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Doutes, palabres et réflexions

Au fil du temps…

Ressentis, engagements, appropriations, révoltes, doutes, certitudes, réflexions… Un peu de littérature aussi, de philosophie s’il se peut, de poésie. Et de musique, on en a tellement besoin !
C’est dans cette approximative petite lucarne que verront périodiquement le jour, à l’avenir, en sus de mes humeurs pas toujours égales, les nouvelles éditions de TamTam dont il vous est déjà loisible de consulter les archives en cliquant ici

Belle découverte à vous !

Lectures d’été (13 et fin)…

Lettres de silence Posted on 5 septembre 2019 10 h 55 min

Dernière des treize étapes de ces lectures que je vous propose cet été.
Les illustrations, je le rappellerai à chaque édition, sont des créations originales de

Gaëlle Boissonnard dont on peut visiter le site ici, le blog ici.


XIII. Réveil


Quand il s’est réveillé ce matin-là,
Tomáš ne parlait plus sa langue,
mais une langue qu’il ne connaissait pas.

Dès la première pensée,
c’est dans cette langue-là qu’il avait pensé.

C’était peut-être un rêve ?

Il décida de ne pas essayer de se rendormir,
mais de quitter,
de partir
à la recherche
de cette langue qu’il ne connaissait pas.

Longtemps.



Lectures d’été (12)…

Lettres de silence Posted on 2 septembre 2019 10 h 55 min

Douzième des treize étapes de ces lectures que je vous propose cet été.
Les illustrations, je le rappellerai à chaque édition, sont des créations originales de

Gaëlle Boissonnard dont on peut visiter le site ici, le blog ici.


XII. La chambre d’enfant


Ça faisait maintenant des heures, semblait-il à Ardashir, qu’il se morfondait
dans l’obscurité de sa chambre d’enfant. Des heures, mais surtout une éternité,
c’est-à-dire un temps impossible à déterminer. Un non-temps en quelque sorte.
Ardashir, avait soixante-dix-huit ans.
C’était la première fois qu’il s’y retrouvait depuis plus de soixante années,
dans la petite chambre.
Rien, crut-t-il, n’y avait changé.
Comme si, pétrifié, le temps avait hiberné et, pendant tout ce temps, oublié
de respirer.
Comme si rien de sa fuite vers l’ailleurs, alors qu’il n’était encore qu’un adolescent,
n’avait troublé l’étale cours des choses.

Aujourd’hui il y était revenu. Pourquoi ?
Pour savoir si tout cela avait existé ou pour confronter à la réalité les minutes
de sa mémoire ? Peut-être, tout simplement, pour découvrir à quelle aune
il lui fallait mesurer le mouvement puis le ralentissement des jours qui le séparaient,
l’avaient séparé, de cette époque où il cherchait encore à être vivant
et qui lentement avait glissé dans les oublis et les replis de la vieillesse.

Dans l’unique fauteuil qui était là, près du lit, il s’était assoupi.
Peut-être seulement un court moment.
Peut-être plus longtemps, il ne sut pas.
Pas assez longtemps en tous cas pour que la bougie dont il s’était éclairé
s’endormît elle aussi.

Il s’était réveillé. Il s’était relevé. Difficilement.
Le fauteuil trop profond l’avait comme aspiré
et la gymnastique de s’en extraire fut longue et pénible.

Et là, au moment de quitter, impossible de rouvrir la porte par laquelle il était entré.
Les deux petites fenêtres aussi étaient fermées et les volets baissés.
Ardashir ne comprenait pas.
Il s’était d’abord obstiné, avait présumé de ses faibles forces et s’était ruiné
une épaule à vouloir forcer l’ouverture, mais rien.
C’était comme si le bois, gonflé par une soudaine humidité, interdisant tout
mouvement de la porte à l’intérieur du chambranle, s’était transmué en geôlier.

Il dut abandonner.
Il était bel et bien enfermé.
Il avait tenté d’appeler, mais sa voix était trop
faible et la maison, depuis longtemps, de tout occupant vidée. À quoi bon ?

La petite bougie avait fini par s’éteindre et Ardashir maintenant était tout entier noyé
dans la plus profonde obscurité.
Plus d’angles, plus de volumes, plus de distances. Que des limites.
Il ne faisait pas noir, il ne faisait rien. 
Ou alors il faisait vide. Un vide d’aveugle.
Sans perspectives. Un vide mou dont, invisibles, les frontières étaient d’une
âpre rigidité, d’une sévérité que son âge ne pouvait hélas songer à surmonter
ou même à contourner.

Ça faisait donc des heures qu’il se morfondait
dans ce qui avait été sa chambre d’enfant.
Il fut un temps où la porte n’aurait pu résister à ses assauts.
Il fut un temps où les vitres auraient tôt valsé en éclats et où les volets
auraient suivi le même chemin.
Il fut un temps où rien ne l’aurait empêché de sortir.
Il fut un temps, mais.

Épuisé, il s’était allongé sur le petit lit qui, depuis toutes ces années,
n’avait, pensait-il, pas bougé.
Par habitude, comme pour s’endormir alors qu’il n’en avait nulle envie,
il avait fermé les yeux.
Il en avait constaté l’inutilité.
Tout était nuit. Il faisait noir jusqu’à l’intérieur le plus secret de lui.

Dehors aussi, du reste, il devait faire nuit.

Faute de lumière qui lui aurait permis d’explorer, à la recherche d’un
quelconque moyen de s’en sortir, les murs, les recoins de la chambrette,
le petit meuble où reposaient trois ou quatre livres, que sais-je ? Ardashir,
couché donc, sur le dos, inerte, avait entrepris d’imaginer le temps.
Non pas le temps qu’il faisait dehors, mais celui, immobile ou presque, qui
lentement passait, si lentement, lui semblait-il.
Ce temps qui le séparait aussi bien, mais de manière très inégale, du début
que de la fin.

Il eut envie de parler. Un besoin qui le dépassait, qu’il n’arrivait pas à comprendre,
encore moins à analyser. Il prononça deux trois mots. Sans les trier. Lesquels ?
personne ne sait, mais c’était dans la belle langue chantante qui était la sienne
et que plus personne, à vrai dire, ne parlait plus.
Ils vinrent, en trilles tremblants, cogner doucement les murs, puis s’engourdir
dans le silence.

Il se trouva ridicule.

Les mots, quand ils ne s’adressent à personne, ne servent à rien.
Il en avait conscience depuis ces années de solitude qui l’avaient vu réprimer
toute tentation de se parler seul à seul.
Soliloquer dans le noir comme un vieillard sénile en quête d’un petit rabiot de vie ?
Non.

Il se tut. 
Se demanda ce qu’était cette humide chaleur qui lui coulait des yeux,
s’il ne pleurait pas un peu.
Ne chercha pas à savoir. Laissa faire.
Et repensa aux temps.
Ceux qu’il avait traversés depuis celui de son enfance, de son adolescence,
celui de cette petite chambre dans laquelle il était aujourd’hui comme un gamin
qui a fait des bêtises et qu’on a enfermé.
Ceux aussi de l’âge adulte,
des amours difficiles, des gloires dérisoires, des fausses puissances,
des mensonges qu’on dit obligatoires, des amitiés trahies.
Et puis ceux de l’altération, de la nuque qui ploie, du dos qui se voûte,
des premières
odeurs du vieillissement

Ce n’était pas rien de penser à ces temps-là. Comment ne pas les mélanger ?
Comment retrouver avec précision l’étrange succession des choses mêlées,
enchevêtrées, qu’on appelle généralement – mais n’est-ce pas à tort ? – une vie ?
Comment ne pas se laisser manger par l’insécurité de l’âge qui avale la mémoire
bien plus vite qu’on le craignait, et qui fait que, si on ne la perd pas vraiment
ou pas encore, cette mémoire à laquelle on tient tant, on en gomme lentement
et irréversiblement la minute ?

Ardashir dans sa nuit ne pouvait admettre qu’il était là désemparé
– nos exploits ont nos limites.

La petite chambre le faisait se sentir vieux et,
de ses incapacités à se concentrer sur ses souvenirs, il se sentait sale.
Comme si les souvenirs une fois retrouvés (mais auraient-ils pu l’être ?),
une fois ordonnés (comment faire ?),
auraient eu le pouvoir de le laver. Comme si la vraie saleté n’avait pas été,
le plus simplement du monde,
le plus ignoblement aussi, l’âge.
Mais non, c’était l’absence de lumière surtout qui l’éclaboussait, se prétendait-il.
Et sans doute cette absence de lumière était-elle précisément l’âge.
L’âge qui froisse les fiertés.


À la recherche de ses souvenirs, il croisa le beau visage de Bahareh.

Bahareh.
Le lumineux prénom lui était revenu comme une fulgurance.
Pas seulement un prénom,
une élégance qui subjugue toujours les hommes tant ils en sont dépourvus.
Bahareh,
un prénom aussi mystérieux que peut l’être le titre d’un dastgâh.
Bahareh qui avait été sa femme.

Était-elle morte ?
Avait-elle disparu un soir, comme font parfois les femmes qui souffrent
d’être celles des hommes et ne l’acceptent pas, à la recherche de ce que
l’homme lui refusait ?
Il ne se le rappelait pas.

La mémoire était devenue comme un chinois qui ne retiendrait plus rien
et éparpillerait sans discernement ce dont on le remplit.

Ardashir se rendormit et se réveilla plusieurs fois. 
Le noir toujours aussi noir, le vide aussi.
Et la fatigue, méchamment s’obstinait,
l’accompagnait

Il lui sembla parfois que l’océan venait déchirer le silence de la petite chambre.
C’est vrai qu’il n’était pas bien loin, l’océan.
Une autre fois, ç’avait été un lointain appel à la prière, amorti par il ne savait quelle indifférence.

Concentré sur les limites données au temps par l’obscurité, Ardashir ne pria pas.
Belle lurette qu’il avait oublié ça. Était-ce un bien ? Il avait toujours eu de
ses croyances la dignité, sans exaltation. C’était son humilité.
Mais cet appel à la prière auquel il ne répondit pas lui fit davantage encore prendre
conscience du temps en train de s’écouler.
La prière est affaire d’hommes, elle a un temps, régulièrement répété.
Elle scande les journées comme des rappels à l’ordre.
Elle scande l’espoir obligé.
Celui-là, pas un autre. Elle interdit de se tromper d’espoir.
Pour elle, il n’y en a pas d’autre que celui auquel elle se dédie.

Était-ce le premier appel qu’il venait d’entendre ?
le second, le dixième, le vingtième ? Le dernier ?
Serait-ce son dernier ? Il ne savait pas. Bien sûr.
La faim, un début de faim au moins, aurait dû, bien plus que le temps des prières,
l’informer du temps passé, mais à cet âge-là on n’a plus faim, vous comprenez ?

Ardashir se demanda si le temps existait vraiment, ou si c’était une invention
de l’homme pour mater l’homme.
Le chat des sables ou celui de Pallas se rendent-ils à l’heure à un rendez-vous ?
Mangent-ils parce que c’est l’heure du repas ou parce qu’ils ont faim ?
Et les oiseaux ? Comment imaginer un oiseau obéissant et qui scrute sa montre-bracelet
pour coller à l’horloge du temps ?

Dans sa nuit, Ardashir sourit à cette frivole idée-là.
Il prit conscience de ce qu’il était possible de sourire même quand on est désespéré.
Même quand c’est de vieillesse et d’oubli qu’on l’est.

Une nouvelle fois, il se rendormit.

Il rêva d’enfants qu’il n’avait pas eus.
De Bahareh peut-être aussi. 
On ne peut pas savoir.




Quand Chayan emmena Houshang et Kourosh, ses deux amis,
visiter la petite chambre qu’il avait louée sur le vieux port,
l’océan s’était calmé.
Pendant trois longues journées et autant de nuits,
les grands vents de saison l’avaient encouragé à lâcher ses marées.
Le jeune homme avait craint que le logement qui devait être le sien
pour la durée de ses études eût souffert, comme bien d’autres, de cet épisode
qu’une nature rageuse avait envoyé à des hommes qui ne la respectait plus.

Les trois compères eurent un peu de mal à ouvrir la porte.
Le chambranle semblait avoir souffert.
Sur le petit lit en fer, un vieil homme dormait.
Houshang se pencha sur lui.
Son vêtement, à l’épaule droite était déchiré.

Il ne respirait plus.

On interrogea le voisinage. 
Personne ne le reconnut.
Personne ne le connaissait.



Lectures d’été (11)…

Lettres de silence Posted on 29 août 2019 10 h 55 min

Onzième des treize étapes de ces lectures que je vous propose cet été.
Les illustrations, je le rappellerai à chaque édition, sont des créations originales de

Gaëlle Boissonnard dont on peut visiter le site ici, le blog ici.


XI. L’attente

1. Ce soir-là

C’était un de ces soirs.

Un de ces soirs comme on en connaît sous ces latitudes-là. 
On dit “sous ces latitudes-là”, mais en fait on ignore de quelles latitudes il s’agit.
On ne sait pas où se déroule l’histoire qu’on s’apprête à raconter..
Du reste, l’endroit importe peu des récits comme celui-là.

C’était un de ces soirs
où l’orage menace et fait craindre
les éboulements et les glissements de cette terre ocre et tête-de-nègre
qu’on foule un peu partout là-bas. Lourde, mordante, rance,
qui ne demande, quand un peu d’eau s’y mêle, qu’à devenir une
désespérante bourbe aux odeurs qu’aucun vent ne peut vaincre avant longtemps.

Le soleil avait depuis peu commencé son lent trajet de disparaître
derrière les sommets. Au travers de noirâtres nuées rouge violacé
qui ne demandaient qu’ à s’électriser, et se déchireraient bientôt
d’éclairs blanc argenté, il partait inventer une aurore de l’autre côté.
La chaleur, lentement, aurait dû céder sa place à ce que la nuit inventait
chaque nuit de fraîcheur.
Mais non. Pas cette fois.
C’était un été bousculé.

Assise sur le sol natté de la guitoune qui, cette nuit encore,
entreprendrait de l’abriter, la vieille Tinifsan avait offert le lait
de chèvre à Afalkay.
Le vieux luthier tentait de réparer la table fendue d’un oud endommagé;
disons ça, mais c’était peut-être un biwa ou une mandoline, on ne sait pas.
Pas plus qu’on ne sait si Tinifsan et Afalkay s’appelaient vraiment comme ça. 
Qui s’en soucie ?
Tout ça n’importe pas dans des récits comme celui-ci.

Quand on se taisait, on écoutait la pluie.
On entendait renâcler les boues qui – avant de dégringoler vers l’en-bas où
tout le monde les craignait et, sans doute, se barricadait – borborygmaient
dans une nuit qui ne s’embarrassait plus maintenant d’aucune timidité.
Une nuit occulte, couleur de corbeau déployé, le bec en avant cherchant
à déchirer le vent en s’y précipitant.


Les deux, Tinifsan et Afalkay, s’étaient beaucoup parlé (on dira de quoi),
mangeant avec les doigts les frichtis que la vieille avait, au cours de la
soirée, préparés puis sortis du feu.

Les paroles s’étaient doucement érodées. 
Les fatigues s’étaient imposées.
Le corps des vieux est plein d’histoires trop lourdes à transbahuter.

Ils finirent par s’endormir, vieux abandonnés pesant sur le sol natté humide
et chaud, malgré le barouf scandé des pluies et les mugissements éparpillés
des vents.

Dormeurs inconscients des menaces, ou dormeurs secrètement prompts à
saisir l’occasion d’en finir, ils avaient laissé, sans même tenter de s’en
protéger, la nuit, le vent, la pluie faire leur travail de nuit, de sauvage nuit.

Il se trouve que les rêves s’emparent des vieux comme ils le font des nouveaux-nés.
Mais ce sont d’autres rêves.
Moins étonnés peut-être, en ceci qu’ils sont faits pour partie du passé.
Sans doute plus résignés, moins acharnés.
Toujours hypnotiques pourtant.
En vérité, on ne sait rien de tout cela.

Ou alors tellement beaucoup trop tard, quand enfin on ne rêve plus.

Tinifsan et Afalkay avaient, ce fut dit déjà, tout au long de cette soirée,
beaucoup parlé. Beaucoup imaginé de choses, beaucoup brassé de souvenirs.
Mémoires complices le plus souvent.
Réminiscences secrètes et surprenantes parfois. Évocations de ceci de cela
que le vieil homme avait oublié, que la vieille femme vivait encore et toujours.
Sans doute la mémoire des femmes est-elle moins pressée d’indifférence.

Ce soir-là, donc, Tinifsan et Afalkay
– enfin, ce fut Afalkay principalement –
craignant les dangers de l’incompréhension, rejoignirent, dans leur conversation,
les rives qui leur semblaient plus confortables des historiettes inoffensives,
des constats, des petits mystères depuis longtemps partagés, des questions
sans réponses, des sortilèges surtout de la grande bâtisse depuis longtemps
inoccupée qui veillait et surveillait au sommet du tertre en surplomb du village.
Quand avait-elle été construite déjà ?
Et à quelles fins ?

Ce grand lieu vide sans plus de fonction alimentait dans leur petite communauté
les fantasmes les plus fous, les peurs les plus irrationnelles.
Personne n’osait songer à y entrer, dans cette demeure qui ne faisait plus que demeurer.
Personne même n’imaginait plus possible de gravir la colline sur laquelle avait été
construit l’autrefois splendide castel, archaïque folie aujourd’hui.

Tous lui attribuaient de maléfiques pouvoirs.
Tous s’en taisaient.




2. Tinifsan


Longtemps après Afalkay, Tinifsan s’était endormie. 
Elle avait veillé à accompagner la braise jusqu’à ce qu’elle fût complètement
devenue cendre.
La guitoune était tout ce qu’elle possédait,
il ne fallait pas risquer l’incendie et la laisser
s’envoler en fumée.

Fût-ce par fatigue, la vieillesse n’acceptait pas qu’on abandonnât ce qui la faisait vivre.

Tout,
au sommet du tertre,
à l’extérieur de l’étrange bâtisse de bois vermoulu chargée de torchis rose renfrogné,
tout,
qui de là-haut semblait avoir l’œil sur tout et qui pourtant était sans autre vie
que celle du vent,
tout s’était enveloppé d’un brouillard vert et mauve à faire pâlir d’envie la nuit.

Seul parfois un pli de lune laissait entrevoir la courbe d’un mur bousillé.
Un de ces murs dont les hommes s’enferment pour se séparer des autres,
comme s’il fallait s’en protéger.

Dans son profond sommeil, Tinifsan se voyait s’y promener, belle, perchée
sur elle ne savait quelle chaude rafale de vent, comme envolée.
Jeune comme elle ne l’avait peut-être jamais été.
À la fois prisonnière enfant et vieillarde libérée.
Les rêves font des miracles dont on n’oserait pas rêver.

Au ciel étaient suspendues des couleurs qu’elle n’avait jamais vues et qui doucement,
au gré du vent soudain apaisé, indolemment se balançaient.

Mollement, comme portée par un nuage, elle approchait ­­du grand porche en bois
de la vieille bâtisse. Il lui sembla entendre des plaintes, des voix peut-être,
comme venues de gorges baîllonnées, mais sans colère, sans révolte, sans désespoir,
pensa-t-elle même.

C’était comme une musique à plusieurs voix dont chacune avait ses rythmes
et son tempo, chacune aussi sa tessiture. Mais distantes, à la fois les unes des autres
et de Tinifsan.

Ou alors était-ce le peu de vent qui les éparpillait ?

Plus exactement, c’était comme si, de l’autre côté de ces murs, continuait une vie
qui n’avait jamais cessé, feutrée, une vie qui se proposait de vivre sans presque de bruit.
Un chuchotement de vie, en quelque sorte.
Il arrive que la vie des hommes ne soit que cela, des clapotis, des chuchotis.

Tinifsan s’approcha encore.

C’était curieux, dans son rêve lui revenaient certaines des exclamations d’Afalkay
au cours de leur soirée.
Elle les entendait, soufflées, de l’autre côté de la grande porte en bois.
Oui, elle l’aurait juré, c’était bien sa voix.
La vie réelle se mêlait intimement à la vie rêvée.
Ou bien était-ce tout simplement ça, la vie, enfin ? Elle ne savait pas.
Peut-être, après tout était-elle en train de mourir, ou déjà morte ?
La question, dans son rêve en tous cas, ne se posait pas.

Tinifsan ne sut pas pourquoi elle se mit à frapper à la porte en bois qui semblait
tout à la fois ne plus exister et lui résister. Elle tambourinait sans relâche.
Elle criait Ouvrez-moi, ouvrez-moi !
Il était devenu impérieux d’entrer dans ce lieu que plus personne jamais ne visitait.
Sans qu’elle sût pourquoi, il le fallait. À tout prix, il le fallait.
Ouvrez-moi, ouvrez-moi !

Mais, pas plus qu’elle-même, personne n’entendait ses appels, ses supplications
désespérées. Les voix, de l’autre côté, continuaient de chuchoter,
n’avaient rien cessé de leur presque muette messe.

Personne n’entendit Tinifsan au pied de la porte s’écrouler et
de ses ongles gratter le bas de l’huis fermé, comme cimenté.

Personne non plus ne l’entendit se réveiller.




3. Afalkay


Quand Afalkay se réveilla, la pluie avait cessé de tomber, le vent s’était calmé,
le jour n’était pas encore levé, la fraîcheur avait envahi la guitoune et Tinifsan
s’était, pour se rendormir, collée à lui, à la recherche d’un peu de chaleur, sans doute.
À celle aussi, peut-être, d’un peu de consolation.
On ne sait jamais de quoi on a besoin d’être consolé, mais on en a un tel besoin.

Le vieil homme s’était réveillé comme en colère.
Vilain rêve. Souvenirs diffus.
Craignant de réveiller Tinifsan, il resta immobile.
La natte pourtant lui mangeait un peu le dos.
Mais qu’importait le dos !
Il était surpris qu’elle ait eu l’envie de se rapprocher ainsi de lui.
Si vieux et elle si vieille mais un peu moins quand même.
C’était inespéré. Étrangement doux. 
Il se sentit sourire.
En même temps envie de pleurer. Mais non.

Tentant de retrouver un peu de sommeil encore, c’est le rêve qu’il retrouva.

Ils étaient nombreux, enfin un certain nombre, dans cette maison au sommet
du tertre dont les portes ne s’ouvraient plus que parfois la nuit, et seulement
la nuit, pour laisser sortir ceux qui iraient aux champs, pour laisser rentrer ceux qui
revenaient de la chasse. Une vie programmée, secrète, dictée par une seule attente,
l’arrivée, le retour, des maîtres de céans, au profit desquels tous, depuis des années,
devaient continuer là de s’organiser.
Et continuaient.
Et attendaient.
Attendaient un retour que rien ne présageait.

Afalkay, dans son rêve, ne savait pas ce qu’il faisait dans cette chuchotante tribu
dont il avait tôt senti qu’elle était très hiérarchisée.
Il devinait que, nouvel arrivant, sa position serait des plus précaires.
Comme tous dans l’impénétrable demeure, il avait d’emblée murmuré
ce qu’il aurait dû ou voulu dire et que, ailleurs, spontanément, il aurait dit à voix haute.
La loi du silence, dans cette étrange communauté, avait depuis longtemps été imposée.
Mais, au fil du temps, une tolérance l’avait adoucie, et le silence, s’il n’était plus
une incontournable obligation, devait cependant rester le repère de ce vers quoi
il fallait tendre. 
Aussi avait-il été choisi de chuchoter.
Depuis quand ? Personne ne savait.
Personne non plus ne savait qui édictait et imposait ces règles.
Ceux, sans doute, qu’ici on attendait.
Mais personne ne savait qui ils étaient.
Pas plus s’ils viendraient.

Dans la bâtisse, il n’y avait que mouvements du nombre, que bruissements inquiets.
L’attente, puisque l’attente était la primordiale occupation, s’organisait
dans ce qu’il convenait de taire.
Et qui se taisait.

Ce qu’il fallait vivre, dans et pour l’exclusive attente des maîtres,
apparaissait comme une inexorable nature.

C’était donc le temps d’une attente imposée qui régissait la vie. Mais ce n’était pas
n’importe quel temps, c’était le temps de l’autre. C’était le temps de celui qu’on attend.

Dans le chuintement de cet obéissant et silencieux brouhaha, il avait semblé
à Afalkay entendre parfois, au travers de la porte d’entrée, la voix de Tinifsan.
Sa révolte, comme une insoumission qui aurait ouvert la porte aux rêves,
les doutes qu’elle avait exprimés lors de leur soirée dans sa guitoune par l’orage menacée.

C’était un trouble.

Dans son rêve, il avait entendu, au-delà de la porte close, une voix appeler,
puis des ongles gratter,
puis le silence et le souffle d’un nuage
qu’il avait imaginé mauve et un peu vert s’éloigner.

Tinifsan dormait, abandonnée.
Il se sentit trop vieux pour oser la caresser.
Il regarda couler à ses pieds un mince filet d’eau.
Ni elle ni lui n’avaient été mouillés.
Ç’avait été une bien belle soirée

Il regrettait.



4. À l’aube

Quand Tinifsan enfin se réveilla, elle ne fut pas étonnée de retrouver là
Afalkay, prêt à s’en aller, l’instrument réparé sous le bras
(c’était un vieil oud, j’ai vérifié).

Il fut entendu qu’ils ne se reverraient pas. 

Pourquoi ?
Parce que c’était bien comme ça, avait-elle déclaré.
Les vieux, tu sais, ça n’espère pas.
Afalkay avait opiné mais ne sut pas pourquoi.

Ils burent ensemble dans un grand bol un reste de lait de chèvre que l’orage
n’avait pas fait tourner, puis s’embrassèrent comme on ne le fait pas quand
on pense qu’on est trop vieux pour ça. 

Quand même, tous deux, voulurent ensemble gravir le tertre.
Regarder, une dernière fois sans doute, la bâtisse. 
Peut-être avoir l’audace de tenter d’y entrer.

Le trajet fut long, d’autant que les jambes, les poumons et les reins n’étaient plus tout à fait au rendez-vous.
Le sommet, ce matin, était encore dans la brume qui succédait aux pluies de la nuit.

Tinifsan et Afalkay, silencieux par économie,
marchèrent,
montèrent,
grimpèrent,
de plus en plus courbés.
Le souffle venait parfois à manquer.

Alors, ils faisaient une pause, puis reprenaient leur ascension, n’ayant plus en mire
le plus souvent que leurs pieds. On courbe l’échine dans la difficulté.

Enfin, le moment vint ou la déclivité s’attendrit.

Les deux vieux n’eurent comme premier réflexe que de regarder vers le bas,
histoire d’estimer le trajet parcouru, puis lentement se retournèrent.
Les brumes s’étaient dissipées, le soleil s’était levé dans un ciel rose
qui voulait se faire pardonner les orages de la nuit.
Il y avait comme une odeur de sein donné, de naissance, de renouveau.
Trois oiseaux chantaient.
On entendait des chuchotis aussi.
Mais sur le tertre en surplomb du village, la bâtisse avait disparu.

Avait-elle seulement existé ?

Il allait falloir rentrer,
affronter la boue,
s’en aller.



Lectures d’été (10)…

Lettres de silence Posted on 26 août 2019 10 h 55 min

Dixième des treize étapes de ces lectures que je vous propose cet été.
Les illustrations, je le rappellerai à chaque édition, sont des créations originales de

Gaëlle Boissonnard dont on peut visiter le site ici, le blog ici.


X. Dans le flou blanc des brumes


Le Galhøpiggen avait fait deux victimes cette fois.

Il n’était pas rare qu’on descende des corps de là-haut, des blessés,
parfois des morts, des fous de montagne, mais le plus souvent,
pathétiquement, de simples randonneurs imprudents qui avaient cru
que ce serait simple de s’approcher de la lune.

Cette fois, ç’avait été un homme et une femme.

Toujours ces accidents suscitaient, au-delà de l’émotion que chacun
ressentait, des questions. Quand il s’agissait d’un mort, l’ombre de son
éventuel suicide planait. Alors, rendus plus mesurés par le doute,
bridés par une gêne qui confinait toujours à la honte de ce qu’on avait
ressenti de haine, on respectait.
On finissait par se soumettre, quelle qu’elle soit, à cette probable vérité.
Au village, chacun avait un avis dont il ne démordrait jamais.
Quand il s’agissait de blessés, c’était autre chose, on se méfiait. 
On était moins circonspects, plus railleurs, peut-être même cruels parfois.

Qu’étaient-ils venus faire ici ?
Le Galhøpiggen n’est pas une plaine de jeux qu’on vient salir pour son
plaisir ! On ne voyait pas d’un bon œil le viol des sommets.
La montagne, celle-là plus encore qu’aucune autre, c’était notre territoire.
Et on n’aimait pas trop qu’on vienne chez nous sans y être convié.

Entrer sans frapper, puis, comme ça, commencer à grimper sans rien
demander, ajouter des éclats de voix au silence et des taches de couleurs
fluos au blanc des altitudes, ça nous choquait.
C’était comme découvrir dans son lit des gens qu’on n’avait pas invités.

Faut comprendre. On ne s’embrasse pas sans raison ici. 
Quand on se tutoie ce n’est pas par négligence, ça signifie des choses.
Et rire aux éclats, on ne le fait pas devant des inconnus.

Ceux-là qui viennent là n’aiment pas la montagne,
il aiment les sensations, ils aiment prétendre aux risques pour pouvoir
en parler. Mais la montagne, est-ce qu’ils la regardent, la montagne ?

Alors, parfois elle se fâche, elle se venge.

Cette fois donc ç’avait été un homme et une femme. Jeunes encore.
Pas morts, mais amochés. C’est l’hélico qui a dû aller les chercher.

On en parle au bar entre nous. On râle un peu. Puis beaucoup.
Comme à chaque fois. Ensuite, très vite les colères s’apaisent avant
d’à nouveau et encore et encore se ré-enflammer parce que d’autres
irrespectueux sont venus fouler les neiges de notre sanctuaire.



1. Aïri

La chute avait d’abord été vertigineuse, puis lourde, soudain très lourde.
Vertigineuse, c’était quand Aïri était dans les airs en train de tomber et
qu’elle avait semblé ne peser plus rien. Le temps s’était arrêté.
Lourde, très lourde, impossible à même imaginer, c’était au moment incisif
du contact avec la roche, quand le corps n’avait plus été qu’un poids mort
explosé sur le sol.
On n’en dit pas la douleur.
Un bruit d’os broyés. Des esquilles qui vous ouvrent, tranchent, découpent
des plaies de l’intérieur. Une phénoménale certitude que des poignards ou
des rasoirs vous lardent, vous divisent, que des tessons vous dépouillent,
en même temps que de la viande et des poumons, de ce qui pourrait être
une mémoire de ce sanguinaire cataclysme-là.
Et, simultanément, sans hasard, un éclair rouge qui vous tue les yeux que
vous avez fermés pour voir mieux. Une violence telle qu’on sait que c’est
une mort – mais le mot est doux – ou quelque chose de cet ordre-là.
En même temps, fulgurante, la sensation d’exister enfin vraiment mais
pour une ultime et brève fois.
À ce point-là, avec cette intensité-là, c’est toujours aussi pour la première
fois.
Ça n’aura duré qu’une seconde, pas plus. Ou alors un dixième, un centième,
un millième.
Une micro-seconde.
C’est souvent ces mots-là que prononcent, quand ils survivent, les “chus”,
comme on appelait entre nous les malheureux qui, dans la montagne, ont
“dévissé”, chuté.

Aïri ne se souvenait de rien. Un détail seulement. Comme un éclair. Puis,
plus rien.
Elle se rappelait avoir eu tout juste le temps de se demander si elle aurait
pu voler, planer et se sauver plutôt que, comme elle le faisait là, tomber.
Voler et non pas chuter. Retomber, atterrir en quelque sorte, et non pas
bêtement tomber.
La neige l’avait réceptionnée. Puis un roc. Choc du corps, puis de la tête sur
le roc. Rupture.
Noir.

Et là, maintenant, tout blanc. Les murs, les draps, les blouses, les regards
qu’elle croisait. Des voix blanches lui posaient des questions. Savez-vous
comment vous vous appelez ? En quelle année sommes-nous ? Et le mois ?
Vous m’entendez? 
Clignez des yeux si vous me comprenez.

De son corps, elle ne sentait plus rien, pas même ce faible mouvement
qu’elle avait ordonné à sa main. Avait-elle seulement obéi, sa main ?
Aïri n’en sut rien.
Elle s’était évanouie.

Un petit peu plus tard. Ou beaucoup.
Elle n’a jamais su.
Elle se réveille, croit se réveiller, mais elle ne sait plus comment on sait
qu’on est réveillé ou qu’on ne l’est pas. Elle flotte comme dans un flou
blanc, comme dans une brume.
Comme dans le flou blanc des brumes, s’est-elle peut-être dit.

Son corps s’est abîmé dans ce qui lui a été infligé de morphine. Et sa
conscience.
Sa bouche est sèche comme un copeau.
Un goût métallique et mauve vient lui poncer la langue et le palais à chaque
déglutition.
Mais surtout, elle ne se souvient de rien. 
Rien d’autre que l’envol, la neige, la chute, la réception sur le dos, la tête,
lui semble-t-il, la douleur, la perte de connaissance, le lit, l’hôpital. 
Le blanc.
Ici.
Rien d’autre que maintenant.

Maintenant. Rien, quasi rien d’avant.
Ou alors d’un avant très lointain. De quand elle était enfant.
De quand elle étudiait. De quelques autres choses peut-être aussi sans
rapports les unes avec les autres. Des moments. Sans doute plus récents.
Par bribes. Mais elle ne sait pas.
C’est si embrouillé tout ça.

La musique.
Elle se souvient des gammes, des trilles, d’un piano.
Cadences, bémols, bécarres, soupirs, syncopes.

Mais après?
Un passé avalé par le vide sans qu’aucune bonde n’ait pu en juguler la fuite. 

Elle se demande si demain, aujourd’hui lui servira de passé. Ou si elle
l’aura, lui aussi, oublié.
Une image de fuite, de sablier.
Elle attend de voir, se dit-elle. 
Elle pense à son corps dont elle ne sent rien, pas même le frottement des
draps, se demande s’il vit encore. Puis, à nouveau, se rendort.

Au réveil, on est penchés sur elle. Deux hommes. En blanc. Et une femme.
En blanc aussi.
Échanges mezzo-voce entre professionnels, presque inaudibles.
Les mots de la médecine sont des énigmes qu’on garde entre soi.
Et à nouveau, mais à voix haute, Sait-elle qui elle est ? Son nom ? Son âge ?
Eux, les tabliers blancs, ils ont retrouvé ses papiers d’identité. Ils savent.
Mais elle ? Elle sait qui elle est.
Mais qu’ils puissent savoir d’elle des choses qu’elle aurait, elle, oubliées,
l’exaspère.
Elle ne dit rien.

Puis, silence. Long silence.

Un matin, elle se réveille et sent le bout du lit du bout de ses pieds.
Des larmes lui coulent sur les joues. Elle en sent la chaleur. Puis un frisson.
Elle se demande si elle a souri.


Une autre fois, elle quitte enfin le lit.
On la prend en charge.
Et le temps passe.
Brancard, déambulateur, béquilles.
Rééducation en vue de réhabilitation.
Son corps lentement reprend le dessus. 
Et les douleurs physiques reviennent par wagons, sans aucune précaution.

Puis, à nouveau, silence.
Sauf son visage enfin aperçu dans un miroir. 
Elle ne sait pas si elle s’y reconnait, trouve belle la femme qu’elle y voit.
Mais fatiguée.

Dans le cerveau, un point d’interrogation.
Mémoire toujours évaporée.
À peine une condensation.

Un jour, on lui souffle un mot, difficile à entendre.
Amnésie.
Un autre, difficile à interpréter. 
Rétrograde.
Amnésie rétrograde.
Des mots qu’elle n’est pas près d’oublier.
Un comble.

Puis, encore et encore, silence.

Elle pose des questions.
On lui dit qu’il va falloir attendre,
qu’on lui dira, comme on l’a toujours fait.
Laissez faire le temps, lui répond-on
après lui avoir posé d’autres questions.

Alors elle attend.
Et, pour tuer un peu le temps d’attendre elle essaie de reconnaître
cette voix qu’elle a.
Une fois seule, elle se parle, tente de faire de la voix de cette autre
qui lui parle, une voix qui serait la sienne dont elle se souviendrait.
Mais non. 

Un soir, on lui demande si, demain, quelqu’un pourrait venir la chercher.
On ne peut plus rien pour elle ici. Elle va bien. Vous vous sentez bien ?
Elle entend sa voix répondre que oui.
Mais que non, personne ne pourra venir me chercher, enfin, je ne sais pas,
ne me rappelle pas.
On est désolé. 

Et pour la première fois elle demande de cette voix qu’elle tente de
reconnaître, je suis où ici ?
Et pour la première fois, on lui dit Vous avez fait une longue et lourde
chute dans le Galhøpiggen. Vous vous souvenez ?
Elle entend sa voix répondre Amnésie rétrograde.
Comme si c’était son nom.



2. Aki

Printemps sur Oulu ! Printemps ! se fredonne Aki.
Et ça lui a des airs d’Alléluias.

Mais, sans savoir pourquoi, malgré la légèreté et la joie,
un mot maudit s’empare de son esprit.
Le mot maudit.
Ça fait des années maintenant que, sans qu’Aki y puisse rien faire,
il surgit, le mot maudit.
Alors, pour le faire taire, il ruse, s’invente les dédains censés
le protéger de sa réalité.
Et il se remet à chantonner.
Mais à sa voix colle la brume d’un déni.
Aki est toujours rattrapé.

En vérité, il sait pourquoi le mot, chaque jour, à chaque heure,
à chaque minute presque, vient le narguer, mais il veut se le cacher
et pour cela l’étouffer, le nier. Comme on veut cacher un chagrin
qui nous brise parce qu’il nous devance.

Quitte à se mentir.

Depuis l’accident, depuis sa soudaine profonde surdité, il prend acte,
en les prononçant à voix haute, des mots, des verbes, des phrases qui lui
viennent. Que ce soient ceux de la réflexion ou ceux que la lecture fait
jaillir en lui. Où qu’il soit, sans cesse, il formule les mots qu’il lit, ceux qui
organisent ses pensées, ceux aussi qu’il écrit.

Sa voix est devenue l’ultime preuve qu’il peut encore parler, parce que,
pour en être sûr, il lui faut profaner le silence, ce silence auquel le sourd
est condamné et qu’il vit d’autant plus tragiquement que cette surdité
lui est par l’accident imposée. On est sourd, mais, par-dessus tout, on est
devenu sourd. On a entendu Mozart, Ravel, Debussy, tous les autres, on ne
les entend soudain plus.
Aki se raccroche aux vibrations, dans la gorge, dans le crâne, dans les dents
pour faire mine de s’entendre. Il y arrive le plus souvent.
Il aurait suffi de si peu, se dit-il..

Au saut du lit, nous nous savons capables de dire et nous nous taisons donc
volontiers. Pas besoin de preuve. Face au miroir de la salle de bain, une
grimace suffit. Parfois une chansonnette, mais bon.
Au saut du lit, Aki veut briser le silence. Il s’écrie. N’importe quoi.
Non, pas n’importe quoi. Un cri ne l’apaiserait pas.
Il faut des mots à Aki pour se prouver que,
malgré cette maudite surdité qui l’a frappé il y a quelques années,
il peut encore parler.
Alors face au miroir de la salle de bain,
sachant qu’une grimace ne suffirait pas, Aki s’invente,
à haute et souvent trop forte voix, des bulletins du temps
imaginaires qu’il lit sur ses propres lèvres.
Et il les termine en se souhaitant une belle journée.
Une journée qu’il
aimerait sonore.
C’est fou ce qu’on peut devenir bavard quand on craint de ne pouvoir parler, se dit-il parfois.

Aki a tellement peur de perdre après l’ouïe le parler,
qu’il veut obstinément repousser la possible échéance du silence.
Ainsi donc, prononce-t-il tous les mots qui lui sont donnés. 
Tous, exceptés celui-là qui est maudit et ceux qui en sont famille. 
Quand il écrit aussi. 
Pour lui, tous les mots de la langue devraient se liguer pour en avaler un
seul, trop douloureux. Définitivement. Qu’on ne l’entende plus, qu’on ne
l’écrive plus, qu’on ne le prononce plus, qu’on ne le pense plus ! Et que la
réalité qu’il exprime, ce mot maudit, n’en soit plus une !
Ce n’est pas simple,
Pour tout dire, il n’y arrive pas.

Après deux ouvrages, des essais philosophiques
dont l’un a rencontré un succès d’estime comme on dit,
l’autre rien,
aujourd’hui, il écrit pour la première fois un récit. 
Celui de la subite disparition du son, du bruit, de l’ouïe après l’accident.
Dans le Galhøpiggen.
Il y a sept ans. Il en avait trente.

Mais Aki ment. Il triche, finasse, tergiverse.
Il ne parvient pas à faire autrement.
Ce dont il veut parler est tout entier contenu dans le mot maudit qu’il ne
veut ni écrire ni prononcer.
Et quand il y pense le mot se confond avec une infinité d’autres.
Ou plutôt, non, ne se confond pas, mais en charrie beaucoup qui semblent
le constituer. Un mot, il le sait, n’est jamais seul dans la compréhension
qu’on en a, il en trimbale des kyrielles nées des confluences dont il se
nourrit.

Comme on camoufle une antisèche, Aki a écrit et dissimulé le mot. Mutilation.
Parce que c’est de mutilation qu’il s’agit. Et, entre parenthèses,
ceux qu’il accole à sa famille. Il y a là, cachés donc dans une chemise orange
et mauve, Amputation, Retrait, Sectionnement, Ablation, Suppression et, trois
fois soulignés, Appauvrissement, Diminution. Puis, comme s’il s’agissait
d’une signature, au crayon gras, Galhøpiggen. Aïri. Et une date.

Il n’arrivera à écrire son récit qu’en oubliant cet interdit de dire. 
Comme toujours quand on tente d’écrire.



3. Aïri, Aki, Aki, Aïri

C’est une soirée sur invitation à Oulu.
Un vernis sage, a très vite, prononcé Aki.
Il ne saura jamais pourquoi cette invitation lui a été adressée.
Les fichiers mal mis à jour couvent des secrets que personne ne connaît.

Aux murs il y a des œuvres, comme on dit, des toiles, des dessins, quelques aquarelles;
sur des socles raides en faux marbre quelques sculptures offrent au visiteur
leur arrogance figée;
au sol, une installation aussi, comme on doit faire pour être d’aujourd’hui,
faite de sable – c’est bien, le sable – et de la singularité proclamée de
pigments rouges, ocre, anthracite et cobalt.

Plus loin, un buffet comme on les fait.
Un piano joue des airs. Personne n’écoute,
mais ça permet d’ouater le brouhaha.
Voix feutrées, tintements de champagne et gloutonneries bien éduquées.
Du monde paresseusement se presse.
Du monde dans le monde du comme.
On ne sait pas trop ce qu’on vient voir, mais on sait tellement déjà que
ce sera comme ceci ou comme cela. Et qu’il faut qu’on y soit.
Voilà.

Aki déambule, ne connaît personne.

S’il pouvait l’entendre, l’air joué là le ramènerait quelques années en
arrière.
Picture 6. C’est le titre du morceau.
Une composition brève d’un pianiste américain plus connu aujourd’hui
pour être un batteur de jazz de génie.
C’est un air qu’il a écouté mille fois, interprété par son amie de l’époque.
S’il pouvait l’entendre. Mais non, silence. Coton. Flou blanc de brumes.

Silence et inconnus qu’Aki croise comme on croise des fantômes.
On ne connaît plus personne quand on n’entend plus depuis des années.
Ce que veulent les gens qui sont dans ces soirées, se dit-il, c’est être
entendus, qu’on opine, qu’on dise bravo, mais opiner à quoi ?
On n’opine pas quand on n’entend pas.
Ou alors à ce point sourdement que.

Il promène une omission, une réticence d’il y a sept ans,
une indolence un peu inquiète à la recherche à la fois de sa douleur
et de sa consolation. On fait ça.

À la recherche de l’oubli, il trouve le souvenir.

Ses yeux s’égarent sur des toiles qui ne disent rien. 
Ses yeux ont du prendre le relais des oreilles,
mais rien encore n’est au point.

Pas plus que la musique au piano, il n’entend le frivole frétillement des
exclamations, des bonsoir, des félicitations, des soumissions mondaines.

Et soudain, de dessous la neige, “Mutilation”.

Et il plonge dans ce passé de la montagne.
L’accident. Aïri. La vertigineuse dislocation.
La sienne. 
Celle de l’autre, il n’en sait rien.

Puis ce plus rien.
Une lourdeur du corps cassé et immobile, c’est vrai, il s’en souvient, mais
avant de s’en rendre même compte, n’entendre plus que le silence est la
blessure.
Comme un flou de brumes blanches qu’on scrute.
Mais rien.

Et Aïri ?

Aïri, elle est là. À l’insu d’elle-même. 
À l’insu d’Aki dont elle est séparée sans le savoir. Depuis des années.
Le souvenir manque.

Elle joue ce qu’elle joue sur un quart queue de pacotille blanc, celui de la
galerie où se tient le superficiel pince-fesses.
Picture 6.
Pourtant, les organisateurs du vernissage lui ont demandé de privilégier les
impressionnistes français.
Ce serait bien, avaient-ils décrété, qu’elle joue Fauré, Ravel, puis Debussy.
C’est comme ça qu’on la connaît.
Mais Picture 6, quand même.

Elle rêve.

Dans sa bulle d’oubli, elle joue essentiellement au présent.
Les noires sont des noires, les blanches, des blanches, les soupirs des oublis.
Elle aimerait un passé, vous comprenez?

Il y a de la neige sous ses doigts quand elle joue, mais ce n’est pas celle du
Galhøpiggen dont elle ne se souvient pas. Ou alors si peu. Vraiment.
Un envol ? Une chute ? Le silence ?
Le silence qu’Aki n’arrive pas à dépasser.

Il se promène, Aki.
Des robes en bougeant frôlent,
des gestes valsent,
des costumes militairent un peu, toujours trop. 
C’est l’heure où les guinderies s’aimeraient souples.
Mais non.

Un moment, il s’approche. Il y a là un piano.
Souvenir.
Mais trop de monde s’y presse. À quoi bon ?

Il fait demi-tour. Il va piocher au bar quelques pistaches et une tranche de
saucisson français.
Puis s’en va.
Il n’a rencontré personne. Parlé à personne.
Il sort et dit à voix haute “Personne”.

À l’intérieur, Aïri joue.
Dans les brumes de Léos Janacek.
Se demande ce qui s’est vraiment passé dans le Galhøpiggen il y a sept ans.
Et avant.
Elle entame Picture 6 pour la énième fois.

C’était une soirée sur invitation à Oulu.
Un vernis sage, a très vite, prononcé Aki.



Lectures d’été (9)…

Lettres de silence Posted on 22 août 2019 10 h 55 min

Neuvième des treize étapes de ces lectures que je vous propose cet été.
Les illustrations, je le rappellerai à chaque édition, sont des créations originales de

Gaëlle Boissonnard dont on peut visiter le site ici, le blog ici.


IX. L’emprise


On n’avait jamais vu pleurer Ankhbaatar avant.

Le vieux sage avait toujours gardé pour lui ses émotions,
si bien que nous le pensions tous indifférent, sec comme un vieux pain.
Alors que tout – à commencer par ses yeux et ce qu’ils contenaient de lumière –
disait le contraire, on avait, semblait-il, fait vœu de cécité
et ils n’étaient pas rares, dans notre petite communauté,
ceux qui le prétendaient rassis.
Certains allaient même jusqu’à le trouver fini
et ne voyaient plus dans ses réflexions et conseils
que de vaines radoteries.
On admet des vieux qu’ils soient des sages, on leur reproche vite d’être vieux.

C’était ainsi.

Aujourd’hui, le vieil Ankhbaatar baissait les yeux,
des yeux noyés qui souvent venaient se répandre en larmes
sur ses glabres joues tannées.
Une honte s’était emparée du vieil homme depuis ce jour
que tout le monde ici appelait le jour du drame.
Le drame de Chuluun.
Chuluun, le musicien aveugle.

C’était il y a plus de trois fois quatre saisons,
à l’approche de l’été, à la nuit tombante,
au pied du Shankh, le monastère protégé des grands vents à flanc de haute montagne.

Voici.

Quand Chuluun, pauvre musicien errant,
était arrivé aux portes du temple, épuisé,
il s’était écroulé et avait passé là une longue partie
de cette fin de journée, étendu sur le dos, comme tétanisé,
à l’ombre d’un stûpa, serrant contre lui son Yatga
dont l’état impeccable contrastait avec celui, pitoyable, de ses vêtements;
pas une seule des dix cordes en boyau d’oie n’y manquait,
les chevalets, bien en place, ne voilaient pas et on aurait pu en croire,
tant son verni était lisse et sans lézarde, la caisse neuve,
alors que l’instrument était, c’était évident, très ancien.

Ce qui frappa Ankhbaatar quand il le trouva, ainsi endormi, abandonné,
le deel effrangé de partout et déchiré au niveau des épaules,
ce furent les belles et grandes oreilles du musicien, que son chapeau,
pas plus qu’aucun autre, ne parviendrait jamais à cacher.
Grandes du haut du pavillon à l’arrondi du lobe,
pas pointues, non pas du tout, velues non plus,
rouges, orangées, comme le soleil qui, à cette heure-là,
faisait le lent trajet de s’échapper.
Même le bonheur a ses horaires.


Quand Chuluun reprit conscience,
il comprit d’emblée que quelque chose avait changé.
Le granit de la roche ne lui tourmentait plus les reins,
il se sentait moins cassé, moins en équilibre perdu sur le bord de rien,
le vent ne lui ponçait plus le visage.
Et il sentit qu’il n’était plus seul.
Une respiration était là penchée sur lui
et un cœur battait qui n’était pas le sien.
Il entendit se froisser un tissu, une laine grossière se dit-il,
puis un liquide couler dans un gobelet en terre;
il le déduisit du son mat qu’aucun argent, qu’aucun métal,
qu’aucun bois non plus ne répercuterait jamais de cette manière-là,
presque maternelle.
Ça, il le savait. Ses oreilles le lui avaient appris.

L’odeur et la chaleur d’un thé au lait salé,
une main posée sur son front fiévreux,
un linge humide aussi.
Il y avait là des signes de générosité. 
Peut-être, s’il avait pu, se serait-il réjoui.
Tout en lui, du reste, en secret, se réjouissait,
mais l’épuisement était trop grand,
les membres, roués de fatigues, n’en étaient plus.

Et son yatga ?
Dans l’état dont il se sentait pris, pourrait-il encore en jouer ?
Il en devinait le bois, là, contre lui, et, sous ses doigts, les cordes
qu’il n’avait cessé, depuis des années, d’accorder, s’ennuyaient.
Il avait beau doucement, ô très doucement, les effleurer,
elles s’ennuyaient. Chuluun ne l’ignorait pas.
Il en connaissait presque tous les secrets, depuis ces années.
Les cordes du yatga sont comme les hommes
(comme les femmes sans doute aussi,
mais Chuluun n’en avait jamais croisé, des femmes,
c’était trop incroyablement beau, pas lui),
les cordes du yatga ont besoin de vibrer pour vivre, de chanter.
L’inactivité les fait s’oublier, se distendre, battre en retraite
et le son alors, suffoquant, s’épuise, finit par mourir, faute d’âme,
et la musique aussi, la vie.
Et le musicien aveugle le savait.
Mais là…

Le sage Ankhbaatar recueillit donc Chuluun.
Une petite chambre pauvre mais proprette pour l’aider à revenir à la vie.
Une couche, des murs d’un ocre rouille profond que le musicien caressa de ses mains,
pour la toilette une vasque en pierre, gros caillou bistre creusé,
une large fenêtre ouverte sur le printemps des sommets.
De tout cela, aveugle, il ne percevait que les volumes, les différentes chaleurs.
Des odeurs aussi, soulevées par un peu de vent. De pivoine. Poivrée.
D’ancolie, de renoncule et de gentiane.
C’était tout ça. C’était ce qui vivait.

Jour après jour, mais très précautionneusement,
le musicien aveugle aux grandes oreilles rouges
retrouva les restes de vie qu’il croyait avoir perdus.

Il ne prenait pas de place dans le monastère et sa musique,
ses chants un peu rauques, adoucis du son qu’il faisait naître
de son yatga, étaient vite devenus comme des humeurs
dans lesquelles les murs du temple se reconnaissaient.

Et puis vint le jour. Mais c’était une nuit.

Chuluun s’était assoupi, le front contre l’argile du mur
de sa petite chambre.
La nuit s’endormait elle aussi en même temps que la lune se levait.
On aurait pu croire que cette nuit-là il n’y aurait rien d’autre que cela.

Mais voilà, le sommeil n’en est pas toujours un. 

Il y eut l’emprise.

Ce que vit Chuluun cette nuit – oui, ce qu’il vit et vécut –
jamais aucun de nous ne put vraiment fidèlement
le restituer malgré les récits précis, un peu exaltés parfois,
du vieil Ankhbaatar de ce que lui avait raconté
le musicien errant.

Chuluun donc s’était endormi le front contre l’argile
du mur de sa petite chambre.
Le vent au dehors discrètement chantait encore un peu.
C’était une douce nuit de printemps qui s’amorçait.
La montagne avait l’haleine fraîche
qu’à cette époque de l’année on lui connaît.
Plus proche de la menthe et de la verveine que du yack réchauffé.
Chuluun ne voyait pas l’argent de la lune encore cachée
derrière le sommet, ni les étoiles,
mais il éprouvait l’indicible mystère de la noire lumière
des nuits qu’il ne verrait jamais.

Soudain un coup de vent fit s’ouvrir la fenêtre
et il sentit son corps se tendre de tous ses membres.
Il entendit des soupirs s’échapper à tire-d’aile vers des horizons qui n’existaient pas,
des chutes de cailloux,
des volcans contrariés,
des rivières en torrents,
des musiques insondables comme le sont les mensonges
qui ne se montrent pas, des feulements ouatés de draps froissés
par des corps angoissés,
des boucans d’engins lourds en bois qui, trainés,
raclaient des sols de gravier,
de plomb en grenaille, de mâchefer,
des chahuts de métaux venus de nulle part,
des oublis qui grotesquement dansaient pour qu’on ne les oublie pas.

Ce qu’il vit, d’abord il l’entendit.

Un vacarme presque mécanique de becs
et de gueules qui venaient manger la nuit et en tuaient le silence.
Des cris perçants d’oiseaux aux serres acérées.
C’étaient comme des grilles qu’on faisait glisser
sans se poser la question du bruit et dont l’ombre noire
se découpait sur des lumières qu’on avait inventées
et qu’il n’avait jamais sues.
C’était effrayant tout ça.

Chuluun sur sa couche se pelotonna.
Une peur au ventre.
Une peur qui ne venait pas seulement de l’extravagant vacarme
ou de la voix de stentor qui s’était fait entendre
et qui lui imposait de le suivre.
C’était une peur sourde et vertigineuse
de ce qu’il voyait pour la première fois.
Parce que, oui, des images avaient colonisé le vide
que ses yeux jusqu’alors lui relayaient.
C’était donc comme ça.

La voix le sommait de lui emboîter le pas.

Du bout des doigts il chercha son yatga; il était là.
Il devait l’emporter où il était ordonné qu’il irait. C’était exigé.
Chuluun donc suivit la voix.

Il sortit de la petite chambre.
Il parcourut, somnambule voyant, des vallées de silences humides.
La péremptoire voix l’y obligeait.
Il fallait se conformer à ce qu’elle commandait.

Et il découvrait d’occultes lumières boréales
qu’il avait toujours ignorées.
Comment aurait-il pu les connaître?
Il pensait y disparaître. Il y disparaissait sans doute.
Mais il suivait la voix comme elle lui en intimait l’ordre.
Il la suivit longtemps, c’était interminable,
sans rien connaître du but qui lui était imposé,
mais il savait déjà que jamais il n’aurait le courage de s’y soustraire.

Un homme très grand étrangement caparaçonné, résolu, déterminé,
marchait maintenant devant lui. Et un déconcertant silence,
troublé seulement par une pluie noire comme la nuit,
avait succédé aux raffuts.
Chuluun, ruisselait, s’exténuait, vacillait.

Le grand caparaçonné s’immobilisa enfin.
Il se retourna et parla. Impérieux. C’était la voix.

Mon maître, le plus grand des grands Khan, dont je suis le Darugha,
veut de toi, pour l’honorer, un chant sur ton yatga, lui le plus grand
des Khagan”.

Et le silence à nouveau s’imposa.
La pluie avait cessé de refroidir la nuit.
Mais rien cependant ne rentrait dans l’ordre naturel des choses.
Chuluun voyait.
Et il aurait voulu retourner à la nuit qu’il connaissait, retrouver
ses guenilles qu’on avait remplacées par un ample deel de soie
mordorée à la ceinture de cuir pourpré.

Mais une grande porte qui n’était pas une porte l’instant d’avant,
Chuluun l’aurait juré, s’ouvrit devant lui. 
Et soudain tout s’éclaira.

Poussé par une force à laquelle il ne pouvait opposer aucune résistance,
il entra malgré lui dans une immense salle très haute où l’attendaient,
assis sur des chaises basses en bois noir, quelques dizaines d’hommes
– nobles, leur vêture le disait – et, debout et raides, entourant une sorte
de surplomb fait de bois sculpté et de tissus précieux, dorés, anthracite
et indigo, des guerriers armés, tout de métal bardés.

Assis, les jambes écartées, le dos droit, au sommet du surplomb,
sur un large siège tendu de peaux de chèvre et de chameau,
un homme dont Chuluun ne voyait du visage qu’un masque noirâtre et jade,
intensément semblait attendre.

“Chante-nous, chante-nous la geste de notre Khan,
le plus grand des Khagan !”

Alors, Chuluun,
le barde aveugle, mais qui maintenant voyait, fut comme pris
dans une tempête ou plutôt une immense tornade argentée.
Ses pieds semblaient ne plus toucher terre, le vaste deel flottait
autour de lui amplement gonflé par le vent, il devenait oiseau,
léger, volant, et il sentit courir ses doigts sur les cordes vivantes
de son yatga comme jamais encore ils n’avaient pu le faire,
et de sa voix sortirent les plus beaux sons qu’aucun homme
jamais sur cette terre n’avait pu inventer,
et cette voix, devenue celle qu’on prête aux anges,
chantait les exploits du grand Khan qui,
là sur son imposant siège de peaux travaillées,
avait tombé le masque jade et noir et qui écoutait, glorieux,
le céleste chant que Chuluun n’avait aucun mal à improviser,
comme miraculeusement guidé par une divinité.

Le chantre infortuné vit des chœurs de belles vieilles femmes
à la peau sombre s’incliner jusqu’à toucher terre,
puis, soudain dévêtues, s’évaporer. 
Il y eut à nouveau la pluie noire dont il protégeait
son précieux instrument, et soudain des fureurs de grilles
violemment refermées derrière lui.

Il avait retrouvé ses guenilles, son grossier deel épuisé,
le chapeau qui ne cachait rien de ses grandes oreilles.
Et il marchait. Pieds nus. Les cailloux le blessaient.
Et le Darugha caparaçonné était là. 
Et il le suivait.

Il y eut encore le passage obligé du grand lac,
par ses berges, pieds mouillés, harassant trajet,
des sensations de grand froid, des solitudes de fin du monde.
La nuit était plus noire encore que la nuit
maintenant qu’il voyait.
Mais non, Chuluun ne voyait déjà plus. 
De nouveau il était aveugle et seul.
Simplement, il ne le savait pas
.


Un peu avant l’aurore, au pied du stûpa où, pour la première fois,
il l’avait recueilli, Ankhbaatar retrouva Chuluun inanimé,
son yatga serré contre sa poitrine.
On le transporta dans la petite chambre
dont on prit grand soin de fermer la fenêtre.
On le posa sur sa couche, son yatga à côté de lui.
Tant bien que mal, on le débarrassa de son deel détrempé
et, à l’aide de tissus chauffés par-dessus la braise d’un petit brasero
on sécha son corps nu. Puis, malgré la pesante inertie de sa carcasse éprouvée,
on lui passa un vêtement pauvre mais sec, afin qu’au moment où il
reviendrait de cette catalepsie qui le garrottait,
il ne perdît rien de sa dignité.

Il n’ouvrit les yeux qu’un très bref instant,
le temps de demander d’une voix qu’on ne lui connaissait pas,
comme venue d’au-delà de la vie
Où suis-je allé ?
Puis, à nouveau il s’abîma.

On avait beau tenter de le remettre sur pied,
tout de son corps s’abandonnait comme un pantin
sans fil et sans maintien.
Si bien que de manière irraisonnée Ankhbaatar un moment
le crut mort alors qu’il respirait encore.

Assis au pied du lit, le vieux sage désemparé se mit à veiller le pauvre musicien.
Les heures passèrent, le ciel perdit lentement ses lumières,
les oiseaux pour la plupart se turent,
Chuluun ne bougeait pas. La nuit advint.
Ankhbaatar avait allumé une petite lampe à huile
qu’il avait posée à côté de la couche
de manière à éclairer le visage extatique et creusé de Chuluun.
Le vieil homme luttait contre le sommeil.
Il sentait très confusément que s’il s’endormait
le musicien mourrait. Cette fois définitivement.

Une imposante lune rousse avait commencé d’éclairer la chambrette,
projetant sur les murs d’ocre rouille d’effrayantes ombres
que la petite lampe à huile ne suffisait pas à combattre.

Ankhbaatar frémissait. Une peur moite s’était emparée du moindre
de ses gestes, du plus petit de ses mouvements.
Il aurait voulu n’être pas là, mais savait qu’il devait.

Dehors, bravant la nuit, un vent s’était levé,
qui maintenant sourdement ronflait faisant craindre quelque menace.

C’est alors que, dans le corps et dans l’esprit du musicien aveugle,
tout sembla basculer.
Appelé par on ne sait quelle magistrale voix entendue de lui seul,
Chuluun, pétrifié, se leva, s’empara de son yatga, et comme guidé
par une inflexible main, comme inconscient de ses propres mouvements,
réduit à l’état de pitoyable fantoche, il quitta le temple.

Ankhbaatar, pourtant épouvanté, l’escorta à petits pas peureux. 
Jamais il ne se tenait à plus de deux foulées, anxieux de ce qui l’attendait.
Ils marchèrent ainsi tous les deux, l’un transporté, halluciné,
l’autre tremblant.

Ils arrivèrent sur les berges du lac aux abords d’un domaine
entouré de murailles que le vieux sage ne connaissait pas,
comme sorti de terre à l’instant où ses yeux le découvraient.

Chuluun avança encore jusqu’à toucher des doigts la pierre noire
dont était fait le haut rempart qui, soudain,
dans un effroyable entrechoquement de ceci de cela
qui ne se faisait pas connaître,
s’ouvrit, laissant apparaître une étrange pagode aux terrasses noires et or,
obliques, aux toits savamment ajourés d’où s’envolaient de larges
oiseaux noirs et bleus.
Et, au pied de l’inquiétante bâtisse, mangée de lourdes vapeurs venues
d’ailleurs, le musicien qui semblait s’être dédoublé,
branlait convulsivement, hagard et enfiévré, son yatga
en poussant de grands cris rauques dans une langue
qu’il ne connaissait pas
ou qui lui était dictée
ou qu’il inventait.

Ankhbaatar, écrasé de terreur, convaincu de ce qu’il était arrivé aux
confins de la vie, s’agenouilla.
Rien ne demeurait de lui; juste des peurs ajoutées à la pluie noire
qui avait commencé de tomber.

Il y eut alors une sorte de grand trou vide dans le temps.
Un courant d’air sans attente de rien.
Les heures furent comme happées.

C’était l’aube soudain sans qu’on ait pu toucher des yeux la fin de la nuit.

Le musicien errant, sorti d’un maléfique sortilège, et le vieux sage, harassé,
se retrouvèrent au-delà du grand lac, sur le chemin qui menait au Shankh,
le monastère protégé des grands vents à flanc de haute montagne.

Vous êtes ensorcelé, Chuluun !
Vous avez subi l’emprise, l’emprise vous a trouvé tel qu’elle exigeait
que vous fussiez. Elle vous emportera, ami. Et de ce trajet-là personne ne
revient. Mais ne vous inquiétez pas, dormez toute cette journée qui vient.
Je vous vêtirai durant votre sommeil de la parure contre laquelle aucun esprit
mauvais n’a de puissance.

Et tout ceci fut ainsi fait.

Le vieux sage entreprit, durant son sommeil, de tracer sur la chair du
pauvre musicien les incantations qui tuent les mauvais esprits. 
C’étaient des inscriptions hiéroglyphiques, rousses, qui gagnaient le corps
mais s’adressaient à l’âme.
Ankbaatar en couvrit le visage, le torse, les jambes, les pieds, le dos
de Chuluun endormi.
Même le ventre et le sexe n’en furent pas exclus.
Et on remit par-dessus un deel du même roux que celui des inscriptions.
Et on posa sur sa tête, veillant à ne pas le réveiller, un chapeau flamboyant
d’ocre, de pourpre, d’olive.
Puis Ankhbaatar à petits pas s’éclipsa.
La nuit tombait une nouvelle fois.

Tel un gisant cireux, Chuluun dormait.
Rien ne lui ressemblait dans cette nuit qui naissait.
Pas de musique, pas de respiration. 
Des paupières fermées sur des yeux inutilisés.


Et le Darugha apparut. Agité.
Il hurlait à la recherche du musicien, voulait un nouveau chant
pour le plus grand des Khagan, son Maître.
Mais rien.
Le musicien avait disparu, ne se faisait pas entendre.
Et le grand caparaçonné cherchait maintenant partout à savoir
où il le trouverait.

Les heures passèrent. Le monastère crut possible une paix. 
Ankhbaatar était rongé d’angoisses.
Avait-il bien fait ? Avait-il tout bien préservé ? Et puis, que se passerait-il
si son ami Chuluun venait à s’absenter dans le vent ? Il avait bien vécu
avant son arrivée incongrue, mais aujourd’hui tout était devenu si
différent. On a tellement besoin de l’étrange de l’autre.

Il y eut cette agitation alors, qui n’était relayée que par le vent. 
Il dit tant et tant de choses, le vent.
On avait vu le raide caparaçonné gesticuler et vociférer
à la recherche de Chuluun.
Dans le monastère, on veillait.
Puis, incompréhensiblement, le silence revint. Non comme un répit espéré
mais comme le retour redouté d’une incompréhensible menace.

À l’aube, un air tiède prit Ankhbaatar au visage. C’était bien.
Dans la chambrette, sur sa couche, Chuluun semblait dormir,
mais il n’était plus là.
Son chapeau bien en place ne cachait rien de ses oreilles arrachées.
Le pauvre musicien n’avait plus rien.

Ankhbaatar avait omis de couvrir ses belles grandes oreilles rouges
des signes protecteurs.

On n’avait jamais vu pleurer Ankhbaatar avant.





“L’emprise” est librement inspiré d’un texte d’Antonin Artaud :
“L’étonnante aventure du pauvre musicien”.



Lectures d’été (8)…

Lettres de silence Posted on 19 août 2019 10 h 55 min

Huitième des treize étapes de ces lectures que je vous propose cet été.
Les illustrations, je le rappellerai à chaque édition, sont des créations originales de

Gaëlle Boissonnard dont on peut visiter le site ici.


VIII. Vertébrale


C’est le dos qui s’était tassé. Sans chute. 
Les médecins n’avaient pas pu dire pourquoi. 
Il s’était tassé, disaient-ils.
Un dos, vous savez, ça peut se tasser sans qu’on sache pourquoi. 
Les choses n’ont qu’un temps, les vertébrales aussi se lassent.

C’était l’autre jour, ça.

Aujourd’hui, Ludwig était là. 
Il y avait, dans le ciel, comme un vrai ciel. 
Y manquaient deux ou trois petits nuages, 
mais bon, on n’allait pas chicaner, 
on se contentait amplement de ce ciel-là.
Il faisait un temps immobile, sans courants.

Et Ludwig était là. 
Assis. Un peu avachi, peut-être. 
En même temps,
c’était inexplicable,
un peu raide aussi.
On pouvait, semblait-il,
être les deux
à la terrasse arborée de ce café-là dans cette ville-là.
Avachi et raidi.
Fatigué aussi.
Mais il ne le savait pas, qu’il était fatigué. 
C’était autre chose, pensait-il, que de la fatigue.

Le dos lui tirait de partout et il espérait du soleil un apaisement.
Mais même le soleil ne soulageait jamais personne
des naissances de la vieillesse.

Le vin était rouge et bon. Un peu frais, mais pas longtemps.

À l’abri du soleil, sur le petit tertre du kiosque,
de la musique. Klezmer. Cinq musiciens. 
Le clarinettiste surtout était à la fête.

Ludwig se sentait bien. Un peu inquiet, mais bien.
La musique lui faisait toujours ce que le soleil
ne faisait plus que rarement. 

Ludwig lisait aussi. 
Ludwig prenait toujours des notes quand il lisait. Mais là, non. 
Il lisait un peu distraitement, dirions-nous. 

Le Klezmer s’était emparé de lui,
avait accaparé une grande part de son attention, 
et son regard quittait souvent les pages pour admirer
et écouter, sans réticence, sans avarice, 
ce danger qu’il n’avait jamais osé, faire de la musique,
lui qui l’aimait tant.

La vertébrale n’acceptait pas et le lui faisait sentir.
La vertébrale n’accepte pas, quoi qu’elle en veuille,
la tristesse de ceux qui se sentent devenir vieux. 
Mais là n’était pas la question.
La musique était bonne, vraiment bonne. 
Un Klezmer lumineusement jazzifié. 
Et les musiciens étaient là.

Or, il y eut cela, 
qui advient sans doute tous les jours.

Passait là, 
mais ne faisait évidemment pas que passer,
un de ces pauvres hères que les égoïsmes 
excellent à générer, un de ces mendiants 
que les bourgeoises flicailles adorent poursuivre et mépriser. 

Vaquant, la paume tendue, de table en table, 
perdant à chaque regard un peu de dignité, 
acceptant de demander ce qui lui serait refusé,
quelque argent qui lui permettrait de manger,
l’homme, se rapprochait de la table
où Ludwig écoutait la musique et lisait. 
Ludwig l’attendait. 
Dans sa poche, sa main avait pris quelques pièces de monnaie,
les dernières, et il espérait offrir au pauvre homme
un peu de cette lumière qui, de table en table, dans ses yeux s’éteignait.
L’homme en finit enfin de remercier la tablée voisine
de ne lui avoir rien donné.
Ludwig sortit de sa poche ce qu’il y avait glané,
s’apprêtait à en faire le modeste cadeau
à la sans doute juste supplication de cet homme désarmé,
mais, trop désespéré sans doute, humilié, le vieux bougre,
sans rien lui demander, s’en alla. 
Ludwig remit en poche le pauvre petit trésor qu’il s’était décidé à lâcher.
La musique n’avait plus d’importance. 
Il s’était senti plus pauvre que l’autre, 
exclu de solidarité.

Dans son petit appartement, 
pauvre mais bien tenu, 
on l’a retrouvé pendu. 

La vertébrale disloquée,
mais plus douloureuse du tout.

Sans un mot.



Lectures d’été (7)…

Lettres de silence Posted on 15 août 2019 10 h 55 min

Septième des treize étapes de ces lectures que je vous propose cet été.
Les illustrations, je le rappellerai à chaque édition, sont des créations originales de

Gaëlle Boissonnard dont on peut visiter le site ici.


VII. Ciel perdu


Ç’avait commencé de manière étrange. 

D’abord comme une tache 
qu’on avait attribuée à une illusion, 
d’optique comme on dit. 
Mais finalement, non. 

On ne s’était pas trompés, 
on avait bien vu que les nuages, 
enfin certains nuages, 
avaient fini par s’accrocher. 
Les vents n’y avaient rien changé.

On s’était étonnés, 
s’en était-on assez étonnés ?

Lentement, on avait pris l’habitude de ce ciel immobile,
avec ces nuages qui ne bougeaient pas.
On ne s’en réjouissait pas, mais c’était comme ça.
On s’habitue à tout.
Pourvu que ce soit à une fatalité.

On vivait, 
On apprenait cette vie de vivre sous un ciel
avec deux puis trois puis quatre nuages figés. Cinq. 
Un peu plus, au fil du temps. 
Mais d’autres, il fallait bien le constater,
ne s’étaient pas arrêtés et continuaient
leur petit trajet de nuages sans,
au-dessus de nous, vouloir s’éterniser.

C’était bien, ça. 
On les appelait «les gentils,»
ceux qui passaient leur chemin.
On avait fini par les aimer bien. 
Au moins, ils s’en allaient.

Le matin, on se levait et,
en voyant passer quelques-uns,
on se disait qu’on avait commencé la journée
escortés de deux ou trois gentils. C’était bien.
On conduisait les mômes à l’école
et on se sentait dans cette facilité-là. 
On ne pensait pas, ne s’inquiétait pas.
C’était comme avant.
Comme avant les nuages fixes
qu’on appelait maintenant entre nous «les stationnés»,
certains disaient «les obstinés». 

Lors de leurs réunions les Sages avaient pris l’habitude
de les nommer les «menaces grises».
Mais c’étaient les Sages. On n’y prenait pas garde.
Il y avait au-dessus des Sages d’autres Sages. 
Et ceux-là, qu’on ne voyait pas,
détenaient, était-il dit et convenu, les vérités. 
C’était, ce serait toujours comme ça.

Les nuages fixes, un jour, c’était une évidence, 
finiraient par boucher le soleil. 
On se demandait “et la lumière alors ?”

Il y eut des mouvements. 
Des esthètes fabriquèrent en bambou des échelles
qui avaient la volonté de monter jusqu’au ciel.
Y grimpèrent des volontaires révoltés
chargés de laver le ciel ennuagé. 
Ils ne revinrent pas de ce périple-là. 
Le ciel n’acceptait pas qu’on montât jusqu’à lui.
Allez savoir pourquoi.
Des désespérés se mirent à prier.
Il devait bien y avoir au-dessus de tout ça un dieu, non ?

Mais non. Rien n’y fit.

Les laveurs de ciel ne réapparurent pas. 
Ils auraient dû pouvoir voler.
Les prieurs ont tremblé, se sont lassés. 
On se lasse des exploits sans résultats,
des prières qu’on n’entend pas.

Les “stationnés” étaient toujours là.

Tout ça commençait à faire grand fracas. 
Certains ne dormaient plus. 
Les enfants mettaient du temps à naître. 
On n’en faisait plus que par abandon. 
On se sentait coupables. 
Voués à l’obscurité, on les appelait les hiboux,
ces quelques nouveau-nés-là. 
On entendait s’exclamer :
Aurore a mis au monde un hibou-né”. 
Aurore. 
Tant d’ombre pour un prénom comme celui-là.

Ce furent les femmes qui agirent. 
Grande réunion.
Tout le monde était là. Personne n’y croyait. 
À tour de rôle, toutes parlèrent. 
Les unes comme-ci, les autres autrement. 
Nous, on se taisait. 
D’abord narquois, puis peut-être pas.
Pour une fois, on aimait bien ça, se taire. 
La grande gueule des certitudes se taisait.

Il y eut des remous. Beaucoup renâclèrent. 

C’est qu’elles n’y allaient pas par quatre chemins !

Ce qu’elles dirent ? Comment le dire ? Mais elles dirent bien.

Personne n’a jamais vraiment su,
tant il est vrai que ce qu’on n’écoute pas,
on ne peut ni le comprendre ni se le rappeler.

Une chose est sûre: le ciel fut nettoyé. 
Les «obstinés» se remirent à vaquer. 

Et les laveurs disparus, soudain redescendus
de leurs longues échelles,
firent le curieux trajet de colporter la difficile idée
qu’il allait maintenant falloir réfléchir. 

S’en suivit un silence.



Lectures d’été (6)…

Lettres de silence Posted on 12 août 2019 10 h 55 min

Sixième des treize étapes de ces lectures que je vous propose cet été.
Les illustrations, je le rappellerai à chaque édition, sont des créations originales de

Gaëlle Boissonnard dont on peut visiter le site ici.


VI. Sans rire


Il avait commencé à faire étrangement froid. 
Un autre froid que celui qu’on connaissait. 
Un froid sans émoi, un froid vide, un froid qui ne respirait pas.
Sans vent, sans lumière. 
Un froid que les braseros qu’on avait posés
dans les campements de la plaine
ne parvenaient pas à consoler.

Nous savions tous d’où venait ce froid, 
quel il était. 
Personne n’en parlait. 

C’était peut-être ça, après tout, le froid, 
ne pas s’en parler. 
Mais non. On savait qu’il venait d’ailleurs. 

Ce n’était pas le vent des steppes.
Il y manquait des parfums, certes glacés, mais des parfums. 
C’était un froid, comment dire ? sans saveur.
Chuchotement givré, on entendait dire sans âme.

Et tout continuait. Autrement, voilà tout.
Les voix des femmes qui habituellement chantaient,
avaient pris de la lune son silence
aussi vite qu’on prend parfois du poids. 
Sans le vouloir, par paresse,
dans le regret de n’avoir rien pu étouffer de ce grossissement, 
celui du silence. 
On ne parlait pas. 
Le froid s’était installé. Il faisait froid de vivre.

Ç’avait été insidieux.

Il y avait eu cette nouvelle relayée, amplifiée,
comme font si bien les journaux.
Nous, on s’était dit qu’on ne nous imposerait rien de tout ça.
On était à l’abri, ici, dans la plaine. 
On vivait bien. C’était gentil. 
Et puis, c’est qui qui décide ? nous étions-nous dit. 
Jamais on ne nous avait imposé ni ceci ni cela,
c’était notre fierté, ça. 
On était là.

La nouvelle donc, venons-y.

Le rire avait été confisqué,
et en même temps le sourire.
C’est nous qui disons confisqué – petite révolte –
il avait été, en fait, vendu, acheté. 
À gros prix. 
Il nous avait été dès aujourd’hui, interdit. 
Le rire était une propriété qui ne nous appartenait plus. 
Bien sûr, il nous serait permis d’en acheter
une part, deux, on n’est pas des tortionnaires.

Et ce furent des larmes, vous imaginez.

Mais comment avouer quel fut ensuite
le noir frémissement des choses ?

Il faisait froid déjà. 
Et nous pleurions à chaudes larmes. 
Certains pensaient à en rire, 
mais n’en trouvant plus les moyens, 
refusèrent de vivre.
Il y eut quelques pendus. 
Mais ni trop ni beaucoup. 
On a ses limites.

Les autres, 
les acheteurs, 
ceux qu’on ne connaît pas, 
avaient aussi acheté le droit aux larmes. 
Confisqué.
On ne pouvait plus rire ni pleurer.

Il fait froid.
Un autre froid que celui qu’on connaissait
jusque-là. 
Un froid sans émoi, un froid vide, 
un froid qui ne respire pas. 
Sans vent, sans lumière.
Un froid que les braseros 
qu’on a posés dans les campements de la plaine
ne parviennent pas à consoler.

Un froid qu’on nous a acheté gratuit.
De la douleur, trois fois rien.
Spolié.


On a ravivé le feu des braseros.
Et pour nous révolter, on a ri aux éclats.



Lectures d’été (5)…

Lettres de silence Posted on 8 août 2019 10 h 55 min

Cinquième des treize étapes de ces lectures que je vous propose cet été.
Les illustrations, je le rappellerai à chaque édition, sont des créations originales de

Gaëlle Boissonnard dont on peut visiter le site ici.


V. Lettres de silence

Sur l’île, il n’y avait jamais rien.
Que le vent.
Que le vent qui, peu à peu, déchiquetait les arbres.
Quelques poules et une ombre d’âne
sur un lopin de terre au milieu de la mer,
c’était tout.

Yawelde y vivait seule, un peu à l’écart des autres,
depuis que ses deux fils étaient partis là-bas 
où les blancs disent que les noirs sont de bons travailleurs
qui ne coûtent pas cher 
et sont obéissants. 

Husni et Uuka, 
alors qu’ils étaient encore enfants, 
avaient appris à lire et à écrire sur l’île.

Leur père était mort, emporté par la mer 
lors d’une pêche qui n’aboutit pas.
Et c’est le vieux Tongaï, 
le griot qui savait que les mots chantaient
et que les arbres les écoutaient,
qui leur avait enseigné l’essentiel en leur parlant 
d’odeurs, de fleurs et de couleurs. 

Adolescents, poussés par leur mère 
qui se sacrifiait comme font les femmes ici, 
et un peu partout aussi,
ils étaient partis.

Yawelde, elle, n’avait jamais appris. 
Sur l’île, on n’apprenait pas aux filles 
les choses à apprendre. 
Encore moins à lire et à écrire.

Le vieux griot mourut.
Et, de ce jour, 
plus personne n’apprit rien à plus personne 
sur l’île où il n’y avait que le vent.

Yawelde, 
depuis des années, écrivait, si l’on peut dire, 
souvent à ses enfants. 
Ils devaient être des hommes robustes et fiers maintenant. 


En fait, chaque mois,
elle rendait visite à la belle Yealdara
et lui dictait les lettres à envoyer à Husni et Uuka,
au pays où les blancs disent que les noirs…

En échange d’un poisson,
d’une livre de mil ou d’une chanson
(Yawelde chantait et on disait qu’elle attirait l’amour…),
Yealdara s’exécutait.

Aucune réponse aux lettres de Yawelde. Jamais.
Mais Yawelde ne désespérait pas. 
Le jour viendrait, se disait-elle.

Le jour vint où elle mourut. Puis Yealdara.

Ne restait plus sur l’île que le vent 
qui peu à peu déchiquetait les arbres.
Une nuit de tempête, il emporta aussi les cases tanguantes
de Yawelde et de Yealdara.

Sur la plage grise et détrempée
on retrouva des centaines de papiers envolés
recouverts de signes incompréhensibles. 
C’étaient les lettres de Yawelde
que Yealdara avait fait mine de transcrire. 

Jamais envoyées.

Pas plus que Yawelde, elle ne savait écrire.




“Lettres de silence” est très librement inspiré de la nouvelle
“L’autre fils”

de Luigi Pirandello.



Lectures d’été (4)…

Lettres de silence Posted on 5 août 2019 10 h 55 min

Quatrième des treize étapes de ces lectures que je vous propose cet été.
Les illustrations, je le rappellerai à chaque édition, sont des créations originales de

Gaëlle Boissonnard dont on peut visiter le site ici.


IV. Du bon endroit

C’était la trente-quatrième fois qu’il l’écrivait.
Personne ne savait de quoi elle parlait.

Il l’avait écrite, ré-écrite encore et encore.
Toujours en Pachtou, jamais en Dari
dont il n’aimait ni la musique
ni ce qu’il supposait de vents contraires.

Pour dire vrai, il aurait aimé l’écrire en Dari.
Mais il n’en était pas capable et ç’aurait été trahir son père
et, plus loin, tous ses ancêtres.
Il ne pouvait pas.

C’était la trente quatrième-fois, donc,
que Sohail écrivait son histoire.

À chaque fois, de manière différente.

Ce n’était pas une très longue histoire,
tout tenait dans un carnet qui, toujours, l’accompagnait.

Mais Sohail n’en finissait pas de répéter de l’écrire.
Il voulait, disait-il, l’écrire du bon endroit.
C’est la terre, affirmait-il, qui me dira.
C’est fou ce que l’endroit dont on l’écrit peut changer au récit.

Pour les trente-trois précédentes fois,
il avait parcouru de nombreuses autres terres du pays.
Jamais l’angle, comme il disait, n’avait été le bon.
Mais il n’abandonnerait jamais.

Nous, on attendait.

On le regardait s’emparer de son carnet et écrire.
On était plein de respect.
On était de la terre, nous. 
Lui, dans la lumière, c’était clair.
On admirait sa détermination, à vouloir
“écrire du bon endroit, parce que, disait-il,
rien ne se ressemblerait jamais”.

Puis il disparut.
Happé par la montagne ?
Mangé par d’autres terres ? On ne sut pas.

Longtemps après,
on retrouva dans un champ couvert de rosée
son carnet.
Le vent s’était calmé et les travailleurs de la terre
essayaient comme de coutume de rattraper
le temps perdu lors de l’hiver
et d’un printemps qui n’avait pas vu de fleurs.

Tout y était.
Pas une page arrachée, pas une page détruite.

Toutes les dates, suivies de tous les lieux.
Tout scrupuleusement calligraphié.
Aucune histoire pourtant.
Des pages blanches ça et là souillées. 
C’était tout.

Sohail ne cherchait pas que le bon endroit.
On le regrette un peu, parfois.



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