrait, comment dit-on, ah il y a un mot très bien, mais difficile, desquamer, je crois, oui, desquamer, voilà, c’est maintenant qu’il faudrait desquamer. (Au fait, qu’ai-je fait de mon corps, moi, mais où est-il, quel salaud !) Et je vais le chercher, sous le lit, sous le fauteuil, pendant ce temps le peau repousse, tout est à refaire, et ainsi de suite.


Extraits de Papiers collés (2)
Éditions Gallimard – L’Imaginaire

On continue ?
À demain.



Cesser d’être en mauvaise compagnie… (14)

Partages Posted on 26 octobre 2020 11 h 32 min

Georges Perros, quatorzième !



Le Oui-clos.



Il s’agit de frotter les mots à autre chose qu’à l’homme.



Sûr qu’à ma mort, je hurlerai que c’est injuste, que si j’avais su que c’était pour de bon, j’aurais encore fait moins attention.



Aimez-vous les uns les autres et foutez-moi la paix.



Au départ une espèce de mimétisme. L’ambition. Être un grand écrivain. Alors, être publié paraît – si j’ose dire – incroyable. Les hommes. Les autres. Jamais ils n’accepteront de me distinguer, comme je me distingue, moi. Voilà le piège. Car l’ambition fait long feu. On fait carrière. Un homme un tant soit peu doué peut très bien réussir dans la société. La politique est gorgée de littérateurs en mal de publication. Professeurs, agrégés, anarchistes de poche, chacun a son roman, ses poèmes, ses mémoires en tiroir. Que l’on ose voter pour ces gens-là prouve une intelligence très supérieure à la moyenne. C’est qu’on n’aime guère ce qu’on aime. Ceux qu’on aime. On fait l’homme, on joue à l’homme, et aujourd’hui on n’est pas loin de ne trouver valables, vivants, que les scientifiques. Qui sont in progress ! Il est vrai que le littérateur se sent un complexe quant aux savants, voire aux ethnologues. Écrire, comme ça, comme je le fais ce soir, n’a aucun sens, aucune portée. À peine publiable. Cependant me voilà là, il est près de dix heures du soir; les jours sont longs, il fait encore presque jour, c’est affreux, les voisins regardent leur télévision, nous on l’entend, ces bruits d’hommes, ces voix intelligentes, ces visages pour les autres, quelle horreur !



Le Temps. Pendant que j’écris, un tigre capturé se fait oiseau et s’envole. Tout est à recommencer.



L’écrivain n’est jamais que le nègre de l’enfant qui a déjà tout vu.



À quel point nous sommes libres, c’en est effrayant. Libres comme un ballon dont la ficelle que l’enfant tenait s’est rompue. Nous ne sommes pas capables de redescendre, et c’est ce qui nous reste d’obscure nostalgie, mais nous nous mouvons dans un espace dont nous comprenons la plupart des données essentielles, et notre langage n’est pas un langage fini. Lui est capable de métamorphose, j’entends d’intégration dans cet espace qui n’est évidemment pas d’ordre psychologique. Les Grecs avaient admirablement compris notre sens. C’est le christianisme qui a tout bouleversé, mais de manière telle, tellement piégée, que nous éprouvons toutes les peines du monde à en abolir l’absurdité. Il nous a rendu intéressants. Il nous faut aujourd’hui passer par le Christ pour retrouver les lois qui nous conviennent, plus modestes. Or, le christianisme est un mur. Le mur de l’autre. On escalade un mur, on ne le détruit pas. (Dans le monde qui nous occupe.) Le drame qu’a décrété le christianisme, nous en subissons les effets dans n’importe quel rapport quotidien. D’où nous serions plutôt tentés de faire un sort intelligible au Christ qu’à l’espace tout à l’heure en question, d’origine poétique. Le vrai miracle, c’est d’être, de respirer, de penser, d’agir, dans un monde aussi totalement étranger, inadéquat à la moindre de nos volontés. Qu’il puisse y avoir phénomène poétique à partir de ce néant, voilà le miracle, et peut-être, la raison inacceptable de notre présence ici-bas. L’homme ne sert à rien, il y a dans la nature comme une définitive indifférence quant à nos pouvoirs, vite ridiculisés, si jamais on se hausse du col. Notre orgueil n’a pas d’équivalent, donc pas de but. On peut entrer en compétition avec autrui. C’est signer notre misère. L’arme humaine est blanche. Elle peut donner l’illusion de l’efficacité. Mais la moindre honnêteté prouve le contraire.


Extraits de Papiers collés (2)
Éditions Gallimard – L’Imaginaire

La suite, demain.
Bonne(s) lecture(s) à vous.
À demain



Cesser d’être en mauvaise compagnie… (13)

Partages Posted on 25 octobre 2020 8 h 54 min

Treizième épisode de notre feuilleton consacré à Georges Perros,
homme libre autant que possible…



On écrit toujours qu’à deux doigts de se taire.



La pire pensée : Je ne peux faire que ce que je fais.



Ces moments où tous les hommes, tous les livres du monde deviennent insuffisants. Où, dans la bibliothèque totale, on ne trouverait pas un seul livre de sauvetage, comme le marin qui fait naufrage ne rencontre aucune main de secours. Ces moments-là donnent justement une idée de la mort. Le curieux, c’est qu’en même temps, ils dévoilent la vie, dans son extrême nudité, et la passion que nous en avons. Il n’y a rien de pire. Mais rien de mieux. On sait qu’il va falloir y retourner, parce que ces moments viennent et s’en vont sans prévenir. Nous laissant une espèce, un genre de souvenir, comme le goût, le fumet d’un vin rarissime au palais.



Il est très difficile d’être modeste. Impossible. Se lever le matin est acte d’orgueil. (Je passe les intermédiaires.) À partir de cette verticalité somme toute imposée, il ne reste plus qu’à payer de sa personne. Curieuse expression. Qu’à être disponible. Disponible à quoi ? Nous avons tous un métier, plus ou moins réel – plutôt moins – nous sommes plutôt sollicités par l’automatisme que par ce qui nous revient quand rien ne nous empêche plus d’être… rien. Mais alors gare au langage, qui nous serait indifférent si nous ne le “retenions” pas. Qui peut nous faire tant de mal, étant donné notre nature, qui est tout désordre. Car enfin l’homme peut mentir. J’ai presque envie de dire qu’il n’arrête pas de mentir. C’est pourquoi l’amour existe. L’amour donne la sensation de la vérité, et les gestes suivent. Les preuves. La Palice disait qu’il est rare. Oui. Mais il existe, et nous, à travers lui. Quelques moments de notre vie ressemblent à ce que nous voudrions qu’elle soit. Donc nous avons affaire aux autres. On arrive même à devenir – paraît-il – misanthrope, aigri, dégoûté; on arrive à être déçu. Admirable. On en veut aux autres hommes d’être un homme, comme eux. On voudrait bien connaître un peu le sort des poissons, des oiseaux, des lézards. On flâne avec délice dans la malhonnêteté, qui consiste à faire de l’esprit qu’on a – ou qu’on n’a pas – je ne sais quel luxe, quel obstacle, quelle gêne à ce qui rendrait notre condition idéale. L’homme fait l’âne pour avoir du son, sans d’apercevoir que l’âne, lui, en général, travaille pour si maigre résultat, et se laisse, assez chrétiennement je l’avoue, taper dessus.
Tout commence, tout finit par le langage. Grâce au langage. On n’y peut rien. La faute à qui ? Mais que le langage se venge de temps en temps; qu’il nous trouve un peu vaniteux, ou excessifs, non, n’allons pas lui en faire grief. Ce n’est pas drôle d’être un homme, soit. Mais un mot ? Rendez-vous compte. Toutes ces langues plus ou moins pâteuses qui vous broient, vous jettent, vous endorment, vous aiment, vous détestent. Non, quel mépris ! Quelle insolence ! Et ces prières au silence – je parie qu’il en rougit, le mot, par affection pour le langage – et cette façon qu’on a de le mettre à toutes les sauces. Sans le consulter. Sans lui demander s’il marche. Et ces discours, ces livres, ces conférences, ces sermons et serments, ces traités. À croire qu’il n’a jamais servi que la bassesse humaine. L’hypocrisie. Le bon à tout faire, en quelque sorte.



Le suicide, ce n’est pas vouloir mourir, c’est vouloir disparaître.



Écrire, c’est toujours être le nègre de quelqu’un qu’on ne rencontrera jamais.


Extraits de Papiers collés (2)
Éditions Gallimard – L’Imaginaire

Voilà pour ce dimanche.
À demain ?



Piano ma non sano

Partages Posted on 25 octobre 2020 7 h 45 min

J’évoquais ici même, sur ce blog (billet du 09 septembre), la disparition de Gary Peacock, contrebassiste miraculé en même temps que miraculeux, vertébrale rythmique – en paire extraterrestre avec Jack DeJohnette, batteur intersidéral – autant que mélodique du trio majuscule de Keith Jarrett, pianiste lunatique mais aussi et surtout génial.

On apprend, cette semaine, la démission du gourou Jarrett.
Démission imposée par une santé qui ne répond plus comme il faudrait. Bien la seule à être parvenue à faire rendre gorge à l’intraitable musicien qui n’en finissait pas, sûr de son génie, de vilipender le public qui, toujours, faisait masse (et messe) lors de ces souvent inoubliables concerts.

Mort avant de mourir, c’est du Jarrett pur sucre d’un pianiste qui a sans cesse précédé la musique qu’il voulait faire, et qui n’avait pas pour seule famille le jazz, mais certainement aussi Debussy et Bartok. On voit un peu la palette…

Il va falloir se faire à l’idée que les lancinances en spirales d’un musicien qui inventait toujours la musique qui suivait s’écouteront désormais – avec quel plaisir ! – au temps passé.

En écoute pour se remémorer, ceci :

      Endless

Endless
Extrait du concert du 14 octobre 1987 à Denver (USA)
ECM Records 1989 – Changeless
Composition : Keith Jarrett
Keith Jarrett, piano
Gary Peacock, contrebasse
Jack DeJohnette : batterie


Belle écoute à vous !






Cesser d’être en mauvaise compagnie… (12)

Partages Posted on 24 octobre 2020 16 h 47 min

Georges Perros. La Suite 12 !



Ce que j’écris est à lire dans un train, par un voyageur qui s’ennuie, et qui trouve sur la banquette, oublié, un de mes bouquins.



Ma seule et unique misogynie : je ne pardonne pas aux femmes d’aimer les hommes.



On me tire les vers du cœur.



Il se donnait des autographes.



La morale, c’est de savoir ce que pensent les autres, et d’essayer de les redresser, pour qu’ils pensent comme nous. Rien de plus bête.



Travailler ! Travailler ! Comme si j’avais le temps.



Je préfère la liberté de l’autre à la mienne. Pour qu’il me laisse libre.



Sans la littérature, on ne saurait ce que pense un homme quand il est seul.



Je vis. J’existe. Je suis là. Si je tombe, je me fais mal. On peut me faire souffrir. Je sais que je vais mourir. Que j’ai à ma charge plus pathétique que sociale, une femme et trois enfants. Je ne suis ni heureux ni malheureux. À peine si ces mots ont gardé un sens pour moi. On m’a fait. Je me suis refait. Et j’ai fait à mon tour. Je n’ai pas la sensation d’avoir commencé à vivre. C’est sans doute que je ne voudrais pas mourir. On m’appelle par mon nom, on m’envoie des lettres, je réponds. J’ai beaucoup d’amitié pour quelques êtres que le hasard m’a donné à rencontrer. À aimer. Ils m’écrivent, je leur réponds. On se voit de temps en temps; de moins en moins. Et j’écris. Depuis trente ans, j’ai pris cette habitude; elle m’a pris. J’ai fait dans ma culotte en étant reçu par Gide, rue Vaneau, il y a un siècle de cela. Cela a séché. J’écris, on me publie. On va même jusqu’à me dire que ce n’est pas déshonorant, ce que j’écris. Je devrais être comblé. Je le suis. Ce qui m’ennuie, c’est que je vais devoir, avoir à mourir un de ces quatre matins. Ou soirs. Ça m’embête. Parce qu’on me prendra au dépourvu, que je n’aurai pas vécu. Que des siècles n’y suffiraient pas. J’ai fait à peu près tous les gestes qu’un homme normal se sent capable de faire. J’ai connu des hommes et des femmes. Tout reste à connaître. J’ai un peu voyagé. Tout reste à voir. Je ne me trouve intelligent que par saccades, je vis là-dessus avec les autres, mais avec moi, non. Mon ignorance, ma bêtise, est totale. Je ne réponds de rien avec autrui pour peu que je me sente fatigué. Physiquement. Le cœur qui vadrouille à droite et à gauche. La tête qui fait des nœuds. Envie de me cacher. De ne pas prendre le risque de rencontrer qui que ce soit. Pourtant j’ai besoin des autres, et de leur chaleur. Mais à distance. À distance. À partir d’un certain âge, ce n’est plus de la vie que nous sécrétons. Mais de la mort. Histoire de ne pas mourir trop injustement.



La poésie, c’est une femme nue qui se baladerait sur les Champs-Élysées en plein jour, et qu’on ne remarquerait pas. Qu’on ne verrait pas. Sinon, brièvement, les aveugles.


Extraits de Papiers collés (2)
Éditions Gallimard – L’Imaginaire

Sinon, se taire.
À demain ?



Glissement

Chroniques volpiennes Posted on 23 octobre 2020 17 h 25 min

C’est Volp.
Il vient de grimper quatre à quatre – ou alors il se vante –
le bringuebalant colimaçon qui mène au troisième étage, rue Ramponeau,
de son petit appartement.
On l’a évoqué déjà.
Il est vingt heures cinquante-huit.
Et merde, se dit Volp,
c’est à peine le jour et c’est déjà la nuit.

Couvre-feu.
Merde, merde, merde, merde !

Elle est où la vie sans la nuit ? fait-il mine de se demander.
Sans la nuit, c’est l’ennui.
Volp ne résiste jamais à un mauvais jeu de mots, qu’il regrette toujours.

C’est peu dire qu’il maugrée, Volp.
Vous le connaissez,
il est un peu comme ça,
à s’énerver pour des trois fois rien qui sont tant et tant de choses.

Pas de Bœuf Indigo ce soir.
Pas plus que les soirs dont on nous dit qu’ils viendront
aussi noirs que celui-ci.
Pas de Boukha avec le vieux bouquiniste Dahlem,
pas d’espoir d’accidentellement croiser Sarah née Dielman,
pas de resto indo-pakistanais, champion de l’inhygiène
où trottent quelques innocentes souris.
Pas de, pas de, pas de…

Merde ! répète Volp deux ou trois ou quatre fois.
Couvre-feu, comme en temps de guerre,
menace plus que réconfort.
Ne pas sortir de chez soi.
D’un éventuel chez soi.

En même temps (oups !),
c’est l’occasion de réfléchir un peu à cette interdiction
qui nous est faite de vivre comme on veut, se dit-il.
Pas sûr qu’une fois qu’on aura réfléchi,
ceux qui nous imposent d’oublier de respirer comme on voudrait,
s’en trouveront bien.

Mais ce n’est pas à ça que pense Volp.
Même si quand même, oui, un peu.

Pour dire vrai, sous ses airs distraits,
Volp ne pense à rien qu’à beaucoup d’autres choses à la fois.
Ça se bouscule dans la caboche, toutes ces frustrations.
On s’étonne. Mais non.
Rien de tout ça pour nous n’est clair,
mais pour Volp oui.

Voilà, le glas a fait son ouvrage : vingt et une heures zéro trois.
Couvre-feu sur la ville.
On passe en direct
de la fin d’aprèm
à la nuit
sans la vie de la nuit.

Et Volp s’avachit dans le trop grand canapé rouge,
tous deux défraîchis (Volp et le canapé).

Un souvenir de quand il était gamin :
21 heures. Les dents, pipi, au lit.
Infantilisé donc.

Volp tourne en rond dans le petit appartement sous les toits.

Ni Miles ni Bird ni Duke n’ont de saveur
quand on coupe les ailes à la nuit, pense-t-il.

Il se trouve qu’il n’y a de vraie nuit que dehors.
Les cd sur la laser, ça remplace un tout petit peu,
mais les étoiles ne sont pas des étoiles
quand on les regarde de prison.

Dehors, sortir.
Ben non.

Se retrancher.
C’est ce qu’on veut de nous, pense Volp.
Et lui vient l’idée d’une perte d’innocence :
il se méfie.
Pas sûr que le jésuite manitou de la République,
ne soit pas un salaud.
On en a connu beaucoup des sincères dans les politiques sphères ?

Et Volp se demande ce qui est le plus masqué, de nous ou de la réalité.
Non qu’il imagine je ne sais quel complot, non !
C’est plutôt que la maladie va dans un certain bon sens quand elle interdit de respirer.

Il pense aussi : “Pourquoi ?
Pourquoi, ce matin, en quête de boulot,
je pouvais me frotter à d’autres, converser, rire (oui !)

dans des rames de métro bondées,
avec des centaines d’autres collés ?
Pourquoi, ce soir, je ne peux pas aller boire un pot, deviser, rêver ?

À ces pourquoi-là, Volp n’aime pas qu’il lui soit répondu “Parce que c’est comme ça”…

Il sent comme un glissement progressif vers un déplaisir auquel il ne peut rien.
Sensation d’être sur tout grugé.

Alors, il sort.
On verra bien.
Je l’accompagne.



Cesser d’être en mauvaise compagnie… (11)

Partages Posted on 23 octobre 2020 12 h 33 min

Passage aujourd’hui de Papiers collés (1) à Papiers collés (2).
Extraits toujours. Avec comme unique critère mon envie de partage.
Avec le respect surtout de ne rien couper d’une réflexion, d’une note, d’un constat.
Bonne découverte à vous.



J’ai remarqué que quand je me promène avec un homosexuel, je n’ose plus regarder les femmes, par crainte de l’indisposer.



La notion de liberté n’intervient qu’à partir d’un certain développement de l’esprit, comme si le malheur de se connaître limité n’était réservé qu’aux individus les plus doués pour l’évasion.



Les prix littéraires donnent un complexe de supériorité aux jurés et un complexe d’infériorité aux élus.



Je me suis fait une déraison.



Pour atteindre ce qu’on pense, il faut aller au-delà de nos limites. Le résultat, ce sont les limites elles-mêmes.



Tous les jours je me dis que ça va changer. Et tout les jours je me demande pourquoi ça changerait. Matins difficiles. Soirs possibles.



Je n’ai jamais rien fait que par plaisir. C’est assez dire que je n’ai pas fait grand-chose.



Il m’arrive de n’avoir rien à dire, mais jamais de ne pas avoir à écrire. C’est qu’écrire est gestuel, participe d’une possibilité assez rarement euphorique, mais, comme la marche, indispensable à qui s’y est une fois rendu sensible. C’est un sport, un exercice, au sens valérien. Quand je n’écris pas je grossis, comme l’athlète s’empâte dès qu’il relâche son effort quotidien. Et du même coup, s’enlève le plaisir ambigu de la compétition. Car nous sommes ainsi faits que ce que nous pouvons réaliser seuls finit par devenir un ratage complet. Imaginez un monsieur qui sauterait au-delà de deux mètres cinquante en hauteur, imaginez-le seul dans un endroit désert et sautant pour son plaisir. C’est inimaginable. Nous avons besoin de nous frotter aux autres, ne serait-ce que pour nous en plaindre. Quant à leur glorification elle doit être assez vite fastidieuse. Mais il est impossible d’éviter cela, et rien ne nous condamne autant, car nous sommes incapables d’une tendresse, d’une amitié, suivies. Aucun homme ne nous paraît susceptible de suffire à notre médiocrité comme à nos vertus. Et nous avons besoin d’autres êtres que nos amis pour nous définir dans l’absolu très provisoire qui caractérise nos vies. D’un ami, on attend des “critiques”, mais d’un ordre tout à fait secondaire. C’est la critique d’un inconnu qui nous touchera. Et l’ami n’aura plus lieu. L’appétit qu’on éprouve pour les autres hommes en mesure de nous dire quelle place on occupe dans leur espace mental ressemble à celui qui nous fait passer d’une femme à une autre, parce que l’amour installé fait long feu. Nous avons besoin d’être ressuscités, et qui nous aime est condamné d’avance. Nous voulons être aimés, mais pas toujours par le – ou la – même. Voilà ce qui rend nos vies difficiles. Comment sortir de là ?



Les acteurs, c’est comme le papier hygiénique, ça ne devrait servir qu’une fois.



Il collectionnait les mégots des gens célèbres.


Extraits de Papiers collés (2)
Éditions Gallimard – L’Imaginaire

Demain, on continue.
Pour les absents du week-end, séance de rattrapage lundi.
Belle journée à vous.
Et… à demain !



Cesser d’être en mauvaise compagnie… (10)

Partages Posted on 22 octobre 2020 13 h 47 min

Dernier billet de ce premier tiers du voyage… Derniers extraits de Papiers collés (1).
Dès demain, des extraits de Papiers collés (2) prendront le relais.
Bonne lecture à tous !



Certaines pensées, ou sensations, se doivent de rester personnelles, cachées, pour garder leur caractère de cynisme ou de vérité. Un ami qui m’annonce qu’il va se marier parce qu’il n’a pas d’argent et que sa future en regorge, je ne lui en veux pas de penser cela. Ce sont ses affaires. Mais il me dégoûte de m’en faire part.



Il est étrange et douloureux de penser que si l’on se résigne à ne plus manifester le peu de charme qu’on a pour les autres, ce charme s’étiole, se venge curieusement, comme si tout à coup il s’apercevait qu’il joue devant une salle vide, sur une scène sans issue.



Vivre sans arrêt avec une personne, du matin au soir, au bout de huit jours on la déteste. Mais vivre avec soi-même ! Alors on part en voyage, on dédaigne de prendre une valise qui nous rappellerait… Et on arrive dans une chambre d’hôtel où la première chose entrevue est un miroir. (Inutile de le casser.)



À table. Personne ne mange de moules. Ma mère déclare qu’elle n’en achètera plus jamais. Je me sens alors pris d’une immense tendresse pour les moules, et plus particulièrement pour celles-ci. Revivant l’achat, le retour à la maison, leur préparation, ce “nevermore” me glace d’horreur. “Donne-m’en tout de même un peu”, dis-je à ma mère.



Je ne comprends plus ce que me disent les hommes depuis que je les écoute sans penser à moi. À ce que je vais leur répondre. Je laisse leur langage prendre du champ. À peine a-t-il décrit le minimum de sa courbe de conversation que ses os craquent, ses yeux meurent; les mots crèvent comme pneus de voiture sur les clous de mon attention. Pourtant un homme est là qui croit m’honorer, me flatter en perdant une heure de son précieux temps à m’enrichir de ses conseils, de ses constatations les plus profondes depuis qu’il fait pipi tout seul. Mieux vaudrait être décidément sourd. Il s’agit de passer sur le mépris, comme le nageur sur la vague. Cet homme nous gêne, nous bouche l’horizon. Soyons distrait.



Pour peu qu’on soit un rien distrait, la journée passe comme une lettre à la poste. Et nous nous retrouvons dans la position horizontale sans avoir eu le temps de dire ouf. Il suffirait de se voir passer ainsi du jour à la nuit, pour comprendre un peu plus nettement ce qui rend notre condition incompréhensible.



L’indifférence résiste à presque tout. Et l’amour a bien du mal à s’en dépétrer. Devenir l’homme indifférent, pour voir si l’amour résiste. Certes il résiste, c’est trop peu dire. Il occupe toute la place. C’est lui, l’indifférent.


Extraits de Papiers collés (1)
Éditions Gallimard – L’Imaginaire


Fin donc de cette première partie (Papiers collés 1).
Demain est un autre jour.
Nous verrons bien.

À demain ?



Cesser d’être en mauvaise compagnie… (9)

Partages Posted on 21 octobre 2020 13 h 22 min

Avant d’entamer une nouvelle étape de notre perrosien périple, cette note :
Georges Perros était poète et, comme la plupart des poètes, il se souciait fort peu de recenser ses œuvres. Il les donnait à des revues, les envoyait à ses amis ou les offrait pour la fête des mouettes de Douarnenez…” (Éditions Finitude).

Neuvième journée donc.



Je vis en touriste. Je suis de passage par ici. Incapable de faire acte de présence. Je suis devant les hommes comme devant un paysage. J’en jouis à distance. Il n’y a guère que l’amour qui exige davantage. Hélas il ne saurait en être question. Depuis des mois j’ai perdu le sens du toucher amoureux. Depuis des années, celui de la possession d’un corps. Et je vieillis, sans emploi pour la bonne caresse qui me brûle le sang. Le grec et le latin me manquent pour dire brièvement toute l’amertume souterraine d’une telle situation. Et tout l’involontaire.



Arrêt de deux heures à B. J’écris ceci assis dans un café où mon ombre d’enfant me glisse des souvenirs ridicules. Jamais je ne vins seul dans cette brasserie, mais avec mes parents. Et voilà que je suis un homme, que je parcours le monde tout seul, que je commande un demi à un garçon qui m’a peut-être servi une grenadine, il y a treize ans. Les gens passent dans la rue, fleuve ininterrompu. Un démon m’a poussé vers le lycée où je me suis tant ennuyé; a ralenti mes pas, comme si les anciens embourbaient, reconnaissaient les nouveaux. Ce petit farfelu, cartable sous le bras, qui agace un caillou, ce fut moi. Nous fabriquons du souvenir. Mais vivre est une autre affaire. Et je me demande, maintenant que Paris s’est installé en moi, je me demande comment j’ai pu l’ignorer, comment j’ai pu être heureux, c’est-à-dire sans avenir rêvé, sans ambition, dans cette ville maussade, banale, à laquelle seules les montagnes proches donnent un semblant de justification. Je suis passé devant notre maison, j’ai jeté un coup d’œil sur la liste des noms des locataires actuels. Ils sont toujours là, les M., les W., les R. Treize ans ont passé. Ceux qui étaient jeunes, qui jouaient avec moi dans la rue, doivent être mariés, avoir des enfants, et je me vois débarquant dans leur salle à manger, ramifié par le souvenir, et eux cassant toutes mes branches, une à une.



Goût effréné de l’échec. De la mort. D’une certaine mort. Qui dispose pour un goût effréné de la vie. Pourvu qu’elle ne me demande rien. Si je joue, j’ai peur de gagner.



L’homme s’appartient quand il ne se compare plus à aucun homme.



Connaître l’homme, c’est cesser de se plaindre d’en être un.



J’ai été long à ne me trouver à l’aise que seul. Mais c’est seul que je respire le mieux. Pas très bien. La solitude est difficile. Mais les hommes instituaient un climat mauvais pour ma santé. L’air de la mer fait parfois du mal aux natures nerveuses. C’est exactement dans cette mesure que les hommes me faisaient du mal. Sans même parler de l’ennui qu’ils dégagent, de la sensation de mort. (Je suis un homme.) Même s’ils me fichaient la paix, au comble de la gentillesse ou de l’indifférence, de l’intérêt, de l’intelligence, du beau fixe entre humains, je me trouvais positivement mal. J’étais malade. Je suais. Tout homme entretenu, c’était une façon d’avancer ma mort. Donc seul pour raison de santé.
Il m’aurait fallu beaucoup d’esprit pour résister. Presque esprit contre nature. L’excès qu’ils pourraient me reprocher c’est en restant parmi eux qu’il se fût le mieux, le plus malsainement manifesté.
Nullement question de rester fidèle à soi-même. Fidèle à soi-même, c’est fidèle à son futur, non à son passé.


Extraits de Papiers collés (1)
Éditions Gallimard – L’Imaginaire

Ce sera tout pour aujourd’hui. Demain une certaine suite. À naître encore.

À demain.



Cesser d’être en mauvaise compagnie… (8)

Partages Posted on 20 octobre 2020 12 h 20 min

On entame, en bonne compagnie, celle de Georges Perros, cette deuxième semaine.
Des notes, des aphorismes, des réflexions, des textes plutôt courts, parfois un peu plus long.
J’ai promis de me taire, de ne faire pas de commentaire(s).
Dont acte.



Nous avons grand besoin d’honnêteté. Dans tous les domaines. Il serait temps, peut-être, d’essayer cette chance respiratoire. Dieu ayant sauté le mur, nous voilà entre hommes, les uns sur les autres. Pas plus fiers pour ça. Ni moins. On se souhaite mutuellement une bonne purge autocritique, un règlement de comptes personnel je ne vous dis que ça. Et c’est bien vrai, on ne dit que ça. Il est évident que, si personne ne peut revendiquer l’honnêteté absolue, chacun est libre de choisir son lot, sa partie fine. Je serai honnête en littérature, dit celui-ci. Ce n’est pas une mauvaise idée. Qui viendra voir les restes ?
On ne peut faire qu’un sort à l’homme. Considérable. C’est de le croire sur parole. De ne jamais mettre en doute ce qu’il dit. De ne pas soupçonner la possibilité du mensonge chez l’autre ne l’arrange pas du tout. Ce n’est pas de jeu. Il rend ses billes. Ce qu’il veut – ce que nous voulons tous – c’est être sincère. Ah ! la sincérité, ce fragment fiévreux, un rien dégoulinant, extirpé au mensonge perpétuel, voilà un plaisir ! On s’en donne à cœur joie. On s’en renvoie les balles : à toi, à moi. On s’en paie. On numérote ses partenaires. On a son meilleur ami, celui auquel on livre le gros du paquet. On garde le petit en cas de désertion, les hommes sont changeants, on se sentirait coupable d’avoir tout dit à un seul d’entre eux. Il faut que chacun de nos amis se croie le premier, le seul, l’unique. Idem pour ces dames, qui, elles, savent au moins à quoi s’en tenir.
L’honnêteté manque de charme. Est rébarbative. N’a pas d’odeur. Mais cache quelque chose. Vous avez l’air honnête, donc vous ne l’êtes pas. On vous aura. Trop beau pour être honnête. Nous avons acquis une telle habitude de la saloperie humaine que, dès qu’un homme semble ne s’en prendre qu’à lui-même s’il a tort – ou raison – haro sur le baudet. qui finira bien, excédé d’être “méconnu”, par avouer, vendre la mèche, mais oui il est comme tout le monde, il faisait le malin, voyons. Il est désespérant d’oser être propre, c’est un genre qu’on se donne. Allons ! Rétablissons la vérité. Et les valeurs qui se doivent d’aller main dans la main, de bas en haut. Ne sommes-nous pas tous frères ?
L’honnêteté serait donc une activité clandestine, sans profit. Amaigrissante. Une activité de rongeur. L’homme, en voie d’honnêteté, s’il écrit, s’il s’engage dans la dure armée des lettres, c’est un hérisson. Sa prose gratte. Démange. Décrète entre chaque ligne à quel point il est tragique de ne pas frustrer le lecteur éventuel de son éventuelle liberté; il est regrettable qu’il faille s’appauvrir, quoique richissime – culpabilité, persécution ! – pour si mince résultat. Le lecteur trouvera tout simplement que la chose manque d’âme. (Dame, il s’y connaît, il en vend toute la journée.) Que l’œuvre est sèche, inhumaine. Il devrait être flatté qu’on s’en tienne aux renseignements, par égard pour sa possible intelligence des choses. C’est le contraire qui se produit. Le même lecteur choisira l’heure de la sieste pour apprendre les horreurs que débite la feuille de chou quotidienne. Mais il y en a tellement – d’horreurs, et vraies celles-là – qu’il sera tenté de croire que la littérature c’est France-Soir; qu’il y a je ne sais quoi d’effroyablement parodique dans cette insistance que mettent les journaux à nous détailler la misère du monde. Que le vrai devient faux à force de se répéter. Suffit. Parlez-moi plutôt du roman que je lirai ce soir, quand les enfants seront couchés. À l’heure de la culture. Sacrée. Il sera bien impatient, notre lecteur, de savoir si l’amant de la marquise de Beauséjour s’est enfin coupé l’index après avoir appris, au cours d’une partie de chasse, la trahison de sa maîtresse. Oui. Il l’aura fait. Que homme ! Bouleversant. Larmes à l’œil. Appel à l’âme, qui somnolait déjà. Cauchemars. Les collègues en entendront parler, demain, de la nuit passée à cause de ce terrible roman, vécu jusqu’au bout des ongles. Et lisez-le, il faut l’avoir lu, etc.
Oui, nous en sommes – toujours – un peu là, je ne pense pas exagérer. Alors comment en vouloir aux rares qui veulent redresser un peu la barre, quitte à faire perdre des plumes à l’aigle du langage. Qui évitent certains mots, comme autant de mines sur lesquelles ne pas sauter. Qui en cherchent de nouveaux, dans une langue difficilement traduisible, abrupte, pas aimable, mais énergique. Qui sont moins préoccupés des idées que de la place qu’elles occupent dans un cadre prémédité. Je sais bien pourquoi quelques critiques font la moue. Ils craignent la mort de la littérature. Celles sans les pantins de laquelle ils perdraient leur gagne-pain. Ils ont malheureusement tort d’avoir peur. Ce n’est pas pour demain.



Le bonheur est un devoir, etc. Et puis quoi, encore ?


Extraits de Papiers collés (1)
Éditions Gallimard – L’Imaginaire


À demain ?



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