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Doutes, palabres et réflexions

Au fil du temps…

Ressentis, engagements, appropriations, révoltes, doutes, certitudes, réflexions… Un peu de littérature aussi, de philosophie s’il se peut, de poésie. Et de musique, on en a tellement besoin !
C’est dans cette approximative petite lucarne que verront périodiquement le jour, à l’avenir, en sus de mes humeurs pas toujours égales, les nouvelles éditions de TamTam dont il vous est déjà loisible de consulter les archives en cliquant ici

Belle découverte à vous !

Bras d’honneurs

Partages Posted on 16 septembre 2020 15 h 32 min

Une amie (c’est souvent la même) attire aujourd’hui mon attention sur un article de Libération.
Très intéressé pourtant par la question, et au courant de la polémique, il m’avait échappé.

Je relaie ici l’article dont question. Et qui m’enthousiasme.
Son rappel appuyé à un peu de vérité, de sincérité, d’honnêteté intellectuelle tout simplement,
trouve en moi des échos que je me serais reproché de ne pas évoquer.

À lire ici.
Mais à réfléchir aussi.

À bientôt.



Les morts auraient-ils toujours raison ?

Partages Posted on 9 septembre 2020 17 h 07 min

On était entrés là.
On nous avait dit qu’il y aurait du Jazz.
C’était pas rien, le jazz, on attendait,
mais déjà on avait une telle envie d’aimer…

Je ne sais plus quand c’était. Ça importe peu, le temps.

Il y avait eu la scène vide pleine d’instruments.
Comme des gisants qui attendaient.
Tous, on avait déjà vu ça, ce vide, avant que.
Mais on ne savait pas.

Il y avait eu ce type aux allures de dandy qu’on n’apercevait pas,
parce qu’il le voulait bien.
Il entrait en scène avec cette sérénité qui aurait pu,
si on n’y avait pris garde,
confiner à l’indifférence;
comme aussi s’il avait fait vœu de “non exister”.
C’est peut-être le souci de ceux qui font ce métier de l’ombre…

Il y avait des gestes assortis toujours à cette espèce d’indolence
qui accompagne ceux qui à la fois doutent et veulent se rassurer.
C’est parfois comme ça, les génies,
je veux dire ceux qui ont maitrisé leur art sans renoncer aux étoiles,
sans s’en préoccuper non plus…

Mais ça, on n’en savait rien.
On était un peu comme ça,
à la fois passionnés et sceptiques,
vous connaissez ça.

Donc, quand il est monté sur scène (pourquoi “monté” ?),
rien n’avait semblé particulier.

Le piano avait fait son boulot (plutôt vraiment très bien, si je peux me permettre…),
la batterie avait léché ses cymbales comme jamais, avait négligé ses baguettes et ses peaux.
Que du cristal.
C’est dire.

C’est alors que.

Et ce fut, de Gary Peacock, la contrebasse.
Il avait composé cette épiphanie-là.
Vignette.
C’était tout ce qu’on espérait sans l’avoir jamais su,
tout ce qu’on ne comprenait pas.

Personne n’avait plus rien à dire.
Tous on rêvait.

Je me tais.

Vignette.
On l’écoute là ?
Gary Peacock, à la basse,
Jack DeJohnette à la batterie,
Keith Jarret, au piano.

C’était la naissance du plus grand des trios de l’histoire du jazz.


      Garry Peacock

 

Gary Peacock est mort ce dernier vendredi.
Une partie du Jazz sans doute aussi.



Le bruissement étouffé de l’émotion, le degré zéro de l’information

Partages, Révoltes Posted on 1 septembre 2020 18 h 11 min

J’emprunte volontiers ici ce double titre plagié de deux essais retentissants de Roland Barthes.
(“Le bruissement de la langue”, d’une part, “Le degré zéro de l’écriture”, par ailleurs).
Mon emprunt s’arrête là et n’a valeur ni de comparaison ni de référence,
si ce n’est celles, exclusivement musicales de la langue.
Les mêmes mots donc, ou à peu près,
pour dire, dans des syntaxes différentes,
des choses que, pour sûr,
Roland Barthes aurait traitées avec un tout autre talent,
si tant est qu’elles eussent été dans le champ de ses préoccupations.

Aujourd’hui n’étant pas hier, ce ne fut pas le cas.

Je veux parler ici d’un essoufflement.
Un de ceux qui nous font oublier de nous révolter.

Hier encore, on serait descendu(s) dans la rue,
on se serait agité(s), on aurait donné de la voix,
on aurait défié quelques coups de matraques,
tout ça.
On aurait été des milliers à hurler notre indignation,
à hurler
et répéter encore et encore que
ça ne peut pas se passer comme ça !

Mais non.

Il y a une usure qui nous fait,
par épuisement sans doute,
par lassitude en tous cas,
parce que, aussi,
notre conscience n’est plus le nerf de la petite guerre que nous menons,
il y a cette usure donc,
qui nous a chloroformés de décisions venues d’ailleurs…


Il y a cette usure qui nous fait omettre de regarder autre chose
que nos doigts raidis sur nos azerty,
ailleurs
que dans les brumes de nos canapés,
ailleurs que dans les endormissements auxquels nous sommes
“pour notre bien” tous conviés.

Mais quoi ?
On ne réagit pas.
La presse en parle à peine.
Plus préoccupée de bla-bla que d’humanité.
Silence. Ou à peu près.

Naît une indifférence dont on connaît la creuse philosophie
et qui murmure sans jamais de cesse :
À quoi bon ?

Merde, merde, merde !

Pour info :

L’avocate turque Ebru Timtik
après 238 jours de grève de la faim
est morte dans les geôles turques
à 42 ans et 30 kilos.
Son dé
lit : être opposante au régime.
Les raisons (délirantes) de sa “condamnation” :

Appartenance à une organisation terroriste

Erdogan s’est levé tôt ce matin,
s’est rasé, a regardé sa montre.

A peut-être lu (re-lu ?) “La Fête au bouc
de Mario Vargas Llosa.
Soulagé
?
Pas de quoi.


Téléchargez gratuitement ici l’article de Valérie Manteau dans Libération du 04/09/20.




D’une souffrance l’autre

Partages, Révoltes Posted on 20 août 2020 11 h 58 min



Violences conjugales :
146 femmes ont été tuées en 2019,

un chiffre en hausse de 25% en un an



Titre accrocheur, titre sans profondeur,
titre tristement vendeur qui,
menotté à la sécheresse comptable des chiffres,
ne dit rien d’une réalité.
Titre d’une presse qui ignore la chair, qui ignore l’os,
parce que, aliénée au seul constat,
elle s’est appauvrie au point, aujourd’hui,
de n’être plus que “presse-purée”…

Et pourtant.
146 femmes.
146 femmes
(mais il n’y en aurait qu’une que le scandale déjà mériterait qu’on s’en révolte,
qu’on s’interroge, qu’on le clame, non ?)

Violences conjugales.
On aimerait renvoyer cette expression à l’état surréaliste d’oxymore.
Mais non.
Information qui m’estomaque. Comment ne pas ?
Images de blessures,
de bleus à l’âme et ailleurs,
de coups étalés, tatoués à vie sur les peaux,
qui scarifient les chairs
jusque dans les os brisés.
Images définitives aussi de corps sans vie, nés de violences presque exclusivement mâles…
Images d’enfants en détresse éternellement,
cherchant chez des mères disloquées la raison de cette injustice assénée.
Et qui ne peuvent pas comprendre.
Ne pourront jamais.

Voilà de quoi, aujourd’hui, je voulais faire la matière de ce billet de fin de congés, si tant est qu’il y en eut.



Les circonstances en ont décidé autrement.
Mais je ne quitte pas pour autant le monde de la violence.
Ni celui des femmes (en tous cas de l’une d’entre elles).

Lene Marie Fossen – autoportrait

Car il y a cette autre violence faite – majoritairement – aux femmes.
Et, principalement, aux femmes jeunes.
L’anorexie.


J’ai été foudroyé l’autre soir par la découverte d’une immense artiste morte en 2019,
à l’âge de 33 ans.
Norvégienne.

Lene Marie Fossen était photographe.
Tout en elle l’était, bien que toujours en devenir.
Artiste, profondément artiste.
Est-ce la maladie qui l’a faite telle ?
Discutes de comptoir qui ne demandent, comme toujours, qu’approbations.

Quelle importance ?
D’autant qu’elle voulait,
bien que sa production fût avant tout autobiographique,
que la malade s’efface derrière l’artiste.

Il y a, chez Lene Marie Fossen,
comme chez Antonin Artaud, évoqué ici même l’autre jour,
(chez Hervé Guibert aussi, sans doute, dans son travail et d‘écrivain et de photographe),
la nécessité d’offrir son corps à son travail artistique,
la braise en même temps que le mâchefer ;
le corps devenant alors à la fois le sujet et le matériau,
l’outil même de la recherche.
Sans impudeur, sans voyeurisme, sans mièvrerie non plus.

Et, qu’on l’entrevoie ou non, sans narcissisme.

Aller jusqu’au bout de la douleur,
se calciner
pour tenter de trouver dans les restes de soi
une vérité
dont on n’aurait pas honte.

Une seule envie,
prendre cette si jeune femme si vieille dans mes bras.
En aurais-je seulement été capable ?
La réponse est dans la question.


Arte consacre à Lene Marie Fossen un film visible ici


À bientôt ?



Carré noir sur robe noire

Partages Posted on 29 juillet 2020 15 h 05 min

Gisèle Halimi
née Zeiza Gisèle Élise Taïeb
1927 – 2020

Bien plus que notre seule tristesse
ici



Pour que le soleil de l’été nous fasse un peu moins d’ombre

Et ceci ?, Partages Posted on 28 juillet 2020 19 h 43 min

Est-ce le soleil qui traditionnellement nous suggère un triste farniente ?
Seraient-ce les fatigues, les habitudes prises d’entrevoir juillet puis août
comme autant d’indolences, d’alanguissements, d’assoupissements ?
Allez savoir, mais on s’en fout !

Il me vient aujourd’hui, allez savoir pourquoi,
l’envie de partager avec vous un texte vieux de 85 ans.

Je dis « un texte », mais ce n’est pas d’un texte qu’il s’agit,
c’est un cri, une colère ;
une colère qui n’oublie en rien le déploiement de sa propre logique,
celle d’un homme qui a choisi d’aller au bout de sa douleur.
Difficile d’y résister.
D’autant qu’il nous force à réfléchir à nos propres réticences,
à nos propres refus des différences ;
d’autant qu’il nous apprend à hurler
avec la douleur qui est la sienne
mais dont on sait à l’instant même de ce hurlement
qu’il est avant tout le nôtre.
Et qu’on n’a dès lors pas à le singer.
Inconnu.
Jusqu’alors insenti, si j’ose dire ça comme ça.

C’est au prix souvent d’un regard dans le rétroviseur
qu’on prend la mesure de nos très relatives modernités.

Le contexte.
On est en 1935.
Un homme n’en finit pas.

Antonin Artaud,
poète, écrivain, comédien, metteur en scène,
théoricien du théâtre, dessinateur de génie
(son autoportrait ci-dessous s’en veut témoin)
volontiers peintre aussi, philosophe à rebrousse-poil,
pousseur de cris qui en valent la peine…
mais ne sont jamais entendus,
Antonin Artaud, oui,
qui n’en finit pas, n’en a jamais fini
de hurler que la vie est oblique,
et que nous ne faisons qu’obéir aux Totems
qui nous massacrent.
Ah nom de dieu !

Alors, ce texte que je vous promets,
alors, cette désespérance bouffée de la hargne
qui refuse d’obéir
à ceci, à cela, à n’importe quoi,
le voici,
le voilà.

C’est une lettre.
Elle est adressée « aux médecins-chefs des asiles de fous ».

C’est donc en 1935.
Il faudrait savoir. Mais les hurlements n’ont pas d’histoire.
On en parlera ?

Interné de force, Artaud écrit, hurle, cette lettre.

On réfléchit, on tremble.
Voilà :


Messieurs,

Les lois, la coutume vous concèdent le droit de mesurer l’esprit. Cette juridiction souveraine, redoutable, c’est avec votre entendement que vous l’exercez. laissez-nous rire. La crédulité des peuples civilisés, des savants, des gouvernements pare la psychiatrie d’on ne sait quelles lumières surnaturelles. Le procès de votre profession est jugé d’avance. Nous n’entendons pas discuter ici la valeur de votre science, ni l’existence douteuse des maladies mentales. Mais, pour cent pathogénies prétentieuses où se déchaîne la confusion de la matière et de l’esprit, pour cent classifications dont les plus vagues sont encore les plus utilisables, combien de tentatives nobles pour approcher le monde cérébral où vivent tant de vos prisonniers ? Combien êtes-vous par exemple, pour qui le rêve du dément précoce, les images dont il est la proie sont autre chose qu’une salade de mots ?

Antonin Artaud – Autoportrait – 1946


Nous ne nous étonnons pas de vous trouver inférieurs à une tâche pour laquelle il n’y a que peu de prédestinés. Mais nous nous élevons contre le droit attribué à des hommes, bornés ou non, de sanctionner par l’incarcération perpétuelle leurs investigations dans le domaine de l’esprit.

Et quelle incarcération ! On sait – on ne sait pas assez- que les asiles, loin d’être des asiles, sont d’effroyables geôles, où les détenus fournissent une main-d’œuvre gratuite et commode, où les sévices sont la règle, et cela est toléré par vous. L’asile d’aliénés, sous le couvert de la justice, est comparable à la caserne, à la prison, au bagne.

Nous ne soulèverons pas ici la question des internements arbitraires, pour vous éviter la peine de dénégations faciles. Nous affirmons qu’un grand nombre de vos pensionnaires, parfaitement fous selon la définition officielle, sont eux aussi, arbitrairement internés. Nous n’admettons pas qu’on entrave le libre développement d’un délire, aussi légitime, aussi logique que toute autre succession d’idées ou d’actes humains. La répression des réactions antisociales est aussi chimérique qu’inacceptable en son principe. Tous les actes individuels sont antisociaux. Les fous sont les victimes individuelles par excellence de la dictature sociale ; au nom de cette individualité qui est le propre de l’homme, nous réclamons qu’on libère ces forçats de la sensibilité puisque aussi bien il n’est pas au pouvoir des lois d’enfermer tous les hommes qui pensent et agissent.

Sans insister sur le caractère parfaitement génial des manifestations de certains fous, dans la mesure où nous sommes aptes à les apprécier, nous affirmons la légitimité absolue de leur conception de la réalité, et de tous les actes qui en découlent.

Puissiez-vous vous en souvenir demain matin à l’heure de la visite, quand vous tenterez sans lexique de converser avec ces hommes sur lesquels, reconnaissez-le, vous n’avez d’avantage que celui de la force.



À bientôt ?


PS.: cette lettre mériterait bien plus de folie que là.
J’y arriverai peut-être. Un jour. On verra.



Les horloges à l’heure

Partages Posted on 26 juillet 2020 16 h 02 min

Il y a eu, ce dernier quatorze juillet,
comme une mise au point dont on a peu parlé.
Elle signifiait tant et tant de choses pourtant.
Un rapport au pouvoir fait de sens et non de soumission.
Sauf, bien évidemment, à considérer une fois pour toute
que le pouvoir est, entre deux de nos votes,
au-dessus de ce vote
et qu’il devient un omnipotent patron.
Mais est-ce un patron qu’on choisit ?
Ou l’un de nous chargé de nous représenter,
et qui doit de ses actions nous rendre compte ?

Une petite phrase, ce 14 juillet,
nous a remis en lumière la bêtise de nos servitudes.
Et qui vient nous rappeler que la logique libérale
peut, contre elle-même, être retournée comme une chaussette
(n’est pas le ‘patron” qui croit l’être, d’ailleurs, pas besoin de patron)

Je fais allusion ici à ce qui fut clamé par un « Gilet jaune« ,
(mais ç’aurait pu être par n’importe qui, vous, par exemple, ou moi…)
par la voix et par le calicot,
à Emmanuel Macron se promenant « incognito »
(entouré par quelques gardes du corps, quand même, on nous prend pour des billes ?)
ce dernier 14 juillet, aux Tuileries…

Une petite phrase, mais qui voulait dire tout d’une réalité,
un rappel à l’ordre en quelque sorte qui à Macron fut adressé :

Ben oui.
S’en souvenir.

Belles vacances à tous !



À bientôt.



Question de pinceaux

Partages Posted on 27 juin 2020 10 h 39 min

Tout,
c’est clair,
ne dépend jamais que du portrait qu’on veut faire
de celui-ci, de celui-là, ou de ce que.

La question, avant tout, serait de se demander
non pas qui est celui ou celle dont on veut faire le portrait,
non pas l’événement, le mouvement de pensée
dont on voudrait faire, d’une manière plus abstraite sans doute,
le portrait,
mais bien ce que suppose un portrait.
et, par-dessus tout, celui qu’on voudrait faire de, de ou de.

Car quoi, il y a mille manières de parler – d’écrire –
d’une seule et même chose,
même si une chose, dans la mesure de sa réalité,
ne peut avoir à ses yeux propres qu’une seule et même identité.

On entend, on voit même, beaucoup de choses,
contradictoires toujours, sensées rarement,
et qui semblent servir de vérité
qui aux politiques
qui aux journalistes
qui aux concierges
qui aux spécialistes de tous bords
quand il s’agit de commenter,
de décrire,
de faire le portrait de notre actualité.

Qu’est-ce donc qu’un portrait ?
Il a toujours été une interprétation.
Jusqu’à ce qu’une mode « hyperréaliste »
nous en vienne donner une définition
qu’elle annonçait définitive,
sous prétexte sans doute
qu’elle était livrée
pieds et poings liés
aux dogmes réalistes
de la photographie d’alors,
trop contente de s’emparer des thèmes
jusque-là « domaines réservés » de la peinture
(le portrait, la nature morte, le paysage…)

Je me limite ici à la réalité que j’appellerai “visuelle”
des choses auxquelles nous assistons ou participons,
mais il est patent que cette gentillette réflexion
pourrait s’élargir et concerner
d’autres secteurs de la perception,
de la pensée,
ou de la transmission par l’observation ou le savoir.

Mais je sens que je m’éloigne.
Je parlais de la subjectivité du portrait,
et, partant, voulais évoquer
le millefeuille contradictoire (forcément contradictoire)
que nous offre à voir l’information
à laquelle il est de plus en plus impossible de croire.
Comme un portrait de Dora Maar,
et qui donnerait à voir tout à la fois la face et un profil
(mais l’autre profil ? qu’en est-il ?),
l’information, voulant se nourrir de deux vérités
(la vitesse du temps et l’attrait de l’argent),
oublie – n’a plus le temps ? – de réfléchir,
à autre chose qu’aux évidences.

Peur, aussi sans doute, de s’emmêler les pinceaux.

Parce que l’information s’est faite religion,
et qu’à une religion il est dit qu’il faut croire ou ne pas croire,
il lui suffit d’asséner de l’information,
c’est-à dire, des réponses à des questions
qui ne sont que presque jamais celles que nous nous posons,
et sont chargées de nous communiquer
une « réalité » volontiers doctrinale.

Alors qu’elle devrait avant tout nous faire réfléchir,
nous poser question,
elle se contente de se réfléchir
et de ne se poser plus de question
que celle de son portrait dans le miroir
sonnant et trébuchant de sa survie…

Une amie me disait que, peut-être,
le salut ne résiderait pas
dans le statut d’une réponse
(information, religion, même combat),
mais dans l’aventure de questions
que nous pourrions poser
à l’information et à ses affirmations.
Elle me suggérait un monde où l’information
serait le devenir de philosophes.

Les philosophes auraient tout à y perdre,
mais nous, sans doute tout à y gagner.
Ne plus se contenter de constats bien cimentés,
mais nous alimenter de réflexion.
On peut rêver.
On peut aussi s’en poser la question.




À bientôt ?



Deleuze en large

Partages Posted on 6 juin 2020 20 h 35 min

On se demande ce qui nous sépare de l’intelligence.
On gigote un peu, on fait les coquets.

On se demande – mais se demande-t-on vraiment ? –
ce que sont ces idées auxquelles on pense.
Auxquelles on prétend penser.

On croit, s’en posant la question, savoir de quoi nous parlons.

On grenouille un peu.
On se fait des illusions.
C’est pas toujours si bien que ça,
de se faire des illusions.
Ça « prétend ».
C’est superbe aussi, ça nous interdit de mourir.

Un peu prétentieusement,
parce qu’il nous en vient l’idée,
on se pose la question de savoir
de quand date notre dernière idée,
ce qu’elle était,
ce qu’elle voulait dire,
qui elle aimait,
ou pour qui elle voulait se dire
dans le but de l’aimer.

On croyait avoir des idées,
on les instrumentalisait,
avec pour objectif mâle et un peu fétide donc,
de s’en faire une intelligence.

On n’était pas peu fier parfois.

Malheureux, on l’était le plus souvent possible.
Il fallait que ça soit.
Au moment de s’aller dormir,
sans idée qui puisse nous ressembler,
on allait rêver à nous-même, sans idée.
Sans non plus se l’avouer.

On se disait que.

On se pensait intelligent, imaginatif.
Dès lors…

Mais une idée ne ressemble en rien à une idée.
En même temps, elle ne peut ressembler à rien d’autre qu’à elle-même.
Ou alors elle cesserait d’en être une.
C’est dire à quel point elle était peu probable.
C’est dire à quel point on n’en avait pas vraiment envie.

On s’en est fait pourtant des idées.
Géniales. Toutes.
Bien sûr.

Gilles Deleuze, mort il y a vingt-cinq ans, ne se leurre pas, ni ne nous leurre.
Ne nous a jamais leurrés.
C’est le propre de cet homme-là.

Philosophe de l’errance, du nomadisme, du désir, de l’éventualité.

Et puis, se taire.
Écouter l’homme, son humilité.
Son trajet de nomade d’une pensée qui,
sans cesse ailleurs,
a toujours pour point d’appui
une intransigence
sans aucun confort.

On l’écoute ?
Le sujet n’est pas banal.

Est-il possible de penser ?
Ou, plus exactement,
notre pensée nous appartient-elle ?

Ou encore,
(mais ceci m’appartient)
Avons-nous d’autre but,
quand nous pensons (ou croyons penser),
que celui de nous assimiler ?

Gilles Deleuze est mort par suicide en 1995, à l’âge de 70 ans.
La conférence dont cette vidéo est extraite a été donnée
dans le cadre des « Mardis de la Fondation » le 17 mars 1987.
Il y a trente-trois ans…


À bientôt ?



Sortir, rêver peut-être ?

Partages Posted on 30 mai 2020 13 h 33 min

C’est Ferdinand Chabre.
Il est sorti.
De chez lui, je veux dire.
Sorti.
Besoin de rêver.
Il sait que rêver, c’est penser en moins décevant.

Il se promène.
Il fait gris.
Mais non, c’est dans l’âme.
Dans le ciel il fait clair.
Le ciel est bleu donc.
Ou jaune, ou rose.
Qu’importe ? 
Ça n’importe pas, se dit-il.

De toute manière, il a un peu de mal à respirer.
Ce n’est pas simple de devoir sortir bâillonné
(ils disent masqués, mais c’est bien de bâillon qu’il s’agit)
ça empêche un peu beaucoup de rêver.
Alors, on se promène aux aguets,
plus qu’on ne se sent autorisé à rêver.
Ça empêche, pense Ferdinand Chabre.
De s’abandonner.

On croise, caché sous un chapeau de grisaille, un masque.
On ne rencontre personne.
Ou alors, c’est un peu tout le monde qu’on vient de croiser.
Et on se demande si on a jamais rencontré “autre chose”
que des silhouettes masquées.
Même “avant” je veux dire.
Du reste, c’est incongru, se dit Ferdinand Chabre,
cette obligation de mettre un masque
par-dessus le masque
qui nous formate
depuis si longtemps et partout.
Et même ailleurs.

Façon Comedia dell’arte ?
Que nenni !
Trop de vie dans ce masque-là !
Il ne s’agit pas d’arlequinades,
il ne s’agit pas de faire en gestes ce qu’on éteint du visage,
ce que la gueule a, depuis belle lurette, tu.
Non ! 
Il s’agit de passer inaperçu.
D’innocenter la maladie, pense Ferdinand.
Et donc de ne faire ni bruit ni, surtout, mouvement incongru.

Se ressembler. Tous.

Vivre sous le masque
est la mascarade la plus prisée de ceux qui,
sans joie,
veulent perpétuer le bal masqué qui les autorise à faiblement respirer.

Et depuis quelques jours, c’est une joie multipliée !
Offrez au masque un bâillon,
lira-t-on bientôt dans les réclames portes-ouvertes.
Car il n’y a aucune joie sous cet éteignoir-là !
Et de cela on se fait une joie.
C’est tellement ennuyeux, la joie !
(se dit, sans en penser un mot, Ferdinand. Et pourtant).

Aucune joie ?
Aucune joie sous l’habituel masque
qui nous protège tant ?

Non !
Il n’y a que la douleur, que l’épuisement, que le dos voûté
de ceux qui, ayant cessé de croire, n’ont pas cru assez longtemps.

Auxquels s’additionne la sanitaire “protection”
qu’on nous impose pour notre bien ?
(et là, on sent bien que Ferdinand, s’il le pouvait, se révolterait, mais.)

Mais qui, bon sang, leur a dit un jour
qu’il fallait tout croire de ce qui est dit ?
Qui est le sombre salaud qui leur a fait avaler que l’espoir était
la salle d’attente d’un bien-être rêvé ?
Qui nous a dit ?
(fait mine de s’interroger notre ami)

On ne sait pas ?
On ne sait pas.
(Ferdinand Chabre a un petite idée, mais).

Mais noyés d’espoir,
ils ont admis que respirer serait suffisant en attendant que.
Respirer ? Suffisant ?
Ils ont oublié que pour respirer il faut pouvoir s’essouffler
à courir,
à se battre,
à inventer !

Qui est le salaud qui leur a dit que la vie était une salle d’attente avec, au fond,
une porte qui donne sur la vie ?
Qui donc s’aventurera à vouloir le démasquer ?
Et, quand ce masque-là sera tombé, les autres en finiront-ils de leur mascarade ? 

Pas sûr. 

On se promène.
Le ciel fait un peu comme si.
Ou jaune ou bleu ou rose.
Qu’importe ? 

Ferdinand Chabre est fatigué des non-visages qui ne le regardent pas.

On croise, caché sous un chapeau gris, un chapeau de grisaille, un masque.

Et, par-dessus, un bâillon.

Alors, Ferdinand Chabre rentre chez lui.
Ôte le masque, je veux dire le bâillon.
Face à son miroir, il se trouve tout nu.

Quand viendra le sommeil, il lâchera le masque aussi.
Sans doute.
Personne ne peut savoir.
Personne ne sait,
ne saura.

Tout nu enfin.
Il frise parfois l’indécence, Ferdinand Chabre.
Si pudique pourtant.

Que voulez-vous ?
On n’est que ce qu’on est.
Demain, on rêvera
(ose prétendre Ferdinand. sans exclamation. dans un souffle).

Là, il s’est endormi.



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