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De loin en loin

Ressentis, engagements, appropriations, révoltes, doutes, certitudes, réflexions…
Un peu de littérature aussi, de philosophie, d’écriture s’il se peut, de poésie.
Et de musique, on en a tellement besoin !
C’est dans cette approximative petite lucarne que verront le jour, périodiquement,
mais irrégulièrement sans doute, mes humeurs pas toujours égales.
Et s’il se pouvait que vienne y réagir l’une ou l’autre intelligence,
je ferai le trajet de n’en être pas peureux.

Belle découverte à vous !

Ce que je vois (petite suite 5)

Partages Posted on 3 juin 2024 15 h 17 min

Peut-être, si elle avait une bouteille, la jetterait-elle à la mer.
Mais elle ignore encore qu’il n’y a plus de mer.
Desséchée.

Lasse à coup sûr.
C’est comme si elle cherchait quelque chose d’oublié
qu’elle aurait oublié de chercher.
C’est peut-être une photo d’elle plus jeune
qui surgit du carnet qui l’accompagne ?
Ou d’un enfant qu’elle a eu.
Peut-être.

Pas eu le temps ni de voir ni de lui en poser la question.

Ne faisait que passer.



Un homme averti

Partages Posted on 28 mai 2024 20 h 46 min

C’est Ferdinand Chabre.

Il est dans le quartier, se promène, un peu courbé.
C’est le printemps, bientôt l’été,
et c’est l’automne qui traîne partout où il va.

La pluie met à l’épreuve ses épaules et ses groles.
Il aurait dû prendre un parapluie, c’est vrai.
Seulement voilà, il n’en possède pas.
À mon âge, tout le monde a un parapluie, se dit-il.

Pas lui.
Il en conçoit un début de tristesse, mais n’exagérons pas.
Pas de tristesse, une déception, peut-être.
Ou alors le sentiment de l’échec de celui qui n’a pas pu s’en offrir un ?
Faute de moyens ?
Sans doute pas. Peut-être.
Il ne se souvient pas.

Il sait, Ferdinand Chabre, que tout ça est vain.
Mais on est toujours si proches de ce qui nous semble vain,
se dit-il in petto.

Philosophie à deux balles, 
murmure-t-il même,
car, comment penser vraiment à une chose 
quand c’est à autre chose qu’on désire penser,
qu’on est en train de penser ?
Même si on ne le désire pas vraiment.

Tout ça, dans la tête de Ferdinand Chabre, s’agite un peu.

D’autant que, sous la pluie…

Précipitations tout l’après-midi.
La météo avait averti.
D’où la question qu’il se pose prioritairement aujourd’hui :
De quoi l’homme doit-il être averti pour en valoir deux ?

La question se pose
au moment où le ver de la mort,
sans s’emballer encore,
mais possiblement quand même,
songe à lui proposer ses services.

Un homme averti, 
dès lors qu’il en vaudrait deux,
se sentirait moins seul,
se dit Chabre.
Ce serait ça de gagné.

Mais vient l’angoisse :
qui serait cet autre et de quoi serait-il chargé ?

À mon âge !

Et il choisit, Ferdinand Chabre
qui se promène sous la pluie dans le quartier,
de penser plutôt à ce fichu parapluie
qu’il n’a jamais acheté.



L’inconnu et l’équation à deux inconnues

Partages Posted on 24 mai 2024 14 h 46 min

C’est comme ça que, la plupart du temps, je le croisais, l’inconnu.
Penché sur une de ces grilles de jeux qu’on vend dans les tabacs,
suspendu,
hésitant,
perplexe peut-être.
Abîmé, c’est sûr.

Filasse tignasse, fringues épuisées, godasses exténuées.
Gueule qui en a vu d’autres mais ne regarde plus.
Prolétaire fantôme hésitant à encore se cogner.
Seul, toujours.
Je veux dire : jamais accompagné.
Seul avec lui seul.

C’était dans ce bistrot où le matin, parfois,
je vais grignoter un croissant, avaler un crème,
lire les livres de ceux qui écrivent et ont des choses à dire,
essayer d’écrire le moins mal possible quelques bêtises
qui ne veulent pas dire grand chose.
Ce n’est jamais gagné.
Je m’égare.

Il était là déjà quand j’y entrais, l’inconnu.
Ou alors, à peine j’y étais qu’il y entrait.
Ne tardait presque jamais.
Poussait la porte, ne regardait personne,
ne commandait rien. Rarement un café.
On se disait bonjour quand son regard traînait.
L’unique mot qu’on ait jamais échangé.
Mais un peu plus que souvent.

Il s’asseyait, pliait son grand corps flottant,
posait en équerres ses longues jambes dessous la table,
fouillait les poches de ses maigres vêtements,
sortait de je ne sais laquelle
les papiers chiffonnés des grilles
censées lui ouvrir les portes
de l’une ou l’autre illusoire aubaine.
Impavide, se concentrait, cochait.

Ne souffrait pas, semblait ne pas souffrir.
Saturé de brumailles, oui.
Mais au-delà des douleurs.

Penché donc,
telle une gargouille en l’attente de pluies,
sur une lunaire éventualité de gagner
quelques euros,
quelques dizaines,
centaines,
milliers…
Davantage peut-être.
Un moyen de sortir de la précarité.
Éventualité minuscule, rêve, illusion.

Je le regardais.
Trop concentré pour en prendre conscience,
il ne savait pas que je le regardais.
Que nous serions-nous dit ?

Peut-être aurait-on parlé de ce qu’on ne connaissait pas.

De l’espoir qui génère l’inertie qui en retour s’en nourrit ?
Qui empêche de vivre.
Qui n’empêche pas la mort.
Je ne sais pas.
Lui non plus.

Salut à toi, l’inconnu.



Mine de rien

Partages Posted on 9 mai 2024 20 h 31 min

C’est une rue qui n‘existe pas, qui n’est qu’une éventualité.
Imaginaire. Encore que. Comme condensée.
Nécessaire pour relier les quartiers comme ci aux quartiers comme ça.
Pas davantage.
Vous voyez un peu ?
Un goulet, une erreur, une travée
où on ne fait le plus souvent que passer
pour aller de là à là qui n’existent pas, ou si peu.

C’est une rue en déshérence. Sauf les rez-de-chaussée.
Une déroute qui flaire les kebabs majoritairement.
On n’y vit pas. On n’y fait que commercer.

À deux pas, au-delà de la place,
la petite boutique italienne vient de fermer.
C’est dommage.
Sur la place, la pharmacie fait des affaires de pharmacie.
C’est dans l’air du temps,
on a créé des maladies, puis les malades qui vont avec.
Plus loin, revendu, racheté,
le petit resto viet est devenu une mangeoire sans âme,
personne n’y mange, c’est un investissement.

C’est un boyau où on ne se promène pas, qu’on traverse.
À grandes enjambées.
Des enfants pleurent parfois. Preuve qu’il y a des parents.
Ou qu’il n’y en a pas vraiment. Ou qu’ils sont trop occupés.
Ou que la douleur ça existe aussi beaucoup chez les enfants.

C’est une rue un peu méchante qui en veut au soleil de ne pas y entrer.
Ou alors un quart d’heure, et encore, par beau temps. Évidemment.
C’est bourré de ces restos rapides
qui n’ont jamais qu’un temps.
On y est afghan, thaï, libanais, italien momentanément.
On y est livreur Uber exploité plus que client choyé généralement.

C‘est une rue aux trottoirs rognés d’automobiles,
faute d’espace, on y marche en file indienne.
À gauche, on va vers; à droite on vient de.
Obéissance marquée. Servitude codée.

J’y passe quotidiennement. Pour aller à, en venant du petit appartement.
Je dis bonjour à des inconnus que je connais de vue.
On me dit bonjour en retour.
On m’y demande trois sous, j’y donne trois sous.
Rituel solidaire. Bonne conscience peut-être.

L’autre jour même, on m’y a demandé des nouvelles de toi.
J’ai cru qu’on se trompait de moi.
Mais non, c’était bien de toi qu’il s’agissait.
La description en tous cas te ressemblait.
C’était bien.
Un être humain parlait d’un être humain à un autre être humain.
C’était si simple.
Pourtant, j’ai oublié de sourire.
On s’use.

Je m’en veux.



4 3 2 1 … 0

Partages Posted on 1 mai 2024 17 h 45 min

Ça devait être fin des années quatre-vingt,
début des années quatre-vingt-dix peut-être.
Et jusqu’aujourd’hui.

C’étaient des livres qui sentaient le bitume,
les gaz d’échappements,
et des pluies jamais maussades.
New-York, mais pas seulement.
Le hasard aussi, le cinéma, le rêve de s’envoler,
la clochardisation souvent,
mais pas seulement.

Il y avait parfois des personnages qui avaient des noms de couleurs.
C’étaient Monsieur Blanc, Monsieur Noir ou Monsieur Brun.
C’est à eux que je dois de t’avoir rencontré,
puis d’avoir voulu te connaître plus.

D’autres avaient des noms qui,
des années après les avoir découverts,
trimbalent encore leur extravagance en moi.
C’était Monsieur Ewing (dans Moon Palace si je me souviens bien),
C’était David Zimmer (dans Le livre des illusions),
Anna Blume, Sidney Orr, ces dizaines d’autres.
Tu t’y entendais.

J’arrête.
Ça part(ait) dans tous les sens,
c’était beau
comme l’Art Ensemble of Chicago.
Ça l’est encore.

Il y avait de la musique, des divines folies,
des parapluies déchirés sous des pluies torrentielles,
un homme en chaise qui hurlait dans Brooklyn,
un autre qui avait faim et perdait,
avalé par le plancher, le dernier œuf qui lui restait,
des fous, des espérants, des qui n’existent pas,
de la lumière parfois entre parenthèses,
la lumière scandaleuse d’un éclair dans un arbre,
une branche qui tombe et détruit un enfant,
des femmes regardées, regrettées,
parfois au hasard photographiées
par Auggie qui, au passage, te réserve tes Schimmelpenninck.

Et tout au long, depuis ces années,
jusqu’à ton presque ultime 4 3 2 1,
cette immense brique de mille pages,
il y a cette incapacité à nous laisser tomber.
Cette écriture si évidente, jamais pingre.
Cette manière de ne pas nous mépriser.
On s’est trouvés, à te lire, parfois assez intelligents.
Quel cadeau !

Au revoir, Mister Vertigo,
Tu nous as bien fait respirer.
Merci !



Ce que je vois (petite suite 4)

Partages Posted on 19 avril 2024 19 h 54 min

Ça aurait pu s’intituler “Autour de soi”…

C’est comme ceci.
On pose les mots à la fois sans espoir et sans regret.
Les photos n’échappent pas à cette vacuité-là.
Mêler les deux n’a pas davantage d’effet.

Il n’empêche, petite suite de mon périple autour de moi.

En plein cœur d’un quartier délaissé…

s’impose,
comme un abcès d’indifférence bourgeoise,
derrière ses portes sécurisées,
l’École d’architecture,
creuset d’intelligences supposées…

Y grenouille un petit peuple d’étudiants volontiers arrogants,
parents aisés, soirées d’intégration bruyantes et arrosées.

On y est plutôt bien blanc, bien repassé, savamment négligé.
On ne se mélange pas avec les relégués du quartier.
Ou alors, lors d’exercices d’apnée,
histoire de cultiver l’idée qu’on se fait de sa supériorité.

Y ai volé ce cliché d’une jeune beauté, en marinère.

Certaines beautés ne le sont que de dos.

Ferme les yeux, oui.

Abandonne,
le temps qu’arrive le tramway,
le qui-vive qui te noue.
Souffle un peu si ça t’est possible.

Il y a une heure, tu étais là déjà.
Assise, épuisée sur la banquette d’attente de l’arrêt.
Exactement dans la même position.
Identique à celle que je photographie à l’instant.
Je me suis approché craignant le pire.
Mais non, tu respires.
Le tramway a dû passer plusieurs fois.
Qu’importe.

J’aurais sans doute dû te réveiller,
te demander si je pouvais t’aider.
Pas osé interrompre ton rêve de pouvoir un peu te reposer.
Pardonne.


Insécurité sociale.

Deux jambes.

Et, au bout,
combien de volées d’escalier
pour rejoindre l’appartement ?


Rue Georges Tessier.

Il me demande
non pas quelques pièces de monnaie,
il me demande
de le prendre en photo…

Gratuitement.
Je veux dire que c’est gratuitement qu’il me le demande.
Pour que quelqu’un le regarde peut-être,
fût-ce l’objectif.

Un cent-vingt cinquième de seconde lui suffit.

Je ne sais pas s’il désire un témoin de sa douleur.
J’essaie de lui dire trois mots, mais non.

C’est une quête d’attention.
Il en a plus besoin que des pièces de monnaie
que je lui donne volontiers.
Je le quitte, honteux.



La vérification

Partages Posted on 8 avril 2024 17 h 47 min

Il y a chez moi, 
au troisième étage d’un immeuble décati, 
dans une petite alcôve qui fait nid,
chargée de livres, de plantes
et de vieux tissus africains, peut-être indiens,
un charpoy
un de ces petits lits en bois, de corde et de tissus réservés à la sieste
du côté de Srinagar, de Khapurtala, de Lahore.

Envahi de coussins curry, rose indien, aubergine, il attend.
Ou c’est comme si.

Je ne m’y étends, n’y sommeille jamais, ou alors…
Ça viendra. Peut-être. Je ne sais pas.
On n’est maître de rien.

J’y lis, certains soirs, assis,
des romans, des essais aussi, un peu de poésie
auxquels je demande de me poser des questions.

Dans le séjour dont l’alcôve semble être l’enfant,
coule de la musique,
du jazz le plus souvent – mais pas seulement –
Britten ou Bach, à tours de bras, 
l’un ou l’autre opéra, la radio.
Parfois des murmures,
des pleurs,
quelques mensonges,
adressés au temps qui s’effiloche.
Mais pas davantage.

À l’heure où j’écris, c’est Bill Evans, c’est bien.

Je me suis posé là ce soir, sur le Charpoy,
comme dans un pays jamais encore visité,
rentré de je ne sais quelle de ces fatigues 
qu’on s’impose pour se prouver un peu qu’on est là.
Y ai allongé mes jambes inutiles.
Dans un refus de m’endormir,
me suis murmuré
qu’on n’est pas aussi vieux,
qu’on l‘est bien plus qu’on le craindrait.
C’est leurre.

Il ne fait pas trop froid. C’est bien aussi.
J’ai vérifié.




Un homme juste, pas juste un homme

Le suivi, Partages Posted on 9 février 2024 17 h 55 min


Un homme juste, pas juste un homme…
Un titre “godardien”, je sais,
avec tout ce qu’il inclut de “trucaille”,
mais de “signifié” sans doute aussi.

Il serait peut-être bien de se rappeler que cet homme-là,
mort aujourd’hui,
avant d’être considéré depuis des années, non sans raisons,
comme la boussole éthique et morale
d’une République qui n’en a plus guère,
fut l’homme le plus haï de France, lorsqu’il menait
(avec quelle vérité, avec quelle hargne, et finalement quel succès !)
les combats qui, aujourd’hui encore, font frémir les néo-réactionnaires
qui aiment moins les femmes et les hommes que les dominer.

Se rappeler qu’on lui doit l’abolition de la peine de mort
ne serait déjà pas si mal au moment de se dire pudiquement
qu’il manquera.
Il faudra se souvenir en plus de quelques autres choses
de l’ordre de l’humain et du respect du droit de tous
à être ailleurs que dans l’obéissance et dans le moule.

C’est comme une statue de la liberté qui meurt beaucoup trop tôt.
À 95 ans.



Ce que je vois (petite suite 3)

Partages Posted on 4 février 2024 17 h 47 min

Contrechamp.

Cette sensation toujours
qu’une image manque.
Que regarde l’homme que je regarde ?
Quel champ
pour ce contrechamp-là ?
Je ne saurai pas.
Je dois m’en aller.


Puisque je vous le dis !

Elle s’adresse à une petite jeune (sa petite-fille ?).
Et c’est militaire.
Non mais !
Enfin, je dis ça,
mais je n’en sais rien,
je raconte.
C’est si facile d’inventer des mots
dont on ne sait rien
sur des images qu’on fait mine de créer.


Le monde.

Je me demande comment elle fait
pour ne pas voir que je la regarde.
L’obstination est ailleurs,
ne me regarde, ne me concerne pas.
Il y a peut-être la question du monde.
Comment se sent-elle dans le monde,
et puis, est-ce le sien ?
Et qu’est ce qu’un monde qu’on a ?
Musique, écouter de la musique,
pas pour réfléchir, pour oublier peut-être.
Elle s’enfonce dans un oubli
qu’elle juge nécessaire.
S’enf(o)uir.


Ailleurs, être ailleurs.

Elle vient de poser un corps
qu’on devine douloureux
sur un banc en métal. Rouge.
Elle regardera le ciel,
tout le temps que je la regarderai,
comme pour oublier le poids
de sa carcasse lasse
sur le banc en métal;
rouge, je l’ai dit.
Peut-être prie-t-elle ?
Ça ne me regarde pas.
Ou alors, cette sorte de désespoir muet
qu’on n’adresse qu’au virtuel allié qui,
puisqu’il ne peut s’agir d’un homme,
ne peut, pour elle, être que Dieu.


Ne me quitte pas.

C’est une sorte de petit prince octogénaire.
Il sort en folie d’une très improbable guimbarde parme nacré.
C’est une panique qui s’empare de lui
qui m’apparaît un vieil enfant gâté.
Les héros doivent mourir jeunes, sans quoi, c’est ça, c’est la panique
et cette immense part de désarroi. 
Peter Pan à 80 ans, mieux vaut ne pas y songer.
On pense à un Romeo que le poison n’aurait pas tué.
Depuis un demi-siècle, ou plus,
il appelle Juliette
qui, elle, est bel et bien suicidée…
Plus de 400 ans, que William nous dicte nos petites tragédies
parfois si grandes à nos yeux.


Méditer.

Sans doute parce qu’elle est noire,
j’ai pensé à la Méditerranée.
Aux migrants,
punis de mort pour avoir eu envie de respirer.
Ma bêtise est immense et conditionnée.
Les femmes noires aussi
peuvent avoir des chagrins d’amour,
des chagrins de rien,
des chagrins d’autre chose,
qui n’en finissent pas,
n’en finiront peut-être jamais.
Et alors elles pleurent…
peut-être aussi pour les assassinés
de la Méditerranée.


Parfois.

Parfois,
elle croit possibles
ces choses-là auxquelles il lui arrivait de rêver,
mais auxquelles elle ne croyait pas.
Ou seulement comme on croit à un espoir,
sans y croire vraiment.
Là, elle s’est posée.
Elle respire depuis une vingtaine de minutes. Lit un peu.
J’imagine que, peut-être,
elle s’offre un peu de bien,
et qu’elle songe déjà à refaire ça.
Elle se lèvera .
Se dira, rien que pour elle,
que c’était bien de se retrouver là avec soi.
Peut-être bien qu’elle reviendra.


Je me souviens.

Une fois encore,
je me rappelle
le très beau film de Kiarostami
“Où est la maison de mon ami ?”
Ça se passait ailleurs, en Iran.
Ailleurs, comme on dit
quand on veut dire que ce n’est pas ici.
Peut-être pas ici
qu’on trouve
la maison d’un ami.
Le doute est permis.
Et je comprends son inquiétude.
Elle m’a un petit peu souri.
Ce fut bref.


Et il ventait devant ma porte…



Pense-bête (un autre jour, la nuit, peut-être)

Et ceci ?, Partages Posted on 30 janvier 2024 16 h 54 min

Quitter là où on ne se sent plus si bien qu’on aimerait.
C’est toujours comme ça, quitter.
Se le rappeler pour une prochaine fois.

Restent là quelques sourires, ce serait bien d’y croire.
Prendre congé comme on dit.
(se rappeler cette amie qui avait inventé le verbe conger).

Il fait une nuit prématurée.
Janvier encore. À sa limite, dans ses derniers retranchements.
Le ciel lambine à exclure,
nuages convoqués,
une lune qui ne s’en laisse pas conter.

Se dire que c’est étrange une lune.
Qu’on aimerait la partager.
En même temps, se souvenir que partager
n’est pas toujours compris comme on aimerait.
Du reste, la lune appartient – c’est dit – aux Américains.
Ne pas avoir envie de partager la lune.
Ni avec les Américains.
On ne partage pas ce qui appartient à tout le monde,
encore moins ce qui n’appartient pas.

Se mettre en marche vers le petit appartement
dans lequel nous attendent des habitudes
auxquelles tous les jours on répète
qu’il est grand temps qu’elles fichent le camp.
Dire adios à l’ordi sur le petit bureau près de le fenêtre,
à la non-écriture en même temps.
Dire adios à la bibliothèque rangée,
ne garder que les livres non lus – et encore ! momentanément.
Adios aux cd pas encore épuisés qu’on croit connaître par cœur
(et pourtant, John Coltrane, des centaines d’autres…)
Ne pas dire adios aux plantes, trouver des familles d’accueil.
Si on a un chat, le garder à tout prix avec soi près de soi.
Ne pas oublier qu’il peut ne pas vous aimer.

Regarder claudiquer la vieille fleuriste, celle du matin au marché
qui passe de table en table des cafés le soir.
La saluer.
Est-ce aujourd’hui qu’elle va mourir ?
On aurait aimé avoir quelque chose à lui dire.
Mais non.
On porte en soi si peu d’élégance.

Jusqu’ici, les habitudes n’ont fait encore que baisser les yeux.
Tout au plus ont-elles rougi un peu,
mais n’ont pas laissé libres les lieux.
Elles ont enfilé les charentaises qu’avaient quittées les aventures
pour devenir ce qu’elles sont devenues, des habitudes.
Cycle épuisé. Décès ante-mortem.
On fait ce qu’on peut.
Ce qu’on veut est une autre paire de manches.
Ce qu’on voulait, qu’on aurait voulu.

Le petit appartement n’est pas loin,
espérer l’espace libéré de tout ce fourbi qu’on trimballe
envers et contre soi.

Y arriver.
Rue Machin, numéro truc.
C’est là-haut. Troisième droit
D’abord, les escaliers.

Se dire qu’on a assez scruté les plis des corps et des gueules,
dans les gargotes, dans les bistrots, dans les brasseries, dans les bouis-bouis,
assez observé les allées et venues des systématiques kawas,
des p’tits blancs précoces à l’oreille basse,
des pastis dès l’aube embarrassés,
alors à cette heure-ci,
rentrer.

Quitter l’endroit donc.
Fatigué des évidences climatisées.
On ne sait pas.

Ranger dans le sac à dos
le volume de Kafka qu’on avait emmené,
l’appareil photo.
C’est lourd, l’appareil photo, ça pèse sur les lombaires.
Presque autant que Kafka plombé dans la caboche.

Dans les écouteurs, An die Musik, Schubert (Christa Ludwig)
Se demander “Comment faire face ?”
Laisser en suspension la question.
Souffler (je recommande, mais n’y arrive pas toujours…)

Se dire que malgré tout.
Se dire qu’on survivra.
À quoi ?

Deux pas sur le trottoir mouillé,
et déjà on a envie de n’y être pas.

S’ébrouer,
sortir de l’invigilance,
pour une journée, demain, qui ne durera que le temps d’une journée,
nous voilà rassuré.
Se demander si on n’est pas un peu lâche d’avoir pensé (tout) ça.
Quand le présent est passé il devient le passé.
Quand le futur est passé, il devient le présent.
Et ce n’est pas toujours un cadeau, un présent.
S’empresser d’oblitérer ce début de rêveuse lucidité.

Dehors,
jeter un œil au ciel qui bientôt doucement s’allumera,
quelques nuages naîtront roses si une mèche de soleil en vient à les allumer.
Ne serait-ce qu’un peu.
Constater de loin qu’un début de neige a blanchi le sommet du crassier.
Se dire qu’on ira,
y monter,
en sachant qu’on n’ira pas.
Se blesser de ce mensonge-là.
Les rêves sont-ils des mensonges qui ne parviennent pas à dire la vérité ?

Les mensonges sont des tessons pires encore
quand ils s’inventent pour vous mettre à l’abri.
S’en vouloir.
Trop vite se le(s) pardonner.
Souffler, comme s’il le fallait,
qu’on n’est pas des héros (ça va, ça va, on le savait !)

Effacer les culpabilités.
Se dire que c’est une mission qu’on ne pourra plus remplir.

Se prendre à espérer
que ce serait possible
d’espérer.
Y croire.
Ne pas toutefois se faire d’illusions.

Mais reprendre l’exercice du sourire.
À tout prix.
Celui de l’autre matin où on avait eu envie de danser.
Apprendre.
En rencontrer un autre, de sourire, ce serait bien.
Les sourires ont-ils un sexe ?
Regarder ceux qui passent,
à contresens passent.
Pas des masses. Pas ce soir.

Accepter.
Éviter de mépriser la gueule de mouchoir usagé
qu’ont ceux qui vont enfin aller se coucher
en attendant d’il va bien falloir se lever.

Guetter,
en remplacement des ostentatoires eaux de toilette,
les musiques muettes qui ne viendront pas.

Côté oreillettes,
on aurait aimé Carlo Gesualdo.
Oui.
Mais c’est souvent crépusculaire, Gesualdo, non ?
Hésiter. Ce venin.
Ce serait bien, Gesualdo, quand même.
Et pourtant,
Ravel ou Fauré, ce serait mieux sans doute.
Le trio de Ravel.
De la lumière pour regarder la nuit qui s’obstine encore un peu.
Ça pétille, Ravel, Fauré.

Dans pas longtemps,
quand les gens se réveilleront, ça basculera.
Les précipitations, les tramways,
les galopades pour ne pas les rater,
et ainsi de suite.
On voit.
Ça court, ça courra sans trop savoir pourquoi.
Ne pas rater l’heure au-delà de laquelle
il se fera trop tard pour arriver à l’heure.
Ç’est pas de la musique tout ça.

Dans mes écouteurs, ni Gesualdo, ni Ravel.
Different trains. Steve Reich.
C’est autre chose.
Sinistres navettes.
Pas d’heure pour ça.

Et puis, ce début de neige qu’on espère,
qui est là, en suspend, du côté du sommet du crassier, je sais, je l’ai dit.

Sur les camps,
où mènent les trains de Steve Reich ?
En même temps qu’on l’ignore, on ne veut pas le savoir.
Penser à Zone d’intérêt de Jonathan Glazer.
On mesure la légèreté de nos détresses.

Inconséquent,
ne pas vouloir trop s’attarder à la barbare houille de ces trajets-là.
S’échapper.

Dans les écouteurs : Circle in the round (Miles Davis quintet – 1967)
Une mystique lancinante, obsessionnelle, circulaire.
Coupable d’on ne sait quoi peut-être.
Mais naissante.

Faire mieux la prochaine fois.
Là, les escaliers interminables vers chez moi.

La prochaine fois, je sourirai.
Promis.
Ce serait dégueulasse, mais on n’échappe à rien.
Méfions-nous des promesses.


À bientôt ?



“Des loups bruns qui passent pour des agneaux blancs” 

Partages, Révoltes Posted on 27 janvier 2024 14 h 00 min

Tombe, l’autre jour, dans ma boîte mail, cet article relayé de Mediapart.
Un cadeau d’une très chère amie dont il m’est arrivé, sur ce blog,
de dire trois mots et un peu plus de son travail d’artiste.

C’est un texte de Mohamed Mbougar Sarr, Prix Goncourt 2021
pour son roman La Plus Secrète Mémoire des hommes.

On a tout d’abord envie de commenter ce texte si beau,
de marier notre colère à la sienne,
comme une guise d’accord dont il n’a pas besoin.
Puis s’impose la volonté de se taire.
Non pas parce que se taire est consentir, simplement consentir, non,
mais parce que c’est dans notre attention sans ego, silencieuse donc,
que doivent grandir, se dit-on, les germes de notre réflexion en même temps
que doit se régénérer notre révolte.

Alors, voici :


Que Mediapart ne m’en veuille pas du “vol” de ce texte écrit pour lui.
Que Mohamed Mbougar Sarr me pardonne.
Mon très modeste larcin ne sert rien d’autre qu’une volonté de propager
(un tout petit peu, à la mesure des très pauvres résonances de ce blog)
une pensée, une révolte, une détresse parfois, dont on est en droit, je crois,
de la trouver à la fois légitime et justifiée.



À bientôt ?



Pense-bête (pour un début de journée plein et réussi)

Et ceci ?, Partages Posted on 9 janvier 2024 17 h 24 min

Se lever. Il fait nuit encore, on est en janvier.
Se lever et sourire.
Sourire de pouvoir se lever.
Éventuellement, sourire d’avoir pu sourire (mais ça, c’est les philosophes).

Si on habite en ville,
après avoir jeté par la fenêtre un œil encore ensommeillé
sur le béton, la pluie, les bagnoles, les poubelles abandonnées, tout ça,
parvenir à sourire encore,
(un peu d’obstination ne peut pas faire de mal).

Si c’est la campagne, adapter,
on peut sans effort y croiser d’autres joyeusetés, pas toujours plus paisibles
(au hasard, des chasseurs, des tracteurs pollueurs, et les mêmes poubelles abandonnées…)

Réussir à sourire donc, s’en créer si ce n’en est le désir, disons le devoir.
Dans les deux cas,
possibilité d’en ressentir quelque fierté.
Sourire donc, mais avec modestie,
sans avoir l’air de, ni de, vous voyez.
L’éclat de rire, de même que le fou rire seraient vulgarité.
Bomber un peu le torse (c’est une option),
sans exagérer
(on est encore nu, ou en pyjama, ou allez savoir, et il fait froid, le chauffage n’a pas fait encore son ouvrage…).
Ne pas hésiter, pour s’aider, à faire appel à quelque musique.
Éviter les Lacrimosa, Remember me, et autres L’ho perduta… me meschina.
Les garder sous le coude pour les fins de soirées.
Là, c‘est l’aube. Se dy-na-mi-ser !
Je conseillerais Sing Sing Sing (Louis Prima / Benny Goodman – 1936)
pendant que le café tarde alors que les tartines d’impatience frétillent.
Et si l’espace le permet, oser un petit pas de danse. C’est bon pour le moral.
Et pour les jarrets.
Ne pas oublier que, de l’immeuble d’en face, on peut vous épier.
Du reste, vous même…
Soigner tout ce qui peut se montrer.

Liberté pour le choix des confiture, pâte chocolatée ou crème d’amande; on est des adultes, merde !

En face, de l’autre côté de la rue Buisson, des identiques font le même trajet.
Pain toasté (peut-être croissants, allez savoir), confiotes de toutes sortes, thés rares…
C’est toujours mieux ailleurs.

Sous la douche, se rappeler les dernières pages de Kafka lues hier soir.
Où en était-on déjà ? Est-ce que Josef K. sait enfin pourquoi ce procès lui est fait ?
Quel procès ?
Ne pas s’interdire de chantonner.
Chanter serait excessif, trop cinéma, trop Yves Montand période américaine, Marilyn, tout ça.
Et puis, faut pas rêver, est-ce que votre état vous autoriserait ça ?

Tentation de se “tenir informé”.
France culture, France Musique, France Info, toutes ces sortes de choses… Naaan !
Tu vas pas bousiller tout ce que tu as fait ce matin pour aller bien !
Le sourire, la musique, le petit pas de danse, le kawa, la confiote, la douche, Kafka, les voisins d’en face…
Attendre encore un peu.

Sortir, se promener, aller boire un café chez ou au.
Il sera toujours temps de constater les dégâts.
Jamais timorés les dégâts.

Je sors.
Le quartier lentement fait mine de s’animer.
Les tronches sont celles des autres jours. La mienne aussi.
Bientôt il fera jour.
Déjà il pointe un début de nez.

Le papier et l’Internet
me rappellent qu’il fait une insupportable nuit.
Et j’ai envie de courir
sous la neige qui s’est mise à tomber.
Prouver que tout ça n’est pas si triste.

Je commande un second café.



Falloir

Partages Posted on 23 décembre 2023 19 h 43 min

Il y a ce verbe qui ne nous engage pas.
Falloir.
Qui ne se conjugue pas.
Ou alors seulement à la troisième personne.
Du singulier, notez.
Il faut, faudrait, faudra, fallait…
Et, quand il s’hybride de regret,
Il aurait fallu.
Jamais à la première personne.
C’est dire qu’il ne nous engage pas.

Personne est son vrai nom.
Parce que, sans doute, il appartient à tout le monde.
Tout le monde sans cesse fait appel à lui,
le conjugue – à la troisième personne donc – pour se débarrasser.
De quoi ?

C’est un verbe péremptoire le plus souvent,
qui nous remplace volontiers
quand on n’a rien à dire,
mais qu’on croit avoir un avis
et qu’on veut l’imposer.

Une formule bâillon, pour clore le débat.
Le plus souvent, on accepte,
sans trop en avoir conscience,
qu’elle nous vienne d’en haut
et s’acharne, en veux-tu en voilà,
sur le dos de ceux d’en bas
auxquels on répète leurs obligations.
Obligations de quoi ? on sait. De se soumettre.
Pourquoi ? on ne sait pas.
Dictée par qui ? on le sait presque toujours.

Falloir,
c’est la morale, c’est le patron, le financier, le politicien
qui dans leurs poches trouvent des poignées d’Il faut
pour remplacer les réponses
qu’on ne trouve pas dans les nôtres.
Parce que, en guise de réponses,
on ne trouve que les trous qui s’y épuisent.

Falloir,
c’est Dieu aussi, parfois,
qui ressemble tellement aux patrons, aux financiers,
aux autres qui ont toujours raison,
qui savent mieux que nous ce que serait notre bonheur,
celui qui conforterait le leur.

Falloir,
c’est un préservatif qui ruisselle.
Le cousin préféré de l’insupportable “Yaka”,
la réponse à tout, clé en main.
Yaka faire ceci, yaka faire cela.

Je lis la presse, je regarde les gens, les écoute.
Ce n’est pas suffisant.
On me dit, m’informe, c’est bien.
Mais tout ça glisse et nous invite à nous taire,
satisfaits de savoir.
Le calme plat en quelque sorte.
La conscience tranquille.

Parfois aussi, je réfléchis à la possibilité d’autre chose,
je tente.
Je vois s’amonceler les nuages noirs,
je vois partout grimacer les idées brunes.
Des gouvernements se préfèrent impuissants
et n’imaginent plus même possible d’ouvrir les bras.
On est dans un monde de mâchoires.

Je tente de hurler.
Comme je peux, je hurle.

Mais c’est très mal perçu.

L’autre soir,
rentrant chez moi,
je me suis dit :
il faut que ça change !




Ils n’auront pas notre haine

Amis, confluences…, Partages Posted on 12 novembre 2023 14 h 02 min

Dans une tribune du quotidien Libération, le dramaturge libano-québécois et directeur du Théâtre national de La Colline, Wajdi Mouawad explique comment il s’est libéré de sa détestation viscérale pour ceux qui n’étaient pas de son clan. Il appelle à ne pas tomber dans le piège tendu depuis le 7 octobre par l’esprit destructeur du Hamas qui veut faire en sorte que «l’après» soit avant tout la haine du Juif.

Parce que je crois que tous les relais qui peuvent mener à la tolérance de l’homme par l’homme appartiennent à tous, je prends ici la liberté de reproduire cette tribune.
Comme à chaque fois, j’espère que mon quotidien préféré ne m’en voudra pas.
Voici.




Wajdi Mouawad



Ce que je vois (petite suite 2)

Partages Posted on 5 novembre 2023 9 h 56 min

Le retour de Bertold…

On l’imagine Mère Courage
tirant derrière elle sa lourde carriole.
Et ce serait filmé,
façon réalisme socialiste,
par Vittorio de Sica
dans la foulée de son Voleur de bicyclette.
Je rêve.

Ou alors,
grande sorcière extravertie
dans le Dido & Aeneas de Purcell,
mis en scène par Bertold Brecht himself.
Noir-blanc misérabiliste en guenilles.
Ou par Chéreau.

Personne ici n’applaudit sur son passage.
Seul un blanc soleil d’automne en guise d’éclairage
la révèle à la discrète curiosité de l’objectif.
Ça suffira pour moi.


Faiblesse de l’ignorance

Ils sont là.
Une petite cinquantaine.
Des hommes, des femmes, quelques enfants.
Une colère appuyée de musique, de djembés.
Je les regarde.
Quelque chose bouge en moi
de l’ordre d’une tristesse
en même temps que d’une ivresse
quand il s’agit d’Afrique.

Ils sont là, m’est-il rapporté, pour soutenir
Ousmane Sonko,
emprisonné là-bas à Dakar
depuis la fin du mois de juillet.
Et en grève de la faim.
Son état est déclaré catastrophique
par son avocat français Juan Branco.

Coma, et caetera.


Ousmane Sonko,
dans la perspective de l’élection présidentielle
de février 2024,
est le principal opposant de Macky Sall,
actuel Président.

Là, je ne prends en photos
que des hommes, des femmes
qui tentent de vivre.
De clamer non, de clamer peut-être oui.

C’est leur énergie, leur abandon,
leurs éventuelles joies
qui me regardent.
Parce que je les vois ?

Mon ignorance, je la découvre.
Et ce n’est pas si facile que ça



Ça va aller, t’inquiète…

On n’est pas bien là ?

Ne crains rien.

Le type un peu comme-ci comme ça
qui braque son objectif sur toi
n’est pas de la police.
T’inquiète.

Je le connais,
Il est peut-être aussi stressé que toi.
Tu lui dirais d’aller faire ses photos ailleurs
que ça le chagrinerait, mais.

Le souci, c’est qu’il est déjà ailleurs.
Depuis longtemps peut-être.

On fait quoi ?



Du mal à dire

Partages, Révoltes Posted on 4 novembre 2023 17 h 51 min

On est quand même fichtrement mal embarqués entre le mal et le mal.

On n’a plus vraiment le choix, se dit-on.
Le choix est d’un autre temps entre les bons et les méchants.

Qu’on se rassure,
aujourd’hui il n’y a plus que des bons
qui montrent du doigts des méchants
qui disent que ce sont eux, les bons.

On est mal embarqués dans le bac à sable.
On n’est pas habitués à y croiser des milliers d’enfants tués.
Va falloir choisir.
Cesser de n’avoir à la bouche que le sifflet de l’arbitre.
Il va falloir prendre ses responsabilités, dire ce qu’on a du mal à dire.
Commencer à réfléchir.

On peut ne pas avoir honte de penser.

De penser, je dis ça au hasard,
que les victimes ne sont pas toujours celles qu’on pense.
En tous cas pas exclusivement.
Je dis ça au hasard, mais pas vraiment.

On peut ne pas avoir honte de penser
qu’Israël (je dis Israël, je ne dis pas les Juifs !)
ne doit pas éternellement se prétendre victime,
même si Israël l’a été, victime, c’est indéniable
(ou alors, justement, c’étaient les Juifs),
et l’est parfois encore (et les Juifs aussi).
Parfois. Pas toujours.
Pas exclusivement.

Quand Israël clame haut et fort qu’Israël a le droit de se défendre,
on peut ne pas avoir honte de penser
qu’Israël dit vrai.
Quand Israël décide “pour se défendre”
d’éradiquer le peuple palestinien,
on peut ne pas avoir honte de penser qu’Israël
a cessé d’être victime,
commet des crimes de guerre,
des crimes contre l’humanité,
et qu’Israël a cessé de se défendre,
qu’Israël ne fait plus que participer,
par vengeance (ce qui n’est pas justice !),
à la grande foire de l’ignominie d’une Humanité
qui cesse d’en être une.

On peut alors penser, sans honte de le penser,
qu’Israël n’a pas plus de dignité
que les Terroristes dont Israël prétend vouloir se défendre.

En assassinant tout un peuple ?


Pas sûr que ce billet ne m’attirera pas quelques inimitiés…



À bientôt ?


PS.: Par “Israël”, il convient d’entendre l’État d’Israël tel qu’il est, mené par les forces assassines d’un gouvernement qui, depuis des années veut ignorer toute existence autre que la sienne dans la région.
Et pour cela n’hésite pas à mépriser, fouler au pied les Conventions internationales et les Droits de l’Hommes les plus essentiels…




Ce que je vois (petite suite)

Partages Posted on 25 octobre 2023 17 h 43 min

On imagine.

On imagine Frantz Fanon,
ou Miles Davis, ou Toni Morrison,
ou Patrice Lumumba hurlant en silence
“Africains, Levons-nous !”

Et on espère sentir déjà le vent de la révolte
nous débarrasser
de notre coupable abstention.

Mais non. Illusion.
Il est là, placidement posé raide
sur sa trottinette électrique, sûr de lui,
une espèce de Clint Eastwood nègre.

Assimilé (pardon, Aimé Césaire)
au spectacle veule de la société des blancs
davantage qu’émancipé.

De quel droit espérais-je autre chose ?


Yusuf.

C’est dans la rue.

Je l’ai à peine salué
qu’il me fait savoir qu’il s’appelle Yusuf.
Une fièvre dans les yeux rougis.
Un doux mélange de gentillesse et d’ironie aussi.
Il n’a dans ma langue pas les mots pour dire.
Je n’en ai pas davantage dans la sienne.
Nous voilà bien.

Il est là, qui attend que quelque chose se passe.
À ce moment-là, nous nous ressemblons.
Me fait comprendre qu’il aimerait un sandwich et de l’eau.
Que je vais lui quérir.

Je ne lui ai pas proposé de venir boire un café
dans mon petit appartement.
Parce que j’avais honte d’en avoir un ?
Ou parce que je craignais qu’il me dise oui ?


Ou alors, s’envoler.

Une enfant qui semble s’envoler
par peur de s’ennuyer.

Les parents, à un demi jet de pierre,
ne la voient pas. Ou déjà plus.
Trop habitués à ses virevoltes peut-être.

Après deux pas de danse qui n’en étaient pas,
elle m’a fixé de ses yeux noirs.

Était-elle belle ?
Une seule seconde, elle en a peut-être douté.
Pas davantage.

Ce doute d’une seconde, je l’ai raté.
Le temps de, il était déjà trop tard.

Consolation, ce pied de nez fait à l’ennui :
la danse ?



La perte de l’oubli

Partages, Révoltes Posted on 22 octobre 2023 20 h 09 min

Il y a cette mémoire-là qui,
outre l’immédiate, outre celle de fonctionnement,
nous sert à ne pas nous rappeler, à oublier,
disent certains spécialistes.

On aimerait qu’ils aient raison.
Et puis non.

Une mémoire pour oublier, ce ne serait pas banal,
ce serait presque confortable,
mais oublier ce que nous vivons,
ou ce qui “se passe”, comme on dit,
c’est une autre paire de manches.

Le matin, je me lève.
Infos.
Elles tentent d’effacer mes cauchemars.

En même temps,
me sont annoncées sur un ton de clip publicitaire,
parce que je le vaux bien,
les pires horreurs,
ça tonne, ça hurle, ça meurt, ça blesse et déchire.

Et des chiffres censés déterminants,
parce que mille morts c’est quand même plus d’info que trente-trois…
Alors trois mille, quatre, cinq…
ça hurle de douleur, ça étouffe d’injustice, ça décapite parfois.
Mais je devrais oublier.
Parce que l’info suivante est là
qui dit que, qui dit qui, qui dit quoi,
qui ne dit rien d’autre
que je dois oublier ce qui me tord les boyaux le matin au lever.

Il y a cette mémoire-là qui,
outre l’immédiate, outre celle de fonctionnement,
nous sert à ne pas nous rappeler, à oublier.

Le scandale, il est là :
on a encore des matins, même les infos ne nous les ont pas tués.
On se lève encore (enfin, couci-couça…).
On se dit qu’on a cette obligation de vivre.
On est des salauds qui ne cherchons qu’à ne pas être concernés.
Ou pas à ce point que.
On a cette petite vie qui ne fait de mal à personne et qu’on ne doit qu’à soi.
Ça ne mérite pas des bombardements.

Rien ne mérite des bombardements.

C’est dans ces matins-là, au moment du lever,
qu’on a le plus la conscience d’étouffer
le cri qu’on devrait pousser.

Je dis ça, mais non.
On se lève.
Et les infos, passées à autre chose,
nous parlent
de la mémoire de l’oubli.

On embrasse au passage un enfant,
on lui dit que tout va bien,
que tout ira bien,
à ce soir, petite chérie.

Et le soir, on rentre.

À la télé, les infos.
Qui nous disent d’oublier.





État des lieux

Partages, Révoltes Posted on 4 mai 2023 17 h 47 min

Vu, dans les rues de la ville,
avant que les agents municipaux
agissent
et viennent effacer,
à coups de Karcher (tiens, tiens…)
les traces
de cette créativité-là,
de cette détresse-là.

Double sens bien sûr
d’un population qui pleure,
assommée de lacrymos,
seule réponse qu’un pouvoir
sourd à ses revendications
songe à lui proposer…

Il fait nuit.

(…)


À bientôt.







L’air du temps a parfois l’air un peu fourbe

Partages Posted on 29 avril 2023 16 h 55 min

Envie, aujourd’hui
– mais qu’est-ce que l’envie quand c’est surtout d’urgence qu’il s’agit ? –
de transmettre sur ce blog cet article-réflexion de Johann Chapoutot,
historien spécialiste d’histoire contemporaine, du nazisme et de l’Allemagne
(ça ne l’empêche pas de regarder le monde où il va…).

L’article est paru dans Libé ce dernier jeudi
(selon la formule d’usage ici : j’espère que Libé ne m’en voudra pas).

Il y est question de vivre (je pèse mes mots).
Du poids ou du désir de vivre.
Vivre soumis est-ce, au-delà de ce que déjà nous vivons, une éventualité enviable ?
Au service de quoi ? De qui ?

Il y est question aussi de cette importance
que nous décidons d’offrir à la vie,
entre naissance et mort,
entre apprentissage et fin de vie.
À quoi la consacrer ?
De qui sommes-nous, en fin de compte, les serviteurs ?
De la perspective d’un quelconque bonheur ?
Auquel nous ne croyons plus ?

Il y est question de modèles braqués sur la fascination de l’inutile,
pourvu que cet inutile nourrisse la grande machine anesthésiante
qui fait se taire les femmes, les hommes qui n’en peuvent plus
et implique de ne pas nourrir
les quelques-uns, les quelques-unes qui, espoir incongru,
voudraient vivre leur vie
Ailleurs que dans l’épuisement des “Temps modernes” de Chaplin ?
En quelque sorte, oui.

Les perspectives brunes en moins ?
Pas sûr…

Je vous laisse découvrir.

L’intelligence mérite ça.



De l’école à la fin de vie, l’instinct morbide de nos élites

Réforme des retraites et débat sur le suicide assisté dessinent une bien curieuse image de la vie : le labeur, puis l’évacuation. Où sont la joie, la santé et le sens dans tout cela ? s’interroge l’historien.

Nous nous inscrivons dans un temps social, auquel les enfants sont accoutumés, voire dressés, depuis les plus petites classes. A l’école primaire, le «cahier de textes» d’antan a cédé la place à des «agendas», attribut des «grands» et donc, désormais, des «petits grands», très tôt initiés aux échéances des devoirs, des évaluations, des événements qui rythment l’année. Le temps social de la cloche d’école, introduite au XIXe siècle pour préparer à celle de la caserne et de l’usine, pétrit cette pâte enfantine sans que les parents ne s’en rendent compte, ni qu’ils sachent à quel point ce temps social est conventionnel, voire arbitraire : un lendemain de «changement d’heure», de passage à l’heure d’été, des enfants embués de fatigue se retrouvent sur des boulevards chargés d’automobiles, sur un simple coup de sifflet. Si l’horloge était restée ce qu’elle était la veille, personne ne pratiquerait ce théâtre social à cette heure-là. On obéit, on suit.

Nos petits sont ainsi formés au temps du «travail», celui des parents. De manière croissante, ce travail-là est inutile : tout le monde n’est pas infirmier ou paysan, et une proportion grandissante des emplois de service est des «emplois pour rire et pour rien» (bullshit jobs) dont la seule raison d’être est d’occuper un individu, de lui faire passer le temps. Quant aux emplois productifs, ils consistent à fabriquer et à livrer des objets dont on pourrait absolument se passer.

Les grands se prêtent à cette comédie pour faire quelque chose, et pour faire comme les autres. La grande paix du sage ou de l’ermite, occupé à contempler, à aimer, à soigner sa santé et à faire son potager, ne serait-elle pas pour tout le monde ? Comment le sait-on, alors que l’on n’a pas essayé ? Rien, depuis tout petit, ne nous y invite, rien ne nous y initie : les enfants, en dépit de la résistance de tant de maîtres et maîtresses, sont dressés à devenir des agents productifs, socialement «utiles», et aussi aliénés que leurs parents qui, compétition, performance et inflation aidant, sont de plus en plus nerveux, agressifs, malades.

On poursuit donc, tête baissée, malgré les pandémies et les incendies. Des gouvernements sans âme nous imposent de «travailler plus», sans dire à quoi ni pourquoi : 62, puis 64 ans, en attendant 65 ou 67, car dans un «contexte de concurrence entre nations», il faut bien faire aussi mal que ses voisins, et de pire en pire.

Au même moment, on discute de la fin de vie – concomitance atroce, quand on y songe. Comment, après une vie d’aliénation, mettre fin à l’existence de ceux qui sont devenus inutiles, un poids mort pour la société de production ?

Il y a de quoi être médusé, entre «réforme» absurde et violente et réflexions sur le «suicide assisté», la «sédation profonde» ou «l’euthanasie». Non que ces questions n’aient leur légitimité, mais voilà une bien curieuse image de la vie qui se dessine : le labeur, puis l’évacuation. Où sont la joie, la santé et le sens dans tout cela ?

Quelque chose de morbide et de mauvais saisit nos sociétés, qui semblent, par la voix de leurs élites économiques et de leurs relais médiatiques, accepter ce qu’on leur impose au nom du profit de quelques-uns : la vie est souffrance (au «travail») avant que ne se pose la question de mettre fin aux souffrances d’un corps qui ne peut plus «travailler».

Ce discours-là s’enracine au moment où la génération du baby-boom, mais aussi celle de ses désormais grands et vieux enfants, a fait l’expérience de l’inscription dans le temps long : le corps se fendille, les chairs mutent, les os craquent, la lassitude des deuils et des douleurs se fait croissante – et l’on en redemanderait ?

Faut-il voir dans la morbidité de ces «projets» économiques une manifestation de cet «instinct de mort», que Freud voyait à l’œuvre dans la Première Guerre mondiale, ou un écho de la catastrophe climatique que l’activité humaine inflige au monde et qui est également un ébranlement majeur de notre situation dans le temps ? Pour la première fois à cette échelle et avec ce degré de certitude, nous ne pouvons plus nous projeter dans le temps en étant ferme sur nos pieds, sur un sol dont la stabilité nous échappe. C’est avec une santé chancelante, aggravée par les conditions de notre «travail», que nous abordons des ruptures et des éboulements sans nom.

Raison de plus, nous disent les «responsables» économiques et leurs représentants politiques, pour travailler et ne pas y penser, quitte à accentuer le désastre.”



À bientôt ?



Hasard et circonstances

Et ceci ? Posted on 23 avril 2023 17 h 23 min

Il y a cet homme-là, à cet endroit-là.
Pourquoi regarde-t-il ce qu’il regarde ?
Et que regarde-t-il ?

On ne se posera pas ici la question du “qui est-il ?”
Inutile.

Il est ce qu’il est.
Lui seul
et, à la fois, tout le monde, pense-t-il.

Il songe à ce qui l’entoure.
À ce qui l’emportera.
Rien n’est sûr.
Il ne sait pas.
Cherche parfois à savoir.

Il y a autour de lui,
des conversations qui pourraient l’éclairer, tout ça,
qu’il entend,
qui le font se dire que.

Il écoute parfois.

Il abandonne souvent.
C’est inutile, se dit-il.

Se dit que c’est ridicule,
tous ces emportements
qui l’empêchent.
Ça marche, ça hurle, il y a même des blessés.

Mais il ne sait pas.
se dit que c’est normal
de ne savoir pas.

Il essaie de regarder.
À la ronde. Quand ça se présente.
Mais non.

En même temps,
on ne peut pas faire autrement.

Alors, il sort,
va offrir sa présence
(il ne sait pas encore que c’est sa colère)
à la rue,
à des comme lui qui n’en peuvent plus.


Et il découvre que ces gens-là,
qui hurlent de douleur,
c’est lui,
qui ne sait pas trop ce qu’il regarde,
pas trop de qu’il entend,
pas trop à quoi
il se cogne.
Mais qui sait, nom de Dieu !
que rien de tout ce qui lui arrive
ne peut lui être indifférent.



À bientôt ?



La retraite des oiseaux

Partages Posted on 11 avril 2023 15 h 33 min

Il y a,
sur les tuiles rouges de la maison d’en face,
pas très loin du parc de mon quartier,
une belle kyrielle d’oiseaux
(des gris, des noirs, des impatients, des fatigués, un rouge-gorge aussi, une mésange)
qui se demandent
quand nous aurons décidé de l’âge de leur retraite.
Ils veulent,
avant de se suicider,
se rassembler.
Et là, ils chantent.
Ils n’ont pas la faiblesse de se plaindre,
ils ont, avant de s’envoler, la rage de se révolter.
Ils font la nique aux cages qui leur sont proposées.
Ils chient allègrement sur les champs pesticidés.
Et nous quittent.

“Ce ne sont que des oiseaux”,
ont dit, les coudes sur leur bureau,
les conseillers financiers.

Demain, en famille, ils partiront en vacances.




La fanfare et le fanfaron

Partages, Révoltes Posted on 1 avril 2023 12 h 12 min

C’est une sorte de fable, d’allégorie.
C’est un peu caricatural peut-être.
Comme l’est la sauvage réalité
qu’elle veut ici métaphoriquement s’essayer à raconter.

Ça commence naïvement.
Comme ceci :

Dès le début,
lors de la première lecture de la partition déjà,
on avait été pris d’un doute.

C’était symphonique, emphatique, grandiloquent le plus souvent,
avec une sonnerie de trompette naturelle
qui revenait, revenait, revenait.
C’était un ré fa sol,
le sol, dans la dernière reprise,
mourant sans jamais de nuance,

et semblant n’annoncer qu’une précoce crise d’asthme…
Plat, mais qui était censé atteindre l’inaccessible.

“Pompier”, avait jugé l’un depuis son pupitre;
“prétentieux”, avait maugréé l’autre, un joueur de tuba;
“du pipeau !”, avait pipeletté une jeune flûtiste;
“jupitérien !”, avaient osé, enthousiastes, en tapant dans les mains,
quelques-uns qu’on n’avait jamais vus aux répétitions.

Rien qu’à la lecture, avant même de jouer, c’était épuisant.
Mais – la vie est ainsi faite parfois – ça en avait emballé plus d’un.
On leur avait tant et tant répété que c’était nouveau
que,
par peur d’avoir l’air dépassés, ils avaient adoré…
Il fallait balayer tout ça qui était l’ancien monde,
les vieux accords, les notes pointées, les soupirs,
les vieilles harmonies, les syncopes
,
il fallait remettre la musique, la vraie, en marche !

Il était dit que, l’avenir,
il faudrait aller le chercher avec les dents,
avec ce nouveau chef à la baguette,
si sûr de lui, si coquet, si entrepreneur, si entreprenant, si intransigeant,
qui se moquait allègrement
de qui, dans l’orchestre, devait se poser là, là, ou là
(ou lalala lala…)
“À gauche ? À droite ? C’est comme vous voulez !
La gauche, la droite, ça n’existe pas !”
hurlait-il, exalté, les bras au ciel, le menton conquérant…
“Non, pas là ! mettez-vous un peu plus à droite, si vous voulez bien.
Encore un peu plus ! Voilà, c’est bien comme ça.”


Donc,
lors de la première lecture, j’y reviens,
trainaient déjà au fil des mesures et des dissonances prétendument modernistes,
des discordances, des duretés, des empêchements.
Et pourtant,

allez savoir comment, par quelle sombre magie,
ils avaient réussi,

le chef à la baguette et un aréopage de conseillers très chers payés,
à en faire une musique,
tonitruante certes,
mais dont on allait devoir se contenter,
et dont il était prévu
que nous serions les exécutants.

C’est comme ça qu’on nous avait présentés :
des exécutants.

Cette musique, donc,

c’est eux et personne d’autre, aimaient-il à répéter,
qui l’avaient conçue.
Habitués des fausses notes,
ils étaient indifférents aux accords, aux désaccords,
aux harmonies, aux disharmonies…
Ils avaient décrété qu’ils connaissaient la musique.
Ils n’en appréciaient en fait que celles à deux temps,
le plus souvent militaires,
qui sont celles de l’ordre, de la marche en avant,
de la retraite mal consentie.
Du reste, jamais cette musique-là, la leur, ne battrait en retraite,
clamaient-ils un peu plus que souvent.

Bientôt, dans l’orchestre, des voix s’élevèrent,

qui craignaient les pires cacophonies,
mais il était déjà trop tard.

Écrivant ces mots-là,
je me rends compte que tout semblait dit,
que le maléfique chef d’orchestre dirigerait son orchestre
sans tenir compte de l’orchestre,
préférant sa propre partition (pas très ragoûtante)
à celle à laquelle il avait juré de conjuguer son talent qu’il estimait immense
le jour ou l’orchestre l’avait,
en se pinçant le nez,
préféré à sa tête, lui,
plutôt qu’une folklorique tambourinaire
qui hurlait (encore) plus fort que lui.

La musique ne se fait pas sans âme.
Ça, les initiateurs du nouveau monde, de la “nouvelle” musique
semblaient l’avoir ignoré.
Elle ne se fait pas non plus sans musiciens, je veux dire sans “instrumentistes”.
Moins encore contre eux.

Le grand chef avait beau gesticuler,
assumer (mot qu’il chérissait et dont il abusait) son anxieux autoritarisme,
une fronde, dans l’orchestre, petit à petit pointait.
On ne supporterait pas plus longtemps les hitlérismes
de celui qu’on appelait avec ironie maintenant
“Le Président”…

Faute d’intelligence,
faute d’humanité,
faute de sincérité aussi, de la plus élémentaire humilité,
faute d’empathie, d’écoute, de capacité à s’inventer,

le Maestro, empêtré dans sa brutalité,
ne comprit jamais que la messe (ce mot lui va si bien !)
était dite.

Les uns après les autres, les musiciens, meurtris, quittaient le navire.
Les cuivres en premiers,

puis les bois,
puis les percussions s’égaillèrent.
Tous partirent.

Ne restèrent plus que quelques aveugles thuriféraires

qui continuaient de taper dans les mains et d’y croire,
à cette musique et à son militaire.

La clique s’était dissoute.

Quelques fanas un peu poussifs persistaient à faire la claque.
Et le grand chef dut, au bout du compte,
prendre ses cliques et ses claques (clic-clac).

La musique pouvait reprendre ses droits.

Avec des musiciens, cabossés peut-être,
mais quel plaisir ce fut de les entendre à nouveau respirer !

La lutte, en même temps que la musique, avaient eu peur.
Dans les rues, on se remit à chanter Bella ciao, bella ciao, bella ciao ciao ciao.
Les musiciens n’étaient pas les derniers à être soulagés
,
ils allaient pouvoir ré-inventer l’orchestre.
Un orchestre sans chef, peut-être.

On les embrasse.



À bientôt ?



Mi-litant mi-sérable

Partages, Révoltes Posted on 12 février 2023 17 h 28 min

Ça y est, on bat le pavé.
Pour réveiller le printemps,
pour brûler les sorcières.

Partout, sur les calicots, les pancartes,
des mots pas heureux,
des mots en rage, fatigués mais en rage, en rage fatiguée.
Des mots qui font le boulot primaire des mots
et qui consiste, on l’oublie trop, à ne pas se taire.
Alors, les mots, quand ils en prennent conscience,
s’inventent des poumons pour accompagner le cœur
et hurlent que non ! on ne nous la fera pas, cette injustice-là.

Cette injustice-là, c’est cette histoire de “retraite
qui agite la France aujourd’hui
et pas, comme disent d’incertains,
d’autre pays.

Parce que, personne ne doit l’ignorer,
Les Français sont des fainéants.

On connaît ces rengaines qui puent.
Le “pouvoir” nous les serine :
La France est le plus beau pays du monde, c’est évident,
mais les Français sont des veaux
(dixit Charles de Gaulle, Président de la République qui a cessé de nuire),
des Gaulois réfractaires
(dixit Macaron Premier, pâtissier à Amiens qui n’a pas cessé de nous emmerder)…

Donc, Veaux et Gaulois, nous battons le pavé,
histoire de – merde ! – ne pas se laisser écraser,
vous voyez un peu ?
Une manif, quoi.
Avec des militants, avec des mômes de militants,
avec des exaspérés,
avec des qui tirent le diable par la queue, et c’est souvent pour ça qu’ils sont exaspérés,
avec des bobos (ben oui, pourquoi ils ne seraient pas là, les bobos ? valent moins que les autres ?),
avec des papis et des mamis et des amis,
avec quelques élus aussi qui ont décidé de faire le job, c’est pas fréquent, mais oui,
avec tout ce que la région d’ici compte de mécontents
et qui ont pu ne pas aller se taire ce matin au turbin…
Des poignées, bien plus que des poignées,
d’indésirables.

64 au lieu de 62 !
Un score de basket pour une défaite sociale !
Mais est-ce bien le sujet ?

Limiter la révolte “contre la réforme
à cette seule question-là (celle de la durée),
c’est donner du grain à moudre aux éblouis du travail,
du mérite et de l’ascenseur qui n’existe pas,
et qui prétendent encore,
que c’est dans la fatigue, dans l’épuisement,
que l’homme se déploie,
qu’il a sa seule raison de vivre
(oubliant que le travail a été et est de tout temps un mode d’oppression / soumission).

Travailler plus,
insupportable credo d’une caste qui n’imagine pas
que le travail puisse être un choix,
un choix dont le travailleur est seul maître.
Ou alors c’est l‘esclavage, je me trompe ?

On bat le pavé.
Pour réveiller le printemps,
pour brûler les sorcières.

Des banderolles, des pancartes, des calicots.
J’en découvre un, de calicot, insultant, affligeant.
Désolé pour lui.

Plus près, une jeune femme, un peu devant, sur une pancarte trop petite,
a recopié ceci :

“La bonté est de toutes les qualités morales, celle dont le monde a le plus besoin, or la bonté est le produit de l’aisance et de la sécurité, non d’une vie de galérien. Les méthodes de production modernes nous ont donné la possibilité de permettre à tous de vivre dans l’aisance et la sécurité. Nous avons choisi, à la place, le surmenage pour les uns et la misère pour les autres : en cela nous nous sommes montrés bien bêtes, mais il n’y a pas de raison pour persévérer dans notre bêtise indéfiniment.”
Bertrand Russel 1932.

Songer à aller l’embrasser.

La manif continue, serpente.
Il y a comme une sorte de soleil dans le ciel.
Il fait un peu moins froid.
De la musique.

Trouver les moyens de refuser.
Réfléchir.

Je me souviens :
Je ne veux pas perdre ma vie à la gagner.

Pas tout à fait inutile.



Directeurs de casting de la précarité

Partages, Révoltes Posted on 4 février 2023 15 h 42 min

Directeurs de casting de la précarité

Ce titre n’est pas de moi.
Pas plus que le texte qui suit.

Simplement, suffoquant parfois
sous les émotions que nous propose
ce dont on aimerait parler ici, écrire,
les mots ne relaient pas fidèlement
nos révoltes, nos analyses.
Ils refusent de traduire nos bouleversements.

On a besoin d’un ami, ailleurs,
qui puisse traduire pour nous
ces amertumes, ces désespérances,
voire, plus simplement,
ces constats les plus criants
dont on croit parfois pouvoir se débarrasser.

J’ai décidé de reproduire aujourd’hui ici
un texte de Lola Lafon
paru ce jour dans mon quotidien préféré Libération.
J’espère qu’ils (Lola Lafon et Libération) ne m’en condamneront pas.


Voici :

“Madame,

Nous nous croisons plusieurs fois par semaine; il nous arrive d’échanger quelques mots, laborieusement, parce que nous ne parlons pas la même langue. Tout autour, ce ne sont que pas pressés, trajectoires décidées vers les grands magasins, les bureaux ou les espaces de coworking. Vous, vous restez là, assise au pied d’un distributeur de banque, non loin de la rue Saint-Lazare. Le savez-vous, madame, nous, qui tous les jours passons devant vous, sommes des spectateurs.

Chaque jour, nous jaugeons la véracité, la crédibilité de ceux et celles qui sollicitent notre aide. La misère qui nous convainc est celle qui ne nous incommode pas trop : elle est sans odeur, sans colère, sans discours incohérent, sans haleine alcoolisée. Une misère comme au cinéma. Les stigmates brutaux de la précarité nous éloignent aussi sûrement qu’un excès de beauté ou de santé. Il faut, pour nous émouvoir, avoir l’air «pour de bon» dans le besoin. Nous vous évaluons d’un seul coup d’œil, vous et votre sac à dos gris, votre pull turquoise et cette couverture rouge sombre dans laquelle vous vous emmitouflez quand il pleut.

Vous et votre blondeur peroxydée, ces cheveux teints qui attirent les regards. Un révélateur est un produit indispensable à toute coloration capillaire, vous ne pourriez pas être platine sans lui. Et vous, madame, en êtes également une, révélatrice. Votre présence oxygénée met en lumière les limites de notre compassion. Vos cheveux font obstacle à notre (médiocre) empathie. Nous le déplorons, ce choix cosmétique. Nous vous voudrions tout entière vouée à votre survie. N’est-il pas superflu, ce désir de blondeur, pour une personne comme vous ? Nous statuons sur la façon dont vous choisissez de dépenser vos rares pièces de monnaie, à l’image de ces maris, de ces pères, tout droit sortis des années 50, qui surveillaient le bien-fondé des dépenses de leur épouse.

Il y a quelques jours, vous m’avez poliment refusé une viennoiserie; vous auriez préféré un sandwich. Un passant qui s’apprêtait à vous laisser un Ticket-Restaurant s’est offusqué de votre remarque. Sa charité ne vous supportait pas en individu exprimant une préférence, un goût ou peut-être un dégoût. Ceux que celles que nous secourons, nous les voudrions redevables, reflets flatteurs de notre sollicitude, emplis de gratitude dès que nous faisons le moindre geste envers eux. En photo, un révélateur est un «bain chimique où l’on trempe le cliché pour faire apparaître l’image encore invisible». Vous avez beau être à terre, madame, vous nous regardez droit dans les yeux et nous renvoyez notre image : celle de contrôleurs traquant l’arnaque, vérifiant qui la mérite bien, sa piécette.

Dans un monde où nous nous sommes résignés à élire, faute de mieux, des hommes politiques que nous conspuons, ce triste pouvoir-là, nous nous y accrochons : celui d’évaluer. Il y a quelques semaines, lors de la cérémonie des Golden Globes, Cate Blanchett, lauréate du trophée de la meilleure actrice, a proposé qu’on en finisse avec les prix, une «hiérarchie patriarcale» qui oppose les comédiennes les unes aux autres. Si l’industrie hollywoodienne songe à renoncer à ces cérémonies, pour nous, il n’en est pas question. 

Tous les jours, que ça soit sans enthousiasme ou avec empressement, nous répondons à des enquêtes de satisfaction et distribuons les bons et les mauvais points. Ce chauffeur de taxi était-il aimable ? Notre enfant a-t-il un haut potentiel ? Et ce médecin, efficace ? Ça n’est pas tant notre avis que l’on sollicite, que notre goût de la sanction, du classement, que l’on excite. S’il existait une application qui vous évaluait, madame, vous seriez assurément très mal notée. Comme elle est laide, cette pensée qui nous traverse, fugace, quand on vous voit : si elle a les moyens de se teindre les cheveux… Notre passion pour la «bienveillance» – ce mot dont on se gargarise à longueur de post- Instagram et d’ouvrages de développement personnel – trouve sa limite. Mais quand, à quel moment sommes-nous devenus ces connaisseurs blasés, des directeurs de casting de la précarité ?Des spécialistes de rien qui estimons tout, et vous aussi, madame, comme vos cheveux. Demain encore, nous passerons devant vous, rapides et affairés. Mais nous n’allons nulle part, sans doute le savez-vous ; nous fuyons, terrorisés à l’idée de trébucher, de faillir et de perdre.”


Comme j’aurais adoré l’écrire, ce texte.
Penser comme lui ne suffit sans doute pas.
Mais voilà.

Bonne lecture à vous.



À tout bientôt ?



Rendez-nous les couleurs…

Amis, confluences…, Partages, Révoltes Posted on 16 janvier 2023 17 h 55 min

Rendez-nous les couleurs que vous nous avez volées pour vos affiches de Coca-Cola…
hurlaient Allen Ginsberg, Kerouac, et Burroughs, bref, la Beat Generation.

Ça date ?

Bien moins que Stefan Zweig qui s’interrogeait en 1925 déjà :
“D’où provient cette terrible vague qui menace d’emporter avec elle, tout ce qui est coloré, tout ce qui est particulier dans nos vies ?”

Petite excitation franco-française aujourd’hui : le port de l’uniforme par nos jolies têtes blondes (obligatoirement blondes ?) à l’école ? au collège ? au lycée ?
Et bientôt pour sortir en no-boîtes ?

À l’heure où le Pouvoir,
toujours préoccupé des vrais besoins du peuple qui n’en peut plus,
a fait de ce sujet une de ses priorités (une passerelle jetée vers le RN, ça ne se refuse pas),
mon amie Gaëlle Boissonnard,
dont j’ai parfois relayé ici l’une ou l’autre humeur,
édite sur son blog un joyeux billet.
Je vous le propose .

À lire sans peurs.
Les reproches, on s’en fout un peu, non ?


À bientôt !



Sans tain

Partages Posted on 14 janvier 2023 16 h 04 min

Regarder les listes écrites ou non
de choses à faire,
de ces choses qu’on s’est résolu,
forcé par soi, par la fatigue ou, peut-être, la peur de soi,
à ne pas faire.

Je dis regarder, je ne dis pas lire ou relire, non.
Regarder. 
En avoir seulement la conscience.
À peine. Filigrane.
Et trouver ça énorme.
Trouver vertigineux le vide qui suit le n’avoir pas fait.

C’est comme relire un Journal qu’on aurait écrit il y a mille ans.
Fait de regrets (le temps fait son ouvrage).

Je n’écris pas de journal.
Je garde pour moi mes regrets.
Si bien que ne restent bientôt que peu de choses à dire
ici, ailleurs, ou même nulle part,
encore moins à écrire.

Et pourtant.
On s’obstine à faire que bouge encore un tant soit peu la pensée.
Non pas qu’on en espère qu’elle s’agite
comme un jeune gardon au bout d’une canne,
mais qu’elle continue de frémir, 
avec ce qu’on pourrait lui offrir de lucidité,
avec ce qu’on pourrait lui livrer de cœur aussi,
de révolte.
C’est si absolument nécessaire, la révolte.
Ça aide à chérir.

Nous vient le souci de savoir,
avant même que de commencer à penser,
si on ne se trompe pas sur tout,
si on ne s’est pas toujours trompé.
On se demande.

Le sourire, par exemple,
que j’adresse à un vieillard, à une vieillarde,
à un enfant, à une jeunesse qui passe,
est-il mon sourire,
je veux dire le mien,
celui que vraiment j’adresse ?

Et ce sourire, s’il ne l’est pas seulement,
qu’emballe-t-il d’autre que lui
qui mériterait d’être dit ?
Comment est-il compris et qu’exprime-t-il ?
Que suppose-t-il ?

Qu’on a un inimaginable besoin de rescousse, peut-être.
Qu’on a un inimaginable besoin de rescousse, sans doute.
Qu’on a un inimaginable besoin de rescousse, et puis on s’en va.

Comment savoir ?

Ce sourire que j’adresse
à une vieillarde donc, ou, ou, ou 
à ceci, à cela,
à un trois fois rien qui me ferait sourire,
à un bourgeon, que sais-je ? à une feuille tombée
et qui vole mieux que la plupart des autres,
à un cri d’alarme qui me ferait un signe,
à une vague qui meurt,
parce qu’on sait un jour qu’elles meurent, les vagues,
à une note de jazz devenue bleue,
au minerai d’un Chardonnay,
à la buée sur la cafetière qui n’en fait qu’à sa tête,
à la lecture
qui me le rendra,
et ce n’est pas si rare,

ce sourire,
je ne parviens pas à savoir s’il est vraiment le mien.

Alors, je me tourne vers le non-journal que je n’ai pas écrit,
que je n’écrirai pas.

Je lui demande mon avis.

Et comme il est mon miroir,
il me dit je ne sais pas.

Je lui souris une dernière fois.
Mais il s’est détourné.
Je ne saurai pas.



24.12.1919 – 26.10.2022

Partages Posted on 1 novembre 2022 14 h 59 min

NOIR !

Et ils n’eurent plus à la bouche que ce mot, comme s’ils l’avaient inventé : Ultranoir.

Il n’en manqua pas un pour dire la performance de Pierre Soulages.

Combien furent-ils, sont-ils, à entrevoir qu’entre le noir du peintre et la lumière,
il n’y a rien de l’ordre d’un l’exploit (“toute une vie, vous imaginez ?, susurrent-ils”),
que c’est à une recherche profondément philosophique que Pierre Soulages
a consacré sa vie. Philosophique, métaphysique même.

Il est vrai qu’à la philosophie, aujourd’hui, on préfère l’exploit.
Plus vendeur. Plus start-up, plus vainqueur, en quelques sortes…

Mais qui ainsi songe-t-on à vaincre ?
Et pour prouver quoi ?

À bientôt ?



Ce que je vois me regarde (encore !)

Partages Posted on 22 octobre 2022 18 h 14 min

Parfois, à travers une vitre, une joie.

Quelqu’une qu’on ne connaît pas,
qui vous fait signe.
Spectaculairement.
Et on croit tout à coup la connaître.

Ce n’est pas une photo
– au demeurant assez médiocre, au travers d’une vitre vous pensez ! –
qu’on vient de prendre,
c’est un zeste de vie qu’on a reçu.

C’était un jour gris, plutôt triste,
comme en pondent les automnes.
C’est devenu un petit coup
de printemps.

Merci à cette belle inconnue.

La vie des autres.

Je me dis qu’il va falloir se faire à l’idée.

Les gens qu’on n’aime que très moyennement
(mais il faudrait les aimer plus)
ont une vie, respirent, se fendent la gueule.
Peut-être mieux que nous.

La vie des gens
n’est pas seulement celle
de ceux qui en bavent,
ni de ceux qui se font des nœuds au cerveau.

Il y a parfois cette simplicité
qui fait la légèreté d’une respiration.
Y arriver.

L’horreur, serait que les gens,
ce ne soit pas nous.

Pluvieux.

Je le vois.
Presque quotidiennement.
Pour autant,
on ne s’est jamais parlé.
Crainte de n’avoir
rien d’autre que soi
à se dire ?
Sans doute un peu de ça, oui.

Il a, chevillée au corps,
la courbature qu’ont beaucoup de gens ici.
Reliquat de la mine peut-être.

Quand l’homme va au charbon,
il est glorieux.
Il n’est pas rare pourtant qu’il baisse les yeux.

Trop d’épuisement sans doute.

Elle dit non avec la tête…

“Sous les huées des enfants prodiges
Avec les craies de toutes les couleurs
Sur le tableau noir du malheur
Elle dessine le visage du bonheur.”





(Toutes mes excuses à Jacques Prévert)

Dans le dos noir du temps…

Comme une espèce de Reine Lear
à la recherche du temps perdu.

Plus shakespearienne que proustienne sans doute.
Et pourtant,
allez savoir.

Il y a comme un nid d’aigle
qui se repose là,
qui guette,
qui pourrait bien guetter
un nid d’aigle qui le guetterait.

Miroir désapointé
qui n’a pas dit
sans doute
son dernier mot.





À bientôt ?



Ce que nous vivons est incroyable, non ?

Partages Posted on 17 octobre 2022 19 h 47 min

Il y eut, l’autre jour, ce tremblement amer.

Godard avait décidé de disparaître.
Suffocation.

Les mots manquaient.
Je n’ai posé alors sur ce blog qu’une photo volée à Libération.

Un peu de recul, aujourd’hui.
Dire quand même un peu.
Trois fois rien.

Dire.
Ceci.


JLG est mort donc. 
Personne ne semble savoir la perte que c’est.
J’exagère. 
Quelques-uns disent à quel point il nous manquera.

Ah bon ? 

Mais personne ne développe.
Personne n’explique ni en quoi ni pourquoi (pour quoi) il nous manquera.

JLG ne manquera jamais, 
n’a jamais manqué à personne !
Moins encore à ceux qui prétendent que.
N’aurait pas aimé ça d’ailleurs, j’imagine.

On s’en fout de ça !

Du reste, ne nous manquent jamais que les choses qu’on connaît !

Les transgressions, la plupart du temps,
on fait mine d’y adhérer,
mais sous la couette on mime.

Or, JLG…

Quand JLG est mort,
on a fait mine d’oublier
qui était Godard.
Quelques minutes, le temps d’en avoir l’air.
Ça nous faisait du bien sans doute.
Pour dire vrai,
on oubliait ce qu‘on ne connaissait pas.

On a regardé (sur Arte, bonne conscience oblige)
Pierrot le fou ou bien Vivre sa vie, je ne sais pas.
On a fait joliment semblant.

On a trouvé ça “pas si mal que ça finalement”.
Et puis : “On aurait dû aimer…”
Un regret. Une honte cachée.
Très momentanément.

Et puis, on a chassé de la chaussure le caillou.


Quand JLG est mort,
il y a eu pléthore de ceux 
qui se sont rappelé soudain l’avoir aimé 
sans jamais avoir vu le moindre de ses films.

De même, de son vivant, ils étaient pléthore
à l’avoir détesté sans jamais en avoir vu le moindre.

Jean-Luc Godard a étranglé le cinéma pour qu’il ne meure pas.
Il est allé lui foutre des poings sur la gueule pour qu’il se réveille.
Parce qu’il était un peu endormi, le cinéma, un peu plan plan.
Et à travers chacun de ses films, il s’est remis à respirer, le cinéma.

Godard lui a fait confiance,
même s’il savait qu’il fallait,
pour qu’il survive, le réinventer.

Il l’a réinventé. 
En guise de bouche à bouche,
il lui a raconté des histoires de cinéma
qui racontaient que le cinéma
n’était pas seulement le cinéma.
Vous suivez ?

Alors, quoi ? vous me dites.
Alors, rien d’autre que ça ?
Rien d’autre ?

Il n’y aurait rien d’autre que cette conversation 
entre Nana (Anna Karina) 
et le philosophe (Brice Parain, dans son propre rôle),
dans Vivre sa vie,
mais qui, d’une certaine manière, 
en ne faisant pas de cinéma,
nous a cueillis ?
Rien d’autre que “ça” ?
On ferait quoi s’il n’y avait rien d’autre que ça ?

Il n’y aurait que,
dans Éloge de l”amour,
rien d’autre que
cette importance du dialogue que je reproduis ici :
“Vous travaillez ?”,
“Oui, beaucoup.”, 
“La nuit aussi ?”,
“Surtout la nuit. Et la nuit dans le jour.” ?
Il n’y aurait rien d’autre que ça ?

Il n’y aurait même que ça,
on ferait quoi ?

Le texte dans le cinéma. 
Le cinéma qui n’oublie jamais le texte…
Qui le crée en même temps qu’il s’en nourrit.
Et qui, en même temps, 
explose d’images qui nous emmerdent, 
parce que la déshabitude toujours nous heurte.

Qui d’autre que Godard ?

Il n’y aurait que.

Mais sans doute appelle-t-on fatigue
ce besoin de cesser d’être curieux.
Auquel cas, oui, on peut oublier JLG.

JLG.

Il y fallait du culot.

Mais le culot n’est rien.
Sauf allié au génie.

Ce fut fait.



Merci !



Nobel.e

Partages Posted on 7 octobre 2022 10 h 21 min


Annie Ernaux – Prix Nobel de Littérature 2022

Que les mots deviennent des choses, aussi irréfutables que des pierres. Mon imaginaire de l’écriture, c’est la pierre et le couteau.

Le quotidien Libération, dans sa livraison d’aujourd’hui, évoque bien mieux que je ne pourrais faire, l’œuvre, le trajet et l’extraordinaire talent d’Annie Ernaux.

Cliquez ici pour télécharger les 6 pages que Libé lui a consacrées.

À bientôt ?



Doux soupçon

Et ceci ?, Partages Posted on 25 septembre 2022 14 h 52 min

Découvert ce pochoir sur différents trottoirs de la ville.
Ça m’a fait un peu de bien.
Comme une interpellation bienveillante.
Un appel à se regarder les uns les autres.

C’est tout.



À bientôt ?



Ces fausses évidences qui nous sont serinées…

Partages, Révoltes Posted on 20 septembre 2022 17 h 17 min

On ne peut pas accueillir toute la misère du monde.
On l’entend sans cesse, cette ritournelle-là,
pas toujours chez les gens bien intentionnés.
Elle nous autorise, semblerait-il, à ne pas réfléchir.

Comme si les pires mensonges,
les pires égoïsmes,
les cyniques calculs,
à force d’être répétés,
pouvaient nous servir de vérité(s), de Bible quasiment.

Notre bonne conscience aurait-elle un tel besoin
d’être en permanence nourrie de certitudes, même fausses ?

Un très éclairant – en même temps qu’important – petit livre,
édité ces jours-ci aux éditions Anamosa*,
nous rappelle, sans confort ni condescendance,
et avec une rigueur intellectuelle qui donne envie de vivre,
nos trop faciles acceptations, suscitées, il est vrai,
par des Pouvoirs qui ne se privent pas de nous manipuler…

On ne peut pas accueillir toute la misère du monde.
Comme le bilan d’un chef d’entreprise
qui compte et recompte ce qui lui reste de stock,
et qui se demande de quoi demain sera fait,
s’il ne va pas falloir, pour préserver son train de vie,
se séparer de l’un ou l’autre de ces travailleurs
auxquels il doit pourtant de n’avoir pas crevé…

On ne peut pas accueillir toute la misère du monde.
Cette sentence de mort avec laquelle il faut en finir,
nous expliquent, à la fois savamment et didactiquement,
Pierre Tevanian et Jean-Charles Stevens
(respectivement philosophe et expert juriste),
nous la faisons nôtre à chaque fois que nous plaçons notre confort
au-dessus de nos capacités de questionnement,
quand en tous cas, il nous en reste.
Il est question d’oubli, organisé par soi-même peut-être,
de la plus élémentaire humanité.
Il est vrai que l’Humanité apprend petit à petit,
mais immensément vite,
à se passer d’humanité.
Il semble en tous les cas que la chose ne lui manque pas,
ne lui manquera que quand elle pourra s’acheter, être consommée,
avec, de préférence, une promo à la clé.

La misère du monde entier.
Nous en faisons très largement partie.
Mais ça – telle est notre arrogance – nous avons voulu l’oublier.

*Anamosa signifie en sauk, une langue amérindienne, “Tu marches avec moi”.
Un très beau programme.





À bientôt ?



Fertile

Amis, confluences…, Partages Posted on 14 septembre 2022 17 h 16 min


J’évoquais ici il y a une semaine le travail précieux de mon amie Gaëlle Boissonnard.

Seules étaient disponibles,
au moment où je posais ce billet,
quelques vues d’ensemble de son exposition.
Et l’ensemble, ainsi perçu en petit format (limité encore par celui de ce blog)
ne donnait que peu l’idée
de ce que qu’étaient ces étranges personnages
pétris de mémoire(s) et d’histoire(s),
nés des doigts, des mains, des souvenirs
et de la vision de Gaëlle.

J’ajoute ici quelques photos,
de quoi, j’espère, rendre à un très relatif Gulliver
ce que qu’un pas si Lilliput que ça avait occulté.


C’est mieux comme ça, je crois…



Gaëlle Boissonnard

Fertile
du 06 au 30 septembre
Médiathèque Jules Verne
Place Raspail
42150 La Ricamarie



The end

Partages Posted on 13 septembre 2022 17 h 33 min

Jean-Luc Godard


13 septembre 2022.
Et puis plus rien.

Qu’est-ce que c’est, dégueulasse ?”


Aucun bla-bla.
Ceux qui l’aimaient n’en ont pas besoin.
Les autres n’auront pas envie.

Et moi,
je suis trop triste.


Une autre fois.






Ce que je vois me regarde

Partages Posted on 7 septembre 2022 12 h 07 min

Petite suite à mon billet “À quel titre ?” du 05 août.




Préliminaire.

L’écriture me faisant défaut,
j’aborde celle que me propose la lumière,
la photo graphie.

Le propos n’est rien d’autre que de regarder,
à la recherche de l’humain.
Fût-ce dans ses failles.

Mais aussi, s’il en est, dans ses gloires
qu’on ne détecte le plus souvent qu’en creux.

Ces quelques photos,
je les ai accompagnées de mots,
de projections, de rêves.

Ni journaliste, ni sociologue, ni écrivain,
vaguement observateur un peu rêveur, rien de plus,
j’ai volontiers inventé;
au même titre que l’appareil qui prend les images
ne fait rien d’autre que les interpréter.

Tout ça s’est passé, se passe,
dans un îlot de la ville de Saint-Étienne.
Il y règne à la fois assez d’indifférence et de (parfois) tolérance
pour que ce petit travail ait pu voir le jour.
Il y plane aussi des douleurs, des passés,
comme partout ailleurs.
Mais sans doute un peu plus.

Tout cela est là, un peu sombre parfois.
Mais ce n’est rien d’autre qu’un regard qui, toujours, a eu peur de juger.

Il fonce vers moi,
des vindictes pleins les poumons, il éructe.
Il sort de je ne sais quelle colère pour entrer illico dans une autre,
et c’est pour ma pomme.

Ce n’est pas mon appareil photo qui l’agresse,
c’est quelque chose qui n’appartient à personne.

Du reste, l’appareil photo,
dès que je le sors de sa tanière,
a le don de le calmer.
Et la colère se fait théâtrale, presque lyrique.

Il ne m’interdit pas de le photographier.
Il est soumis à l’image et à l’intérêt qu’elle lui
accorde.


Et s’il n’en reste qu’un, ce sera celui-là.
Un facho de la vieille école, même pas dégrossi.
Fier de paraître indigne.
Avec un ego qui hurle le mépris.

Son grand plaisir à lui,
mais qu’il ne peut plus se permettre,
c’est le stand de tir,
cette sensation de pouvoir s’imposer aux autres.
Serait-ce par la force.
Quand on le lui signale, il dit qu’on n’a rien compris.

Déteste qu’on aide un sans-abri, un étranger n’en parlons pas,
mais apprécie qu’on lui file à lui cinq euros “pour ses clopes”.

En même temps,
comme un enfant qui cherche désespérément à se faire aimer.


La douleur.


Il vient d’arriver, de se poser là.
Il y a, quand il bouge,
des paquets de pardons qui s’agitent
auxquels on ne peut pas répondre.
Il se sait.
Il sait aussi la fragilité d’espérer.
Qu’importe, s’est-il peut-être dit.
Il cherche autre chose
que notre assentiment.

Il bouge un peu dans
l’élégance du silence.

On s’est regardés, très peu.
J’aurais aimé chanter.


Seul, assis devant un miroir, dos à la vie,
un homme très courageux,
tout en essayant de garder son self-control,
se regarde vieillir de
treize minutes quarante secondes cinq dixièmes…


Je me remémore très approximativement
ces mots d’Higelin (en 1969 je crois).

Treize minutes quarante secondes cinq dixièmes,
durée de vie, peut-être, d’un cigarillo
pour un fumeur qui compte le temps ?

Je le prends en photo.
Ne lui ai rien dit de ça.
Trop peur de le perturber dans sa méditation.








Voilà.
Ce sera tout pour aujourd’hui.


À bientôt ?



La mémoire mémorisée…

Amis, confluences… Posted on 6 septembre 2022 15 h 30 min

J’ai parlé ici quelques fois déjà de mon amie Gaëlle Boissonnard.
Ce n’est jamais d’elle, bien sûr que je parle, mais de son travail.
Illustratrice, céramiste.
Créatrice, la définit mieux,
tant ses champs d’investigations
répugnent à se limiter à telle ou telle discipline.
Du reste, ce simple mot… discipline.

Gaëlle a depuis toujours
engagé des luttes
qui la mènent à pourfendre l’inaction et les injustices.
Comme tout le monde ?
Pas comme tout le monde, non.
Comme elle seule (et quelques autres) avec tout le monde.
En tant que femme,
en tant qu’humaniste (et, à ce titre, révoltée),
en tant que mère,
en tant que fille d’une mère,
en tant que mémoire aussi,
par-dessus tout.

Mais elle est avant tout artiste.

C’est avec des bouts de mémoire(s)
partout chinés, récoltés, reçus,
qu’elle a conçu un monde un peu foutraque
de résidus, de céramiques, de papier mâché,
de fils rouillés, d’emballages obsolètes, allez savoir,
un petit peuple de sculptures,
des momies qui semblent espérer qu’on les réveille,
bardées de ce que la mémoire leur a laissé de vie.

Il y a aussi cette volonté d’affirmer la couleur comme une première nature
au travers de tableaux (presque) monochromes
auxquels les volumes veulent laisser le champ libre à la lumière,
à la matière,
à l’anecdote peut-être aussi.

Des territoires à explorer.
On ne savait pas qu’on en avait envie.

Il faudrait aller découvrir ce monde-là fait de passé, de présent et de futur assurément.


Fertile
du 06 au 30 septembre
Médiathèque Jules Verne
Place Raspail
42150 La Ricamarie





À quel titre ?

Partages Posted on 5 août 2022 22 h 06 min

Cette manière qu’on a de dire qui on est,
de vouloir dire qui on est,
de simuler,
de prétendre.
Avec cette délectation pauvre 
de penser avoir à le dire…
(Ce serait tellement con que les autres ne sachent pas… C’est vrai, quoi.)

Cette convalescence des hommes
qui consiste à vouloir guérir
sans passer par le chemin
d’un appel à l’aide,
tu me prends pour quoi,
tu me prends pour qui ?

Cette permanente hagiographie de soi par soi
(oulala !),
photos à l’appui (je veux dire selfies)
c’est pas beau, ça ?
Parce que, quoi ? il faut bien vivre,
et que vivre, aime-t-on à se prétendre, c’est ça : exister;
mais aux yeux des autres.
Coûte que coûte.

Exister, c’est quoi ?
si ce n’est reproduire qui on prétend être,
se montrer dans le regard vide des autres ?
C’est vrai quoi.
Mais vivre ?
Fatigue.

On était arrivé à fréquenter à peu près sans trop le redouter
le miroir le matin, au moment du réveil, dans la salle de bain.
Mais là…
Basta.

On passe à un autre mode. On peut ?
Dites-moi que c’est (encore) possible !


Selfies inversés,
alors que jamais je n’en ai pris le moindre
(ni n’ai participé au carnaval des réseaux sociaux),
pourquoi ne pas regarder les autres,
que je ne connais pas,
qui ont de leur vie un mouvement étrange,
qui portent un surprenant chapeau,
qui semblent sortis d’ailleurs,
mauves, jeunes, ou transparents,
qui boitent, baillent, regardent le ciel, la terre, ou leurs semelles,
ou simplement ailleurs,
qui sortent de l’enfer 
ou, acculés ou non, y entrent,
pourquoi ne pas leur adresser 
le baiser d’un œil maladroit
au moment où je les regarde,
où parfois ils me voient ?

J’en ai pris l’un ou l’autre en photo.
Sans talent, sans objectif
(des clichés dans tous les sens du terme).
Pas comme un rapace, comme un complice.
Avec le vent des choses qui ne les favorisent pas,
ils pourraient se trouver beaux.

Moi je les ai trouvés beaux.

Selfies inversés, vous disais-je…
des quelques-uns que je croise ou rencontre
parfois.

Croisé par hasard. Place Jean Jaurès. Canicule sous les platanes. Une souffrance pleine sans doute d’histoire(s), le poids du monde. Une solitude déguisée en méchanceté. Mais je me trompe sans doute. En noir et blanc, c’est noir et blanc. En réalité il est vêtu de rouge, d’orange et de paille. Ça change quoi ? Ça change un peu.

Massif. Place Jean Jaurès. Secrètement je l’appelle Volp. C’est le nom d’un personnage auquel je me suis attaché dans l’un ou l’autre petit écrit. Que je commets, que j’ai commis.
Rue Praire. Tous les matins (et plus souvent parfois), il m’appelle “Papa” pour me demander quelques centimes. Sourires, même quand je n’ai rien à lui donner. Plus encore d’autres fois, une accolade. Besoin de contact, comme je le comprends ! Vient du Kénia, vit dans la rue. Et c’est une joie de le croiser. On aimerait pour lui que ce soit ailleurs.
Improbable intello. De passage. Guadeloupéen. Un peu dandy désargenté. Humour déjanté. “Fait caissier” à la superette du coin. Ne lésine pas sur les “réducs” si votre tête lui convient. Ma pomme, apparemment, lui convient. Ne pas hésiter à entamer la discute. Je recommande !
Bistrot ‘Les Jardins”. Noël. Vieux cabotin réactionnaire qui croit encore que les femmes ne savent pas lire. Lit beaucoup. Et tient à ce que ça se sache. Ça fait de lui un homme, à n’en pas douter. Plus beau de dos que. Ne me dit pas bonjour. Moi non plus.


À quel titre donc ? demandais-je en titre.
Au titre de la vie.
Diverse, difficile, ennuyeuse, révoltante, impassible,
émeri le plus souvent, parfois chantilly mais rarement,
sur le point de s’épuiser,
de parfois se terminer,
et puis quand même, on reprend, ça nous reprend.

Au titre d’on ne peut pas s’en empêcher, se l’interdire.

Pourtant,
manquent à ce billet les femmes.
Peut-être meurent-elles moins à force de vivre plus ?
Peut-être cachent-elles plus leur détresse,
sont-elles plus dignes, moins pathétiques ?
Peut-être ne se font-elles d’illusions qu’ailleurs ?

Manque une fleur, quelque chose en couleur,
je vous l’accorde.
Non que l’une et l’autre obligatoirement s’accordent.

Ça viendra.
En même temps que la trace de femmes,
là où aujourd’hui
ce ne furent que des hommes.

Mais la détresse n’a pas de sexe.
Ce serait si simple.
Je reprends :
Mais la détresse n’aurait pas de sexe ?
Réfléchir.

Et puis.
Lire, regarder, écouter, entendre, écrire,
donner à voir, aboyer peut-être.
Pour être un peu moins con.
Lire ce qui remue et bouffe
les certitudes qui nous bouffent.

Tenter de dire.
Profaner l’à quoi bon.



Tant de vies gâchettes

Partages, Révoltes Posted on 19 juillet 2022 16 h 27 min

Un mois que je n’ai posé de mots
sur ce tanguant dazibao.

Des choses pourtant auraient justifié
les bavardages, les révoltes, les étonnements
qui nous font nous étonner de vivre.

Alors,
histoire de s’inventer un peu de “rétro-actualité”,
des histoires.

Celle-ci.

Le gars, il a 18 ans.
Il s’ennuie peut-être.
Ou alors il a la haine, comme on dit aujourd’hui.
Mais ça s’explique comment, la haine ?
Il y a mille raisons, c’est sûr, à la “haine”,
mais…

Un jour,
le gars qui a 18 ans
et qui peut-être s’ennuie
se rue, armes en bannière,
il dézingue.
Il tue
tout ce qui bouge.
On dira que c’est comme ça.

Il tue des mômes.
Dix-neuf.
De 9 à 11 ans.
Dans une école primaire,
dans le sud du Texas,
à Uvalde.

Dix- neuf mômes.
Et deux adultes.
(La différence ?)

On est le 24 mai, il est 11.33 heures.

Il s’appelle Salvador Ramos.
Tout le monde s’en fout.
Sauf sans doute ceux qui sont un peu mal à l’aise,
pour qui le nom est important,
et lui trouvent des sonorités étrangères
qui expliqueraient tant et tant de choses,
ça justifierait tant et tant de replis.
Pensent-ils.
Tout le monde s’en fout,
pas des mômes trucidés,
mais du patronyme du connard

Ça vous emballe un rapport d’avoir un nom,
celui d’un gars de 18 ans qui a décidé
un matin de dézinguer.
Surtout si on peut le supposer pas d’ici.
Un latino ou, ce serait encore mieux,
un black.

Tout le monde se précipite.
On a un nom,
on a donc un coupable.
On est rassuré.
Comme dans les séries télé ?


On ne se pose pas la question de comment il s’est armé pour tuer ?
On ne se demande pas pourquoi ?

On trouve ça étrange mais possible.

On dit que c’est devenu comme ça maintenant.

Au passage, on ne se dit pas qu’il y a en amont
des armes qui traînent, qui s’offrent, s’achètent.
Qui prétendent faire la loi,
et que des lois prétendent qu’on en a besoin.

Comme si tuer était une éventualité.


C’est dans cette Amérique-là aussi,
mais ne crions pas haro sur le baudet,
que s’érigent et deviennent lois
certaines régressions.

C’est pas chez nous ?
Non.
Mais ça vient doucement si vite.




J’en termine là pour aujourd’hui
de cette mini chronique
de rétro- actualité.

Demain, ou bientôt, une autre préoccupation,
une autre éventuelle régression.
Je vous en laisse un indice :

.


Belle journée.
Et à bientôt ?




J’ai emprunté au Canard enchaîné (édition du 01 juin 2022) le beau titre de ce billet. L’illustration signée B.S. est elle aussi empruntée à la même édition. Le Canard, je l’espère, ne m’en voudra pas.



Tranquillement intranquille

Partages Posted on 18 juin 2022 17 h 21 min

Je me souviens, l’agenda que je ne possède pas me le rappelle.

C’était un 27 novembre, il y a dix ans.
C’était à Roanne, dans le beau théâtre à litalienne de Roanne.

L’affiche annonçait Trois poètes libertaires du XXème siècle.
Il y aurait un violoncelle, un accordéon.
Respectivement Grégoire Korniluk et Daniel Mille.
Il était dit aussi que la voix serait celle de Jean-Louis Trintignant.


Photo : Patrick Swirc/Libération


Invité par une amie qui me voulait déjà du bien,
on était entrés, on n’avait pas pu s’asseoir,
la petite salle rouge et or était blindée.
On avait sans doute un peu craint l’inconfort,
rester sur ses deux pattes, mais on était restés.
C’était Trintignant tout de même !

À son tour il était entré en scène,
aidé, guidé par les deux musiciens,
jusqu’à la chaise qu’il ne quitterait,
deux heures plus tard,
que pour, appuyé sur sa canne, saluer, nous saluer,
alors que c’est nous qui.

Deux heures au cours desquelles un homme,
dont le besoin de consolation ne pourrait jamais être rassasié*,
s’était ingénié,
de talent, de sobriété, d’humanité, d’amitié, d’humilité aussi,
de textes inaltérables,
à nous consoler.
De quoi ? nous consoler de quoi ?

De quoi donc avions-nous besoin d’être consolés ?
La réponse était dans la corde qu’il avait tendue
pendant ces deux heures-là entre nous et lui,
faite de questions que nous nous posions sans doute
mais que nous ignorions
ou faisons mine d’avoir oubliées.

C’était Prévert, c’était Desnos, c’était Vian.
Au service desquels s’était mis Trintignant.
C’était immense, c’était somptueux, jamais tonitruant.

C’est un souvenir que je voulais partager,
parce que je déteste des portraits post mortem
les hagiographiques obligations.

Je vous laisse.

À bientôt ?




* Je m’empare ici du titre du sublime texte, désespéré certes, du petit grand livre de Stig Dagerman :
« Notre besoin de consolation est impossible à rassasier”.









Promenade, baguenaude, errance et autres réflexions

Partages Posted on 7 juin 2022 17 h 50 min



Ce n’est pas à proprement parler un trou de verdure.
Nulle rivière ne vient y chanter.
Pas de petit val qui mousse de rayons.
On se promène dans une campagne, c’est tout.
Ça nous arrive.

Quitte à se promener, on s’interroge aussi, vous voyez ?
On se demande dans quoi on vit, ce genre de choses.
Et qui on est si obligatoirement.

On est fatigué ?
Pas plus que souvent,
mais là,
si on y pense un peu,
un peu plus quand même.

On se promène, je l’ai dit.
Dans la campagne, en forêt, en montagne, on s’en fout.

C’est lors des promenades que naissent les envies.
On est si content d’être là qu’on s’imagine ailleurs.
Mais je m’égare.

On se promène.

On se dit que oui, les rêveries.
On ne sait pas trop si on y arriverait,
si on en aurait les moyens.
On s’en fout un peu de tout ça.
On se promène, non ?

Nous vient la question
de savoir quelles sont les questions
que se posent ceux qui,
comme nous,
se promènent
et ne connaissent aucune(s) réponse(s)
aux questions
qu’ils se posent.

Ce n’est pas rare.
Nous sommes là. Sans savoir.
Nous ne savons pas.

On se promène.

Et s’emballent les questions
qui n’en avaient pas vraiment l’air.
Et avec elles les fureurs,
ou je me trompe.
On respire.
On tente de respirer.
Ça nous semble vital.
Quelque chose parfois nous en empêche.
Les fureurs, peut-être.

On se promène. On se calme.
Tout va bien.

Des flics, à Paris (c’est toujours à Paris, les flics ? ben non, c’est partout)
ont tiré sur (et tué l’une d’entre eux)
des désobéissants qui tentaient d’échapper à leur vigilance.
Pas dangereux. Ils n’étaient pas dangereux.
Mais qui, pour un flic, n’est pas dangereux ?
L’auraient-ils été, ça aurait changé quoi ?
Tu cherches à t’échapper ? À quoi tu veux échapper ?
Peine de mort !
C’est écrit où ça ?
Le droit a depuis longtemps une balle qui lui grandit dans le cœur.

On se promène.
On tente de se calmer.
Keep cool boy,
comme dans West Side Story.
On est toujours capable du pire,
on se dit que c’est le meilleur.

Mais quand même.
Il y a ces ombres.

C’est un trou de verdure.


Belle soirée à tous les absents
et aux quelques autres, évidemment !


À bientôt !



L’homme de ma vie, peut-être celui de ma mort.

Révoltes Posted on 25 mai 2022 7 h 00 min



Vu quelque part
en ce doux pays de France.
Ça pourrait être n’importe où ailleurs dans le monde.

Commenter ?
Ou laisser parler le silence au moment de lire ?



Furieusement

Partages Posted on 24 mai 2022 10 h 11 min

“Ils avaient tort, ceux qui pensaient qu’il avaient été assez malchanceux pour affronter deux conflits à la suite. Ce n’était pas une suite mais une continuation d’un seul et même mouvement. La mécanique était amorcée depuis trop longtemps. Cette guerre ne pouvait pas se suivre sur les cartes, avec des positions qui se gagnaient ou tombaient. Les repères géographiques n’importaient plus, l’empire de la démence se mesurait à la disparition des femmes. Menacées si elles sortaient, insultées si elles osaient seulement se montrer depuis leur balcon. Elles pouvaient être emmenées, juste parce qu’elles étaient dans la rue, parce que leur voile n’était pas assez noir, les gants pas assez mats. On ne les revoyait jamais. Combien étaient-elles, celles qu’on avait entraînées dans les voitures de la hisba* ? Les autres étaient emmurées vivantes. Les voiles s’épaississaient, leurs contours devenaient de plus en plus vagues, la voix même était proscrite. Les femmes devaient se soustraire au monde et à elles-mêmes. Sans qu’on y prenne garde, les techniques de dissuasion personnelle s’étaient muées en punition collective. Interdiction de se montrer, impossibilité de se voir. À la place, des mots empoisonnés, des fantasmes violents. Le tabou de leur humiliation était dans tous les regards. La peur des sévices derrière le mot disparition. L’ignorance sur la nature des bourreaux. De ne pas savoir de quelles mains, de quelles nationalités. Au nom de quel dieu ou sur le déshonneur de quel drapeau elles étaient sacrifiées ? Comme si le détail pouvait devenir un motif de consolation. Celles qui mouraient et dont on retrouvait les corps avaient droit à de discrètes funérailles, et il y avait celles qui en réchappaient et dont on ne voulait plus. Elles devaient supporter le silence injuste de la honte et la mort qui fermentait dans leur ventre. Asim le sentait, cette fêlure, de plus en plus profonde, s’insinuait dans ce qu’un pays avait de plus intime, dans ce que la vie avait de plus sacré.”

* Police islamique


Lecture fascinante et fascinée.
Celle de ce premier roman de Julie Ruocco.
Un peu moins de 300 pages exaltantes
sur fond d’un sujet pas vraiment délectable :
la répression dans le sang de la révolution syrienne,
la folle dérive islamiste,
et le basculement dans les plus noires ténèbres
d’un pays qui ne demandait qu’à respirer.
Mais ce fut, comme c’est si souvent le cas, son tort.

Julie Ruocco ne fait pas que narrer la guerre
(ce qui semble pourtant déjà vertigineux),
s’appuyant sur ses personnages, elle y réfléchit.
C’est quoi au juste la guerre ?
Quelle en est l’odeur ?
Quels en sont les séismes ressentis au plus intime de qui s’y frotte ?
À quoi servent les grands trous dans l’âme qu’elle laisse ?
N’apprenons-nous décidément rien de notre Histoire ?

Rien ne nous est épargné,
mais dans une écriture à ce point lumineuse,
si pleine de concrète poésie,
si rythmée aussi,
qu’on accepte sans rechigner
que nous soit détaillée
l’horreur de la vérité.

Un vibrant hommage aussi
(arraché à leur douleur, à leur force infinie, à leur dignité)
aux femmes qui ont fait les révolutions arabes.

À lire si on veut bien ne pas se bercer d’illusions.


À bientôt ?



Les absents ont toujours tort ?

Et ceci ? Posted on 11 mai 2022 12 h 34 min

On est au Parlement européen.
Le débat porte sur la notion d’État de droit exigée par l’Union européenne.
Sur la démocratie. Trois fois rien donc.

La France brille par son absence alors même qu’elle préside l’Union européenne
pour encore quelques semaines.
Il nous est dit que
« La présidence avait indiqué au Parlement européen que,
en raison de contraintes liées à son agenda,
la France ne serait pas en mesure d’envoyer un représentant au débat »

Absence décidée, c’est-à-dire tactique ? ou réelle impossibilité ?
Déni sous-jacent de démocratie ?
On est en droit de se poser la question.

Quoi qu’il en soit, la présidence absente d’un tel débat, ça fait tache.
C’est comme un abandon, comme une lâcheté. Je me trompe ?

Peut-être les absents
– la macronienne France en l’occurence, habituellement si disserte,
si implacablement dogmatique dès lors qu’il s’agit de débattre du Droit,
toujours si sûre d’elle quand il est question de démocratie –
s’estiment-ils par essence-même, c’est-à-dire par arrogance,
au-dessus du débat ?

Il aura fallu, pour qu’on s’en émeuve (mais, avouons-le, pas grandement !)
que l’eurodéputée suédoise Malin Björk de Die Linke (La Gauche)
ose l’ironie, le théâtre en quelque sorte, et serve de révélateur
à une absence qui, même excusée par les absents eux-mêmes,
n’est en aucun cas excusable.

Merci à elle !



Réfléchir et dévoiler les évidences

Partages Posted on 7 mai 2022 15 h 57 min

Il y a ceci que je viens de découvrir (et lire).
Ceci que les Éditions Gallimard ont l’intelligence,
dans une collection appelée Tracts, d’éditer.
On a le droit de s’en étonner, pas de s’en plaindre.

Moins de soixante pages, pour une mise en lumière des rapports étroits
entre la politique sanitaire voulue par le gouvernement français dans la crise du Covid
et l’atteinte aux libertés les plus élémentaires.

Une étude sans concession, comme il est coutume de dire,
par Barbara Stiegler et François Alla.


Page d’intro :

Le 17 mars 2020, le confinement était décrété sur tout le territoire national pour une durée indéterminée. La France, comme beaucoup d’autres pays, faisait le choix de suspendre une liberté fondamentale, celle d’aller et venir dans l’espace public, et elle le faisait au nom de la santé. Pendant les deux années qui ont suivi, le gouvernement français n’a pas cessé de justifier ce premier arbitrage. Au nom de la santé publique, il a continuellement remis en cause les libertés individuelles et collectives, en inventant sans cesse de nouvelles restrictions : port du masque obligatoire, télétravail contraint, couvre-feux, interdiction de s’assembler, fermeture des commerces et des lieux publics, mise à l’isolement, imposition d’un « pass » contraignant à la vaccination pour conserver le droit de participer à la vie sociale. Et il l’a fait en suspendant la démocratie, choisissant de remettre le destin de toute une population entre les mains d’un seul homme et de son conseil de défense.

Sans commentaire.





Barbara Stiegler est professeure en philosophie politique à l’Université Bordeaux-Montaigne.
François Alla, praticien hospitalier, est professeur en santé publique.

Santé publique année zéro
Tracts
Gallimard n° 37



À lire pour ne pas mourir soumis.



À bientôt ?



Un matin, on se lève

Révoltes Posted on 1 mai 2022 18 h 06 min

Un matin, on se lève,
pas très vaillant, j’en conviens.
C’est un peu souvent comme ça.
Non pas qu’on titube, n’exagérons pas, mais bon.
On quitte le lit et on se trimbale, rien de plus.
Il est tôt encore.
Le soleil à peine pointe le bout de son nez. Plein Est.

On vaque dans l’appartement qu’on tente d’habiter.
Il y a des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches,
comme aurait dit qui déjà ?
Et puis il y a un cœur qui ne sait plus pour quoi il bat,
dès lors que
les fruits, les fleurs, les feuilles et les branches…

La douche. 
De l’eau. 
Éviter la satiété. Trop précieuse.
On se dit que, d’une manière ou d’une autre,
il faut se limiter.
On regarde ce matin le jet d’eau autrement.
(on s’interroge sur le sens du mot trésor)
On se prend à accélérer le mouvement.
On fait vite, mais c’est plutôt bien.

Je dis on fait vite, mais non, on fait bref.
On prend son temps par ailleurs, mais c’est un autre temps,
fait d’autre chose, fait autrement.
L’urgence n’est plus la même,
qui bouleverse nos obsessions.
Des obsessions moins égoïstes ?
En tous cas, plus saines.
Économiser les biens qui nous sont donnés.
L’eau, tout ça.

Un ami me disait un soir où on n’avait plus rien à perdre
(on s’était dit déjà les mille choses qui ne servent à rien
sinon à un peu se réchauffer) :
un homme qui n’a plus faim ou soif devient crétin.
Je me suis brièvement demandé si ce ne serait pas bien
d’avoir soif et faim.
Ou s’il ne fallait pas devenir Africain.
Provocation ?
Tentation nihiliste ?
Envie, surtout, de ne pas me contenter.
Au risque de la honte ?
Pas de réponse. Silence.

Trouvé au hasard d’une lecture de Libé, l’autre jour

Donc, la douche.
Sortir de la douche.
Éviter le miroir.

On allume la radio
(j’écoute encore la radio, vous dire ma déliquescence !)
Des nouvelles qui ne servent à rien.
Plus personne ne croit ce qui est dit à la radio.
Aujourd’hui,
c’est la téloche qui prétendument dit les vérités à vingt heures.
Plus certainement (et plus fallacieusement encore),
les bibles hystériques des réseaux sots.
Les vérités, faut dire, ne sont pas très à la mode.
Réfléchir ?
Pas dans l’air du temps non plus.
Il nous est suggéré d’éviter.
On pense pour vous, merde !

Là, ce matin,
au sortir de la douche,
avant le p’tit déj, café équitable,
après l’annonce de la mort de Régine
(tremblement de terre culturel à la une quand même !)
on apprend (faits divers) que l’Inde, sous 50 degrés,
dégouline de la transpiration
de ceux qui n’ont pas les moyens de s’offrir la clim (devinez qui)
et qui souffrent, souffriront et mourront dans pas trop longtemps.
La radio n’est pas là pour nous faire réfléchir !
Elle ne nous dit pas que les femmes et les hommes
qui meurent là sont “distraitement” assassinés.
Son problème n’est pas là.
Elle veut qu’on sache, c’est tout. Point-barre.

On nous informe, on n’analyse pas, on cite, on répète, on déclare.
Vous comprenez ?
Elle est là pour sa petite musique de bonne conscience et d’ennui, la radio,
avec ses airs de vous à moi.

Régiiiiiine !

Je dis “la radio”, mais je pense “cette radio-là”.
On pourrait en imaginer une autre, mais non.
Régine est morte donc. Elle avait quatre-vingt-douze ans.
C’est un peu dans l’ordre des choses, non ?
Mais non ! c’est une info !
On pleure ?
On a le droit, bien sûr de pleurer.
Vous n’allez quand même pas nous empêcher de pleurer !

Mais ces Indiens qui seront sans doute encore de jeunes enfants
quand les canicules dont l’homme est responsable les étoufferont,
c’est l’ordre des choses ? dites-moi.
On aurait pu en faire un sujet à la radio.
Je me trompe ?
Le sujet n’est pas là. Il n’intéresse pas la radio.
Ça risquerait de nous révolter, tous ces indiens sacrifiés
sur l’autel d’un capitalisme qui, l’heure venue, saura se protéger.
La question ne se pose pas non plus de savoir si on les pleurera.

Car oui, les riches, et ceux qui veulent l’être à tout prix, s(er)ont à l’abri.
Ils pourront continuer à prétendre faire ruisseler sur les pauvres leurs richesses,
comme l’affirment de cyniques théories néo-capitalistes,
afin d’améliorer les conditions de vie des démunis.
Un mensonge permanent censé justifier toutes les inégalités du monde.
En polluant encore et encore ?
En engageant chaque jour plus d’esclaves à la mode nouveau monde ?

Les injustices ne manquent pas de ressources.
Tout va bien.

Et, merde ! a-t-on encore en nous les moyens de nous révolter pour d’autres ?

Régiiiiiine !

Un matin, on se lève,
on allume la radio.
Dans l’appartement,
il y a des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches.
On croit que ça nous est dû.

Et puis il y a un cœur qui ne sait plus ni pourquoi ni pour quoi il bat,
dès lors que
les fruits,
les fleurs,
les feuilles
et les branches…

Bon, je vous laisse. Je suis fatigué.
Belle soirée à vous !

À bientôt ?




Deux blanches pour une noire…

Et ceci ? Posted on 27 mars 2022 22 h 27 min

Photo : Nona Faustine


C’est donc une femme.
Noire et escarpins blancs.
Qui marche, décidée.
C’est une fierté qui semble n’avoir pas de doutes.
Détail : elle est nue.
Une longue étole, c’est tout. Sur les épaules.
Autre détail : c’est dans une rue de New York.
Elle traverse la rue.
Rien d’autre que son trajet n’existe.
Callipyge noire aux blancs talons.

On se dit :
Dieu, qu’elle est belle ! Dieu, que c’est beau !
On voit le trajet, on voit le parcours.
En voit-on autre chose que la folle beauté ?

C’est une révolte.
C’est toujours à la fois beau et belle une révolte !
Il y aurait tant et tant à dire de l’esthétique des révoltes.
Ce n’est pas ici le sujet.
Ce sera pour une autre fois.

On en restera là de la description.
L’important ici est ailleurs.
Et il est important.

Nona Faustine est photographe.
Elle parcourt les États-Unis.
Elle s’y photographie, presque toujours nue.
Ah bon ?
Mais jamais n’importe où,
jamais n’importe comment,
jamais pour n’importe quoi.
Le hasard, ici, n’existe pas.
La sincérité ne connaît jamais de hasard
(ou alors, c’est tellement beau).

Elle affiche sa vérité
(qui n’est rien d’autre que celle qu’on n’entend pas),
celle des femmes,
celle des femmes noires,
celle sans doute aussi des hommes et des femmes,
blancs ou noirs,
qui veulent ouvrir les yeux.
Ici, c’est principalement celle de ceux
qui ont connu,
même de très loin (mais c’est toujours trop près),
la servitude des muscles
et d‘un droit qui n’aurait dû avoir aucun droit,
le code noir de l’esclavagisme.

Elle s’affiche nue,
et elle affirme
qu’elle n’a nul besoin
d’autre chose que ce qu’elle est
pour imposer aux hommes et au monde
sa réalité.


Nona Faustine est photographe.
Et pas des moindres.
Elle se photographie, nue le plus souvent donc,
dans des lieux emblématiques de l’ignominie raciste,
histoire, sans doute, de se montrer telle que nous sommes,
face au mensonge des discriminations.
Résistante.
Je suis telle, crie-t-elle.
Et sans doute aussi tant pis pour vous.

Ses « autoportraits »,
elle les fait dans ces lieux
qui n’en finiront jamais de respirer
les relents de la lutte des droits de ce qu’on appelle,
(parce qu’on est pauvres et un peu crétins,
et un peu dépourvus de langage, et un peu étriqués du ciboulot)
les noirs.

Noire, elle l’est, Nona Faustine.
On ne fera pas mine de ne pas le savoir.
Et, qu’on s’en fiche ou qu’on adore
on aura toujours tort.
Elle est cette femme qu’aucune autre femme
ne pourrait remplacer.
Son cri, sa détermination, en revanche…

Noire aux souliers blanc.
Deux blanches pour une noire.



On peut découvrir ou retrouver les photos de Nona Faustine dans le livre qui leur est consacré :
White Shoes” de Nona Faustine (Editions Mack, 117 pages)



Imaginer de (du ?) nouveau

Partages Posted on 22 mars 2022 14 h 35 min

Passage de relais.
Moi est un autre
qui est toujours hélas le même,
et qui prend aujourd’hui le relais
de ce moi d’hier un chouya fatigué,
mais ça passera.

Envie, tout simplement, d’écrire, après un an de silence,
un nouveau chapitre de ce blog
que personne ne suit,
mais ça ira mieux demain, n’en doutons pas.

On n’évitera pas les éventuelles palabres,
fussent-elles solitaires.
Ainsi va le monde et les déceptions qu’il génère.

On n’évitera pas les colères, même approximatives.
Et c’est très bien.
Quitter le ventre mou n’a jamais fait de mal à personne.
Sauf évidemment au ventre dont il est question.

On n’ira pas
s’aventurer dans les confins glauques des exclusions,
vous voyez ?
On tentera d’être courageux.
D’éviter les délires d’estomacs haineux,
c’est possible.
(Je rêve ? Je rêve).
Enfin, je dis ça…

Nouveau blog, donc, mais dans la même enveloppe.

Tous les posts passés, je les revendique.
Ils subsisteront, hors, bien malgré moi,
quelques liens vers des références mortes depuis.

Nouveau blog, donc, mais dans la continuité du précédent.
Un nouveau nom, une adresse inchangée,
Les mêmes émois.
On fera mieux.

M’accompagne toujours, dans cette petite aventure,
Étienne qui nous permet l’accès aux sons et vidéos.

Je ne vous dis pas merci de nous suivre,
je vous suggère de nous suivre.

À tout bientôt.



Chronique pour faire taire le silence (10)

Partages Posted on 15 mars 2021 9 h 24 min

Lundi.
Mais ce n’est pas tout.
On se demande dans quel vin encore mettre son eau.
Pas envie d’accepter.
Désobéir est la respiration à laquelle, bien sûr, on aspire.
Comment, du reste, obéir ?
À quoi, et pour quelle raison ?

Et pourtant, ça se fait.
La servitude est la honte la plus généralement convoitée…

Par lâcheté, par oubli, par facilité.
Ou alors, par ennui ?

Suite et fin de notre récit anonyme (11/11).

Bonne lecture à vous.


LA MÉCANIQUE DES LETTRES
un homme de lettres anonyme.


11 (et fin.)

Le métier de facteur, c’est celui que j’exerce. Mais je crois que ces questions se retrouvent dans pas mal de métiers, qui sont de moins en moins des « métiers », et de plus en plus des « tafs », des « jobs », des activités dont on sent bien qu’elles nous sont extérieures et dans lesquelles il est compliqué (voire peu souhaitable) d’y mettre du sien. Et moi-même je mets cette distance en refusant de rentrer dans cette boîte, et d’y signer un CDI. Au point que je ne suis même pas sûr d’avoir vraiment un métier, tiraillé que je suis entre mille passions.

Préserver une société du travail humain me semble primordial, parce que ce n’est pas la même chose qu’une société du travail mécanique. Mais ça ne suffit pas. On a laissé le travail prendre une drôle de place dans nos vies, une place centrale qui écrase toutes les autres activités. Le travail salarié, c’est cette contrainte qui fatigue les corps et pèse sur les esprits, et nous empêche d’inventer d’autres mondes. Jusqu’à quand ?



Merci aux éditions Le monde à l’envers qui autorisent et encouragent même la reproduction de ce texte.

Le monde à l’envers
http://lemondealenvers.lautre.net




À bientôt ?



Chronique pour faire taire le silence (9)

Partages Posted on 14 mars 2021 9 h 06 min


Dixième et pénultième épisode de


LA MÉCANIQUE DES LETTRES
un homme de lettres anonyme.

10.

Aux temps jadis, les ouvriers livrèrent une belle et grande bataille, la bataille d’un siècle.
La révolte luddite s’est livrée de 1770 à 1870 environ. Les tisserands viennois qui jetaient les métiers à tisser mécaniques dans le Rhône en 1820, les typographes qui opposaient une résistance farouche à la volonté des patrons de comprendre comment ils bossaient. Dans toute l’Europe, pendant un siècle, ouvriers et artisans ont lutté par milliers pour préserver leur autonomie contre le pouvoir des techniciens : le capitalisme industriel naissant voulait transformer les paysans en ouvriers, puis enfermer les ouvriers qui travaillaient à façon dans les fabriques et les usines. Le travail, qui constituait la vie des paysans et des artisans, était jusqu’alors enchâssé dans une vie sociale plus large; avec l’usine, le travail s’est séparé des autres activités : dès lors, le prolétariat va bosser à l’usine, et la rétribution qu’il en retire est pécuniaire. Le travail s’autonomise des autres activités, et les communautés humaines perdent leur autonomie pour les décisions collectives. C’est contre cette perte que les luddites combattaient.

Perdue, la bataille. Refoulée des mémoires. Oubliée. Escamotée. Enterrée. Tabou. Secret ! Verboten ! On n’y touche pas sinon tout saute. On prétend même ne pas l’avoir perdue, qu’il n’y a pas eu de bataille et que les ouvriers ont toujours rêvé d’iPhones, de téléphones portables, de TTF, de TPD+, de DOTC, et que l’Innovation c’est le sens de l’Histoire. On se fait croire beaucoup de choses pour oublier une défaite. 

Depuis, le mouvement ouvrier se bat sur le terrain syndical : temps de travail, rémunération, avantages sociaux, FO (le syndicat qu’il vous faut). Depuis, il prétend que peu importent les moyens de production, l’important c’est à qui ils appartiennent. On gagnerait pourtant à étudier l’Histoire et à se remettre à rêver collectivement.
À tisser ensemble la critique de la propriété des moyens de production et la critique des moyens de production eux-mêmes. La lutte pour la répartition des richesses et la lutte pour la qualité des richesses produites. Parce que si, comme les syndicats, on se bagarre juste sur la répartition des gains de productivité de l’automation, on reproduit les erreurs du mouvement ouvrier, qui a choisi l’intégration au capitalisme. Alors je m’intéresse au passé, parce que je rêve d’un autre futur.

Est-ce la même chose d’être facteur que d’être un opérateur de l’Usine La Poste, distribuant le courrier préparé par des machines, dans un lointain centre de tri, pardon, une Plate-forme Industrielle Courrier (PIC) ? Pour se battre « contre la casse du métier de facteur » (le mot d’ordre des syndicats), encore faut-il avoir un « métier » à défendre, et pas seulement un « taf ». Le facteur, c’est quelqu’un qui connaît les gens par leur nom, qui rend des services. C’est important d’être en contact avec les collègues, et avec les usagers. On ne veut pas être de simples distributeurs de pub mais connaître les tournées et les gens. Tout simplement : on veut continuer à exercer un métier utile qui repose sur la parole. On veut continuer à bourdonner. Si on veut bien que les machines nous simplifient la vie, on ne veut pas devenir leurs esclaves. Dans une organisation du travail sur laquelle les salariés n’ont aucune prise (à La Poste, comme dans toute entreprise capitaliste), les innovations technologiques sont globalement tournées contre les salariés.

Robotiser, automatiser, informatiser, c’est considérer les activités productives comme une corvée, vouloir s’en débarrasser en réduisant la quantité de travail nécessaire. Or, ne serait-il pas plus logique d’admettre que certains métiers sont nécessaires (oui, on veut recevoir notre courrier tous les jours, quel qu’il soit) et que pour les exercer on peut les inscrire dans d’autres choses afin qu’ils ne soient pas vécus comme des corvées ? Quand on voit le sens de son travail, qu’on trouve le moyen de s’y impliquer, d’y mettre de soi, c’est ça qui le rend supportable. Et je dis que le métier de facteur fait partie de ces activités qu’il faut conserver, donc qu’il faut rendre supportables. Qu’il faut enchâsser dans le social.

De la privatisation et de l’automatisation, du mouvement du Capital et de celui de la Technologie, je ne sais pas lequel est l’œuf et lequel est la poule. Mais on ne peut pas faire comme si l’un des deux n’avait aucune importance – en particulier si on se veut « révolutionnaire » ou « anticapitaliste ».


Beau dimanche à vous !

À demain ?



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