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Doutes, palabres et réflexions

Au fil du temps…

Ressentis, engagements, appropriations, révoltes, doutes, certitudes, réflexions… Un peu de littérature aussi, de philosophie s’il se peut, de poésie. Et de musique, on en a tellement besoin !
C’est dans cette approximative petite lucarne que verront périodiquement le jour, à l’avenir, en sus de mes humeurs pas toujours égales, les nouvelles éditions de TamTam dont il vous est déjà loisible de consulter les archives en cliquant ici

Belle découverte à vous !

Sortir, rêver peut-être…

Chroniques volpiennes Posted on 24 novembre 2020 14 h 00 min

Tout semble glouglouter à hue et à dia
dans la caboche de Volp quand il se pose les questions
que les politiciens aimeraient qu’il ne se pose pas.
Qu’ils ont déclarées oiseuses, inutiles.
Mais par-dessus tout, anti républicaines…

Volp n’est pas coutumier de ce genre de questionnements. Mais là.

Décidé de sortir.
Profaner l’interdit, le confinement maudit.

Il dévale lentement les escaliers.
C’est dire s’il ne les dévale pas.
Simplement, il sort hors normes.
Comme un chat.
Qui ne demande pas d’autorisation
mais reste prudent.

Il sort, mais ne sait plus pourquoi.
Pas de Jazz au Bœuf indigo.
Interdit.
La Bouquinerie Dahlem est presque morte.
Et Simon itou.

Les gens passent la soirée chez leur télévision.

Rien à déclarer.
Va falloir être prudent,
même si ce n’est que pour se promener.

La dernière marche crisse
de l’escalier en bois.

La porte lentement gouvernaille
un peu à gauche
un fifrelin à droite,
et en silence s’ouvre.

Rien dans la rue.
Que son cœur qui bat.
C’est incroyable, ça !

Mais là, dans la lumière jaune d’un réverbère,
une rerspiration, un trait d’humour, un halètement,
un besoin de ne pas se soumettre,
une vie :

Et Volp, sourit.
Des hommes, des femmes, des enfants, des chats
vivent encore
et ironisent.
C’est bien, se dit-il.

Mais ce n’est pas gagné.



Glissement

Chroniques volpiennes Posted on 23 octobre 2020 17 h 25 min

C’est Volp.
Il vient de grimper quatre à quatre – ou alors il se vante –
le bringuebalant colimaçon qui mène au troisième étage, rue Ramponeau,
de son petit appartement.
On l’a évoqué déjà.
Il est vingt heures cinquante-huit.
Et merde, se dit Volp,
c’est à peine le jour et c’est déjà la nuit.

Couvre-feu.
Merde, merde, merde, merde !

Elle est où la vie sans la nuit ? fait-il mine de se demander.
Sans la nuit, c’est l’ennui.
Volp ne résiste jamais à un mauvais jeu de mots, qu’il regrette toujours.

C’est peu dire qu’il maugrée, Volp.
Vous le connaissez,
il est un peu comme ça,
à s’énerver pour des trois fois rien qui sont tant et tant de choses.

Pas de Bœuf Indigo ce soir.
Pas plus que les soirs dont on nous dit qu’ils viendront
aussi noirs que celui-ci.
Pas de Boukha avec le vieux bouquiniste Dahlem,
pas d’espoir d’accidentellement croiser Sarah née Dielman,
pas de resto indo-pakistanais, champion de l’inhygiène
où trottent quelques innocentes souris.
Pas de, pas de, pas de…

Merde ! répète Volp deux ou trois ou quatre fois.
Couvre-feu, comme en temps de guerre,
menace plus que réconfort.
Ne pas sortir de chez soi.
D’un éventuel chez soi.

En même temps (oups !),
c’est l’occasion de réfléchir un peu à cette interdiction
qui nous est faite de vivre comme on veut, se dit-il.
Pas sûr qu’une fois qu’on aura réfléchi,
ceux qui nous imposent d’oublier de respirer comme on voudrait,
s’en trouveront bien.

Mais ce n’est pas à ça que pense Volp.
Même si quand même, oui, un peu.

Pour dire vrai, sous ses airs distraits,
Volp ne pense à rien qu’à beaucoup d’autres choses à la fois.
Ça se bouscule dans la caboche, toutes ces frustrations.
On s’étonne. Mais non.
Rien de tout ça pour nous n’est clair,
mais pour Volp oui.

Voilà, le glas a fait son ouvrage : vingt et une heures zéro trois.
Couvre-feu sur la ville.
On passe en direct
de la fin d’aprèm
à la nuit
sans la vie de la nuit.

Et Volp s’avachit dans le trop grand canapé rouge,
tous deux défraîchis (Volp et le canapé).

Un souvenir de quand il était gamin :
21 heures. Les dents, pipi, au lit.
Infantilisé donc.

Volp tourne en rond dans le petit appartement sous les toits.

Ni Miles ni Bird ni Duke n’ont de saveur
quand on coupe les ailes à la nuit, pense-t-il.

Il se trouve qu’il n’y a de vraie nuit que dehors.
Les cd sur la laser, ça remplace un tout petit peu,
mais les étoiles ne sont pas des étoiles
quand on les regarde de prison.

Dehors, sortir.
Ben non.

Se retrancher.
C’est ce qu’on veut de nous, pense Volp.
Et lui vient l’idée d’une perte d’innocence :
il se méfie.
Pas sûr que le jésuite manitou de la République,
ne soit pas un salaud.
On en a connu beaucoup des sincères dans les politiques sphères ?

Et Volp se demande ce qui est le plus masqué, de nous ou de la réalité.
Non qu’il imagine je ne sais quel complot, non !
C’est plutôt que la maladie va dans un certain bon sens quand elle interdit de respirer.

Il pense aussi : “Pourquoi ?
Pourquoi, ce matin, en quête de boulot,
je pouvais me frotter à d’autres, converser, rire (oui !)

dans des rames de métro bondées,
avec des centaines d’autres collés ?
Pourquoi, ce soir, je ne peux pas aller boire un pot, deviser, rêver ?

À ces pourquoi-là, Volp n’aime pas qu’il lui soit répondu “Parce que c’est comme ça”…

Il sent comme un glissement progressif vers un déplaisir auquel il ne peut rien.
Sensation d’être sur tout grugé.

Alors, il sort.
On verra bien.
Je l’accompagne.



Prophylaxie d’un néanmoins qui crie sans trop savoir pourquoi…

Chroniques volpiennes Posted on 11 juin 2020 8 h 30 min

Bon, c’est Volp.
Encore une fois.

Il grimpe comme s’il courait,
on fait ça parfois,
les escaliers.
Jusqu’au troisième.

En tous cas il est épuisé,
et il crie,
sans savoir s’il ira se moucher dans les étoiles,
Amsterdam !

C’est pas rien.
Je vous laisse imaginer.

C’est donné à tout le monde de crier
Amsterdam !
Mais personne ne le fait.
Les étoiles, tout ça…

On pourrait pourtant.
Ça ne serait pas mal de crier comme ça, 
tous ensemble,
ou à des moments différents,
Chacun pour soi ou l’un pour l’autre.
Amsterdam !

Le bonheur de ne rien dire 
et de crier pourtant.

Amsterdam !

Ouf. 

On est déjà fatigué quand on a écrit ça.
Alors ?

Volp,
au-dessus des marches,
mais pas tout à fait encore,
se demande.

Il a beau penser, réfléchir, pire : écrire,
ses mots s’enrouent, se font glaireux.
Plus de chair,
que des os qui ratent leurs tangos.
Si vides qu’il suffirait d’un cheveu pour qu’ils s’y pendent.

Pas d’Amsterdam, pas le moindre.
Et les étoiles, furieusement, manquent.

Et puis, trop de poussières trainent
qui les empêchent de vivre,
les mots,
dans des syntaxes qui par ailleurs s’épuisent.

Comment faire se demandent-ils, 
alors que déjà ils ne pèsent rien,
pour trouver un peu de légèreté ?

C’est dans la bidoche même du cerveau,
dans la cervelle qui veut se souvenir,
en même temps que dans la barbaque de l’âme,
qu’ils devraient aller chercher.

Dans un carnet, à la date de maintenant :

Mes mots sont ce qu’ils sont,
ils se rêvent audacieux, courageux même,
volontiers ils se révoltent,
mais ne nettoient rien,
n’envisagent rien,
n’éclairent rien des phrases
qu’ils sont censés fabriquer
pour dire les trois fois rien
pour lesquels je les ai convoqués.

Ne reste dès lors après leur passage
que ce qui les précédait,
augmenté d’un peu de colère
en même temps que de leur poussière.
Ou alors l’imagination d’un enfant généreux,
et qui saurait écrire
abrité sous un parapluie.
Et qui, dès lors, n’en aurait nul besoin.

Comme une définition de la vacuité.
Comme un doigt pointé sur le
“parler pour ne rien dire”.

C’est toujours bon à prendre
disent volontiers les sots.

Amsterdam !

Et c’est en criant Amsterdam ! que Volp s’endort.

Et il retrouve dans ses rêves un peu de jazz
et d’Amsterdam.


      Amsterdam


Amsterdam, de Jacques Brel
Par le duo Ginger

Gregory Sallet : saxophones
Romain Baret : Guitare


À bientôt ?



Le semainier de Volp (7 et quelques sur 7)

Chroniques volpiennes Posted on 3 mai 2020 11 h 08 min

JOUR 7 (quelques semaines plus tard…)


Dé-con-fi-nés !

S’avouer vaincu, pour aujourd’hui au moins, après on verra,
c’est ce que décrète Volp quand, d’un dernier rendez-vous,
il sort à dix-sept heures vingt-trois, on vous rappellera.

Mal au dos. D’attendre debout.
Et ça vous tiraille. Vous n’imaginez peut-être pas à quel point ça vous tiraille.
Et la caboche aussi, qui ne trouve plus à quelle certitude se vouer.
Il en a vu d’autres, mais pas tout le monde.
Il sort donc, et, derechef, c’est la gadoue.
Parce que, derechef, il pleut, ben voyons.
Et puis le métro.
Il y a des jours comme ça, se dit-il.
Mais c’est souvent que les jours sont comme ça.
Et ce masque sur la bouche et le nez qui n’arrange rien.
Qu’à nous masquer.
Comme s’il fallait à tout prix ne pas se ressembler.
Ressembler à soi-même, je veux dire.

Bon, on fait quoi maintenant ?

Porte de Champerret, où il n’a rien à faire,
à peine le crissement des freins a-t-il suivi l’annonce de la station,
que, précipitamment,
il a visé la sortie comme on songe à se sauver d’une apnée.
C’est qu’il l’a aperçue, reconnue.
Rousse. Un peu raide.
Elle est quand même un peu arrimée,
a-t-il tout juste eu le temps, en son for intérieur, de s’exclamer.
Bref, ne se posant pas la question de savoir si elle oui,
il ne s’imagine pas à ses côtés, non.

Donc, comme font les hommes, Volp a entrepris de fissa se barrer.
Et, dans la foulée, le voilà qui fend le moite agglomérat des navetteurs masqués.
Les eaux de toilette à cette heure-là ne font plus qu’aigrir un peu plus
des transpirations acculées au mensonge.
Et les masques ne servent pas même à s’en défendre.
Sauve qui peut. C’est ainsi que vivent les hommes.

Et s’en suit, comme presque toujours dans les mouvements de foules qui ont leurs lois,
une précipitation de textiles humides et odorants
(nylons fatigués, skaïs fragiles, laines feutrées ou boulochées, ou les deux à la fois
malgré les précautions d’entretien suggérées par les notices),
de suintements d’humeurs dont on aurait préféré se priver,
de bedaines dont on a du mal à s’extraire,
de seins qui font rêver, mais on n’est pas là pour ça.
Bref, expulsé de la rame par l’indigeste foule,
Volp se retrouve vomi sur le quai.
Il l’a échappé belle.
Il était à deux doigts de. De quoi ?

Et là, il aurait fallu s’en douter
et dès lors se méfier de tout mouvement hâtif,
voire éviter,
la douleur, la cheville, la déchirure qui le fait,
comme il y a quelques semaines, couiner…
Oui, couiner.
Pas un petit cri étouffé, non.
Un couinement, je vous dis.

Bref, vous aurez compris,
Volp affalé dans son imper gris sur le quai goudronné a la cheville en feu.
Et la rousse (c’est Sarah Volp, née Dielman, son ex belle-sœur, sans qu’il le sache,
ça aussi vous l’avez compris),
dans la rame verdasse qui s’éloigne ne se doute de rien.
Comment pourrait-elle ? elle ne l’a jamais vu, Volp.
En tous cas, n’en sait rien.
Il ne connaît même pas son nom. Il se dit quelle importance ?
À ce sujet-là, il frime un peu.
Il surjoue l’indifférence, clope au bec,
mais sans clope pour cause de mois sans tabac, vous vous souvenez ?

Dans un gémissement de cric, il se redresse, crac.
Tant bien que mal, et c’est pas du gâteau.
Moins une et il la retrouvait.
Pas le courage là de faire face à la moindre déception.

Alors, quai, escalier,
remonté à l’air libre, Volp s’en va claudiquer rue Descombes
puis avenue Stéphane Mallarmé.
Il se sent toujours un peu plus intelligent dans des rues qui ont ces noms-là.
Il n’aime pas trop la rue des Boulets dans le onzième,
lui préfère de loin la rue de la Liberté dans le dix-neuvième. 
Même s’il sait qu’elle s’efface.
Mallarmé donc. Avenue Mallarmé.

Il ne sait trop que faire dans ce quartier de Paris où il n’a rien à faire.
Pas en osmose, pas même un petit début d’on est bien ici,
si vous voyez ce que je veux dire.
Mais par-dessus tout, il y a la cheville qui rouscaille. Et pas qu’un peu.
Ah, nom de dieu !
On clopine un peu beaucoup passionnément à la folie quand on manque d’assurance,
mais là, c’est le pompon.
Et il pense à sa mère. Pourquoi soudain ? il ne sait pas.
Se dit que ce serait bien qu’il aille la voir de temps en temps,
en tous cas un peu plus souvent, mais là on n’y est pas,
et puis, c’est pas le moment.
De toute façon, lui dire quoi ?

Volp ne sait pas ce qu’il a gagné à la précipitation
et à l’atterrissage forcé sur le bitume du quai Champerret.
Si ce n’est cette supplémentaire douleur à la cheville gauche.
Va falloir s’occuper de ça.
Et les grolles qui ne l’aident pas.
Va falloir s’en trouver d’autres aussi.
Se dorloter un peu, faudrait.
Pas normal de vouloir vous cacher de quelqu’une
qui ne vous connaît pas et que vous brûlez de voir.
Une femme, d’accord, mais un peu lourde tout de même.
Enfin, il m’a semblé.
C’est pas qu’il ne les aime que maigrelettes, mais bon.
Volp est un terrien qui cherche de l’aérien.
Un intellectuel contrarié, aussi.
Un terrien tendance cool jazz.
Et puis, un mec sensible. Faut pas le brusquer.

Elle avait une étole orange, là.
Une étole orange, sur une courte veste jade à larges revers roses,
il s’en souvient parfaitement, tignasse rouille.
Alors, toutes ces couleurs, ça vous mange, ça vous estourbit.
Il se demande si.
Et c’est alors que, sans avoir rien vu venir, il craque.
Presque des larmes, mais non, n’exagérons pas,
encore que, oui, quelques.
S’adosse, glissant vers le bas si j’ai bien vu, à la façade blonde du 13,
porte en verre et fer forgé, vous trouverez.
Se laisse lentement s’accroupir, accoté au grand dossier froid de la façade,
sur les talons. La cheville en feu.
Et le pied qui dans les pompes s’est remis à bleuir et à gonfler.
Pas habitué à s’occuper de lui. Essoufflé. Marre.
Dire qu’il s’était promis de vivre.

Alors, se relever, fouiller les poches de l’imper gris,
tout ça à la recherche de quoi s’offrir un taxi.
C’est pas rien. Voilà, c‘est fait, sans trop savoir comment.
Ric-rac et manque une fois encore un peu de ceci ou de cela,
mais reste le plus souvent une part de sourire qui arrive à convaincre.
Volp n’en revient pas.
Volp ne revient jamais de rien.
Il a un charme fou, Volp.

Demain, je trouve du boulot.
Je recommence à écrire.
Mais là, tout de suite, on rêve d’un café chaud.
Trois étages, un verre de rouge aussi, ça pourrait être bien.

Et de la musique toute la soirée.

 
      john McLaughlin et Rasika Shekarmy

Et puis, cette nuit, malgré la patte folle, le Bœuf Indigo.
Il y a trop longtemps…
On y jouera peut-être My favorite things, allez savoir.
Ce serait trop drôle.




Bon déconfinement à vous, quand enfin il interviendra !
D’ici là, prenez soin de vous,
de vos amis,
de vos amours,
de la musique,

et de vos révoltes !



Le semainier de Volp (6/7)

Chroniques volpiennes Posted on 2 mai 2020 13 h 38 min

JOUR 6

Sarah.
Sarah Volp.
Née Dielman.
Sarah Volp, née Dielman.

Une femme qui n’a, semble-t-il, rien espéré des anges,
mais qui, en toute logique, devrait tous les sidérer.
La première fois qu’il l’a vue, Volp l’a trouvée belle.
Silhouette un peu lourde toutefois.
Un ventre, sous le tissu du haut de la jupe tendu, commençe de naître,
un début de grossesse peut-être, elle a encore cet éventuel âge-là.
Mais ce n’est qu’une illusion que les hommes craignent des femmes qu’ils regardent.

Tignasse auburn, un peu roux orangé tout de même, lâchée sur les épaules,
elle aussi se trouve belle, elle sait qu’elle l’est.
Ni comme une telle ni comme une autre, simplement à sa manière,
et ne veut laisser aucun doute à ce sujet.
Dès lors on ne doute pas, on acquiesce, on consent.

Partant, on n’hésite pas à tempérer un chouya les préliminaires observations de Volp.
Moins lourde, Sarah, beaucoup moins lourde, qu’il veut bien,
pour s’en protéger (c’est difficile à encaisser, la beauté), le prétendre.
Belle donc. Pour ça oui.
Bibliothécaire, par ailleurs. Quoi d’autre ?

Mariée il y a dix ans par innocente distraction au frère de Volp;
une négligence, on connaît tous ça.
Mais c’est de l’histoire ancienne.
Une dispute et les deux frangins ne se croisent plus guère depuis plus de quinze ans.
Séparée depuis belle lurette.

Un détail encore, mais qui a son importance :
pas très jazz, Sarah,
plutôt Paganini, Jean-Sébastien, Bugsdehude et ces sortes de choses.
Un peu jazz quand même si on y pense.

Du reste, là, en ce dimanche confiné,
ça sonne joliment jazzy dans son bel appartement.
Rue de Mazagran.
Cinquième étage gauche avec ascenseur à grille coulissante comme d’antan,
un peu bourge, un peu bohème en même temps.
Vous voyez le genre.
Métro Bonne Nouvelle à un demi jet de pierre.
Dixième arrondissement.

C’était l’appartement du couple avant qu’il explose chambre à part.
Rupture, amertume, rancœur, mouchoirs et reproches en veux-tu en voilà,
tout le monde connaît ça. Même votre serviteur, non je n’en parlerai pas.
Résultat, Sarah Volp, née Dielman a racheté à l’éphémère mari,
moyennant crédit, sa part de murs blancs,
de portes en pin décapé,
de parquet vitrifié,
de baie vitrée,
bref des cent soixante-quinze mètres carrés habitables (loi Alur) qui,
hors une invraisemblable quantité de livres
(des services de presse pour la plupart),
et quelques tailleurs, siglés quand même,
sont aujourd’hui son seul signe extérieur de richesse,
dans ce quartier populaire certes (resto chinois un peu graisseux au rez-de-chaussée),
mais de richesse quand même.
Et la voilà propriétaire d’une dette légalement contractée
auprès d’une usurière banque.

Un peu jazzy disais-je.

 
      Peter Sprague


Dimanche matin (enfin, je dis ça mais il n’est pas loin de midi).

Hasard, c’est la musiquette “Favorite things” encore !
À croire que.

Donc, Sarah Volp, née Dielman,
(mules à pompon orange et évanescente robe de chambre aubergine
frappée de lotus vert jade, en tous cas sur l’épaule droite),
soliloque en pensée, mais en pensée seulement,
sur les affres des humeurs qui lui embuent le cerveau.

Un peu éclatée de l’âme, Sarah.

Tête en vrac, mais aussi digne que possible,
dans le sofa de l’appartement accroché au cinquième de la rue de Mazagran,
elle s’envoie dissoute dans un grand verre d’eau de Vittel
une double ration d’acide acétylsalicylique,
plus communément connu sous le vernaculaire vocable,
typo blanche sur fond marine, Alka-Seltzer.
C’est que la soirée confinée fut un brin arrosée.

Elle rêve un peu d’existentiels de cartes postales,
de magazines bien-être, de choses comme ça.
Comme elle, on se surprend à bâiller,
on fait ça parfois quand on s’ennuie ou qu’on n’y croit pas.
Elle a ce matin la peau moins pêche, plus blanche.
Bref, elle est pâlichonne et n’a pas vraiment la pêche.
Les cheveux en bataille sont restés roux bien sûr,
mais ils ont l’allure un peu grasse des sauts du lit problématiques,
et Sarah est autrement blême que de coutume.
Dort comme un peu de bleu sous la peau sans le carmin aux lèvres.
Et le mascara qui doucement rejoint les commissures d’une bouche qui vire à l’amer,
délaisse celles de paupières gonflées de reliquats alcoolisés.
(ouf ! j’y suis arrivé…)

Trois gouttes de démaquillant et, dans le désordre,
un nuage de blush mandarine,
imaginons,
un trois rien de shampooing,
un coup de brosse pour démêler tout ça,
et ça pourrait repartir, mais non, pas envie.

On la laisse là à son désespoir obligatoire.
Confinée.


Plus loin, Simon Dahlem émerge.
Pas besoin de faire un dessin,
un homme qui revient d’un rien de sommeil ou d’ennui n’en a pas besoin,
un vieil homme encore moins.
C‘est qu’il croit souvent,
même si des restes de passion surnagent encore,
avoir fait le tour de sa vie, et c’est pas toujours très beau à voir.

Simon Dahlem voudrait un peu d’obscurité
pour héberger un morceau de rêve qui lui reste, mais non,
un trait de lumière tombe silencieusement,
sans excessive générosité, de la fenêtre sur l’oreiller,
mais c’en est déjà trop,
vive douleur du temporal droit.

Tout habillé sur le canapé, Simon.
À peine s’en est-il aperçu qu’il jette un œil contrarié
à un flacon qui gît à ses pieds. Boukha. Vide.

Et déjà, dans sa caboche encore en demi sommeil,
c’est Rachmaninov et Dostoïevski qui s’en jettent un dernier
comme il aime grogner.
Le dégoulinant romantisme du second concerto en do mineur opus 18 de l’un
qui rend visite à la folie baroque des Possédés de l’autre.
Le joyeux éthylisme Russe, comme il dit.

Simon Dahlem n’est pas russe.
On ne peut pas, répète-t-il souvent, être tout à la fois.
Comprenne qui pourra.
Du reste, l’éthylisme russe n’est pas joyeux.
Dépressif. Exaspéré. Désespéré. Glorieux, oui, mais pas joyeux.
L’éthylisme russe est une soûlographie
que l’homme adresse à Dieu au moment de le tutoyer.
Non, je rigole.
Il faut bien se donner l’une ou l’autre occasion de pleurer.
Il arrive parfois à Simon d’être un peu lyrique,
voire un brin grandiloquent.
Incohérent même de temps à autres.
On l’aime comme ça ou on ne l’aime pas.

Là, il tangue, il se lève et il tangue.
Temporal droit. La vengeance de la Boukha.
Il hésite. Pantalon froissé, chemise n’en parlons pas.
Un peu de soleil blanc et des bois de bouleaux dans la tête.
Un peu de Pologne où il n’est jamais allé.
Un peu de.
On parle d’autre chose.

Et cette musiquette qui lui prend la tête, “My Favorite things”…

 
 
      Baqir Abbas




Plus loin encore.
Le docteur Geldfeld, couché sous son ventre sur le dos,
dort encore.
Ou c’est plutôt qu’il ne s’est qu’à peine réveillé.

Rien encore dans les oreilles.
Il plane dans ces régions de la nuit où ne règne que la lune.
C’est un choix qui ne dépend que du sommeil.
Mais il va bien falloir se lever.
Peut-être écrire un peu.

Il fait ça, écrire, Anatole Geldfeld, ne sait pas trop pourquoi,
à propos de ces choses, selon lui assez rares, qu’il ne connaît pas.
Il n’y arrive jamais, lui non plus.
Allons. Une semaine l’attend comme elle attend tout le monde.
Et, comme c’est souvent le cas,
il n’y a chez Anatole Geldfeld aucune impatience à la voir naître.
Fatigue déjà.
Confiné ou non, quelle différence ?
Il se rendort.





Dans son appartement, au rez-de-chaussée, là-bas,
dans le jardin poussent les lilas.

Irina, la vieille mère de Volp, née Serkin,
cherche dans sa cuisine un rayon de soleil qui lui réchaufferait le dos,
le temps de préparer ceci cela qui pourrait plaire à son fils András
(parce que, oui, Volp se prénomme András)
dont elle a, ce matin, regardé une unique photo, extraite d’un tiroir,
elle ne s’en souvenait pas.
Des fois qu’il viendrait comme il l’a promis.
Mais toujours il promet.
Ensuite, c’est toujours sans suite.

Aujourd’hui pourtant, elle a la conviction que oui.
Et elle se sourit,
se regarde sourire dans le dos brillant d’une cuiller
qu’elle vient de laver, de rincer, d’essuyer.
La vaisselle, quoi.
Un geste pour mettre en ordre ses cheveux.
Un peu de curry aussi.
Il aime ça, le curry, son András.
Elle en fera double portion, des fois que le frère viendrait lui aussi.
Depuis sa séparation d’avec la Sarah, il est trop seul, reste trop seul,
et caetera.
Elle ajoute trois mots à une liste de courses à faire. Ne pas oublier.

Irina écrit sans cesse des listes
qu’elle colle à l’aide de magnets sur la porte du frigo.
Des listes de ce qu’elle fait,
de ce quelle oublie,
de ce dont elle se souvient,
des souvenirs à ne pas oublier,
des numéros de téléphone qu’avant elle retenait,
les rendez-vous chez son amie coiffeuse, aussi.
Parce qu’elle a bien repéré que la mémoire se faisait un peu la malle ces derniers temps.
Alors, les listes lui servent de béquilles.
C’est elle qui le dit.
D’ailleurs, ces mémos tenus par ces magnets sur ce frigo,
elle les appelle ses béquilles.
C’est dire.
En vérité, ça ne dit rien que les quelques mots de rappel qu’ils contiennent.
Faut pas juger.

Mais aujourd’hui András viendra.
Et son frère aussi peut-être.

Irina ne sait pas qu’elle est confinée.
Elle est chez elle, c’est tout.
Et elle leur prépare à manger.

Elle remonte le mécanisme d’une petite boîte à musique.
Elle aime bien.
C’est doux.
C’est comme ça…

 

 

      Youn Sun Nah





Chez Volp,
Volp est absent.
La platine laser nous rappelle en boucle qu’il n’y a plus besoin de désir
pour que la musique résonne.
Ça se fait sans envie, automatiquement.
Suffit de ne pas couper le flux au moment de quitter, ça continue.
Volp, quand il s’agit de musique aimerait que ça ne s’arrête jamais
quitte à s’en user les tympans même quand il est absent.
Alors, la note d’Edf, vous savez…
On peut se permettre ça quand on n’a pas les moyens.

Sur les murs patafixés du séjour du troisième étage, rien a déclarer.
Les mêmes pages raturées qu’hier, avant-hier, la semaine dernière
et le mois passé.
Un peu plus de colère
en même temps qu’une abnégation qui fait peine à lire,
le chef-d’œuvre attendra.
Le fantôme de n’avoir rien à dire, ni donc à écrire, menace.
Volp fait mine de l’ignorer mais il sait, et n’ignore pas le savoir.
Mais il pense qu’il faut parfois se mentir pour survivre.

La cuisine est toujours aussi dévastée
– on ne juge pas, on est à chaque fois un peu étonné, c’est tout –
quelques restes de restes attendent d’être réchauffés.
Sinon, rien.

Volp a quitté les lieux les laissant aux charmes lascifs de la musique cubaine abandonnée là.
Sous son chapeau gris, il a la tête ailleurs.
Il rêve sans se l’avouer de rencontres irrisées.

La cheville lui fait mal encore, mais pas de quoi.
Alors, il tente de marcher droit,
de masquer le bancal mouvement que la douleur impose,
histoire de s’en moquer,
aux douloureux.

On n’y songe pas mais Volp entretient une manière de fierté qui lui va bien,
un peu dandy un peu zazou.
On n’est pas là pour être vulgaire, dit-il parfois.
Un peu jazz négligé mais pas trop surtout.
Il tente donc de marcher droit, bien que déhanché façon Cuba, en rentrant chez soi.
Aux aguets d’une bagnole de flics qui lui demanderaient.
Il rase un peu les murs.
Il doit rentrer rue Ramponeau.

Il avait promis pourtant, hors confinement, de venir serrer sa maman.

Musique !

 

 

      Nicolas Jules



À demain pour une dernière journée ?



Au même moment,
la chat Nabucco, robe rousse et gris souri (un comble !) rentre au bercail,
une discrète griffure dans le dos et une lenteur surjouée.
Silence à la maison,
il se pose,
le canapé et le rayon de soleil lui prodigueront du bien,
l’odeur alcoolisée de Simon, c’est moins sûr.
Simon grogne, Nabucco ce matin ne miaule pas.
C’est dimanche, c’est bien.



Le Semainier de Volp (5/7)

Chroniques volpiennes Posted on 1 mai 2020 11 h 58 min

JOUR 5

Et là, hop ! Volp se met à danser.
Il fait ça parfois. Comme il peut. 
Aujourd’hui, c’est cahin-caha, la cheville couine un peu, mais ça va.
Alors, prudemment, il danse.
Et chante aussi.
Pas très juste, mais ça ne le préoccupe pas, on n’est pas à l’Opéra.
Du reste, Volp n’aime pas trop l’Opéra. Sauf une fois.
C’était d’un compositeur tchèque. Il ne se souvient pas.
Il demandera à Simon. Simon, lui, connaît bien ces choses-là, il se rappellera, Simon.

Là, rue Ramponeau, c’est encore l’aube,
ou quelque chose comme ça, et il danse et chante donc. 

On est chez lui entre cuisine et salon,
c’est pas très grand, on vous l’a dit peut-être déjà, je ne me souviens pas,
mais, dès lors qu’on écoute, qu’on prend la peine de rêver,
c’est aussi vaste que le Village Vanguard de New-York, ou peu s’en faut,
même si le Village Vanguard est petit, cent-vingt places à tout casser…

Volp imagine et rêve ça, en tous cas.
Et quand il rêve, Volp, tout devient réalité.
Il est comme ça.
Une voix, une guitare,
ça lui prend des allures de big band à la Thad Jones & Mel Lewis,
et on est projeté au Blue Note, 131 W 3rd St, New York,
ou à la Zorra y el Cuervo Jazz Club, à La Habana, Cuba,
rythmes lassés, guitares lascives, trompettes,
et le joyeux bordel de Cuba,
et les femmes qui fument des Habanos effilochés pour faire la nique aux soumissions. 
C’est dire l’imagination de Volp…

Là, c’est Melissa Laveaux, guitare et voix.

      Mélissa Laveaux


Et Volp pousse plus encore, sans respect de la paix des autres, le volume de la hi-fi,
ondule un peu plus ostensiblement malgré la patte qui fout le camp.
Les voisins, confinés, n’apprécient, on s’en doute, que modérément.
Les gens tout de même !

Dans la cuisine, dans un wok à deux balles rapporté d’on ne saura où,
au cœur d’un filet d’huile de sésame grillé,
trois quatre sardines en ont fini de s’inquiéter. 
Reliquats de repas.

Et s’obstine la musique.
Suffit parfois d’une poignée de décibels pour vous chanter une vie, s’est dit Volp.
Alors il danse,
jette de temps à autre un regard au grand miroir qu’il déteste (je voudrais vous y voir),
posé vertical à même le sol du hall d’entrée faute d’avoir pu y être accroché,
mais où voudriez-vous ? la place manque, étagères et livres un peu partout. Il y jette parfois un regard et c’est sa silhouette un peu lourde qui lui adresse un clin d’œil.
Ça lui permet de ne vouloir pas être là, ça lui permet de danser, quoi.
Seul chez lui. De s’oublier ?
Mais on s’égare.

C’est pas tout ça.
En réalité, Volp, s’il écoute l’éternelle musiquette “Favorite things”,
c’est en enfilant une ultime veste qui indolemment pendait
sur un cintre dans le ventre d’une garde-robe improvisée
(tissu à fleurs et structure en bambou),
qu’il ondule et passe à la cuisine piquer
un peu de la chair d’une froide sardine. 

C’est que le rêve s’épuise et qu’il va falloir se bouger
si on veut payer ce loyer déjà très en retard.
Chercher de quoi.
Même si Simon, le vieux bouquiniste-épicier-caviste-trafics-en-tous-genres,
propriétaire du lieu Ramponeau, ne manque pas de patience.
Ça fait partie de ces choses que Volp aime chez Simon.
On a beau dire, ça facilite. 

Mais un samedi ? Trouver du turbin un samedi ?
Et puis, Caramba, on est confinés, tout est fermé !
Autant dire, zéro chance d’en trouver.

Alors, laser ! Musique !
Chauffe, Bobby !

Bobby McFerrin, voix (et c’est tout).

      Bobby McFerrin


Alors ? À demain ?




Le semainier de Volp (4/7)

Chroniques volpiennes Posted on 30 avril 2020 15 h 51 min

JOUR 4

 

      Jeanne Added & François Thuillier

Quatrième jour. Ou alors il se trompe.
De confinement, de mise à l’abri, de liberté surveillée.
C’est comme vous voulez.
Tout ça ne veut rien dire d’autre qu’ennui.

Dans le quartier, un nouveau folklore embarrassant.
Des applaudissements. À heure fixe. Vingt.
On applaudit ceux qu’on n’a pas respectés depuis des ans et des ans.
Volp se trompe peut-être,
mais il aimerait révoquer cette évitable grégarité.
Une impudeur de Sauve qui peut, s’est-il hier soir murmuré.
Il n’est pas rare que Volp se trompe,
mais là, rien n’est moins sûr.

Par ailleurs, la musiquette prend un peu de chien.
Comme un côté perdu, désabusé.
Des prudences sans mouvements, et pourtant…
Jeanne Added et François Thuillier.
Comme si l’une (l’un) s’emparait du souffle de l’autre.
Et pourtant.

Volp écoute. Avec attention.
Embrocation de pois surgelés sur membre meurtri.
Un début de déhanchement même,
malgré la cheville pourrie.
Qu’est-ce qu‘on n’inventerait pas pour se sentir vivre.
Écouter. Regretter parfois de n’avoir pas entendu.
Lascivité perdue.
Comme une envie de.
Non Volp n’en parlera pas.

Ça se termine sur un essoufflement discret, si discret, du tuba.
Une apnée.
Crépusculaire.
Volp n’en revient pas.
Volp ne revient jamais de rien. Ni d’ailleurs.

Il est passé midi déjà.
L’heure a changé depuis le confinement.
Le temps désaccéléré.


Autre chose :
on ne va pas en faire plus longtemps mystère,
Volp écrit.
Depuis longtemps.
Des livres. Parce que pour lui, écrire, c’est des livres.
Il en écrit d’imaginaires jamais mis en chantier,
pas l’ombre d’un incipit même,
il en écrit de vrais qu’il parvient parfois à terminer.
Jamais trouvé le moindre éditeur pour autant.
L’un ou l’autre opus aurait, pense-t-il, valu le coup, mais non.

Ça ne va pas se vendre. Les temps sont durs
disent les éditeurs plus très entreprenants
à propos des temps qui les ont rendus si prudents.
C’est qu’il faut que ça se vende, les bavardages,
des fois que s’y trouverait une idée. Et que.

N’empêche, Volp continue.
Sans plus de rêve, ou alors un fifrelin,
sur son ordi comme il dit ou dans des carnets, à l’encre,
ça ne mange pas de pain, un fifrelin.
Il s’y remet de temps en temps,
un peu plus souvent que de temps en temps,
et il patafixe alors aux murs du séjour les pages dont il n’a pas honte.
Une manière comme une autre de s’encourager.

Mais le lendemain, déjà une nouvelle honte survient
et il rend aux murs leur initiale relative virginité,
le temps d’y en patafixer d’autres qui suivront très vite le même chemin.
Il aurait mieux valu en avoir honte d’emblée.
Se dit-il.
Mais c’est irrépressible.
Il tape, il relit, il colle ou punaise, il déchire. Et on reprend de zéro.

Ainsi va la vie de Volp, aspirant écrivain.
Chez lui, au troisième étage, c’est une caverne pleine de livres et de papiers jetés.
Il y a contagion.
Et de jazz aussi.
Et de musique en général.
Sauf militaire. Volp n’aime vraiment pas toutes ces choses qui.
Jamais été troufion.
On dira ce qu’on voudra mais, réformé, il l’a échappé belle.
Mélomane, jazzophile un peu éclairé,
et, par souci d’utopie, écrivaillon satellitaire,
pas vraiment le profil.
Disons comme ça, oui.

Le docteur Geldfeld, croisé l’autre soir, dit :
“Il est comme le petit garçon qui veut être routier
parce qu’il est né dans un nid de camions.
La question, dans les deux cas, de Volp ou du petit garçon, c’est l’ailleurs”.
Volp n’en a pas.
C’est du reste pour ça qu’il veut s’en inventer.
D’où le jazz.
Il a quarante-sept ans mais il fait mine d’ignorer
qu’à quarante-sept ans, on ne peut le plus souvent s’inventer
que ce qu’on connaît déjà. C’est ce qu’on dit en tous cas.
Les autres sont des aventuriers.

Vous trouvez ça triste ? Si vous saviez.
Tout ça, Volp sans doute, n’en doute pas,
mais il veut repousser les frontières et croire que, oui.
Ou que, non, parfois.
Là, il s’est imposé un défi. Un roman comique.
Le sujet central : la mort. Volp aime les contradictions.
Un peu trop parfois.
Pourtant, pour lui, tout ça est très logique.
Après avoir raté ses romans tristes sur la vie, quoi d’autre? 

Mais le temps passe.
Quand on a du temps, on le dépense vite.
C’est comme l’argent.
(Philosophie de bistrot, je vous avais prévenu).

Trois petites notes sur un improbable blog
et puis s’en vont.

Cuisine.
Et jazz.
Jazz et cuisine.
Ç’aurait été bien de faire un peu la fête,
inviter ceux qu’on n’invite pas. Ou alors jamais.

Là, ce sera Jazz.
Histoire de.
Un peu vénéneux, un chouya désappointé.
Tabac et quoi d’autre ?
Blessé.
Qui a dit « triste » ?
C’est 1939, c’est Berlin.
L’illusion de Berlin.

Ça fait mine de n’avoir peur de rien.
Mais comment ?


      Rosemary Standley


Jazz.
Et c’est Volp qui tente de respirer.
Le docteur Geldfeld, lui, aime beaucoup Arcangelo Corelli (1653-1713).
La Follia.
Il l’écoute un peu plus que souvent quand il est seul.
Il est toujours seul.
Et il se met parfois à danser.
C’est bien, La Follia.
C’est quand même un peu jazz, non ?
Volp pense que oui, c’est résolument.
Mais personne ne lui en a posé la question.
Alors voilà.


Mais ses choses préférées ?

Un épuisement peut-être.
Se demander.

À demain ?



Le semainier de Volp (3/7)

Chroniques volpiennes Posted on 29 avril 2020 12 h 29 min

JOUR 3

Ça y est, voilà qu’elle lui revient.
Comme si elle était née de ce confinement.
Ça fait trois jours qu’elle le hante.
Avec sa complicité, sans doute, mais elle le hante,
la musiquette des Favorite things.
À force d’en être privé par les circonstances,
Volp rumine ces choses préférées auxquelles il ne songeait jamais.
On ne pense pas assez aux petits bonheurs dont on ne se prive pas, se dit-il.
Jusqu’au moment où on en est privé.
Volp n’est jamais, quand il pense, avare de ces banalités.
Il est comme ça.
Il prend pour de la philosophie la moindre de ses ratiocinations.

Alors, il la réécoute en boucle, la musiquette My favorites things.



      Elise Caron & Sylvaine Helary


Une voix, une flûte.
Ben non, pas une voix une flûte.
Une voix, des flûtes.
Ben non pas une voix, des flûtes.
Des voix, des flûtes.
Mais deux musiciennes.
Il s’emmêle un peu les pinceaux, Volp.
Une chanteuse, une flutiste, ça vous va ?
Faut tout vous dire !
On n’en dit pas plus.

Affaissé sur son sofa rouge,
dans les oreilles la musiquette par Caron et Helary,
(ça vous caresse gentiment les tympans, sans agressivité, sans génie non plus),
Volp essaie de se sentir bien.
Embrocation de petits pois surgelés dégoulinant sur la cheville…
Oups ! j’ai oublié de vous parler de l’incident Dahlem.

C’est qu’il ne supportait plus, hier soir, de rester assigné à résidence.
Alors, il est un peu sorti, le Volp.
Une petite virée en catimini chez son ami Simon Dalhem,
le vieux bouquiniste qui fait aussi office d’épicier de nuit,
de caviste,
et de toutes sortes d’autres choses,
dont on ne parlera pas ici,
sait-on jamais.
Ouvert jusqu’à pas d’heure.
Je vous filerai l’adresse, si vous voulez.
Mais discrétion, hein !

Volp ne sait jamais trop s’il y vient pour acheter ou pour vendre.
Il n’a jamais saisi la nuance. 
Pour lui un type vendu est toujours un type acheté.
Ou alors inversement, se dit-il quand il se dit.
Volp, dès lors, ne sait jamais, disais-je.
Tellement à acheter et presque jamais rien à vendre.
Quand il lui arrive de s’en rendre compte, il achète en rêve,
ou alors, parfois un peu vraiment, des broutilles pour des étagères,
parfois trois fois rien de plus, parfois pour un cadeau,
jamais ce qu’il aurait aimé.
Ou alors, c’est une partition, la dernière, il se jure que ce sera la dernière,
de Benny Goodman, comme ça.
Mais le plus souvent, il se contente de boire une petite boukha avec le vieux Simon.
Comme hier soir.

Ils n’avaient pas vu grand monde de la journée. Les circonstances…
Alors, ils ont parlé, parlé.
De ce qui n’existe pas, de la santé de Simon, de musique,
de ce qui ne va pas.
Ils sont intarissables quand ça part par là.
Ils ont tapé sans modération dans le flacon de boukha, l’ont tué.
Puis Volp s’en va, Salut Simon.
Et là, ça claudique ferme.
On s’en fout, bien sûr qu’on s’en fout, mais ça craint un peu quand même.

Et il entre dans la nuit flottante qui le sépare de Ramponeau.
Et du troisième étage.
Si on y prête attention, on le découvre un peu pathétique là, Volp.
C’est le dernier verre qui lui ravage la tête
et l’idée du clavier de Mehldau qui la lui mange.
My favorite things. Au piano.



      Brad Mehldau



Trois étages.
Bon, on y va ? Pas un peu qu’on y va.
Un, puis deux, puis trois.
On y est. Presque.
C’est alors que, sans crier gare,
le fait couiner puis chuter une sorte de coup de couteau en bas à gauche,
aux environs immédiats du pied, et le feulement d’une déchirure…
Volp affalé dans un imper gris au sommet de l’escalier a la cheville en feu.
Dans un gémissement de cric, il se redresse.
Tant bien que mal, et c’est pas du gâteau.
La boukha.

C’était hier soir. Ça ressemblait à cette nuit.

Et donc :
Volp essaie de se sentir bien.
Embrocation de petits pois surgelés dégoulinant sur la cheville…


Et Brad Mehldau.
Et c’est un gouffre qui monte.
Un gouffre ascendant.

À demain ?



Le semainier de Volp (2/7)

Chroniques volpiennes Posted on 28 avril 2020 12 h 10 min

JOUR 2

Et patatras, on est déjà demain.
Volp a dormi mais ne s’en souvient pas.
Un hurleur le réveille, c’est son réveil ou alors il se trompe.
Volp a aimé programmer son téléphone portable et c’est le chant d’un coq qui.
Bon, on n’est pas là pour juger.
Dernier ronflement d’espoir d’encore un peu, puis évanescente lucidité, il va falloir. 
S’arracher.

Volp somnambule vaille que vaille à fleur de savates direction la salle de bains,
rouge sang la salle de bains avec un lavabo blanc et on dirait qu’il saigne.
Mais halte obligée d’abord à la cuisine.
Papilles pas tout à fait remises d’un biriani avalé la veille,
langue encore un chouya préoccupée d’huile de sésame grillé.
Le dentifrice d’avant-sommeil ne s’est pas tout à fait défait des affres du dit biriani.
A dormi là et dort encore en catimini puis se réveille,
entre une dent qui se déchausse et une autre qui frise la carie,
un souvenir de gingembre et d’huile un peu cramée, c’est comme ça.
Pas très appétissant, non, mais c’est comme ça.

Et le café du matin ne fait rien pour arranger les choses.
Les haleines se superposent sans la moindre gène, ne se cachent pas l’une l’autre.
Pourtant, Volp tient à ce petit machin liquide noir qui tient dans une tasse
qu’il tient à l’instant dans sa main qui ne tient plus à rien ou alors à ne pas trembler.
On compte toujours un peu trop sur le café du matin.

Fin de baguette tranchée puis grillée à la poêle,
pas très branché électro-ménager, Volp, pas de micro-ondes, pas de congel, pas de toaster donc…

C’est pas tout ça, on continue, gelée de framboise dont il a,
avec des prudences d’horloger,
ôté une diaphane couche de moisissure, une transparence à peine un peu verte,
rien de plus.
Pain grillé, gelée de framboise industrielle sur film de beurre salé.
C’est frugal.
C’est avant la douche. C’est un moment d’ennui.

Aussi, Volp a-t-il posé sur la platine laser du séjour,
comme pour prévenir un chagrin qui, sait-on jamais, pourrait ressurgir ou naître,
devinez quoi ?


      Sarah Murcia



Ça dépote pas mal, Sarah.
Toute seule avec sa contrebasse, faut le faire quand même.
Rien qu’elle et l’instrument ! Vous imaginez ?
Et puis, avec ça, qu’est-ce qu’on fait ?
On fait ça, et c’est pas n’importe quoi.
Vous entendez ?

Là, Volp allonge un peu les jambes.
On grignote une fin de tartine,
on écoute, on se la repasse, deux fois, trois peut-être,
on a bien envie de s’en allumer une,
on hésite, et puis non, c’est le mois sans tabac,
alors on ouvre les fenêtres,
on songe en battant la mesure, on songe à quoi ?
Que c’était bien quand même, hier soir, My Favorite things
Mais le Bœuf Indigo fermé, ils exagèrent !

Moi, c’est quoi, au juste, se demande Volp, mes choses préférées ?

Et il se remet à rêver…

Que faire ? Aller au turbin ?
Mais le turbin de Volp depuis quelques mois, c’est d’en chercher.
Je voudrais vous y voir.

Et donc, c’est après une douche tant qu’il y en a encore,
que s’apprête à glisser Volp vers on ne sait trop quoi ou qui
qui lui proposerait de, ou alors non vous n’avez pas le profil.
C’est comme ça.

Heureusement, à cette heure il ne pleut pas.
Heureusement, parce que les grolles, hier soir, ont morflé
et que ne leur restent que des allures un peu tristes, de misère,
entre nous on peut se l’avouer.

Volp fait taire la laser.
Il est sur le point de sortir vers l’enfer
de la recherche d’un travail
où il n’y a rien à faire,
quand il se souvient.

La course, hier soir.
Le confinement.
Rester chez soi, la joie.
C’est gagné.

Et on recommence à vivre.
Laser !!!

My favorite things, mes choses préférées, c’est aussi ça.
Louis Sclavis. Clarinette basse.
Ondulantes ondées, se dit Volp, poète au rabais.

 

      Louis Sclavis


Il commence comme ça, ce confinement.
Volp ne s’en plaint pas.
Sauf le Bœuf Indigo, of course. Là, il enrage.
Mais doucement.


À demain ?



Le semainier de Volp (1/7)

Chroniques volpiennes Posted on 27 avril 2020 13 h 12 min

JOUR 1

C’est alors que Volp s’était mis à courir. 
Il faut dire qu’il pleuvait.
Il avait pensé “comme vache qui pisse”. 
Et on court dans ces cas-là où la pluie nous fait croire
qu’une fois qu’on l’aura prise de la vitesse, 
elle nous mouillera moins. 
Mais la vitesse lui disait que son grand imper gris n’y pourrait rien. 
Le grand imper gris qui flottait, si j’ose dire, le ralentissait
et la pluie gagnait du terrain. 
Jamais assez de vitesse pour précéder la pluie, s’était-il dit.

Les gens qui courent nous étonnent toujours. 
Plus personne dans les villes ne court.
On marche vite, oui. 
Oh ça, pour marcher vite, on marche vite. 
Sans regarder ni ceci ni cela resté immobile sur le bord de la voie,
un homme qui pleure et se mouche pour faire mine de ne pleurer pas,
une femme qui en pleine rue finit de se maquiller,
la salle de bain était occupée,
ou alors un amant qu’on quitte
et on se reproche déjà de ne l’avoir fait que trop tard… Allez savoir.
On ne regarde pas.
Droit devant soi. On marche. Obstinément. Vite. 
Mais courir, on prend son automobile pour ça. 
Plus personne ne court hors son automobile. 
Enfin, n’exagérons pas.
Parfois, oui, on jogge en turquoise, orange et vert et jaune fluorescents,
et il faut que ça se voie,
sur le bitume et dans la pollution pour éviter le bitume et la pollution, mais bon. 

Parfois, aussi, c’est vrai, de manière plus classique,
plus sur son quant à soi,
costume trois pièces, valisette à la main,
on trotte, un peu ridicule,
en appuyant avant la pointe du pied le talon,
pour choper un tramway qui ne nous attendrait pas;
ça n’a aucun sens, ça n’attend jamais les tramways.
Vous imaginez, vous, un tramway qui vous attendrait ?
Du reste personne n’attend plus personne.
Sauf peut-être Volp, certains matins, quand il attend le tramway.
C’est en flânant qu’on attend. Ou immobile.
Alors, voir courir Volp, ce soir-là,
quand rien de rien ne rien,
ni plus ni moins, ni oui,
ça étonnait forcément.

Mais je bavarde, je bavarde. Venons-en au fait.

Si Volp courait, c’était pour rejoindre son chez lui,
ou son chez soi, c’est comme on voudra.
En tous cas, c’est rue Ramponneau dans le vingtième.
Arrondissement.
Et s’il fallait qu’il rejoigne son chez lui ou son chez soi c’est comme on voudra,
c’est parce que les autorités avaient soudain imposé à tous un confinement strict
qui prendrait son départ dans, voyons, trois petites minutes !
Une histoire d’épidémie au nom un peu barbare, aux trois quarts latin…
qui nous obligerait tous à rester cloîtrés jusqu’on ne savait pas encore quand.

Malgré l’urgence, Volp avait cessé de courir; il avait cessé de pleuvoir.
Ou alors c’était l’inverse.

Chez lui n’était plus très loin.

Il allait falloir se sécher,
sécher ce trop large futal avant de sans doute le jeter,
un peu trop long aussi, trempé jusqu’aux pieds,
essorer le grand imper gris qui n’en pouvait plus d’avoir trop couru.
Et puis ce chapeau qui s’était mis à ressembler à une méduse avec son ventre
qui lui coulait sur le front, le front de Volp, je veux dire.

D’ordinaire il aurait espéré un peu de jazz au Bœuf Indigo, le jazz club du quartier,
mais il était déjà fermé, le confinement venait de commencer.

Dernière ligne droite.
Rentrer chez soi, quatre étages d’escalier de pierre,
une tachycardie très momentanée n’allait pas outre mesure le bouleverser,
trouver la clé…
De la musique.
Négligence heureusement organisée, la radio chez Volp, reste allumée toute la journée.
Il aime, quand il rentre chez lui, la sensation d’y être attendu.
Il est un peu comme ça, un peu très seul, si vous me permettez.

S’affaler,
abandonner les flaques froides de ses grolles,
s’arracher le pantalon encore humide,
le reste, hors les chaussettes ruinées n’en parlons pas,
constater les dégâts du corps, s’affaler plus encore, tenter de dormir.
Se mettre sur le flanc gauche pour ne pas ronfler. 
C’est que Volp ronfle couché sur le dos. Un peu.
Mais un peu, c’est beaucoup trop.
Les voisins, ce n’était pas gagné.

Mais, avant de s’endormir,
sur France Musique, Volp entend encore quelques notes,
d’une mélodie dite du Bonheur.

 

      Julie Andrews


My favorite things, Richard Rodgers, Oscar Hammerstein II, 1959.
Julie Andrews

Il trouve ça un peu crincrin.
Penser, demain, à retrouver la version de Coltrane.

Mais non, Coltrane n’attend pas !
Voilà :

 

      John Coltrane

John Coltrane (soprano sax), McCoy Tyner (piano), Steve Davis (bass), Elvin Jones (drums).
Extase, étoiles.
Et plus, puisque affinités.

Puis, il se couche, s’endort.
Ronfle un peu, mais on ne va pas en faire un fromage.

Ça ressemblera à quoi, ce confinement ?



À demain ?