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De loin en loin

Ressentis, engagements, appropriations, révoltes, doutes, certitudes, réflexions…
Un peu de littérature aussi, de philosophie, d’écriture s’il se peut, de poésie.
Et de musique, on en a tellement besoin !
C’est dans cette approximative petite lucarne que verront le jour, périodiquement,
mais irrégulièrement sans doute, mes humeurs pas toujours égales.
Et s’il se pouvait que vienne y réagir l’une ou l’autre intelligence,
je ferai le trajet de n’en être pas peureux.

Belle découverte à vous !

Cesser d’être en mauvaise compagnie… (23)

Partages Posted on 4 novembre 2020 12 h 16 min

On continue. En silence.
Mais ça bout côté neurones et breloque.
Et conscience aussi, bien sûr.
Enfin, je dis ça…

Bonne lecture.



Il n’a jamais été question pour moi de m’enfermer dans la littérature, mais de confronter le peu que j’en ai dans la peau aux risques quotidien de m’en débarrasser. (En souhaitant, peut-être, qu’il en reste un peu du
peu !)



Ce que j’ai appris, c’est qu’il est plus difficile d’écrire simplement qu’hermétiquement. L’hermétique doit être absorbé par le simple. Hölderlin le savait. Et Artaud.



Arrangez ça comme vous voulez, la littérature c’est l’habitat de la solitude. Le désir. L’impatience.



Je lis les journaux, je me tiens au courant. J’écoute la radio. Je lis mes contemporains, même ceux qui ne seront jamais lus que par moi, et il y en a, il y en a ! Alors, ce qui pourrait me manquer, c’est l’“ambiance”, deux ou trois conversations dans un café. Où est la marge ? Retiré ? De quoi ? De qui ? On me parle du Centre Beaubourg, on me dit : “Il faut avoir vu ceci, entendu cela…” Non. Il y a énergie ou rien. Aussi bien dans une île, une prison, un hôpital. Le grave, c’est l’exil. Quitter ses amours, qui sont irrationnels. Je plains les Russes expulsés de leur pays. Un arbre russe ne ressemble pas à un arbre suisse, ou américain. Ne plus pouvoir parler sa langue, dans la rue, pour acheter du pain, oui, c’est dur. Ce doit l’être. On mâche le “peu qui reste”.



Le moment à partir duquel le désir de vivre touche au plus près l’envie de mourir, parce que c’en est trop des deux côtés. La vie et la morts flouées. L’homme moulé dans l’instant de cette découverte. Après quoi ! Nul mérite. Il faut recommencer. Mais, dans la poche, une certitude. La mort a bonne mine. On va l’aider, l’imbécile. Elle se croira toujours aussi triomphante que nos P.-D.G.



Je ne lis bien que quand j’éprouve le besoin, comme si j’étais dans le coma, de ne rien comprendre à l’immédiat du regard sur ces lignes qui vont à je ne sais quelle pêche dont je suis, pour le moment, exclu. Il me faut revenir, dans l’immédiat, sur ces lignes qui me viennent de si loin – que fabrique leur auteur, dans le même moment ? – et souvent bien sûr, il est déjà mort, autrement dit plus près que mes contemporains qui poursuivent leur aventure dieu sait comme, dieu sait où, et que de surprises ! Alors je relis sur place, je n’ai compris que la lettre; il me semble nécessaire, heureux, de revenir sur mes pas, pour mieux enregistrer la parole vouée au vent qui, dans l’instant, me passe, me traverse, perturbe, remet en branle mes cellules attentives.



C’est vrai qu’il est temps d’arrêter le progrès. On pense des hommes dits scientifiques ce qu’on pense des enfants turbulents : “Qu’est-ce qu’ils vont encore inventer ?” C’est vrai. Mais le pire est fait. On peut, entre nous, sans l’aide d’aucun dieu, faire sauter la baraque.



Je ne suis ni de droite ni de gauche. Je suis dans la merde. Ça ne porte pas toujours bonheur.



Je suis persuadé qu’on rencontre sa mort durant sa vie. Mais on ne la reconnaît pas. À peine risque-t-on d’en sentir le frisson. Souvent dans le regard d’autrui.


Extraits de Papiers collés (3)
Éditions Gallimard – L’Imaginaire

Voilà pour aujourd’hui, sixième jour de ce foutu reconfinement.
Belle journée à vous.

Et à demain ?



Des bouteilles à la mer quand on craint qu’il n’y ait plus de mers…

Et ceci ?, Révoltes Posted on 3 novembre 2020 16 h 12 min

03 novembre 2020.
Élection présidentielle américaine.
Un espoir. Sans commentaire.
Le commentaire est dans l’espoir…

Mon amie Gaëlle, m’adresse ceci, reçu d’une autre,
qui l’a sans doute reçu d’une autre encore….
Sûr qu’on ne sera pas les seuls.
Mais ça fait du bien.
Sauf à imaginer le pire, demain.
Et puis après…

Nous verrons.





Cesser d’être en mauvaise compagnie… (22)

Partages Posted on 3 novembre 2020 15 h 57 min

Il faut se taire.
Ou alors pouvoir parler autrement que pour ne rien dire
quand il s’agit de ces choses-là de littérature.
Et de Georges Perros en particulier.
Difficile.
Il se trouve que, lâcheté du confort,
j’ai annoncé vouloir me taire tout au long de ce périple
dénué, volontairement, de commentaires, voire d’indications.
On continue. On verra par la suite.



Je ne peux pas concevoir un homme sans cesse occupé de ce qu’il fait, a fait, va faire. Quoi qu’il fasse. L’homme m’est impensable qui n’éprouve pas, tous les jours, fût-ce un quart d’instant le vide, l’impossible à vivre. C’est ce quart d’instant qui me passionne. Qui a fait ma vie. Ce quart sans la moindre référence, le moindre souvenir, la moindre hérédité. Ni cruel ni pessimiste ni perceptible à qui que ce soit. C’est comme une douleur furtive qui vous traverse comme un avion passe un nuage. Il vaut mieux être seul quand elle se déclare. Tout de même. Parce que justement, quoi qu’on fasse à ce moment-là, on n’a qu’une envie, la suivre, cette douleur, voter pour elle. J’ai connu cela sur scène, quand je jouais des rôles un peu conséquents. Entre deux répliques, elle attaquait, sans méchanceté, elle ne savais pas ce que je fabriquais là. Mais c’en était fini de ma présence scénique. Je me trouvais tout à coup dans un monde bloqué, arrêté, une sorte de musée Grévin, rejeté – sans l’être – hors d’une figuration plus ou moins intéressante. Le non-sens absolu. Mais s’il n’y avait que le théâtre ! Ça continue, dans le plus retiré possible. Au moins là suis-je en mesure de voyager en toute tranquillité sur les ailes de cette douleurs, oh, disons de ce picotement quotidien qui traverse tous les instants, les uns après les autres, sans chronologie, de ce qu’il croit ma vie.



Le moment à partir duquel on ne peut plus dire sa vérité, parce qu’elle est insupportable. Inécoutable. Indécente. Pire que de faire l’amour dans la rue.



Il pleurait à froides larmes.



Qui écrit pour se sauver est foutu d’avance.



Je ne peux qu’envier les artistes que le temps parvient à envahir de telle sorte qu’un chantier se déclare, s’ouvre devant eux, et qu’un travail leur devient possible, leur permettant dès lors d’être occupés comme s’entendent à l’être un menuisier, un maçon, un bûcheron, etc.
L’enviable, c’est de métamorphoser son artisterie en artisanerie.
Reste… l’inspiration. mot difficile à prononcer, impossible à traduire, puisqu’il ne recouvre rien, le fait même de travailler l’annulant.



La nuit aussi donne des idées, pourquoi en faire des rêves, comme si les idées diurnes étaient plus achevées que celles du sommeil. Ces idées, parfois, nous échappent, on ne sait pourquoi. pendant qu’elles déroulent leur absolu, on pense qu’il faudrait les noter. Elles, et non les autres. Or, ce sont celles-là qu’on ne note pas, qui reviennent périodiquement, sans qu’on puisse jamais les retenir.



Non certes l’homme n’a pas en lui de quoi aimer trente-six fois. Ou c’est qu’il nomme amour une bien faible flammèche. Quand on a bien aimé, quand on a tout brûlé, il se fait un grand vide, une grande blessure à cicatriser par le temps. Mais qui ne voit que la vie est trop courte pour récidiver.



On demande une miette d’amour pour tous les jours. On nous en donne une tonne pour l’éternité, qui est la mort.



L’homme se fait réveiller par un portier qui passe la nuit à sa place.


Extraits de Papiers collés (3)
Éditions Gallimard – L’Imaginaire

Mutisme d’après lecture avant de vous souhaiter
À demain !



Cesser d’être en mauvaise compagnie… (21)

Partages Posted on 2 novembre 2020 20 h 40 min

Georges Perros, dernière ligne droite : Papiers collés (3)



Je suis plus sensible aux êtres quand j’y pense que quand je les vois. Tout ce qui s’ensuit… L’amour difficile.



Le geste humain plaqué sur le tremblement de l’air – du réel, comme l’ombre de l’homme sur un trottoir d’Hiroshima. La distance, entre le graffiti et la trace d’un passage, c’est dans la nuit qu’on la réduit, toute affaire cessante, tout désir rendu à sa bonne fatigue. Alors, une main tendue, une cigarette partagée, et le monde s’ouvre à nouveau, déduit du rien originel.



Réussir sa vie : Rimbaud.
Réussir dans la vie : tout le monde ou presque.



Le monde va peut-être finir par ressembler à ce que nous méritons. Aux hommes qui l’occupent. Le monde, non, la terre. Cette merveille mutilée. Ce jour-là – la réussite – les morts ressusciteront.



Si j’avais le temps, ah si j’avais le temps !” De quel temps s’agit-il ?



Je cherche un stylo. Il faudrait n’avoir jamais écrit autrement que pour affaires, urgences dérisoires, pour ne pas comprendre l’enfantillage qui consiste à se mettre en quête d’une plume, d’un papier, etc., susceptibles d’aider au travail de l’écriture désintéressée – ô combien ! Ainsi, pour ce qui est de la lecture, couper les pages d’un livres était un plaisir. On nous l’a enlevé aussi, celui-là. Écrire, lire, c’est se mettre en prison pour crime à commettre. Le crime étant peut-être, justement, de lire, d’écrire, hors d’un temps qui exige une autre présence humaine. C’est, de toute manière, quoi qu’on lise ou écrive, se retirer. Afin de mieux pénétrer, s’enfoncer, dans un espace qui rend compte, paradoxalement, de cette présence. Mais sans cesse remise en question. Bref, fourbir ses armes d’existence. À qui faire bien comprendre cette veille ?



Ce que je voudrais dire, sans cesse, est très simple. C’est qu’il y a, tous les jours, quelque chose qui interrompt l’aventure sociale, sentimentale, intellectuelle, qui laisse son homme en plan, stupéfait, quel qu’il soit, quoi qu’il fasse. Il faut remettre ses bottes.



Rien de plus rare à se manifester que le naturel.



Sûr que le progrès, aujourd’hui, c’est de faucher les mauvaises herbes.



Voir un vivant comme on le revoit quand on apprend sa mort. Difficile.



Je n’ai jamais payé la première tournée que pour m’en aller plus vite.


Extraits de Papiers collés (3)
Éditions Gallimard – L’Imaginaire

À demain ?





Cesser d’être en mauvaise compagnie… (20)

Partages Posted on 1 novembre 2020 13 h 39 min

Troisième jour de ce second (?) confinement…
Nous voilà aux deux tiers de notre perrosienne aventure.



La littérature, c’est ce que l’homme ne mérite pas. Ni l’auteur, ni le lecteur. Qu’il faille être original pour être entendu quand on dit le malheur ou l’horreur d’être et de devoir mourir, nous condamne à coup sûr. Mais on peut aussi ne lire que le journal. Là on est gorgé, comblé. Voilà ce qu’on mérite.



Il posait des réponses.



J’écris quand je sens que je passe par moi.



Le sens des réalités va contre le sens de la réalité.



Qu’il écrive à propos d’une pierre, d’un arbre, ou d’un de ses semblables, il est évident qu’un homme se vend. Plus il tend à écrire ou à détruire, plus il se dit. Notre époque a une sainte horreur de la psychologie à deux sous, mais n’en est pas sortie pour autant. La littérature est devenue un lieu privilégié de nettoyage en série, lieu dans lequel il est interdit de dire “Je” quand il s’agit de soi-même, comme si soi-même existait, et voulait, par là, se préserver. Mais raconter sa vie ou celle du voisin, mais dire je ou il, mais dire nous, comme il est de plus en plus amusant de le faire, n’avance pas à grand-chose. Nous sommes très liés à nous-mêmes et l’écriture n’est jamais qu’un moment – privilégié – de notre existence. Nous sommes très seuls à l’être.



Ce serait très bien, la littérature, si les lecteurs comprenaient un jour ce que c’est. Pas du tout. Un type qui écrit deux cents pages sur sa veulerie, sa saloperie, sa médiocrité, son néant, allez, on lui file le prix Goncourt. Quel talent ! Le type est content. Le talent sauve tout. D’où cette nuée de terribles, d’imbéciles heureux, qui couvrent les catalogues d’éditeurs grâce à la faculté de dire qu’ils n’existent pas. Si on savait lire, on serait stupéfait de l’aveu d’imbécilité de la plupart de nos auteurs actuels. Ils crient leur vide et on leur trouve du talent, voire autre chose. Tout ça, parce qu’on ne sait jamais. Si on loupait un Miller, un Genet, un Kafka, vous vous rendez compte ! Cette peur fait publier, rend publiable, 80% de notre littérature actuelle.



Il est bien évident que si n’importe quel écrivain au travail se disait qu’il fait de la littérature, il enverrait tout promener, lui avec. D’où il n’y a littérature qu’à partir du moment ou l’autre regarde ce qu’il a écrit et y trouve de quoi nourrir ce regard. C’est le trajet écrivain-lecteur qu’on appelle littérature. J’ajouterai que lorsqu’on ne trouve rien à regarder, à lire, on dit aussi : c’est de la littérature. terme qui sert deux maîtres à la fois. Mais on ne s’y trompe pas longtemps.


Extraits de Papiers collés (2)
Éditions Gallimard – L’Imaginaire



Voilà pour ce dimanche.
On entre dès demain dans la quatrième et dernière semaine de cette série.
Vous en serez ?

À demain, alors.



Cesser d’être en mauvaise compagnie… (19)

Partages Posted on 31 octobre 2020 12 h 12 min

Deuxième jour de “re-confinement”.
Et dans cette adversité, Georges Perros. À lire, à (re)découvrir.
Étape dix-neuf. Vous suivez ?



Qu’est-ce qu’un homme qui n’arrête pas d’écrire ? Qui refuse délibérément tout ce qui pourrait faire obstacle à ce qui appelle son œuvre . L’amour de la littérature vaut les autres amours. S’il ne s’y mêle aucune impossibilité majeure, à quoi bon aimer ? Un amour absolu n’a aucune sens. On ne peut aimer absolument que le rien. Sinon, on transige. On montre ses plaies pour détourner l’attention de ce rien, pour cacher ce que tout homme, dans sa vie, a fait de vil, de mesquin, d’ambitieux. Nous sommes tous, ou à peu près, des damnés apprivoisés, des salauds plus ou moins salauds. Mais la moindre distraction fait sauter le couvercle. Avoir connaissance de cela, malgré le mutisme général, est un cas de solitude. Car il y a des choses auxquelles on ne peut faire aucun mal. Des éléments. Le ciel, la mer. Se colleter avec, c’est jurer qu’on renonce au mal “humain”, sans pour autant renoncer à l’amitié, voire à l’amour. Ambigu ? Difficile. Mais pas impossible, j’espère.



Quelle chance avait Socrate de ne pas avoir à lire Platon ! Ces gens plus intelligents que nous n’avaient pratiquement rien à lire. Nous, plutôt faibles, sommes écrasés. D’où le besoin de s’affranchir d’une culture terrifiante, en lui volant dans les plumes, ou en l’ignorant totalement.



Nous pourrions tous nous suicider, parce qu’il n’y a rien à attendre, et que nous sommes des êtres d’attente, incapables d’aucun progrès, à partir de cette légère prise de conscience à la poésie, sans pour autant nous délivrer du sous-monde, qui vomit du péché en ivrogne absolu.



Moins je mens, plus je rougis.



Il y a le suicide. Ces n’est pas mal. Mais on aurait dû penser à son contraire.



On apprend que X, qui a écrit ce matin même une lettre d’injures, ouverte, à Z, dîne ce soir chez ce dernier. C’est beau, l’intelligence démocratique. Tout le monde fait joujou. Sacrée Marianne.



Dimanche

Repos des ruelles silence
Tout le village agenouillé
Avale sa prière et pense
Aux gros gâteaux du pâtissier
Dans un coin l’enfant se demande
Pourquoi diable Dieu se coucha
Le septième jour ô limande
Où glisse l’ennui d’être là.


Extraits de Papiers collés (2)
Éditions Gallimard – L’Imaginaire

Demain, nous serons aux deux tiers de notre périple.

Belle journée confinée à vous !



Cesser d’être en mauvaise compagnie… (18)

Partages Posted on 30 octobre 2020 13 h 49 min

Bribes et morceaux de Georges Perros.
18ème étape.



Bach. On déchiffre Bach. Il ne demande qu’à être déchiffré. Je rentre dans son ordre. Je rentrerais aussi bien dans celui du méconnu Czerny; Bach me permet de faire des gammes, et me donne autre chose, qui ne ressort pas de l’“interprétation”. En un mot, il me re-pose. Ce n’est pas rien. Il me fait, d’un coup, retourner à l’école. Bach chante toujours, mais sans que son chant ressemble jamais à un ruisseau, un orage, ou une goutte d’eau. Bach ne ressemble à rien. Et quand on est gorgé d’humain, je veux dire de ruisseau, d’orage, etc. que “soulagement” de se faire entendre, peu importe de quelle heureuse manière, ce qui ne ressemble à rien, et cependant existe. Les moments d’amour pour Bach sont rares. Plus rares que ceux qu’on peut éprouver pour Schubert, Schumann… Ce qui me retient chez Bach, dans ces moments-là, c’est qu’il se met à ma portée, le mot est trop juste, que je peux en profiter, qu’il est à ma mesure, malgré tout ce qui, si évidemment, nous sépare. Je le retrouve dans le Petit Livre pour A. Magdalena, très difficile malgré les apparences. Mais très jouable. Bach est bon, voilà. Il nous veut du bien. Sans pour autant tomber dans le prosélytisme. Rarissime. Un homme qui se veut bon rend généralement les autres méchants. De quoi je me mêle ! Couru d’avance. Mais Bach croit en dieu comme il est infiniment rare qu’on y croie. Il y croit parce qu’il travaille, qu’il acquiesce au labeur quotidien. Au point peut-être exagéré de faire pas mal de gosses. Qu’il a su élever, nous le savons. La musique, pour lui, devant être comme le folklore du bon Dieu, une gymnastique gracieuse et grave, glorifiant l’absent. Aujourd’hui, certes, c’est le contraire. (Pas pour tout le monde, n’oublions pas Stravinsky, Messiaen.) L’absence se fait par trop sentir. Merde à l’absent. Mais ça ne va pas mieux pour autant. Plutôt pire.


      Perros, piano et chant…



Ne pas vouloir l’ennui. On peut très bien laisser tomber. Accepter les scènes avec sa femme, avec les hommes. Mais c’est donner trop de chance au diable. Qui envahit tout. Apparemment rien de changé. Mais l’homme, à l’heure du repas dépliera sa feuille de chou, ou ne sera tout simplement pas là. Un rendez-vous important. (Le sens des affaires vient souvent de ce qu‘on s’ennuie chez soi.) Mais madame sera “triste”, et quand les femmes se mettent à l’être, à vouloir l’être, inutile d’insister. Le susdit diable n’y retrouverait pas sa culotte. Alors il y a piétinement. Nous somme mariés, toutes les femmes, hors la nôtre, nous paraissent désirables. Dans le même temps, tous nous sommes cités en exemple. Ceux qui aident leur femme, font la cuisine, s’occupent de bébé, etc. Laissez-vous faire, d’un côté comme de l’autre, et voilà, c’est fini, le sortilège a triomphé, la mort n’a plus qu’à prendre. À quel saint se vouer pour éviter ce “pire” ? Aucun. Il y a en nous une zone de solitude jamais saturée. Mais vite vexée. Humiliée. À nous d’en garder la discrétion sournoise. Elle a toujours le nez à la fenêtre, la moindre de nos défaillances ne lui échappe pas. On compte sur elle, sur son pardon. Jusqu’au jour où plus rien qu’un sale visage dans la glace, qu’un corps mou, incapable de réagir, de résister, d’aller par-delà. Quand nous en sommes réduits à nous-mêmes, c’est misère. Je n’en finirai pas ce soir mais c’est déjà le matin, je vais me coucher.



Il est aussi sot de vouloir savoir ce que représente un tableau que de vouloir voir la tête d’un poète.



L’ennui chez l’homme célèbre, c’est qu’il se prend pour ce qu’il est devenu, non pour ce qu’il est resté.



On ne compte plus les gens qui écrivent comme Stendhal. Par bonheur, Stendhal n’écrivait pas comme eux.


Extraits de Papiers collés (2)
Éditions Gallimard – L’Imaginaire

Peut-être pas suffisant pour occuper un peu ce premier jour de “re-confinement”…
On continue demain.



Cesser d’être en mauvaise compagnie… (17)

Partages Posted on 29 octobre 2020 15 h 23 min

La promenade n’est pas finie. Georges Perros a beau avoir peu édité, il laisse un concentré de perles dont nous ne sommes pas à bout.
Bonne découverte à vous.



Les gens célèbres se plaignent de l’être, de ne plus pouvoir travailler comme bon leur semblait. Moi, je suis tranquille. J’ai, ou plutôt on a publié deux livres sous mon nom qui n’ont eu aucun retentissement susceptible de perturber ce qu’il faut bien appeler ma vie. Je comprends l’embarras de la gloire. Et quand on publie, on ne sait jamais ce qui peut nous arriver. Au sens propre comme au sens figuré. Aucun journaliste n’est venu me demander ce que je pensais de l’existence de Dieu, de la mienne, voire de la sienne. Je n’y vois pas d’inconvénient. Il arrive que je me trouve en état d’écriture. Et qu’on m’y trouve. Mais me lit qui veut. Et me publie. J’en suis bien content. Très touché. Mais l’oublie assez vite. Reste l’amitié. Inoubliable. C’est pour qu’elle le reste que j’ai foutu le camp.



Je viens d’écrire ce qui précède dans la cuisine. Comme ça. Je devais sortir, puis un programme musical à la radio m’a retenu. Alors j’ai sorti mon carnet. Les gosses dorment. Tania repeint, si j’ose dire, le parquet de la pièce du fond. Je me suis trouvé seul, à nouveau, état privilégié qui n’a rien à voir avec la solitude d’errance. Dès que l’envie d’écrire prend un homme, il n’est plus seul puisqu’il peut dire qu’il l’est. Il n’est plus malheureux puisqu’il peut dire qu’il l’est. Pouvoir dire est un bonheur, un sauvetage. Bouche bâillonnée, écriture interdite, voilà le plus grand malheur. Après quoi, on donne à parler, à écrire pour renouveler, ensemencer à nouveau le malheur à l’état pur, qui n’est ni vrai ni faux, mais terrible à imaginer. Lisez le journal, les moindres nouvelles, et votre journée est foutue. Il faudrait je ne sais quel formidable génie pour oser se croire quoi que ce soit quant aux autres grâce à l’écriture. On a beaucoup parlé de ces choses. Ceux qui les ont trouvées légères sont bien légers. Les autres, un peu lourds. Entre les deux, on se faufile.
Je suis sorti. Puis rentré. J’étais bien parti pour écrire, ce soir. Je ne saurai jamais ce que j’aurais écrit si j’avais continué, au lieu de sortir. C’est pourtant qu’il m’intéressait d’être, là où celui qui écrivait a cessé, là où celui qui a écrit se retrouve. Là ?
En fait, je me demande pourquoi l’homme s’arrête, et surtout peut-être, revient là où il s’est arrêté. Un homme normal ne se demande-t-il pas tous les jours et nuits s’il a vraiment commencé ? S’il va donc vraiment finir ? Naissance et mort ne nous appartiennent d’aucune manière. La vie reste spectaculaire. On nous regarde vivre. Qui, on ? Quoi, là ? Oh ma doué.



Il disait tout bas ce qu’il pensait tout haut.



À l’école, si l’instituteur n’effaçait pas complètement le tableau noir, le bout de craie négligée me rendait malade tout le reste du jour.



C’est fou ce que j’ai comme lacunes ! Et tout ce que je sais ne me sert à rien. À rien. J’ai l’air d’un vrai con dès que n’importe quelle conversation s’élève un peu. Surtout si le sujet m’est bien connu. Familier. Dès qu’on le ressuscite devant moi, je l’oublie. Tout ce que j’ai fait, écrit, lu, rien ne me reste. J’oublie tout. Parlez-moi donc de mon demain. Parlez-moi d’amour.



Quand mon chien me voit tout nu, il ne me reconnaît pas.



Il lui arrivait de répondre : “Excusez-moi, je ne pourrai pas venir vous voir la semaine prochaine. Je serai malade.


Extraits de Papiers collés (2)
Éditions Gallimard – L’Imaginaire

Demain, oui.



Cesser d’être en mauvaise compagnie… (16)

Partages Posted on 28 octobre 2020 15 h 57 min

Deuxième quinzaine de notre portrait en creux de Georges Perros, au départ de notes, de pensées diverses, d’enregistrements de ses textes ou de sa voix devisant, parfois…



On écrit parce que personne n’écoute.



Il criait “Dieu est mort” en se bouchant les oreilles.



Nos pouvoirs d’amour sont limités. Nous connaissons beaucoup plus d’individus que nous ne sommes capables d’en aimer, et c’est un peu ça, la société. Comme s’il était nécessaire de disperser, ou de partager en trente morceaux, ce que nous ne pouvons donner qu’à un. L’amour enlève un homme à presque tous ces amis.

 

      La-mer…



Je gagne très peu d’argent, mais j’ai la mer, le ciel à ma disposition. Choses qu’on paierait très cher si justement, elles n’étaient pas gratuites. Comme j’ai horreur des vacances, j’ai trouvé beaucoup plus simple de venir, disons, camper, dût ma socialité en pâtir, où ces messieurs et dames aiment venir passer trois semaines, quand il fait beau. Quand le temps fait le beau. On me reproche, gentiment, ma solitude. Comme si j’étais seul ! Sans parler de ma vie privée, quelle drôle d’expression, je fréquente beaucoup. Pas du tout des gens dans mon genre. Pas question de littérature dans le coin. C’est bien le moindre de mes soucis. Si je ne suis pas capable d’être en train ici, alors tant pis pour moi. Ce n’est ni un pari ni une gageure. Pire que cela. Si je ne suis pas capable d’assumer, pour ainsi dire pléonasmiquement, ce que j’aime, alors, vive la mort. Aimer ce qu’on aime, quoi de plus difficile, de plus risqué, de plus fou ? Quoi de plus incompréhensible à tout semblable, auquel, hélas, on rend la pareille. Ce qu’on aime le plus au monde, qu’en peut-on faire face à autrui, sinon, à l’extrême rigueur, lui laisser deviner en toute franchise, et Dieu sait qu’il en faut pour atteindre, si peu que ce soit, celle de l’autre. Nous nous parlons, c’est vrai, et c’est nécessaire, mais plus on va, plus on vit, moins on se sent d’expérience, mot de jeune homme aux prises avec ses aînés. L’expérience, c’est se rendre compte que rien n’a changé. Il vaudrait mieux parler d’impatience. Si vous imaginez un homme ayant fait tous les métiers, saturé d’humain, et malgré tout frais comme né d’hier, alors vous approchez de l’expérience. Le drame de tout homme, c’est le scandale de la mort, c’est le rien qui manquera in æternum, qui fera qu’à l’addition finale, le dernier chiffre se sera fait excuser, pour raison de santé. Écrire, frénétiquement, ne veut pas dire autre chose. Bloquer l’œuvre, c’est ne pas admettre que l’homme de cette œuvre pourrait continuer.



Le besoin d’écrire revient comme une chance. Ou une maladie. Une chance de retrouver le paradis perdu. Une maladie, car plus on écrit moins on le trouve. Alors il est bien difficile de conserver l’énergie qui nous ordonne d’écrire, et de ne pas la perdre, la chose faite.


Extraits de Papiers collés (2)
Éditions Gallimard – L’Imaginaire

Ce sera tout pour aujourd’hui. Belle journée.
Et à demain ?



Cesser d’être en mauvaise compagnie… (15)

Partages Posted on 26 octobre 2020 18 h 05 min

À mi-chemin de notre perrosienne promenade, un poème, une voix, deux.


      Ce qui est homme...



Je ne suis pas d’ici
Je ne suis pas de là.
Je suis de nulle part
Nulle part est partout
Voilà l’emmerdement
Voilà le canular
Un jeune homme de gauche
Me demande pourquoi
Je ne fais pas partie
De son parti nada
Un jeune homme de droite
Me demande pourquoi
Je ne fais pas partie
De son pareti gaga
Un jeune homme du centre
Me demande pourquoi
Je ne fais pas partie
De son parti sans ventre
Un jeune apolitique
Me demande pourquoi
Je fais d’la politique
Tout en n’en faisant pas
On me demande aussi
Beaucoup beaucoup de choses
Et je rentre chez moi
Farci d’effets sans causes
Et n’ayant dans le cœur
Et n’ayant dans le crâne
Et n’ayant dans ma vie
Qu’un grand cri pour personne.


      Mon travail, c'est ça


Tout le monde écrit. Mais tout le monde n’est pas “écrivain”. Alors, une question : Qu’est-ce qu’un écrivain ? C’est un monsieur qui montre ce qu’il écrit. Vous écrivez une lettre. Vous l’envoyez à votre meilleur ami. Ou à votre maîtresse. Mais cette lettre vous paraît importante. Et vous ignorez si le meilleur ami – ou la maîtresse – sera de cet avis. Alors vous la recopiez, pour vous, c’est-à-dire pour les autres. C’est ainsi qu’on insulte à l’amitié, à l’amour. C’est ainsi qu’on finit par mourir de dégoût de soi-même. (On dit dégoût des autres.)


      Les premiers hommes...


Et la peur et la sueur et ce corps qu’il faut atteindre, quelle machinerie. Nu, enfin, mais non, rien moins que nu, et la peau qu’en faites-vous, c’est maintenant qu’il faudrait, comment dit-on, ah il y a un mot très bien, mais difficile, desquamer, je crois, oui, desquamer, voilà, c’est maintenant qu’il faudrait desquamer. (Au fait, qu’ai-je fait de mon corps, moi, mais où est-il, quel salaud !) Et je vais le chercher, sous le lit, sous le fauteuil, pendant ce temps le peau repousse, tout est à refaire, et ainsi de suite.


Extraits de Papiers collés (2)
Éditions Gallimard – L’Imaginaire

On continue ?
À demain.



Cesser d’être en mauvaise compagnie… (14)

Partages Posted on 26 octobre 2020 11 h 32 min

Georges Perros, quatorzième !



Le Oui-clos.



Il s’agit de frotter les mots à autre chose qu’à l’homme.



Sûr qu’à ma mort, je hurlerai que c’est injuste, que si j’avais su que c’était pour de bon, j’aurais encore fait moins attention.



Aimez-vous les uns les autres et foutez-moi la paix.



Au départ une espèce de mimétisme. L’ambition. Être un grand écrivain. Alors, être publié paraît – si j’ose dire – incroyable. Les hommes. Les autres. Jamais ils n’accepteront de me distinguer, comme je me distingue, moi. Voilà le piège. Car l’ambition fait long feu. On fait carrière. Un homme un tant soit peu doué peut très bien réussir dans la société. La politique est gorgée de littérateurs en mal de publication. Professeurs, agrégés, anarchistes de poche, chacun a son roman, ses poèmes, ses mémoires en tiroir. Que l’on ose voter pour ces gens-là prouve une intelligence très supérieure à la moyenne. C’est qu’on n’aime guère ce qu’on aime. Ceux qu’on aime. On fait l’homme, on joue à l’homme, et aujourd’hui on n’est pas loin de ne trouver valables, vivants, que les scientifiques. Qui sont in progress ! Il est vrai que le littérateur se sent un complexe quant aux savants, voire aux ethnologues. Écrire, comme ça, comme je le fais ce soir, n’a aucun sens, aucune portée. À peine publiable. Cependant me voilà là, il est près de dix heures du soir; les jours sont longs, il fait encore presque jour, c’est affreux, les voisins regardent leur télévision, nous on l’entend, ces bruits d’hommes, ces voix intelligentes, ces visages pour les autres, quelle horreur !



Le Temps. Pendant que j’écris, un tigre capturé se fait oiseau et s’envole. Tout est à recommencer.



L’écrivain n’est jamais que le nègre de l’enfant qui a déjà tout vu.



À quel point nous sommes libres, c’en est effrayant. Libres comme un ballon dont la ficelle que l’enfant tenait s’est rompue. Nous ne sommes pas capables de redescendre, et c’est ce qui nous reste d’obscure nostalgie, mais nous nous mouvons dans un espace dont nous comprenons la plupart des données essentielles, et notre langage n’est pas un langage fini. Lui est capable de métamorphose, j’entends d’intégration dans cet espace qui n’est évidemment pas d’ordre psychologique. Les Grecs avaient admirablement compris notre sens. C’est le christianisme qui a tout bouleversé, mais de manière telle, tellement piégée, que nous éprouvons toutes les peines du monde à en abolir l’absurdité. Il nous a rendu intéressants. Il nous faut aujourd’hui passer par le Christ pour retrouver les lois qui nous conviennent, plus modestes. Or, le christianisme est un mur. Le mur de l’autre. On escalade un mur, on ne le détruit pas. (Dans le monde qui nous occupe.) Le drame qu’a décrété le christianisme, nous en subissons les effets dans n’importe quel rapport quotidien. D’où nous serions plutôt tentés de faire un sort intelligible au Christ qu’à l’espace tout à l’heure en question, d’origine poétique. Le vrai miracle, c’est d’être, de respirer, de penser, d’agir, dans un monde aussi totalement étranger, inadéquat à la moindre de nos volontés. Qu’il puisse y avoir phénomène poétique à partir de ce néant, voilà le miracle, et peut-être, la raison inacceptable de notre présence ici-bas. L’homme ne sert à rien, il y a dans la nature comme une définitive indifférence quant à nos pouvoirs, vite ridiculisés, si jamais on se hausse du col. Notre orgueil n’a pas d’équivalent, donc pas de but. On peut entrer en compétition avec autrui. C’est signer notre misère. L’arme humaine est blanche. Elle peut donner l’illusion de l’efficacité. Mais la moindre honnêteté prouve le contraire.


Extraits de Papiers collés (2)
Éditions Gallimard – L’Imaginaire

La suite, demain.
Bonne(s) lecture(s) à vous.
À demain



Cesser d’être en mauvaise compagnie… (13)

Partages Posted on 25 octobre 2020 8 h 54 min

Treizième épisode de notre feuilleton consacré à Georges Perros,
homme libre autant que possible…



On écrit toujours qu’à deux doigts de se taire.



La pire pensée : Je ne peux faire que ce que je fais.



Ces moments où tous les hommes, tous les livres du monde deviennent insuffisants. Où, dans la bibliothèque totale, on ne trouverait pas un seul livre de sauvetage, comme le marin qui fait naufrage ne rencontre aucune main de secours. Ces moments-là donnent justement une idée de la mort. Le curieux, c’est qu’en même temps, ils dévoilent la vie, dans son extrême nudité, et la passion que nous en avons. Il n’y a rien de pire. Mais rien de mieux. On sait qu’il va falloir y retourner, parce que ces moments viennent et s’en vont sans prévenir. Nous laissant une espèce, un genre de souvenir, comme le goût, le fumet d’un vin rarissime au palais.



Il est très difficile d’être modeste. Impossible. Se lever le matin est acte d’orgueil. (Je passe les intermédiaires.) À partir de cette verticalité somme toute imposée, il ne reste plus qu’à payer de sa personne. Curieuse expression. Qu’à être disponible. Disponible à quoi ? Nous avons tous un métier, plus ou moins réel – plutôt moins – nous sommes plutôt sollicités par l’automatisme que par ce qui nous revient quand rien ne nous empêche plus d’être… rien. Mais alors gare au langage, qui nous serait indifférent si nous ne le “retenions” pas. Qui peut nous faire tant de mal, étant donné notre nature, qui est tout désordre. Car enfin l’homme peut mentir. J’ai presque envie de dire qu’il n’arrête pas de mentir. C’est pourquoi l’amour existe. L’amour donne la sensation de la vérité, et les gestes suivent. Les preuves. La Palice disait qu’il est rare. Oui. Mais il existe, et nous, à travers lui. Quelques moments de notre vie ressemblent à ce que nous voudrions qu’elle soit. Donc nous avons affaire aux autres. On arrive même à devenir – paraît-il – misanthrope, aigri, dégoûté; on arrive à être déçu. Admirable. On en veut aux autres hommes d’être un homme, comme eux. On voudrait bien connaître un peu le sort des poissons, des oiseaux, des lézards. On flâne avec délice dans la malhonnêteté, qui consiste à faire de l’esprit qu’on a – ou qu’on n’a pas – je ne sais quel luxe, quel obstacle, quelle gêne à ce qui rendrait notre condition idéale. L’homme fait l’âne pour avoir du son, sans d’apercevoir que l’âne, lui, en général, travaille pour si maigre résultat, et se laisse, assez chrétiennement je l’avoue, taper dessus.
Tout commence, tout finit par le langage. Grâce au langage. On n’y peut rien. La faute à qui ? Mais que le langage se venge de temps en temps; qu’il nous trouve un peu vaniteux, ou excessifs, non, n’allons pas lui en faire grief. Ce n’est pas drôle d’être un homme, soit. Mais un mot ? Rendez-vous compte. Toutes ces langues plus ou moins pâteuses qui vous broient, vous jettent, vous endorment, vous aiment, vous détestent. Non, quel mépris ! Quelle insolence ! Et ces prières au silence – je parie qu’il en rougit, le mot, par affection pour le langage – et cette façon qu’on a de le mettre à toutes les sauces. Sans le consulter. Sans lui demander s’il marche. Et ces discours, ces livres, ces conférences, ces sermons et serments, ces traités. À croire qu’il n’a jamais servi que la bassesse humaine. L’hypocrisie. Le bon à tout faire, en quelque sorte.



Le suicide, ce n’est pas vouloir mourir, c’est vouloir disparaître.



Écrire, c’est toujours être le nègre de quelqu’un qu’on ne rencontrera jamais.


Extraits de Papiers collés (2)
Éditions Gallimard – L’Imaginaire

Voilà pour ce dimanche.
À demain ?



Piano ma non sano

Partages Posted on 25 octobre 2020 7 h 45 min

J’évoquais ici même, sur ce blog (billet du 09 septembre), la disparition de Gary Peacock, contrebassiste miraculé en même temps que miraculeux, vertébrale rythmique – en paire extraterrestre avec Jack DeJohnette, batteur intersidéral – autant que mélodique du trio majuscule de Keith Jarrett, pianiste lunatique mais aussi et surtout génial.

On apprend, cette semaine, la démission du gourou Jarrett.
Démission imposée par une santé qui ne répond plus comme il faudrait. Bien la seule à être parvenue à faire rendre gorge à l’intraitable musicien qui n’en finissait pas, sûr de son génie, de vilipender le public qui, toujours, faisait masse (et messe) lors de ces souvent inoubliables concerts.

Mort avant de mourir, c’est du Jarrett pur sucre d’un pianiste qui a sans cesse précédé la musique qu’il voulait faire, et qui n’avait pas pour seule famille le jazz, mais certainement aussi Debussy et Bartok. On voit un peu la palette…

Il va falloir se faire à l’idée que les lancinances en spirales d’un musicien qui inventait toujours la musique qui suivait s’écouteront désormais – avec quel plaisir ! – au temps passé.

En écoute pour se remémorer, ceci :

      Endless

Endless
Extrait du concert du 14 octobre 1987 à Denver (USA)
ECM Records 1989 – Changeless
Composition : Keith Jarrett
Keith Jarrett, piano
Gary Peacock, contrebasse
Jack DeJohnette : batterie


Belle écoute à vous !






Cesser d’être en mauvaise compagnie… (12)

Partages Posted on 24 octobre 2020 16 h 47 min

Georges Perros. La Suite 12 !



Ce que j’écris est à lire dans un train, par un voyageur qui s’ennuie, et qui trouve sur la banquette, oublié, un de mes bouquins.



Ma seule et unique misogynie : je ne pardonne pas aux femmes d’aimer les hommes.



On me tire les vers du cœur.



Il se donnait des autographes.



La morale, c’est de savoir ce que pensent les autres, et d’essayer de les redresser, pour qu’ils pensent comme nous. Rien de plus bête.



Travailler ! Travailler ! Comme si j’avais le temps.



Je préfère la liberté de l’autre à la mienne. Pour qu’il me laisse libre.



Sans la littérature, on ne saurait ce que pense un homme quand il est seul.



Je vis. J’existe. Je suis là. Si je tombe, je me fais mal. On peut me faire souffrir. Je sais que je vais mourir. Que j’ai à ma charge plus pathétique que sociale, une femme et trois enfants. Je ne suis ni heureux ni malheureux. À peine si ces mots ont gardé un sens pour moi. On m’a fait. Je me suis refait. Et j’ai fait à mon tour. Je n’ai pas la sensation d’avoir commencé à vivre. C’est sans doute que je ne voudrais pas mourir. On m’appelle par mon nom, on m’envoie des lettres, je réponds. J’ai beaucoup d’amitié pour quelques êtres que le hasard m’a donné à rencontrer. À aimer. Ils m’écrivent, je leur réponds. On se voit de temps en temps; de moins en moins. Et j’écris. Depuis trente ans, j’ai pris cette habitude; elle m’a pris. J’ai fait dans ma culotte en étant reçu par Gide, rue Vaneau, il y a un siècle de cela. Cela a séché. J’écris, on me publie. On va même jusqu’à me dire que ce n’est pas déshonorant, ce que j’écris. Je devrais être comblé. Je le suis. Ce qui m’ennuie, c’est que je vais devoir, avoir à mourir un de ces quatre matins. Ou soirs. Ça m’embête. Parce qu’on me prendra au dépourvu, que je n’aurai pas vécu. Que des siècles n’y suffiraient pas. J’ai fait à peu près tous les gestes qu’un homme normal se sent capable de faire. J’ai connu des hommes et des femmes. Tout reste à connaître. J’ai un peu voyagé. Tout reste à voir. Je ne me trouve intelligent que par saccades, je vis là-dessus avec les autres, mais avec moi, non. Mon ignorance, ma bêtise, est totale. Je ne réponds de rien avec autrui pour peu que je me sente fatigué. Physiquement. Le cœur qui vadrouille à droite et à gauche. La tête qui fait des nœuds. Envie de me cacher. De ne pas prendre le risque de rencontrer qui que ce soit. Pourtant j’ai besoin des autres, et de leur chaleur. Mais à distance. À distance. À partir d’un certain âge, ce n’est plus de la vie que nous sécrétons. Mais de la mort. Histoire de ne pas mourir trop injustement.



La poésie, c’est une femme nue qui se baladerait sur les Champs-Élysées en plein jour, et qu’on ne remarquerait pas. Qu’on ne verrait pas. Sinon, brièvement, les aveugles.


Extraits de Papiers collés (2)
Éditions Gallimard – L’Imaginaire

Sinon, se taire.
À demain ?



Glissement

Chroniques volpiennes Posted on 23 octobre 2020 17 h 25 min

C’est Volp.
Il vient de grimper quatre à quatre – ou alors il se vante –
le bringuebalant colimaçon qui mène au troisième étage, rue Ramponeau,
de son petit appartement.
On l’a évoqué déjà.
Il est vingt heures cinquante-huit.
Et merde, se dit Volp,
c’est à peine le jour et c’est déjà la nuit.

Couvre-feu.
Merde, merde, merde, merde !

Elle est où la vie sans la nuit ? fait-il mine de se demander.
Sans la nuit, c’est l’ennui.
Volp ne résiste jamais à un mauvais jeu de mots, qu’il regrette toujours.

C’est peu dire qu’il maugrée, Volp.
Vous le connaissez,
il est un peu comme ça,
à s’énerver pour des trois fois rien qui sont tant et tant de choses.

Pas de Bœuf Indigo ce soir.
Pas plus que les soirs dont on nous dit qu’ils viendront
aussi noirs que celui-ci.
Pas de Boukha avec le vieux bouquiniste Dahlem,
pas d’espoir d’accidentellement croiser Sarah née Dielman,
pas de resto indo-pakistanais, champion de l’inhygiène
où trottent quelques innocentes souris.
Pas de, pas de, pas de…

Merde ! répète Volp deux ou trois ou quatre fois.
Couvre-feu, comme en temps de guerre,
menace plus que réconfort.
Ne pas sortir de chez soi.
D’un éventuel chez soi.

En même temps (oups !),
c’est l’occasion de réfléchir un peu à cette interdiction
qui nous est faite de vivre comme on veut, se dit-il.
Pas sûr qu’une fois qu’on aura réfléchi,
ceux qui nous imposent d’oublier de respirer comme on voudrait,
s’en trouveront bien.

Mais ce n’est pas à ça que pense Volp.
Même si quand même, oui, un peu.

Pour dire vrai, sous ses airs distraits,
Volp ne pense à rien qu’à beaucoup d’autres choses à la fois.
Ça se bouscule dans la caboche, toutes ces frustrations.
On s’étonne. Mais non.
Rien de tout ça pour nous n’est clair,
mais pour Volp oui.

Voilà, le glas a fait son ouvrage : vingt et une heures zéro trois.
Couvre-feu sur la ville.
On passe en direct
de la fin d’aprèm
à la nuit
sans la vie de la nuit.

Et Volp s’avachit dans le trop grand canapé rouge,
tous deux défraîchis (Volp et le canapé).

Un souvenir de quand il était gamin :
21 heures. Les dents, pipi, au lit.
Infantilisé donc.

Volp tourne en rond dans le petit appartement sous les toits.

Ni Miles ni Bird ni Duke n’ont de saveur
quand on coupe les ailes à la nuit, pense-t-il.

Il se trouve qu’il n’y a de vraie nuit que dehors.
Les cd sur la laser, ça remplace un tout petit peu,
mais les étoiles ne sont pas des étoiles
quand on les regarde de prison.

Dehors, sortir.
Ben non.

Se retrancher.
C’est ce qu’on veut de nous, pense Volp.
Et lui vient l’idée d’une perte d’innocence :
il se méfie.
Pas sûr que le jésuite manitou de la République,
ne soit pas un salaud.
On en a connu beaucoup des sincères dans les politiques sphères ?

Et Volp se demande ce qui est le plus masqué, de nous ou de la réalité.
Non qu’il imagine je ne sais quel complot, non !
C’est plutôt que la maladie va dans un certain bon sens quand elle interdit de respirer.

Il pense aussi : “Pourquoi ?
Pourquoi, ce matin, en quête de boulot,
je pouvais me frotter à d’autres, converser, rire (oui !)

dans des rames de métro bondées,
avec des centaines d’autres collés ?
Pourquoi, ce soir, je ne peux pas aller boire un pot, deviser, rêver ?

À ces pourquoi-là, Volp n’aime pas qu’il lui soit répondu “Parce que c’est comme ça”…

Il sent comme un glissement progressif vers un déplaisir auquel il ne peut rien.
Sensation d’être sur tout grugé.

Alors, il sort.
On verra bien.
Je l’accompagne.



Cesser d’être en mauvaise compagnie… (11)

Partages Posted on 23 octobre 2020 12 h 33 min

Passage aujourd’hui de Papiers collés (1) à Papiers collés (2).
Extraits toujours. Avec comme unique critère mon envie de partage.
Avec le respect surtout de ne rien couper d’une réflexion, d’une note, d’un constat.
Bonne découverte à vous.



J’ai remarqué que quand je me promène avec un homosexuel, je n’ose plus regarder les femmes, par crainte de l’indisposer.



La notion de liberté n’intervient qu’à partir d’un certain développement de l’esprit, comme si le malheur de se connaître limité n’était réservé qu’aux individus les plus doués pour l’évasion.



Les prix littéraires donnent un complexe de supériorité aux jurés et un complexe d’infériorité aux élus.



Je me suis fait une déraison.



Pour atteindre ce qu’on pense, il faut aller au-delà de nos limites. Le résultat, ce sont les limites elles-mêmes.



Tous les jours je me dis que ça va changer. Et tout les jours je me demande pourquoi ça changerait. Matins difficiles. Soirs possibles.



Je n’ai jamais rien fait que par plaisir. C’est assez dire que je n’ai pas fait grand-chose.



Il m’arrive de n’avoir rien à dire, mais jamais de ne pas avoir à écrire. C’est qu’écrire est gestuel, participe d’une possibilité assez rarement euphorique, mais, comme la marche, indispensable à qui s’y est une fois rendu sensible. C’est un sport, un exercice, au sens valérien. Quand je n’écris pas je grossis, comme l’athlète s’empâte dès qu’il relâche son effort quotidien. Et du même coup, s’enlève le plaisir ambigu de la compétition. Car nous sommes ainsi faits que ce que nous pouvons réaliser seuls finit par devenir un ratage complet. Imaginez un monsieur qui sauterait au-delà de deux mètres cinquante en hauteur, imaginez-le seul dans un endroit désert et sautant pour son plaisir. C’est inimaginable. Nous avons besoin de nous frotter aux autres, ne serait-ce que pour nous en plaindre. Quant à leur glorification elle doit être assez vite fastidieuse. Mais il est impossible d’éviter cela, et rien ne nous condamne autant, car nous sommes incapables d’une tendresse, d’une amitié, suivies. Aucun homme ne nous paraît susceptible de suffire à notre médiocrité comme à nos vertus. Et nous avons besoin d’autres êtres que nos amis pour nous définir dans l’absolu très provisoire qui caractérise nos vies. D’un ami, on attend des “critiques”, mais d’un ordre tout à fait secondaire. C’est la critique d’un inconnu qui nous touchera. Et l’ami n’aura plus lieu. L’appétit qu’on éprouve pour les autres hommes en mesure de nous dire quelle place on occupe dans leur espace mental ressemble à celui qui nous fait passer d’une femme à une autre, parce que l’amour installé fait long feu. Nous avons besoin d’être ressuscités, et qui nous aime est condamné d’avance. Nous voulons être aimés, mais pas toujours par le – ou la – même. Voilà ce qui rend nos vies difficiles. Comment sortir de là ?



Les acteurs, c’est comme le papier hygiénique, ça ne devrait servir qu’une fois.



Il collectionnait les mégots des gens célèbres.


Extraits de Papiers collés (2)
Éditions Gallimard – L’Imaginaire

Demain, on continue.
Pour les absents du week-end, séance de rattrapage lundi.
Belle journée à vous.
Et… à demain !



Cesser d’être en mauvaise compagnie… (10)

Partages Posted on 22 octobre 2020 13 h 47 min

Dernier billet de ce premier tiers du voyage… Derniers extraits de Papiers collés (1).
Dès demain, des extraits de Papiers collés (2) prendront le relais.
Bonne lecture à tous !



Certaines pensées, ou sensations, se doivent de rester personnelles, cachées, pour garder leur caractère de cynisme ou de vérité. Un ami qui m’annonce qu’il va se marier parce qu’il n’a pas d’argent et que sa future en regorge, je ne lui en veux pas de penser cela. Ce sont ses affaires. Mais il me dégoûte de m’en faire part.



Il est étrange et douloureux de penser que si l’on se résigne à ne plus manifester le peu de charme qu’on a pour les autres, ce charme s’étiole, se venge curieusement, comme si tout à coup il s’apercevait qu’il joue devant une salle vide, sur une scène sans issue.



Vivre sans arrêt avec une personne, du matin au soir, au bout de huit jours on la déteste. Mais vivre avec soi-même ! Alors on part en voyage, on dédaigne de prendre une valise qui nous rappellerait… Et on arrive dans une chambre d’hôtel où la première chose entrevue est un miroir. (Inutile de le casser.)



À table. Personne ne mange de moules. Ma mère déclare qu’elle n’en achètera plus jamais. Je me sens alors pris d’une immense tendresse pour les moules, et plus particulièrement pour celles-ci. Revivant l’achat, le retour à la maison, leur préparation, ce “nevermore” me glace d’horreur. “Donne-m’en tout de même un peu”, dis-je à ma mère.



Je ne comprends plus ce que me disent les hommes depuis que je les écoute sans penser à moi. À ce que je vais leur répondre. Je laisse leur langage prendre du champ. À peine a-t-il décrit le minimum de sa courbe de conversation que ses os craquent, ses yeux meurent; les mots crèvent comme pneus de voiture sur les clous de mon attention. Pourtant un homme est là qui croit m’honorer, me flatter en perdant une heure de son précieux temps à m’enrichir de ses conseils, de ses constatations les plus profondes depuis qu’il fait pipi tout seul. Mieux vaudrait être décidément sourd. Il s’agit de passer sur le mépris, comme le nageur sur la vague. Cet homme nous gêne, nous bouche l’horizon. Soyons distrait.



Pour peu qu’on soit un rien distrait, la journée passe comme une lettre à la poste. Et nous nous retrouvons dans la position horizontale sans avoir eu le temps de dire ouf. Il suffirait de se voir passer ainsi du jour à la nuit, pour comprendre un peu plus nettement ce qui rend notre condition incompréhensible.



L’indifférence résiste à presque tout. Et l’amour a bien du mal à s’en dépétrer. Devenir l’homme indifférent, pour voir si l’amour résiste. Certes il résiste, c’est trop peu dire. Il occupe toute la place. C’est lui, l’indifférent.


Extraits de Papiers collés (1)
Éditions Gallimard – L’Imaginaire


Fin donc de cette première partie (Papiers collés 1).
Demain est un autre jour.
Nous verrons bien.

À demain ?



Cesser d’être en mauvaise compagnie… (9)

Partages Posted on 21 octobre 2020 13 h 22 min

Avant d’entamer une nouvelle étape de notre perrosien périple, cette note :
Georges Perros était poète et, comme la plupart des poètes, il se souciait fort peu de recenser ses œuvres. Il les donnait à des revues, les envoyait à ses amis ou les offrait pour la fête des mouettes de Douarnenez…” (Éditions Finitude).

Neuvième journée donc.



Je vis en touriste. Je suis de passage par ici. Incapable de faire acte de présence. Je suis devant les hommes comme devant un paysage. J’en jouis à distance. Il n’y a guère que l’amour qui exige davantage. Hélas il ne saurait en être question. Depuis des mois j’ai perdu le sens du toucher amoureux. Depuis des années, celui de la possession d’un corps. Et je vieillis, sans emploi pour la bonne caresse qui me brûle le sang. Le grec et le latin me manquent pour dire brièvement toute l’amertume souterraine d’une telle situation. Et tout l’involontaire.



Arrêt de deux heures à B. J’écris ceci assis dans un café où mon ombre d’enfant me glisse des souvenirs ridicules. Jamais je ne vins seul dans cette brasserie, mais avec mes parents. Et voilà que je suis un homme, que je parcours le monde tout seul, que je commande un demi à un garçon qui m’a peut-être servi une grenadine, il y a treize ans. Les gens passent dans la rue, fleuve ininterrompu. Un démon m’a poussé vers le lycée où je me suis tant ennuyé; a ralenti mes pas, comme si les anciens embourbaient, reconnaissaient les nouveaux. Ce petit farfelu, cartable sous le bras, qui agace un caillou, ce fut moi. Nous fabriquons du souvenir. Mais vivre est une autre affaire. Et je me demande, maintenant que Paris s’est installé en moi, je me demande comment j’ai pu l’ignorer, comment j’ai pu être heureux, c’est-à-dire sans avenir rêvé, sans ambition, dans cette ville maussade, banale, à laquelle seules les montagnes proches donnent un semblant de justification. Je suis passé devant notre maison, j’ai jeté un coup d’œil sur la liste des noms des locataires actuels. Ils sont toujours là, les M., les W., les R. Treize ans ont passé. Ceux qui étaient jeunes, qui jouaient avec moi dans la rue, doivent être mariés, avoir des enfants, et je me vois débarquant dans leur salle à manger, ramifié par le souvenir, et eux cassant toutes mes branches, une à une.



Goût effréné de l’échec. De la mort. D’une certaine mort. Qui dispose pour un goût effréné de la vie. Pourvu qu’elle ne me demande rien. Si je joue, j’ai peur de gagner.



L’homme s’appartient quand il ne se compare plus à aucun homme.



Connaître l’homme, c’est cesser de se plaindre d’en être un.



J’ai été long à ne me trouver à l’aise que seul. Mais c’est seul que je respire le mieux. Pas très bien. La solitude est difficile. Mais les hommes instituaient un climat mauvais pour ma santé. L’air de la mer fait parfois du mal aux natures nerveuses. C’est exactement dans cette mesure que les hommes me faisaient du mal. Sans même parler de l’ennui qu’ils dégagent, de la sensation de mort. (Je suis un homme.) Même s’ils me fichaient la paix, au comble de la gentillesse ou de l’indifférence, de l’intérêt, de l’intelligence, du beau fixe entre humains, je me trouvais positivement mal. J’étais malade. Je suais. Tout homme entretenu, c’était une façon d’avancer ma mort. Donc seul pour raison de santé.
Il m’aurait fallu beaucoup d’esprit pour résister. Presque esprit contre nature. L’excès qu’ils pourraient me reprocher c’est en restant parmi eux qu’il se fût le mieux, le plus malsainement manifesté.
Nullement question de rester fidèle à soi-même. Fidèle à soi-même, c’est fidèle à son futur, non à son passé.


Extraits de Papiers collés (1)
Éditions Gallimard – L’Imaginaire

Ce sera tout pour aujourd’hui. Demain une certaine suite. À naître encore.

À demain.



Cesser d’être en mauvaise compagnie… (8)

Partages Posted on 20 octobre 2020 12 h 20 min

On entame, en bonne compagnie, celle de Georges Perros, cette deuxième semaine.
Des notes, des aphorismes, des réflexions, des textes plutôt courts, parfois un peu plus long.
J’ai promis de me taire, de ne faire pas de commentaire(s).
Dont acte.



Nous avons grand besoin d’honnêteté. Dans tous les domaines. Il serait temps, peut-être, d’essayer cette chance respiratoire. Dieu ayant sauté le mur, nous voilà entre hommes, les uns sur les autres. Pas plus fiers pour ça. Ni moins. On se souhaite mutuellement une bonne purge autocritique, un règlement de comptes personnel je ne vous dis que ça. Et c’est bien vrai, on ne dit que ça. Il est évident que, si personne ne peut revendiquer l’honnêteté absolue, chacun est libre de choisir son lot, sa partie fine. Je serai honnête en littérature, dit celui-ci. Ce n’est pas une mauvaise idée. Qui viendra voir les restes ?
On ne peut faire qu’un sort à l’homme. Considérable. C’est de le croire sur parole. De ne jamais mettre en doute ce qu’il dit. De ne pas soupçonner la possibilité du mensonge chez l’autre ne l’arrange pas du tout. Ce n’est pas de jeu. Il rend ses billes. Ce qu’il veut – ce que nous voulons tous – c’est être sincère. Ah ! la sincérité, ce fragment fiévreux, un rien dégoulinant, extirpé au mensonge perpétuel, voilà un plaisir ! On s’en donne à cœur joie. On s’en renvoie les balles : à toi, à moi. On s’en paie. On numérote ses partenaires. On a son meilleur ami, celui auquel on livre le gros du paquet. On garde le petit en cas de désertion, les hommes sont changeants, on se sentirait coupable d’avoir tout dit à un seul d’entre eux. Il faut que chacun de nos amis se croie le premier, le seul, l’unique. Idem pour ces dames, qui, elles, savent au moins à quoi s’en tenir.
L’honnêteté manque de charme. Est rébarbative. N’a pas d’odeur. Mais cache quelque chose. Vous avez l’air honnête, donc vous ne l’êtes pas. On vous aura. Trop beau pour être honnête. Nous avons acquis une telle habitude de la saloperie humaine que, dès qu’un homme semble ne s’en prendre qu’à lui-même s’il a tort – ou raison – haro sur le baudet. qui finira bien, excédé d’être “méconnu”, par avouer, vendre la mèche, mais oui il est comme tout le monde, il faisait le malin, voyons. Il est désespérant d’oser être propre, c’est un genre qu’on se donne. Allons ! Rétablissons la vérité. Et les valeurs qui se doivent d’aller main dans la main, de bas en haut. Ne sommes-nous pas tous frères ?
L’honnêteté serait donc une activité clandestine, sans profit. Amaigrissante. Une activité de rongeur. L’homme, en voie d’honnêteté, s’il écrit, s’il s’engage dans la dure armée des lettres, c’est un hérisson. Sa prose gratte. Démange. Décrète entre chaque ligne à quel point il est tragique de ne pas frustrer le lecteur éventuel de son éventuelle liberté; il est regrettable qu’il faille s’appauvrir, quoique richissime – culpabilité, persécution ! – pour si mince résultat. Le lecteur trouvera tout simplement que la chose manque d’âme. (Dame, il s’y connaît, il en vend toute la journée.) Que l’œuvre est sèche, inhumaine. Il devrait être flatté qu’on s’en tienne aux renseignements, par égard pour sa possible intelligence des choses. C’est le contraire qui se produit. Le même lecteur choisira l’heure de la sieste pour apprendre les horreurs que débite la feuille de chou quotidienne. Mais il y en a tellement – d’horreurs, et vraies celles-là – qu’il sera tenté de croire que la littérature c’est France-Soir; qu’il y a je ne sais quoi d’effroyablement parodique dans cette insistance que mettent les journaux à nous détailler la misère du monde. Que le vrai devient faux à force de se répéter. Suffit. Parlez-moi plutôt du roman que je lirai ce soir, quand les enfants seront couchés. À l’heure de la culture. Sacrée. Il sera bien impatient, notre lecteur, de savoir si l’amant de la marquise de Beauséjour s’est enfin coupé l’index après avoir appris, au cours d’une partie de chasse, la trahison de sa maîtresse. Oui. Il l’aura fait. Que homme ! Bouleversant. Larmes à l’œil. Appel à l’âme, qui somnolait déjà. Cauchemars. Les collègues en entendront parler, demain, de la nuit passée à cause de ce terrible roman, vécu jusqu’au bout des ongles. Et lisez-le, il faut l’avoir lu, etc.
Oui, nous en sommes – toujours – un peu là, je ne pense pas exagérer. Alors comment en vouloir aux rares qui veulent redresser un peu la barre, quitte à faire perdre des plumes à l’aigle du langage. Qui évitent certains mots, comme autant de mines sur lesquelles ne pas sauter. Qui en cherchent de nouveaux, dans une langue difficilement traduisible, abrupte, pas aimable, mais énergique. Qui sont moins préoccupés des idées que de la place qu’elles occupent dans un cadre prémédité. Je sais bien pourquoi quelques critiques font la moue. Ils craignent la mort de la littérature. Celles sans les pantins de laquelle ils perdraient leur gagne-pain. Ils ont malheureusement tort d’avoir peur. Ce n’est pas pour demain.



Le bonheur est un devoir, etc. Et puis quoi, encore ?


Extraits de Papiers collés (1)
Éditions Gallimard – L’Imaginaire


À demain ?



Cesser d’être en mauvaise compagnie… (7)

Partages Posted on 19 octobre 2020 15 h 30 min

Georges Perros. Réflexions, rêves, fatigues et aphorismes. Fin de la première semaine.



À table. On parle, à côté de moi, peinture, littérature. Conversation sans surprise, mais assez distinguée, entre gens cultivés et heureux de l’être. J’écoute. Pas trop cependant. J’ai peur qu’ils ne me mettent dans le coup. Car le plaisir c’est d’être en marge. Et seulement cela. Si j’ai à rentrer dans le circuit, ça ne m’intéresse plus du tout. Perd son charme humain.



En amour, tout s’annule au fur et à mesure. Tout est à refaire à chaque instant. Deux amants sont hors du temps. Suspension de l’horaire. La mort ne retrouvera nulle part ces heures qui lui furent signalées. Elle déménagera tout, mais en vain cherchera le temps d’amour, qui est son sosie.



L’obsession de la mort enlève la vie comme une lame de fond. Reste l’homme, qui attrape le torticolis de l’attente.



Pour vivre, il faut se pencher, s’appuyer sur une partie de ce qui nous traverse perpétuellement. Pourquoi ceci plutôt que cela ? Pourquoi ne pas être, et continuer à être bêtes, puisque, par moment, nous le sommes ? Nous donnons raison, c’est-à-dire nous souffrons ce qui nous paraît adéquat à notre nature, l’inconnue par excellence. Et qui finit par creuser une ornière dans ce chaos. Donc, finalement, je m’appellerai G.P. comme devant. Donc vivre est inutile puisqu’il s’agit de penser ce qui est trouvé.



Le maximum de simplicité va avec le maximum de difficulté quant à soi-même. Être simple n’est pas simple, voilà la gageure. Je n’ai pas rencontré d’individus simples. Et parmi les moins doués, ceux qui disent l’être.



Si l’on voyait Dieu, on ne serait pas plus avancé. L’homme, c’est expressément cette chose pas plus avancée par ceci que par cela.



Si quelque chose est fragile, c’est bien la raison pour laquelle nous restons vertueux, ou honnêtes. En fait, il n’y a pas de raison. Ce doit être pour ça.


Extraits de Papiers collés (1)
Éditions Gallimard – L’Imaginaire


Voilà pour cette moisson quotidienne.
À demain ?



Cesser d’être en mauvaise compagnie… (6)

Partages Posted on 18 octobre 2020 13 h 22 min

Georges Perros. Réflexions, notes et aphorismes. Sixième !



On trouve toujours des raisons à notre misère, à notre détresse. Certes, elles ne manquent pas. Mais elles nous abusent. Nous font croire que c’est à cause d’elles qu’on souffre. Souvent, c’est le foie qui ne va pas. Les misérables pensent que c’est la politique. Ce faisant, ils votent. Pour nourrir les politiciens. L’homme seul et sans préjugés sociaux va bien au-delà. Il se rend cruel par plaisir, pour abattre, croit-il, une à une les vraies raisons. Au lieu de regarder en avant, il marche à reculons revolver au poing, pour tuer ce qui est déjà mort, mais qu’il ressuscite en y pensant, en le sollicitant à nouveau.



L’honnêteté, ce serait de ne jamais penser à la place. Voilà qui limite notre champ. Mais nous donne une illusion de pesanteur, ce dont nous avons grand besoin.



Il est plus facile d’être honnête avec les choses, qui sont indifférentes à notre passion, qu’avec les hommes, que nous sommes condamnés à aimer. Tout le monde aime la nature. Se l’approprie sous prétexte de beauté. Se fait voir par elle. “Je suis allé à Tahiti” devient très vite : “Tahiti est venu à moi.” Tour de passe-passe dont l’homme seul fait les frais, car pour Tahiti, n’est-ce pas !… Donc, en disant que c’est beau, je fracture mon possible, j’agis comme si la chose avait besoin de mon regard, de mon prestigieux passage, pour exister. Comme si elle allait être flattée. Elle s’en moque éperdument.
Il faut voir aussi quelle importance nous mettons dans le : “Je vous aime” quand il s’adresse à un semblable. Seulement là, c’est plus compliqué. Là, nous attendons une réponse. Si le semblable vous demande froidement ce que vous entendez par là, vous sentirez votre Je vous aime se dégonfler comme pneu crevé. En général nous nous arrangeons à l’amiable, afin que dure ce jeu cruel, qui passe pour suprême. Mais voyons, bien sûr, nous nous aimons. Nous ne pouvons pas faire autrement. On n’arrête pas. On s’en vaporise, on s’en claque la peau. On s’en suicide. C‘est notre enfer. Quant à donner une définition du mot “amour”, grosse légume des arts et lettres, qui s’y risque s’y pique.
J’aime cette femme. Qui me le rend bien. On se connaît parfaitement. On se sépare. Ne me demandez pas la couleur de ses yeux, la forme de sa joue, la ligne de ses reins, le timbre de sa voix. Je ne l’ai jamais regardée. Ni écoutée. Mais aimée, admirée, oui. Nous étions si près l’un de l’autre que nous ne nous sommes pas vus. Quand j’étais jeune, je m’étonnais qu’on puisse aimer plusieurs femmes dans sa vie. Et même retourner à la première quand la dernière en date a fait son paquet. Serions-nous cette grande famille annoncée ? Je m’étonne toujours d’ailleurs. Mais pas de la même façon. Quand j’étais jeune, je me croyais immortel. J’ai changé d’avis.



Objectivité, c’est subjectivité saturée. Mais être objectif avant d’avoir bouffé du subjectif jusqu’à la nausée, c’est comme entrer dans une église parce qu’il pleut.



Le langage précis fait sortir l’homme d’un rêve dont il est, depuis l’origine, le mannequin bringuebalant.


Extraits de Papiers collés (1)
Éditions Gallimard – L’Imaginaire

Voilà pour aujourd’hui. Demain une suite.
À demain donc.



Cesser d’être en mauvaise compagnie… (5)

Partages Posted on 17 octobre 2020 9 h 31 min

Cinquième étape de notre quotidien périple en Perroserie.
Belle lecture à vous !



Il y a un bonheur du malheur. Qu’est-ce que le malheur ? C’est par exemple de se réveiller le matin, et de sentir le frôlement du magma de l’inutile. Cette extrême désolation qui ne peut être provisoirement dérangée que par le travail – mais lequel ? – et la femme – mais laquelle ? – rien, en ce monde, ne saurait en détruire l’implacable ordonnance. Rien n’en saurait voiler l’espèce de bonheur, d’à pied d’œuvre mortuaire. (Le sourire vient de là.) Toute résistance, noble ou vulgaire, nous exile en ce lieu imprenable, immémorial, qui nous empêche de nous croire quoi que ce soit mais nous laisse deviner nos manques, notre absence dans toute leur essentielle étendue.



Il est certain que les hommes se donnent beaucoup de mal pour être malheureux. Mais le sont-ils ?



Il suffit, à trente ans, de penser qu’on aurait pu mourir à quinze ans, et de voir ce qu’on a perdu, gagné, en restant vivant, pour trouver ridicule tout effroi de la mort.



La province. On n’imagine pas à quel point le fait de recevoir les nouvelles trop tard annule la gravité des événements. À quel point on se rend compte de notre impuissance, quant à leur maléfisme. Mais l’homme est une province, incomparablement plus lointaine que tout exil.



Un journal intime gai est inimaginable. Quand l’homme se penche sur lui-même, sur son passé immédiat, il n’attrape que des poissons de désastre.



L’intelligence c’est de prévoir celle de l’autre. En amour, on a annulé celle de l’autre. Ce qui nous permet d’être bêtes sans trop de remords, puisque c’est dans la mesure où on aura été bien bête qu’il y aura récompense.



Et finalement, on préfère le pauvre au riche, le malade au bien portant, etc. Ce qui est parfaitement injuste. Et dénué de sens, le pauvre ne valant pas plus cher que le riche, etc.
Aucun homme n’est supérieur à aucun autre. Dès qu’on commence à préférer, on n’en finit plus. L’indifférence du Christ est là. Mais il n’était pas chrétien, le Christ.


Extraits de Papiers collés (1)
Éditions Gallimard – L’Imaginaire

La baguenauderie continue demain au pays des notes, réflexions, aphorismes de Georges Perros.
Papiers collés (1) encore. Pour l’instant…
À demain ?



Cesser d’être en mauvaise compagnie… (4)

Partages Posted on 16 octobre 2020 8 h 31 min

Le Perros quotidien, quatrième !


Le plus évident c’est l’oubli. Tous les jours il faut refaire le trajet qui nous conduit à nos limites.



Je mentirais en disant que j’ai toujours eu la notion du mal. Mais telle est sa force qu’une fois déclarée en nous, il semble que jamais nous n’avons été dégagé de cet ensorcellement que tout, nature et individu, confirme et malheureusement exagère.
J’ai beau chercher, dévisser les planches un rien rouillées ou qui ont trop joué, de ma mémoire, je ne repère pas évidemment le déclic. Tant il est impossible de se totaliser, tant la durée travaille en nous, à notre insu. Tant nous avons tort quand nous affirmons, jugeons, dépassons nos limites dans ces régions.



L’habitude, c’est l’animal en nous.



Le drame, c’est que nous sommes toujours ce que nous sommes en dernier lieu. C’est pourquoi les autres ont du retard. Quand on parle à un écrivain de son dernier livre, lui l’a déjà oublié.



Le problème est le suivant : peut-on conserver, entretenir, exercer le peu ou prou d’esprit qu’on a sans le secours des autres, quels qu’ils soient ? Le simple fait de noter, et si possible perfectionner ce qui nous passe par la tête, est-il nécessaire et suffisant ? Les autres ne sont-ils pas obligatoirement, fatalement, impliqués dans cet acte, et dès lors n’est-il pas malhonnête, voire stupide, de travailler sur une croyance établie sur un faux ?
Je crois que la “pureté” est une idée de jeunesse mentale, impossible à dissoudre, ou même à tuer avant terme naturel. Il nous faut subir ce temps de pureté, même et surtout si notre intelligence en a décrété l’absurdité. On ne la brise que par des actes qui nous font d’autant plus souffrir qu’ils nous sont ridicules, mais inévitables si l’on veut en finir, crever l’abcès. C’est dans la solitude qu’on vient à bout de la mauvaise solitude.



Je suis sûrement un type agaçant. À cela, quelques raisons :
I. Je n’aime pas ce que j’écris. Mais j’écris.
II. Il n’y a que la solitude qui m’aille, comme un habit qui n’empêche ni l’écharpe ni le manteau.
III. Je me sens très normal, ne comprends rien à les difficultés.
IV. L’amour est à réinventer. Oui.
J’ai tous les jours la sensation très nette, la plus nette de toutes, que je suis foutu. Impossible de redresser le gouvernail. Qui se redresse tout seul. C’est un peu vexant.



On peut, à la rigueur, rencontrer une femme qui ressemble à la Joconde. Il est clair que la Joconde ne ressemble à aucune femme.


Extraits de Papiers collés (1)
Éditions Gallimard – L’Imaginaire

Je continue demain.
Vous y serez ?



Cesser d’être en mauvaise compagnie… (3)

Partages Posted on 15 octobre 2020 9 h 23 min

Jour après jour. Le troisième…



J’ai conservé, sans le vouloir, cette naïveté : quand j’ouvre un livre, j’aime que ce soit un livre. Je m’attends à de la littérature. La vie, c’est-à-dire les autres et moi, la vie me suffit pour le reste. Mais lire, si c’est pour s’y retrouver, autant vaut téléphoner à son voisin et passer une soirée baliverneuse. Nous avons tous une idée de ce qu’est, de ce que devrait être, la littérature. Les uns lisent pour s’évader. (De quelles prisons ?) Les autres pour s’instruire. (À quelles fins ?) D’autres encore lisent parce qu’il vaut mieux fréquenter le langage écrit d’un homme que le langage parlé. D’où je ne déteste pas ma concierge; mais j’aime bien Mallarmé. Les deux, ma concierge et Mallarmé, me paraissent faire leur métier, avec les inconvénients d’usage.



Comment écrire des choses intéressantes à quelqu’un qui ne manquera pas de les trouver intéressantes ?



Si j’étais celui que croient que je suis les gens qui m’aiment en pensant me connaître, je ne les fréquenterais pas.



Non seulement je n’ai pas besoin de voir les gens que j’aime pour les aimer : j’ai besoin de ne pas les voir. Mais continuent-ils à m’aimer, eux ? Alors on se revoit.



Je veux bien me charger, me dire du mal de moi, relever comme un maniaque tous mes défauts. Ça ne me dérange pas. Impossible de me fâcher avec moi. Je veux bien tenter d’être vrai, de voir atrocement clair en moi-même. En conclure que la nature humaine est décidément peu recommandable. Mais cette sincérité, cette franchise – qui vont toujours vers le mal – ne me servent de rien. J’en profite aussi peu que de celles dont mes amis sont prodigues, quand j’ai le dos tourné.



N’avoir rien à cacher, sinon qu’on n’a rien à cacher.



Mon rêve – très réalisable – ce serait d’écrire ce qui me vient sur de petites cartes, comme de visite, en m’interdisant d’en utiliser plus d’une par occasion de penser. Je les jetterais dans une caisse, et tous les cinquante ans, ferais le tri. Je les numéroterais.



Trop vieux pour se marier, il prit une jeune maîtresse.



Je ne crois pas que l’amour soit nécessaire – c’est plutôt le contraire – pour former un monde ou l’amour soit possible.


Extraits de Papiers collés (1)
Éditions Gallimard – L’Imaginaire


À demain ?



Cesser d’être en mauvaise compagnie… (2)

Partages Posted on 14 octobre 2020 12 h 54 min

Suite de notre périple Perrosien…


Ce qui peut arriver de pire à Dieu, c’est que l’homme ne mette plus en doute son existence. C’est aussi ce qui peut arriver de pire à l’homme.



La solitude donne l’habitude des trous, des “à quoi bon”. Morale du “il y a pire”. Personne à qui s’efforcer de plaire. De la détresse. Or quand on a été longtemps seul, on est comme travaillé, on donne plutôt raison, sans le vouloir, à ces ornières, à ces défaillances, plus fréquentes, plus vraisemblables, qu’au redressement de corps et de cœur qui fait la vie, qui fait les couples, qui fait l’amour. Ce sont des moments de distraction foudroyée, invincibles, qui vous rejettent dans votre cage essentielle. L’équivalent du “Ne m’énervez pas, je me sens capable de faire un malheur” du nerveux, ou le contraire du “Ne me laissez pas seul” du malade. Aucun être humain ne paraît capable de combler ce trou, cet abîme, et moins encore par son amour que par sa haine. Car la souffrance par autrui est plus facilement délectable – au sens fort – que son amour.



Ce sont les autres qui m’ont rendu intelligent. Je n’ai pas une intelligence de normalien. D’organisation. Mon Dieu, non. Mais une intelligence oxygène. Je m’en sors toujours grâce à elle. J’émerge de ma détresse congénitale, et toutes les souffrances, finalement, viennent s’installer dans la partie “problème” de mon individu. J’ai affaire à des idées, après avoir entrevu le risque de la ruine. Bref, je suis essentiellement nerveux. On peut me faire horriblement souffrir, quelque bouillon bu, je parviens toujours à retrouver ma respiration. C’est qu’il y a un passionné en moi, sans identité, sans signalement, qui est le secours même. Que je ne sollicite jamais. Mais qui, toujours me sauve du désastre. Je suis, et j’ai l’air, infiniment nonchalant, indifférent, fatigué. Mais par rage de ne pouvoir étreindre le moment, de devoir attendre son bon vouloir. Je mourrai insatisfait, sans oser dire, comme les écrivains de la soixantaine : “J’ai vécu, c’est bien.” Non, ce ne sera pas bien, et je n’aurai pas vécu.



Le vrai temps est nocturne. Je remonte ma montre le soir.



Si Dieu n’existe pas tout est permis.” Je crois que l’effrayant, c’est que tout est permis, même s’il existe.



Il y a pire que la modestie. C’est la peur de l’orgueil.



Extraits de Papiers collés (1)
Éditions Gallimard – L’Imaginaire


Ce sera tout pour aujourd’hui.
À demain ?






Cesser d’être en mauvaise compagnie… (1)

Partages Posted on 13 octobre 2020 16 h 51 min

On n’y avait plus pensé depuis longtemps,
et puis là, un matin,
le voilà qui déboule dans notre esprit.
Et s’y installe
comme s’il était chez lui.
On ne l’avait pas oublié, non.
Sa lecture nous était restée là, dans l’âme plus que dans la tête,
voilà tout.

Ne pas savoir pourquoi est sans doute la meilleure des raisons.

Pourquoi ai-je aujourd’hui envie de partager ici, sur ce blog,
quelques-uns des bonheurs qui me sont ce matin revenus
des lectures de Georges Perros ?
De ses Papiers collés, surtout.

Re-lire, ici, les donner à lire
quelques-uns de ses aphorismes,
quelques-unes de ses réflexions,
de ses pensées qui, parfois nous apparaissent sans queue ni tête
avant de s’imposer par leur tactile, charnelle, vérité.

S’attacher aussi à son lyrisme lucide, celui qu’on évoque rarement pour
parler de tendresse.
Et pourtant, c’est bien de tendresse qu’il s’agit.
Pas de minauderie, non, de tendresse.

Alors, voilà, je consacrerai ces trente prochains jours,
à raison d’un “billet” par jour,
à m’effacer derrière les mots du poète,
les laissant parler sans les interrompre.
Parfois des extraits courts, parfois de plus longs.
Parfois un seul, parfois plusieurs.
En fonction de ce que les jours et la relecture donneront.
Ma seule intervention : les avoir sélectionnés,
ce n’est pas innocent.

À vous de découvrir ou de redécouvrir.

Georges Perros est mort en 1978.
Il avait 55 ans.
Celui qui fut contraint au silence après une opération des cordes vocales,
consécutive à un cancer du larynx,
et qui ne s’exprimait plus qu’à l’aide d’une ardoise magique
(comme on en utilisait quand on était enfants, à peine écrit déjà effacé)
m’a laissé dès la première lecture sans voix.

Subjectivité totale dans le choix des extraits que je vous livre.
La seule règle a été de ne jamais interrompre ni abréger une pensée.
En aucun cas.

On commence ?
Je me tais.


On ne se fait pas à la mort. Elle prend toujours l’homme au dépourvu. On s’étonne. La mort est incroyable. Devant la mort, la vie baisse les yeux, a comme honte. Rien de plus sot, de plus désemparé, que la vie devant la mort et la nature. La vie, c’est-à-dire bouger, choisir, aimer, haïr, souffrir, écrire, parler, faire le singe. Il faut avoir le cœur solide pour passer outre. L’obsession de la mort, du temps, est un poison, dirais-je mortel, qui minerait toute possibilité de bonheur, si le bonheur était en ce monde autre chose qu’un vœu.



Ce qu’on entend : “Vous êtes trop compliqué. Soyez simple. Cessez de couper les cheveux en quatre…” Ils rendent volontaire – ça les arrange – ce qui est consubstantiel, comme la beauté ou la laideur. Un homme laid, auquel on ne cesserait de répéter qu’il a tort d’être laid, finirait par se demander s’il ne l’a pas fait exprès.



Il est bien rare qu’un homme qui dit qu’il refuse (femmes, honneurs, etc) dise vrai. Cela arrive cependant. Alors il ne le dit pas.



L’impossibilité d’aimer sans avoir envie d’être aimé soi-même retire toute grâce à ce sentiment.



Ce qui m’intéresse, c’est ce qui m’échappe. Et ce qui m’échappe me donne la mesure de ce que je suis.



Depuis mon plus jeune âge conscient, je parle tout seul. Je me tiens d’interminables discours. Je ne m’en aperçois pas, sinon quand on me parle. J’attends la séparation pour reprendre mon propos. Car même quand je ne “roule” pas – quand je ne suis pas seul – le moteur ronfle. Je ne m’arrête, je ne me laisse jamais arrêter au point de couper les gaz. On devine pourquoi. D’où mon air tendu. Je ne sais pas ce qu’on entend par repos. Je n’ai jamais su, pu, me reposer. J’ai toujours quelque chose à faire, si important, si définitif, si dangereux, que je ne le fais pas. La vie, soudain, dès que j’interromps cette musique d’ameublement, ma vie n’y suffirait pas. Mon désir empiète sur ma mort. Alors à quoi bon planter ma tente, ici plutôt que là. La chose à trouver est en moi, et bouger me retarde. Mieux, me retire du lieu de la trouvaille, de la mine. Je suis sûr que toute relation avec autrui m’est, me doit finalement être néfaste, puisqu’elle m’éloigne de ce lieu, de ce trou, de ce volcan. L’amour a ici quelque chose à se rendre. Car je suis un homme normalement constitué.



Le comble du pessimisme : croire en Dieu.



Le vain pur monte à la tête.



Il faisait d’elle ce qu’elle voulait.



Cours d’éducation moderne. Dites trois fois : Dieu est mort. La vie est absurde. Il faut une révolution, etc. C’est bien. Maintenant, allez jouer aux billes.



Extraits de Papiers collés (1)
Éditions Gallimard – L’Imaginaire




À demain ?



Bras d’honneur(s)

Partages Posted on 16 septembre 2020 15 h 32 min

Une amie (c’est souvent la même) attire aujourd’hui mon attention sur un article de Libération.
Très intéressé pourtant par la question, et au courant de la polémique, il m’avait échappé.

Je relaie ici l’article dont question. Et qui m’enthousiasme.
Son rappel appuyé à un peu de vérité, de sincérité, d’honnêteté intellectuelle tout simplement,
trouve en moi des échos que je me serais reproché de ne pas évoquer.

À lire ici.
Mais à réfléchir aussi.

À bientôt.



Mais d’où vient ce qui m’advient ?

Et ceci ? Posted on 13 septembre 2020 11 h 15 min

Quand Ferdinand Chabre, ce matin-là, était sorti de chez lui,
il ne faisait plus encore nuit ni déjà matin.
C’était à la fois comme un espoir d’en sortir
et un désir de s’en contenter.
Pas très clair, tout ça, s’était-il dit.
Brumeuse incertitude.

D’autant que s’il s’était, à cette heure matinale, difficilement levé,
c’est parce qu’il avait été convoqué.
Con-vo-qué.
C’est quoi, ce mot ? aurait pu s’exclamer Ferdinand Chabre.
Mais non, pas le genre.
On accepte. On baisse les yeux. Ce qu’il en reste.
Sans pour autant qu’il n’en reste rien, bien sûr.

Document officiel, sans âme, je ne vous apprends rien :
“masque obligatoire”.
Vous voyez le genre.
Je suis sûr que vous voyez.

C’était plutôt bien, s’était-il dit,
qu’enfin le masque fût ainsi avoué.
Ça faisait tant et tant de temps qu’il les percevait, les masques.
Il les voyait partout,
pas seulement dans les mondanités où depuis toujours ils vaquent obligés.
Partout.

En fait, les masques, jusque-là, avaient toujours couru masqués,
tant et si bien qu’on ne les voyait pas.
Et Ferdinand Chabre ne faisait jusque-là que les supposer.

Il fallait soudain les montrer, les afficher
et donc, les avouant, se désavouer.
Cachez ce sourire !
Cachez, ce désaveu, cette moue, cette grimace
que je ne saurais voir !

D’une certaine manière, c’était bien,
tous pouvaient sourire sans que ça se sache.
A contrario pleurer semblait toujours interdit,
et beaucoup plus visible.
On n’avait pas caché les yeux. Pas encore.
Le bonheur.
On n’aime tellement pas du tout voir pleurer le gens.
Ça nous ramène.

Tout avait changé; mais rien.

Ferdinand Chabre ne doutait pas de la nécessité du masque;
une sorte de peste avait envahi la ville.
Simplement, il était très surpris des mots que les autorités avaient choisis
pour en justifier l’obligation.
Protégez-vous, vous protégerez les autres”, le laissait pantois.
Les autres.
C’était bien la première fois qu’on nous suggérait d’y penser.
Pourquoi pas solidarité, tant qu’ils y étaient ?

Bon, c’est pas tout ça,
Ferdinand Chabre avait été convoqué.
Masqué. Ça lui avait été intimé.
Et, à cette convocation-là il se rendait.

Réunion de fantômes avertis.
Pas si rares qu’on aimerait, les affidés du Pouvoir et de la Peur.

Examen, test.
Puis, trois jours.

Vous êtes positif”.

Vous vivez seul ?
Vous avez vu qui ?
Longtemps ?
Combien de temps ?
Vous pouvez ne pas répondre,
mais si on veut savoir, c’est pour le bien des autres.
Vous comprenez ?

Les autres, encore une fois.

Silence.

Positif, donc.
À cette nouvelle peste qui si souvent,
à travers vous et vos imprudences,
gâche la vie des autres.

Ferdinand, aujourd’hui, est un de ces autres.
Ça lui est dit.
Si tout le monde, Monsieur Chabre, était comme vous, obéissant,
vous n’en seriez pas là.

L’enfer, vous voyez, c’est les autres, ceux sans masque.
Tôt ou tard ils seront démasqués

et auront à le regretter.

Les autres sont vite devenus à la fois ceux qu’il faut protéger de soi
et ceux dont nous devons nous protéger.
Vertige.

Vertige, se dit Ferdinand Chabre
en même temps qu’il se pose une question :
Qui ?
Pas pour répondre à la question posée par les autorités, non.
Pour répondre à la question qu’il se pose, lui à lui :

Par qui donc ai-je,
dans mon sommeil sans doute (sinon où ? je ne vais jamais nulle part, ne croise presque personne) –
pu être ainsi empoisonné ?


Comme une femme qui découvre au réveil
qu’elle a été durant la nuit
violée.
Par qui ? Comment ? Pourquoi ?”
Et “De qui dois-je à partir d’aujourd’hui me méfier ?

Ferdinand Chabre sait que ce n’est pas pareil, bien sûr.

Mais l’incertitude ?

Et il découvre que
à l’intérieur de lui,
naît, en même temps qu’une méfiance,
une honte.

Mais de quoi ?

De quoi ?



Les morts auraient-ils toujours raison ?

Partages Posted on 9 septembre 2020 17 h 07 min

On était entrés là.
On nous avait dit qu’il y aurait du Jazz.
C’était pas rien, le jazz, on attendait,
mais déjà on avait une telle envie d’aimer…

Je ne sais plus quand c’était. Ça importe peu, le temps.

Il y avait eu la scène vide pleine d’instruments.
Comme des gisants qui attendaient.
Tous, on avait déjà vu ça, ce vide, avant que.
Mais on ne savait pas.

Il y avait eu ce type aux allures de dandy qu’on n’apercevait pas,
parce qu’il le voulait bien.
Il entrait en scène avec cette sérénité qui aurait pu,
si on n’y avait pris garde,
confiner à l’indifférence;
comme aussi s’il avait fait vœu de “non exister”.
C’est peut-être le souci de ceux qui font ce métier de l’ombre…

Il y avait des gestes assortis toujours à cette espèce d’indolence
qui accompagne ceux qui à la fois doutent et veulent se rassurer.
C’est parfois comme ça, les génies,
je veux dire ceux qui ont maitrisé leur art sans renoncer aux étoiles,
sans s’en préoccuper non plus…

Mais ça, on n’en savait rien.
On était un peu comme ça,
à la fois passionnés et sceptiques,
vous connaissez ça.

Donc, quand il est monté sur scène (pourquoi “monté” ?),
rien n’avait semblé particulier.

Le piano avait fait son boulot (plutôt vraiment très bien, si je peux me permettre…),
la batterie avait léché ses cymbales comme jamais, avait négligé ses baguettes et ses peaux.
Que du cristal.
C’est dire.

C’est alors que.

Et ce fut, de Gary Peacock, la contrebasse.
Il avait composé cette épiphanie-là.
Vignette.
C’était tout ce qu’on espérait sans l’avoir jamais su,
tout ce qu’on ne comprenait pas.

Personne n’avait plus rien à dire.
Tous on rêvait.

Je me tais.

Vignette.
On l’écoute là ?
Gary Peacock, à la basse,
Jack DeJohnette à la batterie,
Keith Jarret, au piano.

C’était la naissance du plus grand des trios de l’histoire du jazz.


      Garry Peacock

 

Gary Peacock est mort ce dernier vendredi.
Une partie du Jazz sans doute aussi.



Le bruissement étouffé de l’émotion, le degré zéro de l’information

Partages, Révoltes Posted on 1 septembre 2020 18 h 11 min

J’emprunte volontiers ici ce double titre plagié de deux essais retentissants de Roland Barthes.
(“Le bruissement de la langue”, d’une part, “Le degré zéro de l’écriture”, par ailleurs).
Mon emprunt s’arrête là et n’a valeur ni de comparaison ni de référence,
si ce n’est celles, exclusivement musicales de la langue.
Les mêmes mots donc, ou à peu près,
pour dire, dans des syntaxes différentes,
des choses que, pour sûr,
Roland Barthes aurait traitées avec un tout autre talent,
si tant est qu’elles eussent été dans le champ de ses préoccupations.

Aujourd’hui n’étant pas hier, ce ne fut pas le cas.

Je veux parler ici d’un essoufflement.
Un de ceux qui nous font oublier de nous révolter.

Hier encore, on serait descendu(s) dans la rue,
on se serait agité(s), on aurait donné de la voix,
on aurait défié quelques coups de matraques,
tout ça.
On aurait été des milliers à hurler notre indignation,
à hurler
et répéter encore et encore que
ça ne peut pas se passer comme ça !

Mais non.

Il y a une usure qui nous fait,
par épuisement sans doute,
par lassitude en tous cas,
parce que, aussi,
notre conscience n’est plus le nerf de la petite guerre que nous menons,
il y a cette usure donc,
qui nous a chloroformés de décisions venues d’ailleurs…


Il y a cette usure qui nous fait omettre de regarder autre chose
que nos doigts raidis sur nos azerty,
ailleurs
que dans les brumes de nos canapés,
ailleurs que dans les endormissements auxquels nous sommes
“pour notre bien” tous conviés.

Mais quoi ?
On ne réagit pas.
La presse en parle à peine.
Plus préoccupée de bla-bla que d’humanité.
Silence. Ou à peu près.

Naît une indifférence dont on connaît la creuse philosophie
et qui murmure sans jamais de cesse :
À quoi bon ?

Merde, merde, merde !

Pour info :

L’avocate turque Ebru Timtik
après 238 jours de grève de la faim
est morte dans les geôles turques
à 42 ans et 30 kilos.
Son dé
lit : être opposante au régime.
Les raisons (délirantes) de sa “condamnation” :

Appartenance à une organisation terroriste

Erdogan s’est levé tôt ce matin,
s’est rasé, a regardé sa montre.

A peut-être lu (re-lu ?) “La Fête au bouc
de Mario Vargas Llosa.
Soulagé
?
Pas de quoi.


Téléchargez gratuitement ici l’article de Valérie Manteau dans Libération du 04/09/20.




D’une souffrance l’autre

Partages, Révoltes Posted on 20 août 2020 11 h 58 min



Violences conjugales :
146 femmes ont été tuées en 2019,

un chiffre en hausse de 25% en un an



Titre accrocheur, titre sans profondeur,
titre tristement vendeur qui,
menotté à la sécheresse comptable des chiffres,
ne dit rien d’une réalité.
Titre d’une presse qui ignore la chair, qui ignore l’os,
parce que, aliénée au seul constat,
elle s’est appauvrie au point, aujourd’hui,
de n’être plus que “presse-purée”…

Et pourtant.
146 femmes.
146 femmes
(mais il n’y en aurait qu’une que le scandale déjà mériterait qu’on s’en révolte,
qu’on s’interroge, qu’on le clame, non ?)

Violences conjugales.
On aimerait renvoyer cette expression à l’état surréaliste d’oxymore.
Mais non.
Information qui m’estomaque. Comment ne pas ?
Images de blessures,
de bleus à l’âme et ailleurs,
de coups étalés, tatoués à vie sur les peaux,
qui scarifient les chairs
jusque dans les os brisés.
Images définitives aussi de corps sans vie, nés de violences presque exclusivement mâles…
Images d’enfants en détresse éternellement,
cherchant chez des mères disloquées la raison de cette injustice assénée.
Et qui ne peuvent pas comprendre.
Ne pourront jamais.

Voilà de quoi, aujourd’hui, je voulais faire la matière de ce billet de fin de congés, si tant est qu’il y en eut.



Les circonstances en ont décidé autrement.
Mais je ne quitte pas pour autant le monde de la violence.
Ni celui des femmes (en tous cas de l’une d’entre elles).

Lene Marie Fossen – autoportrait

Car il y a cette autre violence faite – majoritairement – aux femmes.
Et, principalement, aux femmes jeunes.
L’anorexie.


J’ai été foudroyé l’autre soir par la découverte d’une immense artiste morte en 2019,
à l’âge de 33 ans.
Norvégienne.

Lene Marie Fossen était photographe.
Tout en elle l’était, bien que toujours en devenir.
Artiste, profondément artiste.
Est-ce la maladie qui l’a faite telle ?
Discutes de comptoir qui ne demandent, comme toujours, qu’approbations.

Quelle importance ?
D’autant qu’elle voulait,
bien que sa production fût avant tout autobiographique,
que la malade s’efface derrière l’artiste.

Il y a, chez Lene Marie Fossen,
comme chez Antonin Artaud, évoqué ici même l’autre jour,
(chez Hervé Guibert aussi, sans doute, dans son travail et d‘écrivain et de photographe),
la nécessité d’offrir son corps à son travail artistique,
la braise en même temps que le mâchefer ;
le corps devenant alors à la fois le sujet et le matériau,
l’outil même de la recherche.
Sans impudeur, sans voyeurisme, sans mièvrerie non plus.

Et, qu’on l’entrevoie ou non, sans narcissisme.

Aller jusqu’au bout de la douleur,
se calciner
pour tenter de trouver dans les restes de soi
une vérité
dont on n’aurait pas honte.

Une seule envie,
prendre cette si jeune femme si vieille dans mes bras.
En aurais-je seulement été capable ?
La réponse est dans la question.


Arte consacre à Lene Marie Fossen un film visible ici


À bientôt ?



Carré noir sur robe noire

Partages Posted on 29 juillet 2020 15 h 05 min

Gisèle Halimi
née Zeiza Gisèle Élise Taïeb
1927 – 2020

Bien plus que notre seule tristesse
ici



Pour que le soleil de l’été nous fasse un peu moins d’ombre

Et ceci ?, Partages Posted on 28 juillet 2020 19 h 43 min

Est-ce le soleil qui traditionnellement nous suggère un triste farniente ?
Seraient-ce les fatigues, les habitudes prises d’entrevoir juillet puis août
comme autant d’indolences, d’alanguissements, d’assoupissements ?
Allez savoir, mais on s’en fout !

Il me vient aujourd’hui, allez savoir pourquoi,
l’envie de partager avec vous un texte vieux de 85 ans.

Je dis « un texte », mais ce n’est pas d’un texte qu’il s’agit,
c’est un cri, une colère ;
une colère qui n’oublie en rien le déploiement de sa propre logique,
celle d’un homme qui a choisi d’aller au bout de sa douleur.
Difficile d’y résister.
D’autant qu’il nous force à réfléchir à nos propres réticences,
à nos propres refus des différences ;
d’autant qu’il nous apprend à hurler
avec la douleur qui est la sienne
mais dont on sait à l’instant même de ce hurlement
qu’il est avant tout le nôtre.
Et qu’on n’a dès lors pas à le singer.
Inconnu.
Jusqu’alors insenti, si j’ose dire ça comme ça.

C’est au prix souvent d’un regard dans le rétroviseur
qu’on prend la mesure de nos très relatives modernités.

Le contexte.
On est en 1935.
Un homme n’en finit pas.

Antonin Artaud,
poète, écrivain, comédien, metteur en scène,
théoricien du théâtre, dessinateur de génie
(son autoportrait ci-dessous s’en veut témoin)
volontiers peintre aussi, philosophe à rebrousse-poil,
pousseur de cris qui en valent la peine…
mais ne sont jamais entendus,
Antonin Artaud, oui,
qui n’en finit pas, n’en a jamais fini
de hurler que la vie est oblique,
et que nous ne faisons qu’obéir aux Totems
qui nous massacrent.
Ah nom de dieu !

Alors, ce texte que je vous promets,
alors, cette désespérance bouffée de la hargne
qui refuse d’obéir
à ceci, à cela, à n’importe quoi,
le voici,
le voilà.

C’est une lettre.
Elle est adressée « aux médecins-chefs des asiles de fous ».

C’est donc en 1935.
Il faudrait savoir. Mais les hurlements n’ont pas d’histoire.
On en parlera ?

Interné de force, Artaud écrit, hurle, cette lettre.

On réfléchit, on tremble.
Voilà :


Messieurs,

Les lois, la coutume vous concèdent le droit de mesurer l’esprit. Cette juridiction souveraine, redoutable, c’est avec votre entendement que vous l’exercez. laissez-nous rire. La crédulité des peuples civilisés, des savants, des gouvernements pare la psychiatrie d’on ne sait quelles lumières surnaturelles. Le procès de votre profession est jugé d’avance. Nous n’entendons pas discuter ici la valeur de votre science, ni l’existence douteuse des maladies mentales. Mais, pour cent pathogénies prétentieuses où se déchaîne la confusion de la matière et de l’esprit, pour cent classifications dont les plus vagues sont encore les plus utilisables, combien de tentatives nobles pour approcher le monde cérébral où vivent tant de vos prisonniers ? Combien êtes-vous par exemple, pour qui le rêve du dément précoce, les images dont il est la proie sont autre chose qu’une salade de mots ?

Antonin Artaud – Autoportrait – 1946


Nous ne nous étonnons pas de vous trouver inférieurs à une tâche pour laquelle il n’y a que peu de prédestinés. Mais nous nous élevons contre le droit attribué à des hommes, bornés ou non, de sanctionner par l’incarcération perpétuelle leurs investigations dans le domaine de l’esprit.

Et quelle incarcération ! On sait – on ne sait pas assez- que les asiles, loin d’être des asiles, sont d’effroyables geôles, où les détenus fournissent une main-d’œuvre gratuite et commode, où les sévices sont la règle, et cela est toléré par vous. L’asile d’aliénés, sous le couvert de la justice, est comparable à la caserne, à la prison, au bagne.

Nous ne soulèverons pas ici la question des internements arbitraires, pour vous éviter la peine de dénégations faciles. Nous affirmons qu’un grand nombre de vos pensionnaires, parfaitement fous selon la définition officielle, sont eux aussi, arbitrairement internés. Nous n’admettons pas qu’on entrave le libre développement d’un délire, aussi légitime, aussi logique que toute autre succession d’idées ou d’actes humains. La répression des réactions antisociales est aussi chimérique qu’inacceptable en son principe. Tous les actes individuels sont antisociaux. Les fous sont les victimes individuelles par excellence de la dictature sociale ; au nom de cette individualité qui est le propre de l’homme, nous réclamons qu’on libère ces forçats de la sensibilité puisque aussi bien il n’est pas au pouvoir des lois d’enfermer tous les hommes qui pensent et agissent.

Sans insister sur le caractère parfaitement génial des manifestations de certains fous, dans la mesure où nous sommes aptes à les apprécier, nous affirmons la légitimité absolue de leur conception de la réalité, et de tous les actes qui en découlent.

Puissiez-vous vous en souvenir demain matin à l’heure de la visite, quand vous tenterez sans lexique de converser avec ces hommes sur lesquels, reconnaissez-le, vous n’avez d’avantage que celui de la force.



À bientôt ?


PS.: cette lettre mériterait bien plus de folie que là.
J’y arriverai peut-être. Un jour. On verra.



Les horloges à l’heure

Partages Posted on 26 juillet 2020 16 h 02 min

Il y a eu, ce dernier quatorze juillet,
comme une mise au point dont on a peu parlé.
Elle signifiait tant et tant de choses pourtant.
Un rapport au pouvoir fait de sens et non de soumission.
Sauf, bien évidemment, à considérer une fois pour toute
que le pouvoir est, entre deux de nos votes,
au-dessus de ce vote
et qu’il devient un omnipotent patron.
Mais est-ce un patron qu’on choisit ?
Ou l’un de nous chargé de nous représenter,
et qui doit de ses actions nous rendre compte ?

Une petite phrase, ce 14 juillet,
nous a remis en lumière la bêtise de nos servitudes.
Et qui vient nous rappeler que la logique libérale
peut, contre elle-même, être retournée comme une chaussette
(n’est pas le ‘patron” qui croit l’être, d’ailleurs, pas besoin de patron)

Je fais allusion ici à ce qui fut clamé par un « Gilet jaune« ,
(mais ç’aurait pu être par n’importe qui, vous, par exemple, ou moi…)
par la voix et par le calicot,
à Emmanuel Macron se promenant « incognito »
(entouré par quelques gardes du corps, quand même, on nous prend pour des billes ?)
ce dernier 14 juillet, aux Tuileries…

Une petite phrase, mais qui voulait dire tout d’une réalité,
un rappel à l’ordre en quelque sorte qui à Macron fut adressé :

Ben oui.
S’en souvenir.

Belles vacances à tous !



À bientôt.



Sans commentaire ? Vraiment ?

Et ceci ? Posted on 2 juillet 2020 17 h 05 min

Sans commentaire, oui.
Simplement, le souhait,
au travers de ce reggae qui date de 2007,
de remettre au cœur de nos préoccupations
la situation des migrants
que le coronavirus a eu, semble-t-il,
le triste talent d’effacer des unes des journaux.

C’était en 2007, donc.
C’était Tiken Jah Fakoly.


À bientôt ?



Question de pinceaux

Partages Posted on 27 juin 2020 10 h 39 min

Tout,
c’est clair,
ne dépend jamais que du portrait qu’on veut faire
de celui-ci, de celui-là, ou de ce que.

La question, avant tout, serait de se demander
non pas qui est celui ou celle dont on veut faire le portrait,
non pas l’événement, le mouvement de pensée
dont on voudrait faire, d’une manière plus abstraite sans doute,
le portrait,
mais bien ce que suppose un portrait.
et, par-dessus tout, celui qu’on voudrait faire de, de ou de.

Car quoi, il y a mille manières de parler – d’écrire –
d’une seule et même chose,
même si une chose, dans la mesure de sa réalité,
ne peut avoir à ses yeux propres qu’une seule et même identité.

On entend, on voit même, beaucoup de choses,
contradictoires toujours, sensées rarement,
et qui semblent servir de vérité
qui aux politiques
qui aux journalistes
qui aux concierges
qui aux spécialistes de tous bords
quand il s’agit de commenter,
de décrire,
de faire le portrait de notre actualité.

Qu’est-ce donc qu’un portrait ?
Il a toujours été une interprétation.
Jusqu’à ce qu’une mode « hyperréaliste »
nous en vienne donner une définition
qu’elle annonçait définitive,
sous prétexte sans doute
qu’elle était livrée
pieds et poings liés
aux dogmes réalistes
de la photographie d’alors,
trop contente de s’emparer des thèmes
jusque-là « domaines réservés » de la peinture
(le portrait, la nature morte, le paysage…)

Je me limite ici à la réalité que j’appellerai “visuelle”
des choses auxquelles nous assistons ou participons,
mais il est patent que cette gentillette réflexion
pourrait s’élargir et concerner
d’autres secteurs de la perception,
de la pensée,
ou de la transmission par l’observation ou le savoir.

Mais je sens que je m’éloigne.
Je parlais de la subjectivité du portrait,
et, partant, voulais évoquer
le millefeuille contradictoire (forcément contradictoire)
que nous offre à voir l’information
à laquelle il est de plus en plus impossible de croire.
Comme un portrait de Dora Maar,
et qui donnerait à voir tout à la fois la face et un profil
(mais l’autre profil ? qu’en est-il ?),
l’information, voulant se nourrir de deux vérités
(la vitesse du temps et l’attrait de l’argent),
oublie – n’a plus le temps ? – de réfléchir,
à autre chose qu’aux évidences.

Peur, aussi sans doute, de s’emmêler les pinceaux.

Parce que l’information s’est faite religion,
et qu’à une religion il est dit qu’il faut croire ou ne pas croire,
il lui suffit d’asséner de l’information,
c’est-à dire, des réponses à des questions
qui ne sont que presque jamais celles que nous nous posons,
et sont chargées de nous communiquer
une « réalité » volontiers doctrinale.

Alors qu’elle devrait avant tout nous faire réfléchir,
nous poser question,
elle se contente de se réfléchir
et de ne se poser plus de question
que celle de son portrait dans le miroir
sonnant et trébuchant de sa survie…

Une amie me disait que, peut-être,
le salut ne résiderait pas
dans le statut d’une réponse
(information, religion, même combat),
mais dans l’aventure de questions
que nous pourrions poser
à l’information et à ses affirmations.
Elle me suggérait un monde où l’information
serait le devenir de philosophes.

Les philosophes auraient tout à y perdre,
mais nous, sans doute tout à y gagner.
Ne plus se contenter de constats bien cimentés,
mais nous alimenter de réflexion.
On peut rêver.
On peut aussi s’en poser la question.




À bientôt ?



Prophylaxie d’un néanmoins qui crie sans trop savoir pourquoi…

Chroniques volpiennes Posted on 11 juin 2020 8 h 30 min

Bon, c’est Volp.
Encore une fois.

Il grimpe comme s’il courait,
on fait ça parfois,
les escaliers.
Jusqu’au troisième.

En tous cas il est épuisé,
et il crie,
sans savoir s’il ira se moucher dans les étoiles,
Amsterdam !

C’est pas rien.
Je vous laisse imaginer.

C’est donné à tout le monde de crier
Amsterdam !
Mais personne ne le fait.
Les étoiles, tout ça…

On pourrait pourtant.
Ça ne serait pas mal de crier comme ça, 
tous ensemble,
ou à des moments différents,
Chacun pour soi ou l’un pour l’autre.
Amsterdam !

Le bonheur de ne rien dire 
et de crier pourtant.

Amsterdam !

Ouf. 

On est déjà fatigué quand on a écrit ça.
Alors ?

Volp,
au-dessus des marches,
mais pas tout à fait encore,
se demande.

Il a beau penser, réfléchir, pire : écrire,
ses mots s’enrouent, se font glaireux.
Plus de chair,
que des os qui ratent leurs tangos.
Si vides qu’il suffirait d’un cheveu pour qu’ils s’y pendent.

Pas d’Amsterdam, pas le moindre.
Et les étoiles, furieusement, manquent.

Et puis, trop de poussières trainent
qui les empêchent de vivre,
les mots,
dans des syntaxes qui par ailleurs s’épuisent.

Comment faire se demandent-ils, 
alors que déjà ils ne pèsent rien,
pour trouver un peu de légèreté ?

C’est dans la bidoche même du cerveau,
dans la cervelle qui veut se souvenir,
en même temps que dans la barbaque de l’âme,
qu’ils devraient aller chercher.

Dans un carnet, à la date de maintenant :

Mes mots sont ce qu’ils sont,
ils se rêvent audacieux, courageux même,
volontiers ils se révoltent,
mais ne nettoient rien,
n’envisagent rien,
n’éclairent rien des phrases
qu’ils sont censés fabriquer
pour dire les trois fois rien
pour lesquels je les ai convoqués.

Ne reste dès lors après leur passage
que ce qui les précédait,
augmenté d’un peu de colère
en même temps que de leur poussière.
Ou alors l’imagination d’un enfant généreux,
et qui saurait écrire
abrité sous un parapluie.
Et qui, dès lors, n’en aurait nul besoin.

Comme une définition de la vacuité.
Comme un doigt pointé sur le
“parler pour ne rien dire”.

C’est toujours bon à prendre
disent volontiers les sots.

Amsterdam !

Et c’est en criant Amsterdam ! que Volp s’endort.

Et il retrouve dans ses rêves un peu de jazz
et d’Amsterdam.


      Amsterdam


Amsterdam, de Jacques Brel
Par le duo Ginger

Gregory Sallet : saxophones
Romain Baret : Guitare


À bientôt ?



I CAN’T BREATHE !

Révoltes Posted on 8 juin 2020 9 h 55 min

George Floyd
25 mai 2020
46 ans


N’a tenu que huit minutes, quarante-six secondes
sur le ring de Minneapolis.
Il est vrai que ses agresseurs étaient quatre,
qu’ils étaient armés,
faisaient partie du gang de la police,


et qu’il était noir.



Deleuze en large

Partages Posted on 6 juin 2020 20 h 35 min

On se demande ce qui nous sépare de l’intelligence.
On gigote un peu, on fait les coquets.

On se demande – mais se demande-t-on vraiment ? –
ce que sont ces idées auxquelles on pense.
Auxquelles on prétend penser.

On croit, s’en posant la question, savoir de quoi nous parlons.

On grenouille un peu.
On se fait des illusions.
C’est pas toujours si bien que ça,
de se faire des illusions.
Ça « prétend ».
C’est superbe aussi, ça nous interdit de mourir.

Un peu prétentieusement,
parce qu’il nous en vient l’idée,
on se pose la question de savoir
de quand date notre dernière idée,
ce qu’elle était,
ce qu’elle voulait dire,
qui elle aimait,
ou pour qui elle voulait se dire
dans le but de l’aimer.

On croyait avoir des idées,
on les instrumentalisait,
avec pour objectif mâle et un peu fétide donc,
de s’en faire une intelligence.

On n’était pas peu fier parfois.

Malheureux, on l’était le plus souvent possible.
Il fallait que ça soit.
Au moment de s’aller dormir,
sans idée qui puisse nous ressembler,
on allait rêver à nous-même, sans idée.
Sans non plus se l’avouer.

On se disait que.

On se pensait intelligent, imaginatif.
Dès lors…

Mais une idée ne ressemble en rien à une idée.
En même temps, elle ne peut ressembler à rien d’autre qu’à elle-même.
Ou alors elle cesserait d’en être une.
C’est dire à quel point elle était peu probable.
C’est dire à quel point on n’en avait pas vraiment envie.

On s’en est fait pourtant des idées.
Géniales. Toutes.
Bien sûr.

Gilles Deleuze, mort il y a vingt-cinq ans, ne se leurre pas, ni ne nous leurre.
Ne nous a jamais leurrés.
C’est le propre de cet homme-là.

Philosophe de l’errance, du nomadisme, du désir, de l’éventualité.

Et puis, se taire.
Écouter l’homme, son humilité.
Son trajet de nomade d’une pensée qui,
sans cesse ailleurs,
a toujours pour point d’appui
une intransigence
sans aucun confort.

On l’écoute ?
Le sujet n’est pas banal.

Est-il possible de penser ?
Ou, plus exactement,
notre pensée nous appartient-elle ?

Ou encore,
(mais ceci m’appartient)
Avons-nous d’autre but,
quand nous pensons (ou croyons penser),
que celui de nous assimiler ?

Gilles Deleuze est mort par suicide en 1995, à l’âge de 70 ans.
La conférence dont cette vidéo est extraite a été donnée
dans le cadre des « Mardis de la Fondation » le 17 mars 1987.
Il y a trente-trois ans…


À bientôt ?



Ailleurs qu’au pied du grand arbre…

Amis, confluences… Posted on 5 juin 2020 11 h 41 min

J’ai déjà, à plusieurs reprises, relayé sur ce blog
certaines interventions, certains travaux
de mon amie Gaëlle Boissonnard,
qui dans le domaine de l’illustration
qui dans ceux de la peinture,
la céramique, la sculpture, voire la couture.

Depuis quelques années, Gaëlle a entrepris
de proposer une nouvelle gamme de papeterie,
imprimée localement, aux finitions artisanales,
emballée et distribuée par ses soins à toute petite échelle.
Cela lui a permis, dit-elle, d’insuffler dans ses dessins
un air un peu plus libre, un peu plus léger.

Sous le nom de Gaëlle Boissonnard-Édition minuscule,
Gaëlle lance en production ces jours prochains,
une nouvelle collection de cartes qui s’appellera Et si la vie…
Elle y a travaillé en pensant aux valeurs qui lui importent.
Un profond besoin d’être reliée à son environnement naturel,
l’idée de faire avec peu et la joie d’inventer qui en découle
– à l’opposé de la consommation aveugle –,
celle de faire de chaque instant une fête…

Même d’ampleur volontairement modeste,
ce projet, on s’en doute, suppose un investissement
que la conjoncture (comme disent les sans-âmes financiers)
n’encourage pas. C’est le moins qu’on puisse dire.

Gaëlle a décidé dès lors de faire appel au financement participatif.
Un financement dont elle a illustré les contours

…en oubliant d’y inclure le poste sans lequel rien ne se peut :
la Création, son métier.
Excès de modestie ? Syndrome freudien ?
Nul ne sait.
Pas même, sans doute, elle-même.

Pour découvrir sa campagne de financement,
cliquez sur le visuel ci-dessus.

Et si vous pouvez l’encourager…



Sortir, rêver peut-être ?

Partages Posted on 30 mai 2020 13 h 33 min

C’est Ferdinand Chabre.
Il est sorti.
De chez lui, je veux dire.
Sorti.
Besoin de rêver.
Il sait que rêver, c’est penser en moins décevant.

Il se promène.
Il fait gris.
Mais non, c’est dans l’âme.
Dans le ciel il fait clair.
Le ciel est bleu donc.
Ou jaune, ou rose.
Qu’importe ? 
Ça n’importe pas, se dit-il.

De toute manière, il a un peu de mal à respirer.
Ce n’est pas simple de devoir sortir bâillonné
(ils disent masqués, mais c’est bien de bâillon qu’il s’agit)
ça empêche un peu beaucoup de rêver.
Alors, on se promène aux aguets,
plus qu’on ne se sent autorisé à rêver.
Ça empêche, pense Ferdinand Chabre.
De s’abandonner.

On croise, caché sous un chapeau de grisaille, un masque.
On ne rencontre personne.
Ou alors, c’est un peu tout le monde qu’on vient de croiser.
Et on se demande si on a jamais rencontré “autre chose”
que des silhouettes masquées.
Même “avant” je veux dire.
Du reste, c’est incongru, se dit Ferdinand Chabre,
cette obligation de mettre un masque
par-dessus le masque
qui nous formate
depuis si longtemps et partout.
Et même ailleurs.

Façon Comedia dell’arte ?
Que nenni !
Trop de vie dans ce masque-là !
Il ne s’agit pas d’arlequinades,
il ne s’agit pas de faire en gestes ce qu’on éteint du visage,
ce que la gueule a, depuis belle lurette, tu.
Non ! 
Il s’agit de passer inaperçu.
D’innocenter la maladie, pense Ferdinand.
Et donc de ne faire ni bruit ni, surtout, mouvement incongru.

Se ressembler. Tous.

Vivre sous le masque
est la mascarade la plus prisée de ceux qui,
sans joie,
veulent perpétuer le bal masqué qui les autorise à faiblement respirer.

Et depuis quelques jours, c’est une joie multipliée !
Offrez au masque un bâillon,
lira-t-on bientôt dans les réclames portes-ouvertes.
Car il n’y a aucune joie sous cet éteignoir-là !
Et de cela on se fait une joie.
C’est tellement ennuyeux, la joie !
(se dit, sans en penser un mot, Ferdinand. Et pourtant).

Aucune joie ?
Aucune joie sous l’habituel masque
qui nous protège tant ?

Non !
Il n’y a que la douleur, que l’épuisement, que le dos voûté
de ceux qui, ayant cessé de croire, n’ont pas cru assez longtemps.

Auxquels s’additionne la sanitaire “protection”
qu’on nous impose pour notre bien ?
(et là, on sent bien que Ferdinand, s’il le pouvait, se révolterait, mais.)

Mais qui, bon sang, leur a dit un jour
qu’il fallait tout croire de ce qui est dit ?
Qui est le sombre salaud qui leur a fait avaler que l’espoir était
la salle d’attente d’un bien-être rêvé ?
Qui nous a dit ?
(fait mine de s’interroger notre ami)

On ne sait pas ?
On ne sait pas.
(Ferdinand Chabre a un petite idée, mais).

Mais noyés d’espoir,
ils ont admis que respirer serait suffisant en attendant que.
Respirer ? Suffisant ?
Ils ont oublié que pour respirer il faut pouvoir s’essouffler
à courir,
à se battre,
à inventer !

Qui est le salaud qui leur a dit que la vie était une salle d’attente avec, au fond,
une porte qui donne sur la vie ?
Qui donc s’aventurera à vouloir le démasquer ?
Et, quand ce masque-là sera tombé, les autres en finiront-ils de leur mascarade ? 

Pas sûr. 

On se promène.
Le ciel fait un peu comme si.
Ou jaune ou bleu ou rose.
Qu’importe ? 

Ferdinand Chabre est fatigué des non-visages qui ne le regardent pas.

On croise, caché sous un chapeau gris, un chapeau de grisaille, un masque.

Et, par-dessus, un bâillon.

Alors, Ferdinand Chabre rentre chez lui.
Ôte le masque, je veux dire le bâillon.
Face à son miroir, il se trouve tout nu.

Quand viendra le sommeil, il lâchera le masque aussi.
Sans doute.
Personne ne peut savoir.
Personne ne sait,
ne saura.

Tout nu enfin.
Il frise parfois l’indécence, Ferdinand Chabre.
Si pudique pourtant.

Que voulez-vous ?
On n’est que ce qu’on est.
Demain, on rêvera
(ose prétendre Ferdinand. sans exclamation. dans un souffle).

Là, il s’est endormi.



Se toucher sans risque, sans contact

Partages Posted on 20 mai 2020 17 h 08 min

C’était en 2009.
Alain Badiou, dans un essai très éclairant, Éloge de l’amour *,
évoquait sa crainte des méfiances.
Je dis “crainte”,
mais il n’aurait pas, je crois,
donné son imprimatur à l’usage de ce mot-là.

Il évoquait la marchandisation de l’amour “sans risque
dont se sont faits spécialistes certains sites de rencontres…
Comme un “contrat-incendie” qui voudrait, comme préliminaire,
signaler que le feu n’existe pas.

Et Badiou de nous rendre compte de son légitime étonnement :
“C’est vrai, Paris a été couvert d’affiches pour le site de rencontres Meetic,
dont l’intitulé m’a profondément interpellé. Je peux citer un certain nombre
de slogans de cette campagne publicitaire.
Le premier dit – et il s’agit du détournement d’une citation de théâtre –
‘Ayez l’amour sans le hasard !”.
Et puis, il y en a un autre : “On peut être amoureux sans tomber amoureux !”
Donc, pas de chute, n’est-ce pas ?
Et puis, il y a aussi : “Vous pouvez parfaitement être amoureux sans souffrir !”

Et tout ça grâce au site de rencontres Meetic… qui vous propose de surcroît
– l’expression m’a paru tout à fait remarquable – un “coaching amoureux”.
Vous aurez donc un entraîneur qui va vous préparer à affronter l’épreuve.

Je pense que cette propagande publicitaire
relève d’une conception sécuritaire de l’“amour”.

Il y a de ça dans notre obnubilation du “sans contact
que nous espérons “sans risque”.
Sans quoi pourquoi ?

Depuis l’apparition du très « propagandé » coronavirus,
le sans contact est devenu une doctrine
en même temps qu’un obligatoire comportement,
pour tout dire une bible.
Qui s’y soustrait devient un mécréant.

C’est que la peur frémit au bout des index
qui fréquentent les écrans tactiles, les digicodes,
et bientôt les dos des femmes
qu’on essaie d’aimer un peu mieux
qu’indifféremment.

Nos masques,
quand nous nous soumettons à cette sanitaire cérémonie
(d’abord décriée, ensuite acceptée, souhaitée plus tard, obligatoire dans pas longtemps),
sont les prolongements (pourquoi ?) de cette peur du contact
née bien avant l’apparition du virus, mais encouragée, c’est sûr, par elle.

Parce que la société du “sans contact”
s’est, sans hasard, assimilée à celle du “sans risque”.
Qu’il s’agisse d’un mode de paiement,
ou d’un mode de vie,
c’est une société qui nous suggère d’abolir,
avec ou sans masque, le toucher.

Au profit du “tout écran” ?
Sans doute, oui.
En attendant pire.
En attendant,
sans doute aussi,
les baisers,
les caresses,
les frémissements,
les extases,
les orgasmes virtuels.
Sans risque.
Puisque sans contact.

Revenir à Badiou.
L’éloge de l’Amour.
Inclure, lors de notre lecture, le risque.
Le risque d’une lecture qui se pose la question et se met en danger,
accepte ce danger de penser.

Rester en contact.

On peut rêver.



* Alain Badiou – Éloge de l’amour – avec Nicolas Truong – Flammarion 2009



À bientôt ?



15 05 20 / Cinquième jour d’après

Partages Posted on 15 mai 2020 15 h 33 min

Une question chaque jour pour tenter de comprendre,
puisque essayer de comprendre, 

c’est d’abord se poser des questions…


Jour 5 de l’après, donc.

On reprend une promenade entamée l’autre jour,
le premier jour de l’après.
Et la question est
Que sommes-nous devenus ?

Il a suffi de deux mois ou d’un seul,
de seulement quelques jours peut-être,
pour qu’on ne se ressemble plus.
Nos regards, par-dessus les masques, se sont embrumés.
De crainte, mais non, d’incompréhension.
Quand il y en a, on ne regarde plus le ciel.
Chance, de ciel, il n’y en a que peu, que pas.
Notre démarche même a changé.
On pose un pied devant l’autre comme si c’était une aventure
dont il faudrait au plus vite se sauver.

Oh, ce n’est pas si caricatural que je veux bien l’écrire, non,
mais c’est un petit peu ça.
On reste loin les uns des autres, on change de trottoir.
Ou on se détourne parce qu’on se dit que l’autre est peut-être.
Malade.

On pense encore, on réfléchit.
Mais de bric et de broc.
La grille de lecture est devenue celle de la maladie,
de l’après-maladie,
du confinement,
du déconfinement,
du possible re-confinement dont on nous menace si.
Tout nous ramène à.

Même l’Académie française.
Qui dit que Covid 19 est un féminin.
Tu m’étonnes.
Dans un monde d’hommes,
les désastres ont toujours été féminins.
La peste, la lèpre, la grippe, la tuberculose, la syphilis, etc.
Il n’y a que le sida.
Va savoir pourquoi.
Peut-être que le gang de vieux messieurs qu’on dit immortels
n’est pas aussi féministe qu’on aimerait.
Et que ceci expliquerait cela.
(Je rigole, je suis un peu comme ça, que voulez-vous).

Vous me direz que j’exagère.
C’est la société, pas moi, qui exagère.
On n’avance pas, là.

Je continue.

Je me demandais donc
Que sommes-nous devenus ?

Peut-être, tout simplement, avons-nous peur.


Faut dire qu’on a déployé une énergie folle,
des moyens pas possibles,
un pognon de dingues (je rigole encore…),
pour nous mener à en arriver là.
Toujours cette même volonté de nous domestiquer.

Illustration : Roland Topor


On accepte peu l’autonomie des serfs,
leur sauvagerie, n’en parlons pas.
C’est un si beau mot pourtant, sauvagerie.

Rêveur solitaire dans une triste ville,
mais ce serait pareil ailleurs,
je continue ma promenade.
Je me demande.
Qu’avons nous fait pour devenir ça ?

Parce que, oui, je découvre que je me sens coupable.
Comme tous les yeux baissés derrière leur masque.

Le nouveau monde, dans sa notice, inclura-t-il,
la possibilité de se révolter,
les besoins de résilience ?

C’est pas demain.
Ou alors, droit dans les yeux.


Ceci est le dernier billet de la chronique “Le jour d’après”.
D’autres chroniques viendront.
On est si seuls qu’on ne peut pas s’en empêcher.


À bientôt ?



14 05 20 / Quatrième jour d’après

Partages Posted on 14 mai 2020 11 h 11 min

Une question chaque jour pour tenter de comprendre,
puisque essayer de comprendre, 

c’est d’abord se poser des questions…


Jour 4 de l’après, donc.

La question est peut-être de savoir quand,
à quel moment,
on passera du jour d’après au maintenant.

Il y a cette incertitude.
Le “maintenant” sera sans doute
le jour à partir duquel nous aurons recouvré
toutes nos libertés
et pas seulement celle qui se limite
au pauvre petit privilège du travail et de la consommation.

Liberté très relative du reste,
puisqu’elle consiste à faire retrouver au système néolibéral,
c’est-à-dire à la machine qui oppresse, exploite et esclavagise,
toutes ses couleurs et les dividendes aux actionnaires qui vont avec.

Dès lors, la question serait non pas de savoir
quand on pourra oublier le jour d’après,
mais plutôt de savoir quel monde d’après
nous voulons construire.

Un monde d’Amazon, de sueur et de drones ?
Un monde de l’Après nous, les mouches et du chacun pour soi,
et tant pis si la planète entière se fissure
et si la maison brûle et crève de soif, de faim et de détresses ?

Ou un monde aux inégalités rabotées
qui donne aux pauvres ce que les riches ont en trop ?
Un monde qui partage ses ressources,
naturelles, intellectuelles, culturelles.
Une maison solidaire et apaisée.

Utopie ? Utopie, bien sûr.
Mais le monde n’a jamais avancé que par scandales et utopies.
Pour ce qui est des scandales, on a fait le plein.
Essayons l’utopie (*).

À quoi sommes-nous, serons-nous prêts ?

Illustration : Erik Johansson

(*) Les premiers congés payés, la sécurité sociale, le suffrage universel, c’étaient des utopies, non ?
Je me trompe ?


À demain ?



13 05 20 / Troisième jour d’après

Partages Posted on 13 mai 2020 16 h 19 min

Une question chaque jour pour tenter de comprendre,
puisque essayer de comprendre, 

c’est d’abord se poser des questions…


Jour 3 de l’après, donc.

On se promène donc.
Un peu, beaucoup, à la folie,…
On se surprend à ne regarder rien,
rien d’autre que les autres
qui ne regardent rien d’autre que nous.

C’est que la promenade est sous haute surveillance.
Mais de qui ?
De chacun d’entre nous.
Chacun surveillant tout le monde,
pénible évocation de temps qu’on croyait révolus.

Comme par vengeance, le ciel s’est mis à pleuvoir.
Et nous voilà gris,
avec en guise d’élégance,
ce qu’il faut de tissu pour cacher les sourires,
pour tuer les baisers,
pour ternir les voix.

C’est une des victoires du pouvoir
sur des citoyens toujours plus férus de servitude,
pourvu qu’elle les mette à l’abri.
Nous ne sommes pas très courageux.
Mais à l’abri de quoi, de qui ?
D’un ennemi désigné.
Par qui ?

Il ne s’agit pas ici d’adhérer aux sombres résolutions
des complotistes de tous acabits.

Il s’agit, se promenant,
de constater les comportements
de qui nous sommes devenus masqués.

Regards qui ne regardent plus rien,
ou alors, si souvent, leurs pieds,
– parce qu’on est étrangement voûtés quand on est masqués –
ou alors le masque des autres;
allures de soumission effarouchée
qui ne demandent, comme chez les rats de Laborit,
qu’à se déchainer en agressivité;
et puis, d’usante obéissance surtout.

Mais par-dessus tout,
usure (déjà !), tristesse (encore), résignation (toujours et à venir…)

Et on se pose la question
– la voilà enfin ! –
de ce “nouveau monde” que, depuis trois ans, on nous promet
et qui, soudain,
en dépit de tous les portraits qu’on tentait de s’en faire,
trouverait en une épidémique allégorie
son illustration la plus fidèle.
Comme un monstre, quand on nous annonçait un ange,
un nuage de cendres chargé d’occulter
le soleil à quelques-uns réservé ?

Un monde du chacun pour soi.

Et Jupiter, tremblant, qui pense à nous. Tellement.

On se promène donc.
Un peu, beaucoup, à la folie,…
On se surprend à ne regarder rien,
rien d’autre que les autres
qui ne regardent rien d’autre que nous.

On redoute, parce que c’est possible, le “re-confinement”.
Double peine.

Un second coup de matraque, se dit-on, jamais n’abolira le hasard…


À demain ?


Mais aussi (surtout) un regard sur ceci
alimenterait poétiquement (mais pas seulement) l’âme de ce billet.
C’est à mon amie Gaëlle que je dois de pouvoir vous proposer
ces créations-réflexions-rébellions-là.
Merci à elle !



12 05 20 / Deuxième jour d’après

Partages Posted on 12 mai 2020 16 h 57 min

Une question chaque jour pour tenter de comprendre,
puisque essayer de comprendre, 

c’est d’abord se poser des questions…


Jour 2 de l’après, donc.

Mais pourquoi si peu de changements ?
C’est vrai, depuis hier, on cherche.
Qu’est ce qui, vraiment, a changé ?
On ne trouve que des riens à dire.

Peut-être n’y a-t-il effectivement que si peu de choses
que ce déconfinement nous apparaît que comme un confinement bis.

Il nous vient à l’esprit que,
peut-être,
le pouvoir, lui,
s’est très bien accommodé de ces 55 jours
durant lesquels il a pu donner libre cours à son autoritarisme
et jouer sans vergogne
au jeu de la carotte et du bâton.

Peut-être a-t-il du mal à s’imaginer lâchant la bride
à ces Gaulois si réfractaires en temps normal,
mais si dociles quand on menace leur santé,
et si faciles dès lors à infantiliser ?

Comme le disait le très réac économiste Thomas Sowell,
apôtre du laissez-faire économique,
La dernière chose dont les politiciens ont besoin, c’est de citoyens autonomes.

On a peut-être renoncé pour longtemps à des pans entiers de notre liberté.
D’autant que,
la menace d’une seconde vague d’épidémie aidant,
le bâton et la carotte seront, pour les gouvernements,
des outils très aisément maniables.

À moins que.
À moins que quoi ?
À nous de voir.



11 05 20 / Premier jour d’après

Partages Posted on 11 mai 2020 16 h 04 min

Une question chaque jour pour tenter de comprendre,
puisque essayer de comprendre,

c’est d’abord se poser des questions…


Jour 1 de l’après, donc.

Libéré(s), mais masqué(s) ?
Il y a cela d’étrange
qu’il faille,
au moment d’être enfin libéré(s),
se cacher
sous un masque dont il nous a d’abord été dit
qu’il ne servait à rien.
Belle idée que celle qui consiste à dire en creux
que rien ne sert de nous libérer
puisque nous sommes acculés à nous cacher.
Ennui.


On marche sur la tête,
mais on ne sait plus où elle est.

Y aura-t-il un accès aux soins gratuits pour schizophrénie ?

Ce n’est qu’une question.

À demain ?



Abandon vs utopie ?

Et ceci ?, Partages Posted on 9 mai 2020 11 h 15 min

Il y a eu, ces dernières semaines, cette espèce d’espoir.

Il se disait que quelque chose serait, au sortir de cette sanitaire crise,
un peu moins pourri.
Il se disait que l’homme, les gouvernements, les systèmes
prendraient conscience
que l’homme ne pourrait plus grandir avec ces gouvernements-là,
avec ces systèmes-là.
Et, peu ou prou, on en arrivait à se dire
qu’il y aurait un mieux après le désastre
(qui, en tous cas, nous fut présenté comme tel…)

Du moins l’espérait-on.

Les annonces présidentielles, ministérielles, gouvernementales semblaient évoquer,
au travers d’aveux certes un peu masqués,
qu’il nous faudrait à l’avenir “reconsidérer”
l’importance de l’humain dans notre si belle société,
lui redonner une place qu’il avait perdue,
ou, plus exactement,
qu’une organisation sociétale basée exclusivement sur la finance,
lui avait déniée…

On tiendrait compte,
était-il clamé, dans un mea culpa déguisé en prise de conscience,
du fait que « tout ne saurait être soumis aux lois de la finance« .
C’était une erreur, nous était-il dit, de penser que le service public
pouvait se gérer, comme une entreprise,
qu’il se devait, lui aussi, d’être soumis aux lois de la rentabilité.

Bien !
On pouvait donc espérer qu’un peu de bien surgirait de tant de mal.
On a tellement envie de croire à ces choses-là.

Mais d’où vient, à deux jours du déconfinement, que cet espoir nous semble
de plus en plus un leurre ?
Peut-être les circonstances, inconnues jusqu’alors de chacun d’entre nous
– je veux parler
de notre assignation à résidence,
de cette liberté surveillée à laquelle nous avons dû nous soumettre –
nous avaient-elles brouillé un peu l’esprit et, partant, notre sens critique.
Tout était si nouveau.
Une nouvelle solidarité semblait soudain unir un certain nombre d’entre nous.
Mais surtout, l’ennemi que nous devions affronter était, croyions-nous,
le même pour tous.
Nous en voulions pour preuve que son nom était sur toutes les lèvres,
des nantis comme des plus pauvres,
des intellectuels comme des plombiers zingueurs,
des blancs bourgeois comme des rappeurs,…
et il rejetait en seconde zone, pour cause d’urgence, les injustices et le mépris
d’un gouvernement qu’une frange d’entre nous combattait jusque-là.

Préoccupés par notre santé,
nous avions besoin de croire en des lendemains plus vertueux,
et c’était rassurant d’y croire.
En fait, pris de peur, nous ne faisions que baisser la garde.
Un ennemi chassait l’autre. Tout simplement.
Ou l’occultait momentanément.

Mais le temps confiné s’est fait long.
Et lentement nous avons repris nos esprits.
Nous avons changé de grille de lecture.

Et nous avons, en plus du virus,
retrouvé l’initial ennemi, les glaçants marionettistes qui nous gouvernent,
repris conscience de l’autoritarisme
d’un pouvoir qui, s’il prenait volontiers un visage plus humain,
le faisait pour cacher toujours la même grimace,
celle des experts financiers, des cyniques, des méprisants,
des « au-dessus des lois”,
des menteurs professionnels…

Il va falloir rester vigilants,
Ne pas accepter que les privations de liberté se retrouvent gravées
dans le marbre d’une Constitution à notre insu détricotée.
Vaste programme. Obligatoire cependant.

J’en reste là, pour aujourd’hui.

Mais je relaie ici cette vidéo.
Elle complète – et de quelle manière ! – l’âme de mon propos.



À bientôt !



Le semainier de Volp (7 et quelques sur 7)

Chroniques volpiennes Posted on 3 mai 2020 11 h 08 min

JOUR 7 (quelques semaines plus tard…)


Dé-con-fi-nés !

S’avouer vaincu, pour aujourd’hui au moins, après on verra,
c’est ce que décrète Volp quand, d’un dernier rendez-vous,
il sort à dix-sept heures vingt-trois, on vous rappellera.

Mal au dos. D’attendre debout.
Et ça vous tiraille. Vous n’imaginez peut-être pas à quel point ça vous tiraille.
Et la caboche aussi, qui ne trouve plus à quelle certitude se vouer.
Il en a vu d’autres, mais pas tout le monde.
Il sort donc, et, derechef, c’est la gadoue.
Parce que, derechef, il pleut, ben voyons.
Et puis le métro.
Il y a des jours comme ça, se dit-il.
Mais c’est souvent que les jours sont comme ça.
Et ce masque sur la bouche et le nez qui n’arrange rien.
Qu’à nous masquer.
Comme s’il fallait à tout prix ne pas se ressembler.
Ressembler à soi-même, je veux dire.

Bon, on fait quoi maintenant ?

Porte de Champerret, où il n’a rien à faire,
à peine le crissement des freins a-t-il suivi l’annonce de la station,
que, précipitamment,
il a visé la sortie comme on songe à se sauver d’une apnée.
C’est qu’il l’a aperçue, reconnue.
Rousse. Un peu raide.
Elle est quand même un peu arrimée,
a-t-il tout juste eu le temps, en son for intérieur, de s’exclamer.
Bref, ne se posant pas la question de savoir si elle oui,
il ne s’imagine pas à ses côtés, non.

Donc, comme font les hommes, Volp a entrepris de fissa se barrer.
Et, dans la foulée, le voilà qui fend le moite agglomérat des navetteurs masqués.
Les eaux de toilette à cette heure-là ne font plus qu’aigrir un peu plus
des transpirations acculées au mensonge.
Et les masques ne servent pas même à s’en défendre.
Sauve qui peut. C’est ainsi que vivent les hommes.

Et s’en suit, comme presque toujours dans les mouvements de foules qui ont leurs lois,
une précipitation de textiles humides et odorants
(nylons fatigués, skaïs fragiles, laines feutrées ou boulochées, ou les deux à la fois
malgré les précautions d’entretien suggérées par les notices),
de suintements d’humeurs dont on aurait préféré se priver,
de bedaines dont on a du mal à s’extraire,
de seins qui font rêver, mais on n’est pas là pour ça.
Bref, expulsé de la rame par l’indigeste foule,
Volp se retrouve vomi sur le quai.
Il l’a échappé belle.
Il était à deux doigts de. De quoi ?

Et là, il aurait fallu s’en douter
et dès lors se méfier de tout mouvement hâtif,
voire éviter,
la douleur, la cheville, la déchirure qui le fait,
comme il y a quelques semaines, couiner…
Oui, couiner.
Pas un petit cri étouffé, non.
Un couinement, je vous dis.

Bref, vous aurez compris,
Volp affalé dans son imper gris sur le quai goudronné a la cheville en feu.
Et la rousse (c’est Sarah Volp, née Dielman, son ex belle-sœur, sans qu’il le sache,
ça aussi vous l’avez compris),
dans la rame verdasse qui s’éloigne ne se doute de rien.
Comment pourrait-elle ? elle ne l’a jamais vu, Volp.
En tous cas, n’en sait rien.
Il ne connaît même pas son nom. Il se dit quelle importance ?
À ce sujet-là, il frime un peu.
Il surjoue l’indifférence, clope au bec,
mais sans clope pour cause de mois sans tabac, vous vous souvenez ?

Dans un gémissement de cric, il se redresse, crac.
Tant bien que mal, et c’est pas du gâteau.
Moins une et il la retrouvait.
Pas le courage là de faire face à la moindre déception.

Alors, quai, escalier,
remonté à l’air libre, Volp s’en va claudiquer rue Descombes
puis avenue Stéphane Mallarmé.
Il se sent toujours un peu plus intelligent dans des rues qui ont ces noms-là.
Il n’aime pas trop la rue des Boulets dans le onzième,
lui préfère de loin la rue de la Liberté dans le dix-neuvième. 
Même s’il sait qu’elle s’efface.
Mallarmé donc. Avenue Mallarmé.

Il ne sait trop que faire dans ce quartier de Paris où il n’a rien à faire.
Pas en osmose, pas même un petit début d’on est bien ici,
si vous voyez ce que je veux dire.
Mais par-dessus tout, il y a la cheville qui rouscaille. Et pas qu’un peu.
Ah, nom de dieu !
On clopine un peu beaucoup passionnément à la folie quand on manque d’assurance,
mais là, c’est le pompon.
Et il pense à sa mère. Pourquoi soudain ? il ne sait pas.
Se dit que ce serait bien qu’il aille la voir de temps en temps,
en tous cas un peu plus souvent, mais là on n’y est pas,
et puis, c’est pas le moment.
De toute façon, lui dire quoi ?

Volp ne sait pas ce qu’il a gagné à la précipitation
et à l’atterrissage forcé sur le bitume du quai Champerret.
Si ce n’est cette supplémentaire douleur à la cheville gauche.
Va falloir s’occuper de ça.
Et les grolles qui ne l’aident pas.
Va falloir s’en trouver d’autres aussi.
Se dorloter un peu, faudrait.
Pas normal de vouloir vous cacher de quelqu’une
qui ne vous connaît pas et que vous brûlez de voir.
Une femme, d’accord, mais un peu lourde tout de même.
Enfin, il m’a semblé.
C’est pas qu’il ne les aime que maigrelettes, mais bon.
Volp est un terrien qui cherche de l’aérien.
Un intellectuel contrarié, aussi.
Un terrien tendance cool jazz.
Et puis, un mec sensible. Faut pas le brusquer.

Elle avait une étole orange, là.
Une étole orange, sur une courte veste jade à larges revers roses,
il s’en souvient parfaitement, tignasse rouille.
Alors, toutes ces couleurs, ça vous mange, ça vous estourbit.
Il se demande si.
Et c’est alors que, sans avoir rien vu venir, il craque.
Presque des larmes, mais non, n’exagérons pas,
encore que, oui, quelques.
S’adosse, glissant vers le bas si j’ai bien vu, à la façade blonde du 13,
porte en verre et fer forgé, vous trouverez.
Se laisse lentement s’accroupir, accoté au grand dossier froid de la façade,
sur les talons. La cheville en feu.
Et le pied qui dans les pompes s’est remis à bleuir et à gonfler.
Pas habitué à s’occuper de lui. Essoufflé. Marre.
Dire qu’il s’était promis de vivre.

Alors, se relever, fouiller les poches de l’imper gris,
tout ça à la recherche de quoi s’offrir un taxi.
C’est pas rien. Voilà, c‘est fait, sans trop savoir comment.
Ric-rac et manque une fois encore un peu de ceci ou de cela,
mais reste le plus souvent une part de sourire qui arrive à convaincre.
Volp n’en revient pas.
Volp ne revient jamais de rien.
Il a un charme fou, Volp.

Demain, je trouve du boulot.
Je recommence à écrire.
Mais là, tout de suite, on rêve d’un café chaud.
Trois étages, un verre de rouge aussi, ça pourrait être bien.

Et de la musique toute la soirée.

 
      john McLaughlin et Rasika Shekarmy

Et puis, cette nuit, malgré la patte folle, le Bœuf Indigo.
Il y a trop longtemps…
On y jouera peut-être My favorite things, allez savoir.
Ce serait trop drôle.




Bon déconfinement à vous, quand enfin il interviendra !
D’ici là, prenez soin de vous,
de vos amis,
de vos amours,
de la musique,

et de vos révoltes !



Le semainier de Volp (6/7)

Chroniques volpiennes Posted on 2 mai 2020 13 h 38 min

JOUR 6

Sarah.
Sarah Volp.
Née Dielman.
Sarah Volp, née Dielman.

Une femme qui n’a, semble-t-il, rien espéré des anges,
mais qui, en toute logique, devrait tous les sidérer.
La première fois qu’il l’a vue, Volp l’a trouvée belle.
Silhouette un peu lourde toutefois.
Un ventre, sous le tissu du haut de la jupe tendu, commençe de naître,
un début de grossesse peut-être, elle a encore cet éventuel âge-là.
Mais ce n’est qu’une illusion que les hommes craignent des femmes qu’ils regardent.

Tignasse auburn, un peu roux orangé tout de même, lâchée sur les épaules,
elle aussi se trouve belle, elle sait qu’elle l’est.
Ni comme une telle ni comme une autre, simplement à sa manière,
et ne veut laisser aucun doute à ce sujet.
Dès lors on ne doute pas, on acquiesce, on consent.

Partant, on n’hésite pas à tempérer un chouya les préliminaires observations de Volp.
Moins lourde, Sarah, beaucoup moins lourde, qu’il veut bien,
pour s’en protéger (c’est difficile à encaisser, la beauté), le prétendre.
Belle donc. Pour ça oui.
Bibliothécaire, par ailleurs. Quoi d’autre ?

Mariée il y a dix ans par innocente distraction au frère de Volp;
une négligence, on connaît tous ça.
Mais c’est de l’histoire ancienne.
Une dispute et les deux frangins ne se croisent plus guère depuis plus de quinze ans.
Séparée depuis belle lurette.

Un détail encore, mais qui a son importance :
pas très jazz, Sarah,
plutôt Paganini, Jean-Sébastien, Bugsdehude et ces sortes de choses.
Un peu jazz quand même si on y pense.

Du reste, là, en ce dimanche confiné,
ça sonne joliment jazzy dans son bel appartement.
Rue de Mazagran.
Cinquième étage gauche avec ascenseur à grille coulissante comme d’antan,
un peu bourge, un peu bohème en même temps.
Vous voyez le genre.
Métro Bonne Nouvelle à un demi jet de pierre.
Dixième arrondissement.

C’était l’appartement du couple avant qu’il explose chambre à part.
Rupture, amertume, rancœur, mouchoirs et reproches en veux-tu en voilà,
tout le monde connaît ça. Même votre serviteur, non je n’en parlerai pas.
Résultat, Sarah Volp, née Dielman a racheté à l’éphémère mari,
moyennant crédit, sa part de murs blancs,
de portes en pin décapé,
de parquet vitrifié,
de baie vitrée,
bref des cent soixante-quinze mètres carrés habitables (loi Alur) qui,
hors une invraisemblable quantité de livres
(des services de presse pour la plupart),
et quelques tailleurs, siglés quand même,
sont aujourd’hui son seul signe extérieur de richesse,
dans ce quartier populaire certes (resto chinois un peu graisseux au rez-de-chaussée),
mais de richesse quand même.
Et la voilà propriétaire d’une dette légalement contractée
auprès d’une usurière banque.

Un peu jazzy disais-je.

 
      Peter Sprague


Dimanche matin (enfin, je dis ça mais il n’est pas loin de midi).

Hasard, c’est la musiquette “Favorite things” encore !
À croire que.

Donc, Sarah Volp, née Dielman,
(mules à pompon orange et évanescente robe de chambre aubergine
frappée de lotus vert jade, en tous cas sur l’épaule droite),
soliloque en pensée, mais en pensée seulement,
sur les affres des humeurs qui lui embuent le cerveau.

Un peu éclatée de l’âme, Sarah.

Tête en vrac, mais aussi digne que possible,
dans le sofa de l’appartement accroché au cinquième de la rue de Mazagran,
elle s’envoie dissoute dans un grand verre d’eau de Vittel
une double ration d’acide acétylsalicylique,
plus communément connu sous le vernaculaire vocable,
typo blanche sur fond marine, Alka-Seltzer.
C’est que la soirée confinée fut un brin arrosée.

Elle rêve un peu d’existentiels de cartes postales,
de magazines bien-être, de choses comme ça.
Comme elle, on se surprend à bâiller,
on fait ça parfois quand on s’ennuie ou qu’on n’y croit pas.
Elle a ce matin la peau moins pêche, plus blanche.
Bref, elle est pâlichonne et n’a pas vraiment la pêche.
Les cheveux en bataille sont restés roux bien sûr,
mais ils ont l’allure un peu grasse des sauts du lit problématiques,
et Sarah est autrement blême que de coutume.
Dort comme un peu de bleu sous la peau sans le carmin aux lèvres.
Et le mascara qui doucement rejoint les commissures d’une bouche qui vire à l’amer,
délaisse celles de paupières gonflées de reliquats alcoolisés.
(ouf ! j’y suis arrivé…)

Trois gouttes de démaquillant et, dans le désordre,
un nuage de blush mandarine,
imaginons,
un trois rien de shampooing,
un coup de brosse pour démêler tout ça,
et ça pourrait repartir, mais non, pas envie.

On la laisse là à son désespoir obligatoire.
Confinée.


Plus loin, Simon Dahlem émerge.
Pas besoin de faire un dessin,
un homme qui revient d’un rien de sommeil ou d’ennui n’en a pas besoin,
un vieil homme encore moins.
C‘est qu’il croit souvent,
même si des restes de passion surnagent encore,
avoir fait le tour de sa vie, et c’est pas toujours très beau à voir.

Simon Dahlem voudrait un peu d’obscurité
pour héberger un morceau de rêve qui lui reste, mais non,
un trait de lumière tombe silencieusement,
sans excessive générosité, de la fenêtre sur l’oreiller,
mais c’en est déjà trop,
vive douleur du temporal droit.

Tout habillé sur le canapé, Simon.
À peine s’en est-il aperçu qu’il jette un œil contrarié
à un flacon qui gît à ses pieds. Boukha. Vide.

Et déjà, dans sa caboche encore en demi sommeil,
c’est Rachmaninov et Dostoïevski qui s’en jettent un dernier
comme il aime grogner.
Le dégoulinant romantisme du second concerto en do mineur opus 18 de l’un
qui rend visite à la folie baroque des Possédés de l’autre.
Le joyeux éthylisme Russe, comme il dit.

Simon Dahlem n’est pas russe.
On ne peut pas, répète-t-il souvent, être tout à la fois.
Comprenne qui pourra.
Du reste, l’éthylisme russe n’est pas joyeux.
Dépressif. Exaspéré. Désespéré. Glorieux, oui, mais pas joyeux.
L’éthylisme russe est une soûlographie
que l’homme adresse à Dieu au moment de le tutoyer.
Non, je rigole.
Il faut bien se donner l’une ou l’autre occasion de pleurer.
Il arrive parfois à Simon d’être un peu lyrique,
voire un brin grandiloquent.
Incohérent même de temps à autres.
On l’aime comme ça ou on ne l’aime pas.

Là, il tangue, il se lève et il tangue.
Temporal droit. La vengeance de la Boukha.
Il hésite. Pantalon froissé, chemise n’en parlons pas.
Un peu de soleil blanc et des bois de bouleaux dans la tête.
Un peu de Pologne où il n’est jamais allé.
Un peu de.
On parle d’autre chose.

Et cette musiquette qui lui prend la tête, “My Favorite things”…

 
 
      Baqir Abbas




Plus loin encore.
Le docteur Geldfeld, couché sous son ventre sur le dos,
dort encore.
Ou c’est plutôt qu’il ne s’est qu’à peine réveillé.

Rien encore dans les oreilles.
Il plane dans ces régions de la nuit où ne règne que la lune.
C’est un choix qui ne dépend que du sommeil.
Mais il va bien falloir se lever.
Peut-être écrire un peu.

Il fait ça, écrire, Anatole Geldfeld, ne sait pas trop pourquoi,
à propos de ces choses, selon lui assez rares, qu’il ne connaît pas.
Il n’y arrive jamais, lui non plus.
Allons. Une semaine l’attend comme elle attend tout le monde.
Et, comme c’est souvent le cas,
il n’y a chez Anatole Geldfeld aucune impatience à la voir naître.
Fatigue déjà.
Confiné ou non, quelle différence ?
Il se rendort.





Dans son appartement, au rez-de-chaussée, là-bas,
dans le jardin poussent les lilas.

Irina, la vieille mère de Volp, née Serkin,
cherche dans sa cuisine un rayon de soleil qui lui réchaufferait le dos,
le temps de préparer ceci cela qui pourrait plaire à son fils András
(parce que, oui, Volp se prénomme András)
dont elle a, ce matin, regardé une unique photo, extraite d’un tiroir,
elle ne s’en souvenait pas.
Des fois qu’il viendrait comme il l’a promis.
Mais toujours il promet.
Ensuite, c’est toujours sans suite.

Aujourd’hui pourtant, elle a la conviction que oui.
Et elle se sourit,
se regarde sourire dans le dos brillant d’une cuiller
qu’elle vient de laver, de rincer, d’essuyer.
La vaisselle, quoi.
Un geste pour mettre en ordre ses cheveux.
Un peu de curry aussi.
Il aime ça, le curry, son András.
Elle en fera double portion, des fois que le frère viendrait lui aussi.
Depuis sa séparation d’avec la Sarah, il est trop seul, reste trop seul,
et caetera.
Elle ajoute trois mots à une liste de courses à faire. Ne pas oublier.

Irina écrit sans cesse des listes
qu’elle colle à l’aide de magnets sur la porte du frigo.
Des listes de ce qu’elle fait,
de ce quelle oublie,
de ce dont elle se souvient,
des souvenirs à ne pas oublier,
des numéros de téléphone qu’avant elle retenait,
les rendez-vous chez son amie coiffeuse, aussi.
Parce qu’elle a bien repéré que la mémoire se faisait un peu la malle ces derniers temps.
Alors, les listes lui servent de béquilles.
C’est elle qui le dit.
D’ailleurs, ces mémos tenus par ces magnets sur ce frigo,
elle les appelle ses béquilles.
C’est dire.
En vérité, ça ne dit rien que les quelques mots de rappel qu’ils contiennent.
Faut pas juger.

Mais aujourd’hui András viendra.
Et son frère aussi peut-être.

Irina ne sait pas qu’elle est confinée.
Elle est chez elle, c’est tout.
Et elle leur prépare à manger.

Elle remonte le mécanisme d’une petite boîte à musique.
Elle aime bien.
C’est doux.
C’est comme ça…

 

 

      Youn Sun Nah





Chez Volp,
Volp est absent.
La platine laser nous rappelle en boucle qu’il n’y a plus besoin de désir
pour que la musique résonne.
Ça se fait sans envie, automatiquement.
Suffit de ne pas couper le flux au moment de quitter, ça continue.
Volp, quand il s’agit de musique aimerait que ça ne s’arrête jamais
quitte à s’en user les tympans même quand il est absent.
Alors, la note d’Edf, vous savez…
On peut se permettre ça quand on n’a pas les moyens.

Sur les murs patafixés du séjour du troisième étage, rien a déclarer.
Les mêmes pages raturées qu’hier, avant-hier, la semaine dernière
et le mois passé.
Un peu plus de colère
en même temps qu’une abnégation qui fait peine à lire,
le chef-d’œuvre attendra.
Le fantôme de n’avoir rien à dire, ni donc à écrire, menace.
Volp fait mine de l’ignorer mais il sait, et n’ignore pas le savoir.
Mais il pense qu’il faut parfois se mentir pour survivre.

La cuisine est toujours aussi dévastée
– on ne juge pas, on est à chaque fois un peu étonné, c’est tout –
quelques restes de restes attendent d’être réchauffés.
Sinon, rien.

Volp a quitté les lieux les laissant aux charmes lascifs de la musique cubaine abandonnée là.
Sous son chapeau gris, il a la tête ailleurs.
Il rêve sans se l’avouer de rencontres irrisées.

La cheville lui fait mal encore, mais pas de quoi.
Alors, il tente de marcher droit,
de masquer le bancal mouvement que la douleur impose,
histoire de s’en moquer,
aux douloureux.

On n’y songe pas mais Volp entretient une manière de fierté qui lui va bien,
un peu dandy un peu zazou.
On n’est pas là pour être vulgaire, dit-il parfois.
Un peu jazz négligé mais pas trop surtout.
Il tente donc de marcher droit, bien que déhanché façon Cuba, en rentrant chez soi.
Aux aguets d’une bagnole de flics qui lui demanderaient.
Il rase un peu les murs.
Il doit rentrer rue Ramponeau.

Il avait promis pourtant, hors confinement, de venir serrer sa maman.

Musique !

 

 

      Nicolas Jules



À demain pour une dernière journée ?



Au même moment,
la chat Nabucco, robe rousse et gris souri (un comble !) rentre au bercail,
une discrète griffure dans le dos et une lenteur surjouée.
Silence à la maison,
il se pose,
le canapé et le rayon de soleil lui prodigueront du bien,
l’odeur alcoolisée de Simon, c’est moins sûr.
Simon grogne, Nabucco ce matin ne miaule pas.
C’est dimanche, c’est bien.



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