(Lire ou relire l’épisode 1)

(Lire ou relire l’épisode 2)

Les Autres, les Uns, les Jean, les Serre-Jean, les Étrangers, Ailleurs…

Tout ça va peut-être devenir un peu difficile à comprendre pour les deux petits endormis.
Dès leur réveil, pourtant, je compte bien continuer.
Ils me poseront des questions si nécessaire.

Voilà, c’est maintenant.

Je reprends donc.

Explosive entre les Uns et les Autres devint donc la situation.

Les Uns trouvaient normal et légitime de vouloir en Ailleurs
créer leur pays.
Les Autres ne comprenaient pas
que la langue de terre qui donnait sur la mer
ne leur appartint plus comme ils l’auraient voulu.

Il fut décidé de réunir, en pays neutre,
bien au-delà des mers et des océans,
un conseil des plus importants des Serre-Jean,
représentants d’une multitude de pays,
aux fins de trouver une solution
à cette guerre larvée qui gangrénait Ailleurs.

Ce ne fut pas facile.
Certains faisaient passer avant tout la légitimité des Autres.
D’autres,
qui avaient présents à l’esprit les massacres
dont avaient souffert les Uns au cours des années
précédant leur exode et leur arrivée massive en Ailleurs,
avaient pour credo qu’il était inadmissible de laisser sans pays
une Nation – les Uns – à laquelle avaient été infligées
de si injustes et inhumaines persécutions.

Après de longues et âpres négociations,
décision fut prise de diviser l’Ailleurs en deux parties.
(C’était plus compliqué que ça,
mais c’est une fable, il faut faire simple…)

Les Uns hériteraient de plus de la moitié du territoire,
les Autres devant se contenter d’une partie plus congrue.
Une ville, symbolique pour les deux communautés
(appelons-la SainteVille),
fut placée sous administration internationale,
gérée et contrôlée donc par des Serre-Jean
du monde entier, ceux-là même qui avaient
initié la réunion du grand partage…

C’est peu dire que jamais plus
la vie ne serait la même en Ailleurs.
Les Autres, aux yeux des Uns,
confortés par la décision des Serre-Jean
et l’opinion très répandue des Jean,
étaient vraiment devenus des autres,
des Étrangers.

Les colères firent leur nid
dans le sentiment de profonde injustice
que ressentirent les Autres.
Les combats furent sanglants
qu’ils livrèrent durant les années qui suivirent
pour tenter d’abord de retrouver leur territoire d’antan,
pour essayer ensuite d’endiguer les avancées des Uns
qui en voulaient toujours plus de ces terres d’Ailleurs,
et qui grignotaient chaque jour davantage
l’espace qui empiriquement leur avait été attribué.

Ces luttes intestines et vénéneuses menées par étapes
étaient d’une rare soudaineté.
D’une rare inégalité le plus souvent aussi.
Les Uns étaient soutenus par une communauté internationale
toujours à la recherche d’une rédemption après les années
dont nous avons dit que nous ne parlerions pas ici
(c’est une fable ! faut-il le répéter ?).

Un sentiment anti-altriste avait, au fil des décennies, grandi.
Un autre qu’on appelait “uniste” revendiquait des racines
trouvées au plus loin de l’histoire des Uns.

Il va falloir songer à en finir de cette fable.
La vérité est qu’elle s’éternise.
Mais moins que l’histoire vraie qu’elle maquille
pour la rendre narrable.

Lentement, les Uns prirent le parti de tenter d’étouffer les Autres.
Les Grands Serre-Jean des outre-mers et océans
faisaient de temps à autres les gros yeux,
interdisant mollement aux Uns les mesures qu’ils prenaient
pour rendre impossible la vie des Autres.

Les Uns n’avaient cure de ces interdictions.
Dans leurs rangs, certains, des intellectuels surtout,
mais aussi, j’ose le penser, de simples Jean,
quittèrent l’envie d’être Uns.
On exigeait trop d’eux qu’ils fussent Unistes.
Pas nombreux, c’est vrai.
Mais sur Ailleurs, les Uns, au début, n’étaient pas très nombreux non plus.

Aujourd’hui,
les Uns, en s’installant chaque jour d’avantage
sur les territoires des Autres,
leur interdisant ainsi, mais pas seulement,
de vivre comme, en Ailleurs, ils avaient toujours vécu,
réduisent jour après jour, le territoire des Autres
pour le faire leur.

Les Serre-Jean, de génération en génération, n’ont pas évolué.
Il faut dire que le sentiment anti-altriste est aujourd’hui très répandu…

On ne termine pas une fable avec ces mots-là.
Elle n’est pas terminée !
Il y faudra sans doute encore bien des années.
Des morts à la pelle des deux côtés.

Brune a trouvé méchants, très méchants les Uns.
Gaspard trouve les Autres un peu naïfs.

Moi, je prends Gaspard et Brune contre moi,
je réfléchis.
J’ai un avis.
Mais dans les fables, vous savez, un avis…

Je m’endors.

Belle nuit.

Hors fable, en guise de rien du tout.

Extrait de Notre musique.
JLG. 2004.